Le soir du 31 décembre, mon ami Jacobus, après avoir silencieusement
dîné à sa table d’hôte de la _Rose d’or_, regagnait d’un pied leste la
rue des Grangettes, où était situé son logis de célibataire. La rue
était solitaire, mal éclairée par un lointain bec de gaz; le vent du
nord, soufflant directement entre les deux rangées de façades noires,
coupait la figure de Jacobus, et, malgré le pardessus étroitement
boutonné, faisait sentir à notre ami que son sang de quadragénaire
n’avait plus les vertus réchauffantes de la prime jeunesse. Aussi
agita-t-il d’une main impatiente le marteau qui décorait la porte de sa
propriétaire. Ce fut la fille de la maison, Mlle Franceline Bigeard, qui
vint lui ouvrir, tenant d’une main les plis de son tablier plein de
marrons, et de l’autre la lampe qui éclairait son minois chiffonné et
ses yeux bleus très vifs. Ce bleu regard, les cheveux bruns frisottants
et le clair sourire de Mlle Franceline donnaient encore un attrait
piquant à sa figure, bien qu’elle commençât à mûrir et à passer, ayant
eu vingt-huit ans à la Sainte-Catherine.
--Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit-elle au
locataire morfondu, mais j’étais en train de fendre des marrons... Nous
avons retenu à souper deux de mes amies et, ce soir, nous finirons
l’année en grillant des châtaignes et en les arrosant d’un verre de
_fignolette_... A votre service, monsieur Jacobus!...
--Merci, répondit-il en prenant un air pressé; merci, mademoiselle.
S’il refusait, ce n’était pas que la compagnie de Franceline lui déplût,
au contraire; mais il se tenait sur la réserve, craignant de s’engager
trop avant avec cette fille nubile qui désirait se marier, et ne voulant
pas qu’une trop grande familiarité le fît glisser peu à peu sur une
pente dangereuse. Il n’était pas insensible aux yeux bleus et au sourire
de la demoiselle, mais il avait peur du mariage. Il ressemblait à ces
enfants qui vont prendre un bain froid, qui trempent un pied dans l’eau,
puis le retirent et ne peuvent pas se décider au plongeon final.
--Merci! répéta-t-il encore en montant l’escalier. Il n’est pas venu de
lettres pour moi?
--Non, monsieur Jacobus, le facteur n’a rien apporté.
--Allons! décidément on m’oublie! songea mélancoliquement Jacobus en
introduisant la clé dans sa serrure; le monde entier a désappris le
chemin de mon domicile...
* * * * *
Jacobus se sentait peu à peu devenir la proie d’un accès d’humeur noire.
Ce soir-là, tout allait de travers: les bûches de son feu fumaient au
lieu de flamber, sa lampe grésillait sans jeter de clarté, un vent
coulis passait sous la porte et le glaçait jusqu’aux moelles.
--Un penseur, murmurait-il en allumant sa pipe, a dit que «le soir de la
vie apporte avec lui sa lampe»; la mienne éclaire bien mal et mon
crépuscule est diantrement maussade. Cet affaiblissement de la lumière
intérieure est une des conséquences fatales du célibat. La maturité et
le célibat! Deux milieux malsains où germent un tas de mauvaises graines
qu’on croyait mortes et qui se mettent à pousser de vilaines fleurs aux
parfums amers: remords tardifs, regrets stériles, hésitations et peurs
de vieillards.
La peur surtout, une peur lâche qui vous déshabitue d’agir, qui vous
détourne de toutes les résolutions généreuses, de toutes les fructueuses
audaces... Je me rappelle qu’au temps de ma jeunesse, au moment où
j’allais gravir une pente abrupte des Pyrénées, je rencontrai un homme
mûr et déjà cassé; et comme je l’interrogeais sur le chemin à suivre, il
me cria:
--Ne montez pas là-haut: le sentier est une véritable fondrière, vous
vous essoufflerez en pure perte!
Je haussai les épaules et je poursuivis ma route en riant de la
pusillanimité de ce quinquagénaire... Et pourtant voilà où j’en suis! Le
moindre caillou me fait broncher, la plus enfantine difficulté prend les
proportions d’une impossibilité. Je ne sais plus ni oser ni vouloir, et
je me morfonds dans ma cellule de célibataire en regrettant les
occasions que j’ai laissé échapper à l’époque où ma vingtième année
fleurissait dans sa verte nouveauté.
