A MA FENÊTRE

J’ai des habitudes campagnardes, et je me lève avant l’_Angelus_ de six

heures. C’est le bon moment pour travailler, surtout dans la chaude

saison. A cette heure matinale, la rue est silencieuse et presque

solitaire. De rares ouvriers filent le long du trottoir dans la

direction de leur atelier. Le laitier et la laitière commencent seuls à

enlever les volets de leur boutique. Aux étages supérieurs, tout est

encore endormi;--les martinets qui sifflent en volant comme des flèches

au-dessus des toits, et moi, accoudé à l’appui de ma croisée, nous

sommes à peu près les seuls êtres occupés à jouir de la fraîcheur de la

matinée, et à contempler le soleil qui monte dans des nuages roses

au-dessus du clocher de l’église voisine.

Avant-hier, cependant, je me suis aperçu que je n’étais pas l’unique

spectateur du premier réveil de la rue. Dans l’hôtel meublé qui fait

face à ma maison, une fenêtre était toute grande ouverte à la même

hauteur que la mienne, et à travers les lames de ma jalousie baissée, je

pouvais suivre le va-et-vient affairé de la personne qui occupait la

chambre. D’ordinaire, les habitants de cet hôtel sont peu matineux, et,

au risque d’être indiscret, je me mis à observer curieusement la

voyageuse,--car c’était une femme qui se trouvait sur pied dès avant la

sonnerie de l’_Angelus_.--Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans.

Elle venait de se coiffer et, sommairement vêtue d’une camisole blanche

et d’une jupe de couleur sombre, elle était occupée à brosser sa

robe,--une simple robe noire qui ne paraissait plus très fraîche et à

laquelle elle prodiguait des soins maternels. Elle l’effleurait à peine

avec la brosse, puis, à l’aide d’une serviette mouillée, elle enlevait

délicatement les grains de poussière logés dans les coutures et les

fronces. Encadrée par la baie de la fenêtre, un pied posé sur une

chaise, elle se penchait vers la robe étalée sur son genou, de sorte que

je pouvais, sans être vu, l’observer de face et de profil. Elle était

bien faite; sans être jolie, elle avait une physionomie ouverte et

intéressante, le teint un peu hâlé, de grands yeux, des cheveux châtains

lissés sur un front bombé et intelligent. Elle avait l’air décidé, mais

non effronté. Cette assurance semblait provenir d’un exercice précoce de

la volonté et de l’initiative: elle n’excluait pas une honnête retenue,

car, ayant entendu sans doute du bruit à la porte de sa chambre, et

craignant d’être surprise dans sa toilette sommaire, la jeune femme

tressaillit tout d’un coup et se rejeta en arrière avec un geste

pudiquement effarouché.

Lorsqu’elle eut terminé son travail de nettoyage, elle quitta la fenêtre

un moment, puis elle reparut vêtue de sa modeste robe noire, la taille

svelte, la poitrine bombée sous l’étoffe déjà mûre du corsage. Je la vis

prendre sur la table un grand carton de dessin et y enfermer une équerre

et une règle plate toutes neuves. Peu après, vers sept heures, elle

sortit de l’hôtel,--coiffée d’un chapeau de paille noire, portant le

carton sous son bras,--et se dirigea vers les quais.--Alors je

compris.--La matineuse jeune femme était une institutrice des environs

de Paris, venue pour subir les épreuves d’un concours ou d’un examen à

l’Hôtel de Ville.

* * * * *

Et je me rappelai ces attroupements de jeunes filles que j’avais

remarqués chaque jour dans la rue des Tuileries, à la porte de ce

bâtiment en planches qui sert alternativement à des expositions et à des

examens. Je revis toutes ces jeunes têtes anxieuses, toutes ces

fillettes de quatorze à vingt ans, aux doigts tachés d’encre, au cerveau

bourré de notions scientifiques et littéraires emmagasinées à la hâte.

