Le train de Vintimille venait de s’arrêter à la gare de Monte-Carlo. La
portière de notre compartiment s’ouvrit, et une jeune femme entra
précipitamment, après avoir constaté d’un rapide regard qu’il restait
une place vacante. Les sept autres étaient déjà prises. Dans l’un des
coins, un énigmatique gentleman de trente-cinq à quarante ans, aux
moustaches trop noires, au teint pâle, aux yeux renfoncés et comme
voilés, s’éborgnait à lire un journal à la vacillante lueur de la lampe
qu’on venait d’allumer, car il était sept heures du soir; une jeune
Anglaise anguleuse et laide, montée à Menton avec sa gouvernante, lui
faisait vis-à-vis; le demeurant des voyageurs se composait de trois
dames arrivant de San-Remo et de moi-même, à demi ensommeillé.
Jusque-là, à nous sept, nous n’avions échangé ni un regard, ni un mot,
mais la brusque entrée de la nouvelle venue nous unit dans un même
sentiment hostile, dans un même mouvement de mauvaise humeur. En
wagon--et ceci n’est pas à la louange de l’animal humain--le voyageur
inattendu qui pénètre dans un compartiment occupé en partie, est traité
en gêneur et en ennemi par ceux qui y sont déjà installés et qui s’y
considèrent comme chez eux. Par contre, le survenant est généralement
irrité de trouver les meilleures places prises et affecte tout d’abord,
à l’égard de ses compagnons de route, une attitude quasi agressive. Je
me hâte de déclarer que tel n’était pas le cas de la voyageuse de
Monte-Carlo. Elle semblait plutôt animée envers nous d’intentions
conciliantes et sympathiques. Avant même de s’asseoir à la place restée
libre près du monsieur aux moustaches trop noires, elle nous avait
regardés tour à tour avec de grands yeux lumineux et paraissait très
disposée à entrer en conversation. Autant que la maigre lueur de la
lampe permettait de le constater, elle pouvait avoir vingt-quatre ans et
ne possédait guère que la beauté du diable: un teint frais, de vives
prunelles, de gros traits, le nez trop fort et le menton massif; mais
elle était avenante et bien faite. Sa robe très collante mettait
agréablement en valeur l’ampleur de la poitrine, la souplesse de la
taille, les contours arrondis des hanches et des cuisses. Une profusion
de roses Niel et d’œillets rouges parait son corsage. Ces fleurs
voyantes, cette robe collante, l’expression sensuelle de la bouche,
certaines allures trop hardies, certains gestes peu corrects, laissaient
deviner le monde équivoque auquel elle appartenait. Aussi, les dames du
compartiment prenaient, en la dévisageant, des airs choqués et des mines
réfrigérantes. Elle ne semblait nullement s’en apercevoir et conservait
une physionomie souriante, prête à l’expansion. Soit que la course à la
conquête d’un wagon l’eût essoufflée, soit qu’elle fût en proie à
quelque émotion extraordinaire, elle respirait violemment; sur son
corsage, les roses à demi fanées étaient secouées par les palpitations
de sa poitrine. Ses lèvres s’ouvraient comme soulevées par le besoin de
donner cours à un impétueux flux de paroles.
La jeune miss ayant demandé à quelle heure on arriverait à Nice, la
voyageuse de Monte-Carlo répondit aimablement, sans qu’on l’y eût priée:
--Nous arriverons à huit heures moins un quart.
Puis, s’autorisant sans doute de ce renseignement bénévolement donné,
pour devenir plus familière, elle ajouta:
--Vous habitez Nice, madame?
A quoi l’Anglaise, offensée par l’indiscrète intrusion de «cette
créature», répondit presque rudement:--_No_,--en se renfonçant
hautainement dans son encoignure.
Un glacial silence suivit. Déconcertée un moment par tous ces visages
fermés, la voyageuse se retourna vers son voisin. Celui-ci avait replié
son journal, et, moitié par désœuvrement, moitié par curiosité,
reluquait la jeune femme sournoisement. Elle devina sans doute dans les
traits du monsieur cet intérêt tout physique qui allume l’œil du mâle à
l’aspect d’une grande belle fille, car elle lui répéta sa question à
brûle-pourpoint:
--Et vous, monsieur, êtes-vous de Nice?
