LA MAISON DU BORD DE L’EAU

Elle s’appelait de son vrai nom la Grangerie, mais dans le pays on

disait tout simplement, en parlant d’elle, «la maison du bord de l’eau»,

parce qu’elle mirait dans le lac ses hauts toits bruns en auvent et sa

grise façade méridionale, ornée d’une galerie que drapait une vieille

vigne aux pampres échevelés. Elle était carrée, nue et massive;--isolée

des autres maisons du village par le lac au midi, et au nord par des

vergers et des vignes.--Deux énormes noyers abritaient de leur ombre

humide le large escalier de pierre veinée qui conduisait tout droit à

l’appartement du premier étage. Les pièces spacieuses, avec leur plafond

aux poutres saillantes, leurs murs décorés de fresques à l’italienne,

leur mobilier datant du dix-huitième siècle, n’étaient ni confortables

ni très hospitalières; mais, malgré leur délabrement, elles

satisfaisaient les goûts très simples des propriétaires, les Balmont de

Vertier,--deux vieux époux sexagénaires qui habitaient la Grangerie

depuis l’époque de leur mariage. Ils y avaient passé leur lune de miel,

en avaient chaque année vendangé les vignes et y avaient vu se succéder

pacifiquement quarante printemps et autant d’hivers. Pour eux, il

n’existait pas de demeure comparable à «la maison du bord de l’eau»; le

vin qu’on y récoltait était supérieur à tous les crus du canton: les

fruits du verger avaient une saveur et un fondant non pareils, et la

Grangerie était le séjour le plus gai et le plus aimable qu’on pût

trouver au bord du lac.

* * * * *

Cette opinion optimiste n’était point partagée par les nièces des

Balmont, deux jeunes orphelines de dix-huit à vingt ans, que le vieux

couple avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur plus jeune

âge. Après un séjour de quatre années dans un couvent de Chambéry, les

deux sœurs, Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Grangerie et y

passaient de longs mois monotones, remplis invariablement par les mêmes

tâches et les mêmes plaisirs; travaux de lingerie et de jardinage sous

la direction de la tante Balmont, pendant la semaine; messe, vêpres et

salut, le dimanche, et, le soir, parties de piquet avec l’oncle Balmont.

Jamais de sorties, jamais de bal, jamais de voyages. Leur plus agréable

distraction, en été, consistait à épier trois fois le jour le passage du

bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa cargaison de

touristes. Ce bateau, plein de passagers venus des quatre coins de la

France, représentait pour elles toutes les joies et toutes les

tentations du monde extérieur. Elles le guettaient de loin,

tressaillaient au sifflet de la machine, et le voyaient disparaître avec

des soupirs de regret. Elles regardaient passer les yeux pleins de

convoitise, les touristes avec la lorgnette en bandoulière, les belles

dames en fantaisistes costumes de voyage, et, tout en suivant le double

sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du lac, elles se forgeaient

de beaux rêves de plaisirs mondains et de romanesques aventures.--Mais,

à la fin de septembre, les touristes s’en allaient avec les hirondelles;

les rares riverains du lac, appelés à la ville pour leurs affaires,

peuplaient seuls de leur silhouette trop connue le pont du bateau, et

les deux sœurs retombaient dans l’ennui monotone de l’hiver. Elles se

dépitaient tout bas en songeant que leur jeunesse allait se consumer

dans ce mélancolique isolement, et, le dimanche, à l’église, elles

priaient Dieu et les saints de leur envoyer quelque événement dont

l’imprévu fît diversion avec cette navrante uniformité de leur vie.

* * * * *

Un jour d’été, le ciel fit mine d’exaucer leurs prières. Une lettre de

Genève obligea le propriétaire de la Grangerie de s’absenter pour une

huitaine, et comme les deux époux, à l’exemple de Philémon et Baucis, ne

pouvaient vivre l’un sans l’autre, ils résolurent de partir tous deux,

en confiant la maison à la garde de leurs nièces.--Donc, un matin de

juillet, après avoir fait force recommandations à Mauricette et à

Francine, le vieux couple monta dans une carriole chargée de paquets et

de provisions comme pour un voyage au long cours, et disparut au

tournant de la route d’Annecy.

Restées seules et maîtresses du logis, les deux sœurs commencèrent à

battre des mains et à se creuser le cerveau pour inventer des plaisirs

capables de leur prouver à elles-mêmes leur indépendance momentanée.