* * * * *
A ce moment, de jeunes éclats de voix montèrent du rez-de-chaussée, et
dans ce gai tapage Jacobus distingua le rire clair de Franceline.
--Ils s’amusent en bas! songea-t-il de nouveau avec un soupir; ils
boivent à l’année qui finit et à celle qui va naître... Pour eux, une
année qui passe et une année qui commence n’éveillent point de pensées
mélancoliques. Ils ne sont pas encore à l’âge où les semaines et les
mois semblent filer avec la rapidité d’un vol d’hirondelles. Ils y
viendront cependant, et Franceline comme les autres! Elle court sur ses
vingt-huit ans et n’a pas trouvé de mari. Pauvre fille! peu à peu ses
joues se faneront, ses bleus regards perdront de leur éclat, son rire
échangera ses notes claires contre des intonations aigres et sèches, et
elle connaîtra aussi les solitudes du célibat, le regret des occasions
envolées, les peurs de l’âge mûr. Oh! les vieilles filles, je les plains
encore plus que les vieux garçons!... La prison de l’isolement est pour
elles plus obscure et plus étroite; le monde est plus sévère. Un sang
vif a beau gronder dans leur cœur comme dans un réservoir muré, elles
doivent en étouffer les bouillonnements. Pour arrêter l’élan des fleurs
de tendresse qu’elles portent en elles et qui auraient voulu s’épanouir
au dehors, la religion, le devoir, les convenances sont là comme des
grilles austères. Quelle lutte douloureuse et cachée! Et, quand chaque
printemps revient, quelle amère raillerie! quelles cruelles tentations!
quels troubles secrets!... Ainsi de charmantes filles se dessèchent et
tournent à l’aigre; et c’est ce qui arrivera à Franceline, s’il ne se
rencontre pas un brave garçon assez aimant et assez courageux pour
transplanter dans un milieu tendre et réchauffant cette jolie plante qui
s’étiole... Mais alors, misérable, puisque tu te rends si bien compte
des choses, pourquoi n’es-tu pas ce brave garçon? Tu es las de ton foyer
glacé, comme elle est lasse de sa chambre de vierge: pourquoi ne fais-tu
pas d’elle une compagne heureuse et rajeunissante?... Ah! voilà, c’est
que précisément je ne sais plus oser!
* * * * *
Tandis qu’il s’enfonçait dans ces idées noires et désenchantées, Jacobus
perdait la notion des phénomènes extérieurs. Un frisson qui courut le
long de son dos le ramena à la réalité. Il s’aperçut que son feu s’était
consumé sans jeter de chaleur, que sa pipe s’était refroidie et que sa
fenêtre joignait mal. Comme il se levait pour la fermer plus
hermétiquement, de nouveau des rumeurs joyeuses montèrent du
rez-de-chaussée et de nouveau le rire argentin de Franceline tinta à ses
oreilles.--Il eut encore un moment d’hésitation, puis le froid de cette
nuit de décembre le décida. Il éteignit sa lampe, descendit à tâtons son
escalier et, guidé par les rires, il alla frapper timidement à la porte
de sa propriétaire.
L’huis s’ouvrit tout grand et, à la lueur d’une belle flambée, il vit
autour de la cheminée un cercle de jeunes gens en train d’éplucher des
marrons.
--Ma foi! dit Jacobus, je vous entendais rire de là-haut et votre joie
m’a mis l’eau à la bouche... Voulez-vous, mademoiselle Franceline, me
faire une petite place à côté de vous?
Et alors, en jetant un tendre regard vers Franceline, il vit tout à coup
que cette place était prise. Un garçon d’une trentaine d’années, un
forestier, était assis sur le même banc que la jeune fille et la serrait
de très près.
Tandis que mon ami écarquillait ses yeux ébaubis, la propriétaire lui
dit en avançant une chaise:
--Venez près de moi, monsieur Jacobus, je vais vous apprendre une
nouvelle; nous faisons d’une pierre deux coups: nous fêtons la
Saint-Sylvestre et nous arrosons les fiançailles de notre Franceline
avec M. le garde général Saudax... Prenez donc un verre et trinquez avec
nous... Ils se marieront après la Chandeleur!