MORALE EN ACTION

L’autre jour, entre chien et loup, à l’heure du thé, je causais morale

avec ma vieille amie Mme C..., pendant qu’au dehors l’ouragan secouait

les fenêtres et décoiffait les cheminées. Nous en étions venus à

constater que l’institution du mariage subissait pour le quart d’heure

une crise tempêtueuse semblable à celle qui en ce moment, dans la rue,

semait des ardoises sur la tête des passants;--et nous comptions sur nos

doigts les désastres récents que ce coup de tempête avait produits dans

plusieurs ménages de notre connaissance...

Mme C... est une aimable vieille qui a eu le talent rare de savoir

vieillir, de sorte qu’à soixante-cinq ans sonnés elle paraît plus jeune

que son âge. Ses magnifiques cheveux blancs et ses spirituels yeux bleus

donnent à sa figure rosée une harmonie douce qui fait songer à des

violettes écloses sous la neige. Tout en étant naturellement bonne et

indulgente, elle a son franc parler et elle exprime ses opinions sur les

choses et les gens avec une gaillarde verdeur où l’on retrouve une

originale saveur de terroir, car, étant née entre Chinon et Tours, ma

vieille amie est la compatriote de Rabelais et de Balzac.

--Quand on songe, me dit-elle, que les trois quarts du temps la machine

conjugale est détraquée par un vulgaire grain de sable tombé par hasard

dans l’engrenage! Un misérable gravier qu’un charitable et clairvoyant

ami n’aurait eu qu’à épousseter pour tout faire marcher à souhait!...

--C’est que, repris-je, vous savez... il y a un proverbe qui prétend

qu’«entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt».

--Je l’y ai mis pourtant, moi, et tout le monde s’en est bien trouvé...

Voici comment, ajouta-t-elle:

* * * * *

Il y a quelque dix ans, j’habitais encore la Touraine et j’avais pour

voisin de campagne un charmant jeune ménage. La femme était une bonne

petite créature, très aimante, très sérieuse et s’occupant beaucoup de

son intérieur; le mari, un honnête garçon, un peu vain, un peu léger,

excellent musicien et très répandu dans la société bourgeoise des

environs. Le ménage, très uni, marchait à merveille, et jamais Robert

(le mari) n’avait donné de coup de canif dans le pacte matrimonial; non

pas qu’il valût mieux que les autres, mais parce que, se trouvant bien

de son ordinaire, il n’était pas tenté de goûter au potage du voisin. Je

voyais intimement les deux époux, et même le mari m’avait prise pour

confidente, ce qui, à raison de mon âge mûr, ne pouvait porter ombrage à

sa jeune femme.--Un jour Robert accourut chez moi tout ému; rien qu’à

son air à la fois ahuri, mystérieux et triomphant, je devinai qu’il y

avait quelque anguille sous roche et qu’il grillait de me confier un

secret. En effet, deux minutes après, il se déboutonnait la conscience

et me contait son affaire.

--Figurez-vous, me dit-il, qu’il m’arrive une aventure renversante...

Vous connaissez la fille du propriétaire de la Grangerie? Elle s’est

mariée il y a quinze jours à un avocat de Loches, un M. Pontenier, et

hier on a célébré à la Grangerie le retour de noces. Comme j’avais fait

souvent de la musique avec Mme Pontenier avant son mariage, on m’avait

invité au dîner.--Un repas plantureux, arrosé de vins de Touraine aussi

capiteux que parfumés!... J’avoue qu’en sortant de table j’étais un peu

lancé et que j’entendais, comme on dit, _des violons dans le ciel_. En

traversant un couloir assez sombre pour me rendre au fumoir, je me

trouvai nez à nez avec la jeune mariée. Mme Pontenier était fort

appétissante dans sa toilette neuve, le couloir était très étroit. Nous

étions seuls et, je le répète, le vin de Vouvray m’avait entrepris le

cerveau. Je ne sais quel diable me poussant, je lui pris les mains et je

la complimentai gaillardement sur sa beauté. Je n’y entendais pas

malice, mais il me sembla que mes innocentes galanteries produisaient

sur elle un effet plus sérieux, car ses mains serraient les miennes très

amoureusement, ses yeux me regardaient d’une façon très tendre

et,--c’est là que commence l’extraordinaire,--tout à coup, elle m’avoua

qu’elle m’avait toujours aimé, qu’on l’avait mariée contre son gré et

qu’elle détestait son mari. Puis, au moment où j’étais encore ébaubi de

cette déclaration, voilà une femme qui me tombe dans les bras et qui

applique ses lèvres sur les miennes... Nous n’avions pas le temps de

nous en dire long; elle m’apprit que son mari repartait le lendemain,

qu’elle s’en retournerait seule à Loches, et il fut convenu que nous

nous arrangerions pour faire le voyage en tête à tête... Qu’en

dites-vous?

