Ces pluies d’équinoxe qui, depuis deux jours, tombent lourdes et tièdes,
semblent pleurer sur la fin prochaine de la belle saison. Du haut d’un
ciel bas et couvert, leurs larmes abondantes se répandent sur les
verdures résignées et hâtent l’heure du déclin. Des taches de rouille
s’étalent sur les feuillages des marronniers dont les coques s’ouvrent
pour laisser choir leurs fruits d’un beau brun vernissé. Déjà, là-bas,
un merisier éparpille ses feuilles jaunies sur les pelouses mouillées.
De la terre détrempée s’exhale une senteur d’automne, un parfum amer et
suggestif qui, tout à coup, incline l’âme aux pensées funèbres.--Au
lendemain des fêtes de l’été, cette fenêtre brusquement ouverte sur
l’agonie et le néant des choses me rappelle une fresque du _Triomphe de
la Mort_, au Campo Santo de Pise: une cavalcade fringante et joyeuse
défilant sous bois, et se trouvant, à un tournant, face à face avec
trois cercueils béants où grimacent des squelettes.
Dans notre vie moderne si affairée et accaparée par les choses
extérieures, nous n’avons guère le loisir d’arrêter longtemps notre
esprit à ce mystère inquiétant de la mort. Pour que nous y pensions
sérieusement, il faut qu’une force majeure nous fasse presque toucher du
doigt la possibilité d’une prochaine disparition. Pour mon compte, je ne
me suis trouvé qu’une fois dans cette situation critique. C’était le 19
janvier 1871, en montant vers le parc de Buzenval avec mon bataillon.
Des balles passaient avec ce bruit particulier qui ressemble à un
strident bourdonnement de mouches; au-dessus de nous, les obus
décrivaient des courbes menaçantes. En voyant les cacolets descendre la
colline avec leur charge de blessés, je me disais: «Il t’en pend
peut-être autant à l’oreille et voici le moment venu de songer aux
mystères de l’au-delà!» Mais il avait dégelé la veille, on glissait à
chaque instant dans une terre gluante et peu sûre; tout mon esprit était
absorbé par la préoccupation de me maintenir en ligne et de ne pas
rouler piteusement dans la boue; il me fut impossible de la fixer
durablement sur des pensées moins prosaïques.--J’imagine que, sauf de
rares exceptions, il en est de même quand la maladie nous achemine au
dénouement fatal. La lutte matérielle de tout notre être contre les
étreintes du mal est telle qu’elle absorbe notre raison vacillante et
l’empêche de s’inquiéter du redoutable problème.
* * * * *
Pourtant, la mort est là qui nous guette. Nous la rencontrerons un jour
ou l’autre au tournant du chemin, et c’est pendant les heures calmes et
lucides où nous sommes en pleine possession de notre esprit, qu’il
faudrait penser à ce qui nous attend au-delà du porche obscur où elle
nous fera passer. Ces pluvieuses journées d’automne, où tout nous parle
de déclin et de disparition, sont précieusement propices à de pareilles
réflexions. Même ceux que cuirasse leur foi religieuse, n’envisagent pas
sans un pieux tremblement ce terrible passage, cette heure très amère,
comme dit le rituel: «_Dies magna et amara valde_», à plus forte raison,
ceux qui doutent--et ils sont nombreux--se sentent remués par un anxieux
frisson en songeant à l’Inconnu qui se tient derrière ce portail voilé
de brumes. A mon humble avis, ce qui doit nous rasséréner, nous qui
n’avons plus la foi du charbonnier, c’est que dès cette vie, nous sommes
environnés par l’Inconnaissable et que le mystère de l’au-delà ne peut
pas être plus cruel et plus menaçant que celui qui nous enveloppe depuis
notre naissance. D’ailleurs, si, comme on nous l’affirme, cet Inconnu
est tout amour et justice, considérant que nous sommes des êtres
débiles, poussés à faillir par l’hérédité, par l’éducation,
l’incertitude de notre esprit et la faiblesse de nos sens, ne
devons-nous pas attendre de lui plus de compassion que de colère?...
C’est donc avec un sentiment de résignation que nous nous acheminerons
vers la mort,--une résignation pareille à celle des feuilles qui tombent
et des fleurs qui se découronnent à la morte-saison.
Cette subtile portion de nous-mêmes que nous appelons la pensée se
décomposera-t-elle comme notre corps et subira-t-elle les incessantes
transformations de la matière, ou revivra-t-elle ailleurs avec la
mémoire et la conscience de son individualité? Insolubles questions que,
depuis des milliers d’années, l’inquiète humanité agite en regardant
luire les étoiles. «Tantôt vers le ciel, chantait Pindare, tantôt vers
l’abîme, les espérances humaines flottent sur une mer de mensonges.» Et
il disait encore, plus de deux mille ans avant nous, ce que nous
répétons aujourd’hui avec la même angoisse: «Nous vivons un jour. Que
sommes-nous? que ne sommes-nous pas? Le rêve d’une ombre, voilà
l’homme.»
