C’était l’an dernier, en Savoie, où je voyageais en compagnie de mon ami
Jacobus. Sac au dos, guêtrés jusqu’aux genoux, nous errions depuis la
prime aube à travers les sentiers du Roc de Chère, à la recherche du
rosage ferrugineux (_rhododendron ferrugineum_). Les botanistes du cru
nous avaient dit que cette belle plante aux feuilles laurées, aux fleurs
rouges, qui ne s’épanouit d’ordinaire qu’à deux mille mètres, dans le
voisinage des glaciers, se rencontrait par exception sur le Roc, dont
l’altitude est seulement de cinq cents mètres.
Ce mont de Chère, avec ses châtaigneraies, ses bruyères, ses prés
enclavés dans les bois et ses rocs cyclopéens élevant au-dessus des
bruyères leur rondeur blanche, a tout l’air d’une solitude enchantée. Le
labyrinthe de Crète n’était rien auprès de l’inextricable lacis des
sentiers qui s’y enchevêtrent. On a beau y revenir; chaque fois on y
trouve de nouveaux chemins et chaque fois on s’y égare.--Vers trois
heures de l’après-midi, nous n’avions pas encore découvert le fameux
rosage ferrugineux, mais nous étions bel et bien perdus. Le soleil
dardait d’aplomb sur les bruyères. Nous suivions les méandres d’un
traître sentier qui longeait la roche et qui, après de capricieux
circuits, venait de nous ramener au point de départ. Jacobus fondait en
eau et se plaignait d’une soif intense. De temps en temps il
s’épongeait, faisait claquer sa langue contre son palais desséché et
maugréait contre les savants et les naturalistes, qu’il traitait de
fallacieux blagueurs.--Jacobus est spiritualiste, et chez lui, quand la
_bête_ est fatiguée, l’âme se dédommage en daubant sur les tendances
positivistes du siècle.
--Voilà bien les botanistes! maugréait-il. L’un d’eux a entendu dire par
quelque vieille femme qu’il poussait des rhododendrons sur le Roc de
Chère et, sans vérifier le fait, il a consigné la chose dans son
bouquin. Après lui d’autres botanistes se sont empressés de répéter la
même bourde. Pas un d’eux n’a vu cette plante chimérique; voilà pourtant
ce qu’on appelle une science basée sur l’observation des faits!...
Quelle pitié!... Et ce sont ces gens-là qui traitent la métaphysique
d’hypothèse négligeable!...
Là-dessus, nous avions entamé une discussion très chaude, au bout de
laquelle nous nous étions aperçus que nous mourions de soif et que nous
tournions plus que jamais dans le même cercle vicieux et dans le même
perfide sentier.
* * * * *
Après une heure de marches et de contre-marches en plein soleil, nous
arrivâmes enfin à un mur rocheux, du haut duquel on entrevoyait les
toits bruns d’un village entre les ramures d’un massif de noyers. Sans
rien dire,--car la discussion s’était arrêtée depuis longtemps et nous
cheminions la bouche close et le dos arrondi,--nous piquâmes droit vers
les maisons et nous débouchâmes dans l’unique rue du village,--fourbus,
transformés en fontaines et la bouche sèche comme amadou.
Le village, ou plutôt le hameau, semblait désert et endormi. Tous les
gens étaient aux champs et on ne voyait point d’auberge. Nous étions
arrivés à la marge d’un pré en talus, planté de noyers; à la crête de ce
pré, une maison, bâtie au dix-huitième siècle et d’apparence
confortable, dressait sa façade enguirlandée de vigne et sa toiture en
auvent, abritant une galerie extérieure à piliers et à balcons de bois
fuselé.
--Le logis a bonne mine, murmura Jacobus. Si nous heurtions à la porte?
Et nous nous mîmes à heurter, discrètement d’abord, puis avec plus
d’énergie. Au bout de quelques minutes, sous la galerie du premier
étage, un volet s’entr’ouvrit et, dans l’encadrement vert de la vigne
grimpante, une tête de jeune femme,--une aimable tête brune aux yeux
bleus,--se pencha à la fenêtre; puis une voix nette et d’un joli timbre
s’informa de ce que nous désirions.