Mais, prises au dépourvu, elles ne trouvaient rien de bien neuf, et,

après avoir beaucoup cherché, dès le quatrième jour, elles en arrivaient

déjà à être embarrassées de leur liberté.--Tandis qu’elles restaient

oisives sur la galerie, occupées à regarder distraitement l’envolée des

nuages autour des montagnes, voilà tout à coup que des bruits de pas et

des éclats de voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent entrer

deux grands garçons de leur âge, deux cousins éloignés, tout frais

émoulus de l’école de droit de Grenoble, et qui, traversant le lac,

avaient eu l’idée de rendre visite à l’oncle et à la tante Balmont.

Mauricette et Francine, rougissantes d’aise et de surprise, leur

expliquèrent l’absence du vieux couple et, désireuses de jouer leur rôle

de maîtresses de maison, s’empressèrent de retenir les cousins à dîner.

N’était-ce point là l’événement tant désiré, l’imprévu tant rêvé, que le

ciel leur envoyait à la fin?... Séance tenante, elles résolurent de

mettre à profit cette visite inattendue et de se donner une fois au

moins dans leur vie un faux semblant de fête et de bal.--Immédiatement

la maison fut sens dessus dessous.

Toute la provision de bougies de la tante Balmont fut employée à orner

les candélabres et le vieux lustre à boules de cuivre du salon; tous les

sirops emmagasinés dans l’office furent mis en réquisition pour les

rafraîchissements.--Après le dîner, les deux cousins furent introduits

solennellement par la servante dans le salon désert et éclairé à giorno.

Au bout de quelques minutes, une porte latérale s’ouvrit à deux battants

et les deux cousines, qui s’étaient retirées dans leur chambre pour

procéder à leur toilette, parurent métamorphosées.

Elles avaient bouleversé les coffres et les placards de la tante et se

montraient vêtues de vieilles robes à ramages datant de l’époque de

Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et poudrés, les roses du

jardin faisaient merveille. Les yeux brillants, le sourire aux lèvres,

elles agitaient d’antiques éventails et saluaient avec de solennelles

révérences. Les cousins, enchantés de se trouver à pareille fête, se

prêtaient de leur mieux au divertissement. On ouvrit le vieux piano

endormi dans un coin du salon, et, l’une après l’autre, les cousines y

jouèrent des valses, tandis qu’un seul couple tournoyait dans la pièce

spacieuse. De temps en temps, la servante apparaissait avec un plateau

et offrait des rafraîchissements; et les pêcheurs nocturnes qui jetaient

leurs lignes de fond dans le lac, et dont les barques erraient dans la

nuit, ouvraient de grands yeux en voyant se refléter au loin la

surprenante illumination de «la maison du bord de l’eau».

Grisés par la musique et par la danse, les cœurs des quatre jeunes gens

commençaient à battre très fort. Par les fenêtres ouvertes, le vent de

la nuit d’été apportait aux danseurs des parfums de jasmin et de

chèvrefeuille qui leur suggéraient de troublantes paroles de tendresse.

Les heures passaient et l’enivrement de la jeunesse leur faisait oublier

les heures, quand tout à coup un roulement de carriole retentit au

dehors, des exclamations de voix courroucées résonnèrent dans le

vestibule, et brusquement on vit surgir, les bras levés au ciel, l’oncle

et la tante Balmont qu’on n’attendait que deux jours plus tard.

--Mais c’est la fin du monde! s’écriait la vieille dame, tandis que

l’oncle, toujours économe, s’empressait de souffler les bougies des

candélabres.

Les deux cousines, Mauricette et Francine, ramassant leurs jupes à

ramages, s’étaient enfuies dans leur chambre et, murmurant de vagues

excuses, les cousins s’esquivèrent à leur tour, laissant le vieux couple

ébahi au milieu du salon en désordre...

* * * * *

Des années et des années se sont passées depuis. La tante et l’oncle

Balmont dorment dans le petit cimetière qui verdit à l’ombre de

l’église. Les cousins se sont mariés au loin. Francine et Mauricette

sont restées seules propriétaires de la «maison du bord de l’eau». Elles

mûrissent dans le célibat; elles se sont habituées à la solitude de la

vieille demeure et, comme l’oncle et la tante, elles répètent volontiers

que la Grangerie est le plus charmant des domaines riverains du lac.

Mais, au fond de leur cœur, elles gardent comme dans un sanctuaire

verdoyant le souvenir de ce bal improvisé,--leur unique bal,--et de ces

tendres compliments murmurés un soir par les deux cousins,--les seuls

propos d’amour que leurs chastes oreilles aient entendus.

Contes tendres · 第 16 / 36 题