PAQUES-FLEURIES

Pâques-Fleuries! Un joli nom, tout plein de jolis souvenirs d’enfance...

D’abord ce dimanche des Rameaux ouvrait la série des vacances de Pâques;

c’était le premier jour de liberté après l’emprisonnement des longs mois

d’hiver. Puis, ce jour-là, l’église était toute parée de branches vertes

et sentait déjà le printemps. Branches de buis à l’odeur amère, branches

de saules couvertes de chatons jaunissants. Toutes ces _pâquettes_,

comme on les appelle dans mon pays meusien, se balançaient aux mains des

hommes, des femmes et des enfants, et mettaient un frisson vert dans la

nef endimanchée. Les blancs et les ors des vêtements sacerdotaux, le

rouge des soutanes d’enfants de chœur tranchaient plus vivement parmi

cette verdure; et, en dépit des longs récitatifs de la Passion, chantés

alternativement par trois prêtres debout devant de hauts pupitres, une

gaieté printanière régnait dans l’église. Par un vitrail ouvert dans la

verrière de l’abside, on voyait des nuages blancs courir sur le ciel

bleu, on entendait des pépiements d’oiseaux, on respirait à pleins

poumons l’air humide imprégné de cette pénétrante senteur du buis, et on

se disait, avec un soubresaut de joie au cœur: «Le printemps est

revenu!»

* * * * *

Dès le lendemain matin, avide de jouir de ma liberté reconquise, je m’en

allais tout seul par les chemins qui montent vers les vignes et les

bois. Les buissons d’épine noire n’avaient pas encore de feuilles, mais

ils étaient tout neigeux de fleurs blanches, ce qui leur donnait des

airs d’arbustes japonais. En dessous, l’herbe poussait verte et drue et,

à chaque pas, des oiseaux en train de bâtir leur nid s’envolaient de la

haie et filaient presque à ras de terre. Les friches étaient grises,

mais çà et là on y voyait s’épanouir les corolles verdâtres de

l’ellébore noir et les magnifiques fleurs violettes de l’anémone

pulsatille, tandis qu’à la lisière des bois les merles sifflaient à

plein gosier dans les branches rougissantes.

Les vignes à la terre d’un jaune rougeâtre étaient pleines de gens

courbés vers les ceps. On n’y voyait pas encore le moindre soupçon de

verdure; rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps noueux d’un ton

noir. Seulement, de loin en loin, un pêcher de plein vent dressait sa

ramure épanouie et comme poudrée d’un rose vif; puis, en y regardant de

plus près, on distinguait à deux pouces du sol une petite plante de la

famille des liliacées, à la hampe minuscule terminée par de minuscules

fleurettes d’un bleu violet. C’était l’hyacinthe ou muscari à grappe,

qu’on nomme aussi l’_ail des chiens_. Cette plante abonde dans nos

vignes, et je ne puis respirer sa suave odeur de prune sans revoir en

esprit nos coteaux rougeâtres aux ceps tordus, et ces premières journées

de printemps qui s’associent pour moi à mes premières émotions

d’adolescent. Le parfum de cette humble fleur évoque devant mes yeux

notre paysage vignoble, qui, avec les forêts, est un des traits les plus

saillants du terroir barrois.

* * * * *

Le vin de nos vignes n’a pas la haute réputation de ses voisins de la

Champagne et de la Bourgogne. Il ressemble à ces grands hommes de

province qui redeviennent obscurs dès qu’ils franchissent les limites de

leur département. Il n’est bu et apprécié que dans le pays; d’ailleurs

il ne supporte pas le transport. C’est un petit vin léger, couleur de

groseille, qui se dépouille en vieillissant et prend des teintes de

pelure d’oignon. Il a un agréable goût de terroir qu’estiment fort les

buveurs de cru, et, tout humble qu’il est, il a connu des jours de

gloire. Au temps où Marie Stuart vint visiter ses parents, les ducs de

Bar, il fut servi à la table ducale, et la jeune reine y trempa ses

belles lèvres, tandis que des chœurs chantaient des vers composés par

Ronsard pour la circonstance:

Je nourris tout, toutes choses j’embrasse,

Et ma vertu par toutes choses passe;

Je serre tout, je tiens tout en mes mains,

Et, tout ainsi que de tout je suis maître,

Pour commander au monde, j’ay fait naître

Ce jeune roy, le plus grand des humains.

On raconte aussi que ce joli vin de pineau fut versé à des cardinaux

pendant le concile de Trente, et que ceux-ci, soudain illuminés par le

Saint-Esprit, déclarèrent tout d’une voix que le vin de Bar était l’un

des meilleurs de la chrétienté.

Depuis, il a un peu déchu, ou peut-être nos palais sont-ils devenus plus

difficiles. J’inclinerais à croire que la qualité de ce vin ducal s’est

affaiblie par la substitution d’un plant plus vulgaire, mais plus

productif, au vieux plant de pineau qui donnait de petites grappes peu

nombreuses, mais exquises.--Quoi qu’il en soit, à présent encore, les

vignes tapissent toutes nos collines de la vallée de l’Ornain, et c’est

un spectacle doux à l’œil, quand, triomphant des gelées de mai, les

pampres ont poussé et couvrent de leur verdure phosphorescente les

rondes épaules des coteaux.

* * * * *

Et aux environs de la Saint-Jean, pendant les nuits de juin, c’est un

charme que d’errer à travers nos collines, alors que la fleur de vigne a

déclos les corolles verdâtres de ses grappes. Une virginale et amoureuse

odeur se répand dans toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux du

vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur; dans l’exquise et pure haleine

de la vigne en fleur, on devine déjà toutes les ivresses qui sortiront

de la grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales exaltations de la

puberté commençante font pressentir les passions brûlantes de la

jeunesse en pleine maturité.--Cette odeur vous grise doucement,

chastement, mais elle vous grise. Quand elle se répand dans la vallée et

arrive jusque dans la ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se

mettent à rêver d’amour, les jeunes filles se sentent prises d’une

langueur indéfinissable, et les vieillards resongent, avec un soupir de

regret, à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond des caves, dans

les barriques où il est enfermé, le vin des années précédentes subit

l’influence de cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente

et bouillonne à faire craquer les cercles des tonneaux.

* * * * *

Cette odeur de la jeune grappe aux boutons fraîchement éclos et cette

autre pénétrante senteur de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine de

Pâques-Fleuries se confondent dans ma mémoire comme deux sensations

sœurs: l’une plus innocente, plus enfantine, délicate comme la première

verdure du printemps; l’autre, plus vive, plus brûlante, apportant avec

elle les ardeurs de l’été et le trouble des sens déjà éveillés par

l’éclosion de la vingtième année... Hélas! et toutes deux ne sont plus

que des souvenirs déjà lointains!... N’importe! je suis comme le vieux

vin enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs me reviennent,

évoquées par les premières branches de saule et les premières floraisons

de Pâques, je ne puis m’empêcher de tressaillir. Comme le poète de

Gœthe, je crie au printemps:--Rends-moi ma jeunesse, rends-moi le temps

où je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied léger et content

la terre rouge de nos vignes toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes

gonflées de bourgeons naissants!

Contes tendres · 第 30 / 36 题