Je sais bien que la seconde hypothèse, celle de la survivance de notre
personnalité, est plus souriante, plus flatteuse pour notre
amour-propre. Mais n’a-t-elle point sa maîtresse racine dans notre désir
de durer, dans le sentiment même de la douceur de vivre, des illusions
de l’amour, des rêves de la jeunesse? En nous forgeant ce rêve
d’éternelle félicité, ne sommes-nous pas le jouet d’un présomptueux
orgueil qui n’admet pas que notre précieuse personne puisse cesser
d’être,--sans songer que nos compagnons terriens, nos frères les animaux
qui peuplent les champs et les bois, pourraient à bon droit élever les
mêmes prétentions? Il faut être doux envers la mort, c’est-à-dire songer
avec sérénité qu’elle peut nous surprendre d’un moment à l’autre; mais,
en même temps, si l’on veut faire œuvre utile ici-bas, il faut vivre
comme si l’on ne devait pas mourir. Si l’espérance d’une vie meilleure
est autre chose qu’une illusion dorée, nous en jouirons par surcroît;
mais en attendant, cultivons notre jardin et disons-nous qu’ici-bas le
meilleur moyen de prolonger au-delà du trépas notre personnalité, c’est
encore de faire de beaux enfants ou de créer de belles œuvres.
* * * * *
Heureux les poètes et les artistes! Ils ne meurent pas tout entiers.
Leurs chefs-d’œuvre prolongent leur existence dans la mémoire des
hommes. Dans les beaux vers d’_Œdipe-Roi_ ou dans les _Idylles_, nous
sentons encore palpiter l’âme de Sophocle ou de Théocrite; de même qu’en
lisant le _Cantique du Soleil_, il nous semble encore entendre chanter
la voix claire et naïve de saint François d’Assise. Les artistes et les
poètes sont comme ces plantes vivaces qui, d’année en année,
reverdissent et refleurissent au même coin d’un bois ou d’une
prairie.--Je me souviens toujours, avec une émotion joyeuse, qu’au temps
où j’herborisais, je consultai un vieux botaniste sur une introuvable
scille bleue qui manquait à mon herbier: «Allez, au mois de mars, me
dit-il, dans la forêt de M... et prenez le premier sentier à gauche de
l’orée du bois; quand vous aurez fait cent pas, vous verrez la plante
fleurir dans le taillis; c’est là que je la cueillais dans ma jeunesse.»
J’y allai, je fis cent pas dans le sentier de gauche et je vis, en
effet, les petites étoiles bleues de la scille luire parmi les feuilles
sèches. Depuis le temps où cet octogénaire herborisait à l’aube de sa
prime jeunesse, des jours nombreux s’étaient écoulés, trois révolutions
avaient bouleversé la France, des générations entières étaient couchées
au tombeau, et la petite scille bleue s’épanouissait ponctuellement dans
les taillis de M..., chaque année, à la fin de mars. Je suis sûr que je
la retrouverais encore à la même époque, sur le même versant du bois,
s’il m’était donné de revisiter cette forêt que je n’ai pas vue depuis
trente ans.--Il en est ainsi des belles œuvres; elles ont toujours une
fraîche nouveauté; elles sont, comme le dit John Keats, une source
d’éternelle joie:
A thing of beauty is a joy for ever.
Aussi les survivants devraient-ils rendre un culte pieux à cette réelle
immortalité des artistes. Quand je vais au Luxembourg saluer sous les
platanes les monuments d’Eugène Delacroix et de Banville, je regrette de
ne pas le voir plus peuplé de blanches statues de poètes. Ce jardin
hanté par la jeunesse, l’un des plus verts et des plus charmants de
Paris, devrait être aussi le jardin consacré à la poésie. Si les hommes
qui nous gouvernent avaient le temps de laisser un moment chômer la
politique et de s’occuper un peu des choses de l’esprit, je leur
conseillerais de faire du Luxembourg _le coin des poètes_. Il est
question d’y élever un monument à la mémoire de notre excellent maître
Leconte de Lisle. J’y voudrais voir aussi autour des bassins, parmi les
jets d’eau et les massifs d’aubépines roses, les images de Musset,
d’Alfred de Vigny et de George Sand, qui attendent encore leur statue.
Il me plairait d’y rencontrer, au détour d’une allée, çà et là, les
bustes de Sainte-Beuve, de Marceline Desbordes-Valmore, de Gautier et de
Baudelaire.
Les jeunes gens qui se succéderont d’année en année dans le quartier
Latin et qui feront de ce jardin leur promenade coutumière,
apprendraient ainsi qu’en France, comme dans les pays voisins, on honore
les poètes et la poésie. Au printemps, les illustres marbres mêleraient
leur blancheur aux thyrses épanouis des marronniers; les ramiers au vol
mélodieux viendraient se poser familièrement sur leurs épaules; et, aux
déclins d’automne, parmi les feuilles tombantes et les fleurs pâlies,
les blanches statues apparaîtraient souriantes, intactes et pures, comme
un éclatant symbole de l’immortalité des belles œuvres.