PERSÉVÉRANCE D’AMOUR

Ceux qui se sont trouvés mêlés au monde artiste d’il y a vingt-cinq ans

se souviennent encore du gros succès de deux tableaux d’Yves Sommier,

exposés au Salon de 1868. L’un d’eux représentait un vieux Breton jouant

du biniou, sur les marches d’un calvaire en ruine, au fond d’une allée

de trembles effeuillés par l’automne;--l’autre, une jeune femme lisant

le dos tourné à une fenêtre ouverte sur la baie de Douarnenez.--Il y

avait dans ces deux toiles une remarquable habileté d’exécution, une

subtile pénétration de la nature bretonne, avec un rien de

sentimentalité. La couleur en était si charmante et le dessin si

spirituel, que les gens du métier, les amateurs et même le simple public

s’arrêtaient enchantés. Le succès éclata comme une fusée. Dès le

lendemain de l’ouverture, l’écho multiple des journaux répéta le nom du

peintre et Yves Sommier, inconnu la veille, devint célèbre presque sans

transition. Les marchands de tableaux apprirent tout d’un coup le chemin

de son modeste atelier, situé sur un lointain boulevard de la rive

gauche, et les commandes affluèrent.

Sommier ne s’était jamais vu à pareille fête. Fils d’un obscur employé

de Quimperlé, vivant fort mal d’une petite pension allouée par son

département, il joignait à grand’peine les deux bouts. Les années de

début avaient été pour lui plus grises, plus monotonement tristes que

les landes les plus arides de son pays de Cornouailles. Forcément sevré

de tous les plaisirs parisiens, il se contentait de manger, en

maugréant, son pain sec à la fumée du rôti des heureux. L’hiver, il

piochait à l’atelier; à la belle saison, il regagnait en troisième

classe sa Bretagne, et y vivait comme un paysan, au fond d’un village,

face à face avec cette nature cornouaillaise, dont il cherchait à rendre

la grâce sauvage et la sympathique tristesse. Durant dix années

d’inquiets tâtonnements, il n’avait eu que cinq mois de bon temps dans

un manoir des environs de Pont-Croix, où il était appelé pour

portraiturer les maîtres du logis.

Ces cinq mois passés sous les châtaigneraies d’une gentilhommière située

à une lieue de l’Océan avaient contenu l’unique roman amoureux de sa

jeunesse. Quand il y repensait, cette brève et savoureuse idylle lui

faisait l’effet d’un courtil en fleurs, muré de verdure et perdu au

milieu d’une solitude pierreuse. Le maître du manoir, M. de Primelin,

était propriétaire d’une des plus importantes conserveries de sardines

de Douarnenez, où il séjournait fréquemment, laissant sa femme, plus

jeune que lui de vingt ans, languir d’ennui à Pont-Croix. Marianne de

Primelin, que son mari appelait familièrement «Mariannic», était de pure

race celtique: un peu romanesque et très dévote, fine, souple, blanche

et rosée comme un chèvrefeuille des haies, avec des cheveux châtains

lissés sur les tempes et des yeux d’un bleu verdissant. Ces limpides

yeux couleur de mer se mouillaient volontiers de mélancolie et parfois

aussi s’éclairaient d’une rapide étincelle de désir. Yves Sommier avait

conquis les bonnes grâces de M. de Primelin, en exécutant pour lui une

pochade d’après la plus jolie de ses sardinières. Sur-le-champ, le

gentilhomme l’avait emmené en son manoir de Pont-Croix pour y faire le

portrait de sa femme et le sien. Il avait posé le premier, mais après

quelques séances, las d’immobilité, il s’était empressé de regagner ses

_fritures_ de l’île Tristan, en cédant son tour à sa femme.

Ce second portrait prenait plus de temps que le premier. Yves, préoccupé

de rendre la délicatesse de cette poétique figure qui avait le charme

d’un primitif, effaçait et recommençait souvent. Pendant les repos, ces

deux jeunes gens du même âge se communiquaient leur façon de sentir et

de penser, et entre eux se formait une douce intimité, dangereusement

accrue par le familier abandon des longs tête-à-tête en pleine solitude.

Bref, Yves, après s’être épris d’abord de son modèle en artiste,

finissait par s’éprendre aussi de la femme, et un jour arrivait où

Mariannic tombait tendrement dans les bras du peintre.