Il me contait cela avec une pointe de fatuité étonnée; il avait l’air un

peu confus, mais au fond il paraissait sottement fier de sa bonne

fortune, comme si c’était une rare et précieuse denrée qu’une fille à

moitié hystérique, qui se jette ainsi au cou du premier venu.

--Je dis que c’est dégoûtant, m’écriai-je, et j’espère bien que vous

allez en rester là!

En même temps je le dévisageais. Je vis bien vite que cette effrontée

lui avait mis l’eau à la bouche et que ce naïf et vaniteux mari, se

croyant déjà un foudre de guerre, grillait d’achever sa conquête.

--Mon cher garçon, lui représentai-je, vous allez faire une sottise.

Supposons que vous poussiez voire pointe jusqu’au bout, vous ne sortirez

pas de votre intrigue aussi facilement que vous y êtes entré. En

province, tout se sait; Mme Robert apprendra un jour que vous la trompez

et, comme elle n’est pas femme à prendre la chose en riant, votre

bonheur domestique s’en ira à vau-l’eau... Et tout ça pour une donzelle

dont vous serez dégoûté avant huit jours!... Croyez-moi, le feu n’en

vaut pas la chandelle...

Mais j’avais beau prêcher, il avait soif de mordre au fruit défendu et

ne me répondait que par des faux-fuyants:

«Il avait promis, il ne voulait pas avoir l’air d’un Joseph, etc.»;

bref, un tas de turlutaines...

--A votre aise! lui criai-je impatientée. Et quand comptez-vous mettre

votre beau projet à exécution?

--Demain matin, répliqua-t-il tout gonflé de sa prouesse, nous prendrons

la voiture de neuf heures... J’ai retenu tout le coupé, afin que nous ne

soyons pas dérangés.

--Bonne chance! grommelai-je entre mes dents.

Mais je m’étais mis en tête de sauver le bonheur domestique de mes

voisins, et j’avais décidé _in petto_ que mons Robert n’aurait pas le

dernier...

* * * * *

Le lendemain matin, enveloppée dans mon manteau de voyage, j’allai me

mettre en sentinelle sur la route. A cette époque, il n’y avait pas de

chemin de fer de Tours à Loches et le service était fait par une

diligence qui traversait le bourg à neuf heures. Vers neuf heures un

quart, j’entendis les grelots des chevaux; je vis venir la lourde caisse

peinte en jaune, et à mesure qu’elle s’approchait, je distinguai dans le

coupé les silhouettes de mes deux coupables qui s’apprêtaient à goûter

les douceurs du tête-à-tête.

--Maurice, criai-je au conducteur, pouvez-vous me conduire à Loches?

--Impossible, madame, répondit-il en arrêtant ses chevaux, tout est

plein. Pourtant il y a encore une place dans le coupé, et M. Robert, qui

l’a louée, ne se refusera pas sans doute à vous la céder.

Alors, avec un aimable et hypocrite sourire, j’ouvris la portière et

j’adressai ma requête au naïf don Juan qui, tout ahuri et pris de court,

n’osa pas me répondre négativement. Sans m’inquiéter des mines allongées

du couple amoureux, je m’assis entre eux deux en leur prodiguant de

perfides remerciements et nous partîmes.

Adieu le tête-à-tête et ses voluptueuses conséquences! Ils durent me

supporter jusqu’à Loches, sans compter qu’en route je chantai tout le

temps les louanges de Mme Robert. Cette effrontée de Mme Pontenier

n’était pas assez sotte pour n’avoir pas deviné ma manœuvre, et, dans

son dépit, elle commençait à prendre en grippe son complice, qu’elle

soupçonnait d’avoir trop jasé. En arrivant à Loches, elle le quitta

assez sèchement. Quant à moi, je gardai mons Robert pour cavalier, et le

soir, après l’avoir dûment chapitré, je le ramenai au bourg, honteux et

confus, mais converti...

Ce que devint Mme Pontenier, peu importe. C’était une de ces créatures

qui n’aiment dans l’amour que le péché, et à ces gaillardes-là les

consolateurs ne manquent pas.

L’essentiel, c’est que j’avais balayé l’obstacle qui menaçait de

détruire le bon accord de mon jeune ménage, et que je n’ai jamais eu à

me repentir d’avoir mis mon doigt entre l’arbre et l’écorce...

--Voyez-vous, ajouta ma vieille amie en sucrant son thé, la morale qui

prêche, c’est très bien; mais la morale qui agit, ça vaut mieux encore.

Contes tendres · 第 28 / 36 题