--Nous désirons, répondit Jacobus en soulevant son chapeau, savoir où
nous sommes et où nous pourrions trouver une auberge.
--Vous êtes à Echarvines, répondit la voix jeune et limpide, et pour ce
qui est d’une auberge, il n’y en a point dans le pays.
Cette réponse jeta mon ami Jacobus dans un tel désarroi, et il fit une
grimace si consternée, que la jeune femme ne put s’empêcher d’éclater de
rire.
--Il n’y a pas d’auberge à la vérité, reprit-elle, mais vous et votre
ami vous paraissez si vannés de fatigue, qu’il y aurait conscience de
vous laisser sur la route... Entrez donc chez nous; vous vous y
reposerez à votre contentement.
En même temps elle était descendue; elle avait ouvert une porte du
rez-de-chaussée qui donnait accès dans un vestibule communiquant à la
fois avec le jardin et avec une salle basse dont les fenêtres étaient
voilées d’un rideau de jasmins en fleurs. De la main, elle nous fit
signe d’entrer et nous nous trouvâmes en face d’une belle personne à la
taille souple et bien prise, à la figure ronde et fraîche éclairée par
un front intelligent, de grands yeux d’un bleu pur et des dents très
blanches. Sa toilette était demi-rustique, demi-bourgeoise. Elle
portait, comme les paysannes, la jupe d’indienne et le casaquin de toile
bleue serré à la taille; mais elle était chaussée plus coquettement
qu’on ne l’est à la campagne et les boucles d’acier de ses souliers à
talons tranchaient sur des bas de soie gris; de plus elle avait au cou
un ruban très frais, et des turquoises aux oreilles.
--Entrez, messieurs, dit-elle avec un sourire avenant, et soyez les
bienvenus chez Claudine Lachenal.
* * * * *
Elle nous avait conduits dans une grande salle fort sombre, aux volets
clos, où on sentait un exquis parfum de citronnelle et où on était saisi
par une fraîcheur délicieuse. Tandis qu’elle nous faisait asseoir et que
je me confondais en remerciements, Jacobus, qui, bien que spiritualiste,
craint fort pour l’enveloppe de son âme immortelle, avait noué son
mouchoir autour de son cou et se promenait d’un air agité.
--Brr!... fit-il, madame... ou mademoiselle?...
--Mademoiselle, répliqua-t-elle vivement.
--Eh bien, mademoiselle Claudine, il fait froid comme dans une cave en
votre salle basse; je suis un peu en moiteur, et vous mettriez le comble
à vos bontés en me prêtant un châle.
Elle le regarda, légèrement interloquée, et sourit:
--Comment donc, répondit-elle; deux même, si vous voulez!
Elle monta lestement au premier étage et en redescendit portant un châle
tartan et un cache-nez de grosse laine. Puis elle entortilla elle-même
Jacobus dans le tartan et lui noua le cache-nez autour du cou. Ainsi
affublé, mon ami, avec son chapeau de paille, ses guêtres et sa barbe
grisonnante, avait la plus drôle de mine qu’on pût rêver. Il se laissait
empaqueter et restait grave comme un âne qu’on étrille.
--Vous sentez-vous mieux? demanda-t-elle, un peu railleuse... Maintenant
je vais vous offrir un verre de vin blanc.
--Merci, repartit Jacobus qui avait toutes les manies d’un vieux garçon;
je préférerais quelque chose de chaud. C’est plus sain.
Elle condescendait gaiement à tous ses caprices et elle lui prépara un
bol de lait chaud.
Tandis que Jacobus soignait «l’enveloppe de son âme», je faisais causer
Mlle Claudine.--Elle ne manquait pas d’esprit naturel et contait
gentiment son histoire.--Elle avait vécu quelque temps à Paris; puis un
sien grand-oncle, dont elle devait hériter, étant quasi tombé en
enfance, elle était rentrée au pays pour le soigner et tenir sa maison.