Alors, en ce coin perdu de Bretagne, l’artiste et Mme de Primelin

goûtèrent pendant quelques mois, comme Tristan et Yseult dans leur île,

les délices de l’amour défendu. Leur tendresse, assaisonnée par les

remords de la dévote Mariannic et les ingénus émerveillements de ce

garçon jusqu’alors sevré de plaisir, avait l’âpreté savoureuse d’un

fruit sauvage. Ils s’en grisèrent longuement, puis vint la mauvaise

saison et il fallut se séparer. Paris rappelait le peintre. Ils se

quittèrent avec des larmes, en se promettant de se retrouver au

printemps suivant,--et ils ne se revirent plus. Les préoccupations de

son art, le pain quotidien à gagner absorbèrent Yves Sommier et

aiguillèrent sa vie dans une autre direction. De loin en loin, il

recevait de Mariannic une lettre embaumée d’amour et de repentir; elle

lui défendait de lui répondre et il lui obéissait docilement. Après

avoir respiré hâtivement ce mélancolique parfum de la lande bretonne, il

se rejetait courageusement dans la lutte, jusqu’au jour où la chance

daignait enfin lui sourire. Après son heureuse exposition de 1868, il

recevait encore une lettre de Mme de Primelin. Elle avait appris son

succès par un journal et elle lui écrivait quelques lignes débordantes

de joie et aussi de tristesse. Ensuite, le silence se faisait entre eux.

Il ne savait plus rien d’elle et, dans la griserie des premières lampées

de gloire, il oubliait son idylle cornouaillaise, comme il oubliait ses

années de misère.

Après 1870, le succès d’Yves Sommier s’affirma et grandit encore. On se

souvient que ces années qui suivirent la guerre furent l’âge d’or des

peintres. L’Amérique payait alors généreusement les œuvres des artistes

en renom. Les toiles de Sommier faisaient prime à New-York et il

suffisait à peine aux commandes. Il gagnait ce qu’il voulait et

dépensait son argent avec une fastueuse prodigalité. Ayant passé presque

sans transition de la pauvreté à la fortune, il en était ébloui et une

pointe de vaniteuse gloriole le poussait à éblouir aussi les camarades.

Il avait quitté, naturellement, son humble atelier de la rue

Campagne-Première et s’était fait bâtir un petit hôtel dans la plaine

Monceau. Dans ce nouveau logis, somptueusement orné de vieilles

tapisseries, de meubles rares et de coûteux bibelots japonais, il

donnait des fêtes dont tous les journaux vantaient la magnificence. On y

dansait jusqu’au matin, on y soupait aux sons de la fougueuse musique

d’un orchestre de Tsiganes. Yves était devenu l’homme à la mode; on

publiait ses bonnes fortunes, on racontait les voyages princiers qu’il

faisait en Algérie ou au Pôle-Nord. L’or coulait comme de l’eau entre

ses doigts. Lorsque quelques amis prudents lui conseillaient de modérer

son train et de mettre de côté une part de ce qu’il gagnait, Yves

souriait d’un clair sourire dédaigneux et répondait: «Bah!

j’économiserai quand je n’aurai plus de dents et que je serai vieux!» Il

était de ces artistes qui, comme beaucoup de femmes, ont la dangereuse

faculté d’oublier les choses passées et de ne jamais prévoir le

lendemain. Il sentait en lui la même force, la même facilité de

production; il jouissait pleinement de son succès et se disait que cela

durerait toujours.

Cela dura vingt ans; puis le goût du public se transforma, ou plutôt

ceux qui goûtaient le réalisme sentimental de Sommier disparurent et

furent remplacés par des amateurs préoccupés d’une autre formule d’art.

De jeunes générations d’artistes envahissaient les Salons annuels et y

montraient des œuvres à la fois plus compliquées et plus violentes.