--Ou...i, répliqua-t-il faiblement,--partagé sans doute entre le secret
désir de lier connaissance et la gêne que lui imposait le voisinage des
respectables et prudes dames du compartiment.
--Ah! s’écria-t-elle, et vous venez de Monte-Carlo?
--Non.
--Mais vous y allez quelquefois jouer, je parie?
L’autre se borna à ébaucher un vague geste évasif.
--Si, si, vous devez y aller... comme tout le monde... moi, la première.
De temps en temps, j’emporte deux cents francs dans ma poche et je m’en
retourne avec un louis ou deux de gain ou de perte... Mais, aujourd’hui,
vous n’avez pas idée de ce qui m’est arrivé!...
Et alors l’émotion, comprimée depuis un quart d’heure, faisant
explosion, le flot des confidences coula comme l’eau d’une écluse
lâchée.
--Figurez-vous que j’ai eu d’abord une guigne noire. Je jouais sur les
transversales et rien de ce que je posais ne sortait. Au bout d’une
demi-heure, il ne me restait plus de mes dix louis qu’une pièce de cinq
francs... Tenez, celle-ci!--En même temps, elle nous montrait une pièce
qu’elle tenait serrée dans sa main gauche.--J’étais énervée, j’aurais
volontiers pleuré... Au moment où la bille recommençait déjà à tourner,
d’un coup de colère je jette mes derniers cinq francs sur zéro... Zéro
sort. Je laisse ma pièce, zéro sort une seconde fois... Est-ce une
chance, hein?... Eh! bien, ça a changé la veine. A partir de cet
instant-là, non seulement j’ai rattrapé mes deux cents francs, mais j’en
ai gagné huit cents autres... Pensez, mille francs avec cent sous!...
avec cette pauvre petite pièce qui me restait!... Aussi je la garde, la
voici... Je la ferai percer et je l’accrocherai à ma bourse, cette brave
petite pièce de cinq francs qui m’en a fait gagner mille!
Elle riait aux éclats et faisait sauter dans sa main une bourse aux
mailles d’argent gonflées de pièces d’or.
Étions-nous à notre tour influencés par le mystérieux et pervers attrait
qu’exercent sur bien des esprits les capricieuses péripéties des jeux de
hasard? Ou bien l’explosion naïve de cette joie enfantine devenait-elle
communicative? Toujours est-il que cette singulière fille avait fini par
nous intéresser. Nous l’écoutions tous, à l’exception de la jeune miss
qui demeurait indifférente et renfrognée dans son coin. Le problématique
gentleman, aux moustaches teintes, avait perdu de son impassibilité; sa
figure, peu ouverte, s’était animée. Ses yeux renfoncés et comme
assoupis s’éveillaient, et à plusieurs reprises, il avait adressé, à
voix basse, à sa voisine, des questions auxquelles elle répondait par
des éclats de rire. Ce voyageur au teint brouillé et à la physionomie
douteuse ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. Je jugeais la jeune
femme un peu bien imprudente d’étaler ainsi son gain inespéré devant des
étrangers, parmi lesquels pouvait se trouver quelque aventurier fort
capable de la débarrasser de son argent plus rapidement encore que ne
l’eût fait la roulette. J’admirais ce mélange de candeur et de hardiesse
chez cette créature que sa profession--probable--aurait dû habituer à
plus de circonspection. Elle parlait le français correctement, mais avec
un accent exotique. Ce n’était ni une Anglaise, ni une Allemande,
certainement; elle se fût montrée moins confiante. Au contraire, à
mesure qu’elle parlait, elle semblait se griser de ses paroles et
prendre un malin plaisir à exciter les convoitises.
Elle s’était nonchalamment adossée au capiton, la tête renversée, les
jambes allongées, et ses mains ramenées sur son giron faisaient
lestement sauter la bourse pleine.
--Ouf! soupirait-elle, j’ai les jambes cassées... Figurez-vous que la
table où je jouais était bondée, et que je suis restée debout pendant
quatre heures... Mais ces quatre heures m’ont rapporté mille francs...
Deux cent cinquante francs par heure, c’est un travail joliment payé,
tout de même! ajoutait-elle en riant.
Elle versait le contenu de sa bourse sur sa jupe et comptait avec
ostentation son or.
--Décidément, pensais-je, elle est par trop sotte et elle se fera voler
avant de rentrer chez elle!