--Je suis redevenue tout à fait une paysanne, ajouta-t-elle; je
surveille nos _grangers_ et je tiens compagnie à l’oncle qui ne peut
plus quitter sa chaise. J’ai fait tapisser sa chambre d’un papier à
images, et je l’amuse en lui contant les histoires des personnages
peints sur le papier; je lui ai déjà raconté toute une muraille... Nous
passons ainsi notre temps très gaiement.
Elle était charmante en m’expliquant la façon dont elle s’y prenait pour
amuser le vieux. Elle nous quitta pour aller l’endormir et elle disparut
légèrement au haut de l’escalier, tandis que Jacobus la suivait d’un
regard admiratif, en écarquillant ses petits yeux.
* * * * *
Nous nous retrouvâmes à l’heure du souper qu’elle partagea avec
nous;--un bon et substantiel souper arrosé d’un vin gris du pays qui
pétillait dans les verres. Claudine rit beaucoup de notre course au roc
de Chère, à la recherche du _rhododendron ferrugineux_, et elle se
montra si simple, si naturelle, si bonne enfant, que mon ami Jacobus,
toujours emmitouflé dans son châle, commença à devenir galant. Le vin
d’Echarvines lui avait monté à la tête et il hasardait, à l’adresse de
Mlle Claudine, des déclarations dans un style imagé emprunté au
_Cantique des cantiques_. Comme je les avais laissés un moment en tête à
tête pour aller fumer un cigare dans le jardin, j’entendis Jacobus qui
parlait avec un redoublement d’exaltation. Claudine lui répondait par de
bruyants éclats de rire, puis il y eut un silence et tout à coup un
bruit sec qui sonna comme le claquement d’un soufflet appliqué sur une
joue... Je rentrai précipitamment, et, à la lueur de la lampe, j’aperçus
le mystique Jacobus très penaud et en train de se frotter la figure.
Claudine était debout et ses yeux jetaient de fulgurantes étincelles. En
me voyant, ses traits se détendirent et de nouveau elle éclata de rire:
--Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que monsieur votre ami est bien
rouge?... Il aura reçu un coup de soleil et je l’engage à aller se
reposer.
Elle appela une servante qui venait de rentrer et la chargea de nous
montrer notre chambre.
--Bonne nuit, messieurs, ajouta-t-elle, et bon voyage!...
* * * * *
Le lendemain, quand nous fûmes réveillés et équipés, nous ne trouvâmes
plus dans la salle basse que l’une des servantes; Claudine était partie
dès le fin matin pour surveiller ses faucheurs au pré.
--Mademoiselle vous prie de l’excuser, me dit la servante, et voici ce
qu’elle m’a donné pour vous...
En même temps elle me tendit un bouquet de rosages ferrugineux tout
frais cueillis.
Nous cheminâmes assez longtemps en silence. Malgré le bouquet de
rhododendrons, Jacobus paraissait déconcerté et mal en train. Comme nous
tournions le coude que fait la route en descendant vers Talleires, nous
vîmes tout d’un coup, au sommet d’une des pointes du Roc de Chère, une
svelte silhouette féminine se détacher sur le bleu du lac, et je
reconnus Claudine. Notre jolie hôtesse agitait vers nous son chapeau de
paille, et de sa voix mordante elle nous cria de nouveau:
--Bon voyage!
--Une charmante fille, dis-je, si gaie, si naturelle, si vivante!...
--Hum! grommela Jacobus, un peu trop garçonnière... Je goûte
médiocrement ce genre de femmes... Elles ont l’âme trop enfoncée dans la
matière et ne s’attachent qu’aux apparences.
Pauvre naïf Jacobus!... Je crois qu’il avait son soufflet sur le cœur...
Quant à moi qui ne suis pas un mystique, j’envoyai un dernier salut
reconnaissant à Claudine, dont le tournant de la route nous déroba
bientôt la jeune et robuste silhouette.