Des critiques, en quête d’une esthétique nouvelle, acclamaient les

nouveaux venus. La peinture telle que l’avaient comprise les gens

d’avant 1870, devenait «vieux jeu». Le _modernisme_ d’aujourd’hui

faisait paraître ridicule le _modernisme_ d’autrefois. En art, ce qui a

été conçu et exécuté en vue de plaire au goût du jour est fatalement

condamné à n’avoir que la beauté du diable et à vieillir rapidement. Peu

à peu, la foule passait indifférente devant les scènes bretonnes d’Yves

Sommier. On raffolait maintenant des peintures symboliques, des sujets

étranges, entrevus comme à travers un brouillard. Et Yves était tout

étonné de voir ses toiles revenir des expositions sans avoir tenté

l’amateur. L’Amérique ne donnait plus, et lui, qui d’habitude se

plaignait d’être sans cesse dérangé par les marchands de tableaux, était

obligé de se déranger pour aller leur offrir ses toiles. Encore bien

souvent revenait-il bredouille. «C’est une crise qui passera!» se

disait-il, et il continuait de mener son train ordinaire; mais la crise

ne passa point: tandis que la source des recettes tarissait, les

dépenses courantes se maintenaient au même niveau. Les notes impayées

s’amoncelaient dans les tiroirs, les fournisseurs devenaient aigres et

menaçants, les hypothèques grêlaient sur le joli nid du quartier

Monceau. Sommier vit soudain l’abîme et perdit la tête. Il lui fallut

aliéner pour moitié de sa valeur l’immeuble devenu le gage de ses

créanciers; puis, un matin, les journaux annoncèrent la vente des

tableaux, tapisseries et meubles anciens, «composant la collection

d’Yves Sommier, le peintre bien connu». Quelques feuilles, ajoutant à

cet écho des réflexions malveillantes ou maladroites, s’apitoyèrent

hypocritement sur la détresse soudaine de cet artiste que la fortune

avait jadis choyé et gâté.--Cette note perfide porta le dernier coup à

Yves et l’acheva.

Après sa débâcle, il était revenu, comme au temps de ses débuts,

habiter, près du boulevard Montparnasse, une chambre et un atelier

situés au cinquième. Il ne vendait plus sa peinture et vivait

péniblement en dessinant des illustrations pour des journaux populaires

ou des livres de distributions de prix. En moins de trois ans, il avait

considérablement vieilli; ses cheveux et sa barbe étaient presque

blancs; ses yeux bruns, autrefois si lumineux, avaient un regard morne

et comme vidé: ils donnaient l’impression d’une fenêtre ouverte sur une

chambre démeublée. Ses anciens amis étaient morts ou s’étaient retirés.

Il ne sortait plus guère. Le soir, après un maigre souper, pareil à ceux

de sa jeunesse, il allumait sa pipe. Écœuré par son banal travail

d’illustrations, il se penchait à sa fenêtre haut perchée et regardait

tout en bas les formes fuyantes des rares passants qui se hâtaient. Peu

à peu, le fond de la rue solitaire devenait vague comme un brouillard

et, avec l’ombre qui montait des pavés, des pensées funèbres montaient

aussi, enténébrant le cerveau endolori de l’artiste.

Une après-midi d’automne, tandis qu’il s’attelait péniblement à sa

besogne, on sonna à la porte de l’atelier. Craignant de se trouver nez à

nez avec un créancier, il ne bougea pas. Mais la sonnette tinta derechef

plusieurs fois. Irrité de cette obstination, il alla ouvrir, et, dans la

pénombre, il vit s’avancer une femme vêtue de noir, pâle et mince, dont

les yeux luisaient doucement.

--Monsieur Sommier, dit la visiteuse d’une voix un peu tremblante, vous

ne me reconnaissez pas?... Marianne de Primelin.

--Mariannic! s’écria-t-il stupéfait.

Il referma vivement la porte, prit les deux mains de son ancienne amie,

l’amena vers un divan éraillé, sous le jour clair du vitrail, et la fit

asseoir.

Marianne de Primelin regardait alternativement l’aménagement plus que

modeste de l’atelier, puis la figure précocement vieillie du peintre, et

soupirait. Elle aussi avait été touchée par les années, mais son calme

visage de provinciale gardait encore des restes de joliesse, et ses yeux

vert de mer demeuraient imprégnés de la même grâce mélancolique.

--Je suis venue à Paris, murmura-t-elle, et ma première visite est pour

vous... Ah! j’ai eu bien du mal à vous trouver!...

Elle leva vers lui ses limpides yeux pers et reprit:

--Comme le temps marche!... Il me semble que c’était hier que vous

peigniez mon portrait à Pont-Croix... Et pourtant, que de choses se sont

passées depuis!... J’ai perdu M. de Primelin, il y a deux ans. Après mon

deuil, je me desséchais d’ennui à la maison, et mon médecin m’a

conseillé de voyager. Je me suis décidée à venir à Paris, où j’aurais au

moins chance de revoir... l’ami d’autrefois... Ce n’est peut-être pas

très correct, ce que j’ai fait, mais à nos âges je pense bien que

personne n’y trouvera à redire... Et puis, j’avais quelque chose à vous

demander.