Agacé par le rire bruyant et l’enfantine bêtise de cette fille, je
m’étais tourné vers la portière, et, par la glace ouverte, je regardais
au dehors. Au loin, le rocher de Monaco fuyait, piqueté de féeriques
lumières que la mer reflétait. La lune venait de se lever et criblait de
scintillements dorés les vagues légèrement moutonnantes; on eût dit que
la Méditerranée roulait dans ses remous les millions de pièces d’or
laissées sur le tapis vert de Monte-Carlo par les joueurs malheureux. Au
fond, la presqu’île de Saint-Hospice découpait sur le ciel clair ses
contours mamelonnés aux lignes précises, à l’extrémité desquels
rougeoyait un phare tournant. L’air était frais; la nuit radieuse. Je
contemplais, avec une sorte de soulagement, ce nocturne paysage
enchanté, et je songeais que parmi les milliers de joueurs emportés
chaque jour par les trains de Nice à Monte-Carlo, il n’y en a peut-être
pas vingt qui se donnent la peine de le remarquer et le plaisir d’en
jouir. Pendant le trajet, leur seule préoccupation, en ce qui touche les
choses de la nature, se borne à chercher à apercevoir le _trou de la
veine_, quand ils traversent le tunnel d’Èze.
Mon attention fut ramenée vers l’intérieur du compartiment par les
éclats de voix de la joueuse. Elle était décidément entrée en
conversation avec son voisin aux yeux renfoncés; mais tandis que le
problématique gentleman la questionnait d’un ton prudemment assourdi,
elle lui donnait la réplique à haute voix et semblait parler autant pour
la galerie que pour lui:
--Oui, je suis depuis cet hiver à Nice. J’y demeure avec mon père, qui
est vieux et ne quitte guère la maison. Je suis Russe et j’ai beaucoup
voyagé... Je parle l’allemand, l’anglais... et le français, comme vous
voyez. Si Nice me plaît?... Je crois bien; c’est un endroit où on
s’amuse et, moi, j’aime à m’amuser... Quand je m’ennuie, je prends dix
louis et je vais jouer... Ah! dame! je ne gagne pas toujours, et c’est
seulement aujourd’hui que j’ai eu vraiment de la veine!
Et avec la persistance têtue que provoquent toutes les griseries, elle
en revenait sans cesse à sa première idée:
--Croyez-vous? Mille francs avec une pauvre petite pièce de cent sous!
Elle était Russe. J’aurais dû m’en douter à son accent, aux intonations
caressantes de sa voix et aussi à cette exaltation, à cette inconsciente
immoralité tout à fait slaves. Quel pouvait être le rôle du «vieux père»
dans la communauté? Connaissait-il les façons de vivre, un peu...
légères de sa fille, et participait-il aux bénéfices procurés par le
jeu... et le reste? Chez certaines natures compliquées et accommodantes,
tout est possible. Néanmoins, par respect pour la dignité paternelle,
j’inclinais plutôt à penser que le «vieux père» n’était peut-être pas un
père pour de vrai...
Mes réflexions furent troublées par le ralentissement du train et
l’éclat soudainement multiplié des lumières au dehors. Nous avions
franchi le tunnel de Carabacel et nous entrions en gare. «Nice!... Tout
le monde descend!» Quand j’eus quitté le wagon, je me retournai et je
vis le gentleman aux moustaches trop noires aider galamment sa voisine à
descendre. A la sortie, ils se perdirent dans la foule, mais lorsque
j’entrai dans l’avenue de la Gare, je les reconnus tout à coup à dix pas
devant moi. Ils marchaient côte à côte en causant avec animation...
--Hum! pensai-je, il est évident que ce problématique gentleman a
réfléchi qu’il pourrait passer une agréable soirée avec cette grande
fille, et il est en train de pousser sa pointe... Souperont-ils en tiers
avec «le vieux père», ou la demoiselle consentira-t-elle à se laisser
conduire au restaurant? En ce cas, gare aux pièces d’or de la petite
bourse à mailles d’argent! Ce monsieur aux moustaches teintes ne me dit
rien de bon...
Au même moment, je m’aperçus que la jeune femme avait accepté le bras de
son compagnon. Ils filèrent d’un bon pas vers l’extrémité de l’avenue
inondée de lumière électrique, où résonnaient les musiques des cafés et
des restaurants en vogue... Et je les perdis de vue.