Alors, avec mille délicates précautions, avec le tact exquis d’une main

féminine et tendre pansant une blessure, elle lui expliqua d’une voix

embarrassée et hésitante qu’elle était riche maintenant, et qu’ayant lu

dans les journaux qu’Yves Sommier était momentanément gêné, elle s’était

enhardie à venir lui demander une grâce... Elle avait de l’argent et ne

savait qu’en faire, et... il la rendrait bien heureuse en acceptant une

dizaine de mille francs qu’elle mettait de grand cœur à sa

disposition...

En l’écoutant balbutier cette offre de service, Yves rougissait, lui

serrait silencieusement les mains et la considérait avec un étonnement

ému.--Mariannic venant le chercher dans le misérable atelier où il

cachait sa détresse, lui rappelait cet adorable poème de Heine, où Edith

au cou de cygne, devenue vieille, retourne les morts sur le champ de

bataille d’Hastings, afin de retrouver le corps d’Harold, son amoureux

tant aimé autrefois.--Son cœur se serra, ses yeux se mouillèrent. Mais

il était trop orgueilleux pour avouer sa misère et il aurait eu honte

d’accepter l’argent de cette chère créature, qui l’avait jadis si

généreusement aimé et qu’il avait, lui, si profondément oubliée. Il

souleva les mains de Mme de Primelin, les baisa tendrement, puis

affectant un air dégagé:

--Les journaux ne savent ce qu’ils disent, ma chère amie; je suis

maintenant haut la côte, et je gagne ma vie largement... Je ne vous en

remercie pas moins d’avoir pensé à moi, et si j’ai jamais besoin d’un

service, c’est à vous que je m’adresserai... Ne parlons plus de ça...

Votre visite m’a fait grand bien... Rasseyez-vous et causons tous deux

du bon temps jadis.

Alors, près de la fenêtre ouverte où le murmure du grand Paris arrivait

à eux comme le bruit sourd de l’Océan, sous les châtaigneraies de

Pont-Croix, ils remuèrent avec délectation les douces cendres du passé.

Ils eurent l’illusion que vingt-cinq années s’étaient évanouies, et que

ce passé durait encore. Pendant des heures, ils s’oublièrent à revivre

le temps où Mariannic était rosée et blanche comme les chèvrefeuilles de

la haie; où Yves, au seuil de la jeunesse, regardait la vie avec

confiance et portait gaiement son avenir dans sa main, comme une boîte

de Pandore non encore ouverte.--Le crépuscule les surprit au milieu de

cette évocation amèrement délicieuse.

--Il faut que je parte, insinua Mariannic; je suis contente de vous

avoir retrouvé, mon ami... Mais nous nous reverrons, n’est-ce pas?

--Certes! répondit Yves, en baisant ses beaux yeux vert de mer, oui,

nous nous reverrons... Où êtes-vous descendue?...

Elle lui donna l’adresse de son hôtel; puis, souple et légère comme

jadis, elle sortit. Yves se courba sur la rampe pour la voir encore au

tournant des marches. Il rentra, le cœur gros, les yeux humides, dans

son atelier obscur, alluma une pipe et s’accouda à sa fenêtre mansardée.

Longtemps, il regarda le pavé de la rue déserte. Il songeait à

Pont-Croix, à cette fleur d’amour respirée en pleine jeunesse, à cette

affection restée brûlante au fond du cœur de la chère femme, qui, elle,

n’avait jamais oublié. Pendant quelques heures, la visite inespérée de

Mariannic lui avait donné une illusion de quiétude et de rassérénement;

mais demain, l’affreux demain allait se lever avec ses ordinaires

écœurements et sa navrante misère... Après s’être désaltéré à la source

de Jouvence, ne valait-il pas mieux rester à jamais sur cette fraîche

impression?... De plus en plus il se penchait hors de la fenêtre,

attiré, hypnotisé par la nuit mystérieuse de la rue. La tête lui

tournait, ses yeux se fermèrent. Tout à coup, Yves se laissa glisser

dans le vide et alla s’écraser sur le pavé du trottoir, où un sergent de

ville le trouva mort quelques heures après.

Contes tendres · 第 9 / 36 题