Les unes, celles qui ont quelque fortune, venaient là pour obéir à un

caprice de la mode et pour satisfaire un vaniteux point d’honneur;--les

autres s’y pressaient pour conquérir un brevet qui leur assurât

l’espérance très aléatoire, hélas! d’un gagne-pain honnête.--Mon

institutrice de l’hôtel meublé devait appartenir à cette seconde

catégorie.--Et je me sentais saisi de compassion à la pensée de ces

pauvres filles enfermées pendant des journées entières dans ce

baraquement en planches, devant une dictée, une composition sur un sujet

historique ou un dessin d’ornement; je me disais que c’était pitié, par

cette chaleur sénégalienne, d’obliger ces jeunes organisations à se

torturer le cerveau et à se tendre les nerfs pour répondre aux

insidieuses questions des examinateurs. Je me demandais si, pour

quelques-unes, le plus clair résultat de cette épreuve fatigante ne

serait pas une fièvre cérébrale ou une maladie nerveuse. Je plaignais de

tout mon cœur, surtout, l’institutrice en robe noire que j’avais vue, ce

matin, partir sans même prendre le temps de déjeuner.

* * * * *

J’épiai son retour, le même soir derrière ma jalousie. Elle rentra vers

six heures, avec son grand carton de dessin. Elle paraissait harassée,

écrasée à la fois par les émotions du jour et par la chaleur qui était

suffocante. A peine installée dans sa chambre, sans se douter qu’elle

pourrait être vue, elle enleva sa robe noire et y substitua une camisole

blanche: les cheveux dénoués, afin d’être plus à l’aise, elle tira de

son carton des cahiers et des livres, et, accoudée sur une table, elle

se mit, la malheureuse, à préparer l’épreuve du lendemain. Vers sept

heures, on lui monta de l’hôtel un maigre dîner qu’elle mangea tout en

lisant, puis, quand la nuit arriva, elle resta étendue sans lumière dans

le fauteuil roulé près de la fenêtre, essayant de respirer un peu d’air

frais, et écoutant dans une attitude lasse les bourdonnements de la rue

bruyante.--Vers onze heures, quand je rentrai, je vis qu’elle était

couchée; mais elle avait allumé une bougie, et, à cette vacillante

lueur, elle relisait encore les matières de l’examen. Enfin elle

s’endormit, mais de quel sommeil traversé de cauchemars! tous ceux qui

ont passé des examens peuvent le deviner.

Le lendemain, quand je me levai à l’_Angelus_, elle était déjà sur pied

et coiffée. Elle recommença avec les mêmes précautions le nettoyage de

sa robe noire, épingla son chapeau de paille sur sa tête, puis, le

carton sous le bras, reprit vers sept heures le chemin de la salle des

examens.

* * * * *

Elle revint à cinq heures de l’après-midi, mais cette fois avec une

figure bouleversée. Elle se débarrassa de son carton, jeta son chapeau,

et se laissant tomber dans le fauteuil, les coudes sur la table, les

mains dans les cheveux, elle se mit à fondre en larmes.--La cause de son

chagrin n’était pas douteuse, hélas! La pauvre fille avait échoué à

l’examen écrit. Tant de journées de travail, tant d’efforts, tout ce

_surmenage_ du cerveau, n’avaient abouti qu’à un échec. Sa douleur

librement épanchée était navrante. On y devinait l’écroulement de plus

d’un château en Espagne, l’anxiété de l’avenir, les humiliations du

retour, toute une humble et lamentable tragédie...

Tout à coup elle se leva, essuya ses yeux rouges, plongea sa figure dans

l’eau, puis, tandis que des sanglots convulsifs soulevaient encore sa

poitrine, elle lia ensemble ses livres, ficela dans son carton l’équerre

et la règle plate toutes neuves, enferma quelques menus objets de

toilette dans un petit sac de cuir et sonna le garçon, sans doute pour

demander sa note et commander une voiture,--car, quelques instants

après, je la vis fouiller dans son porte-monnaie et compter tristement

l’argent qui lui restait.

Au bout d’un quart d’heure, elle se recoiffa, revêtit un très modeste

mantelet de laine et, sans même jeter un regard d’adieu sur cette

chambre où elle avait passé tant d’heures d’espoir et d’angoisses, elle

s’en alla. Une voiture l’attendait à la porte de l’hôtel; elle y monta

avec son mince bagage, et le cocher fouetta sa bête.

J’accompagnai d’un regard ému cette voiture qui emportait la jeune fille

vers la gare de l’Ouest, et qui disparut bientôt dans le poudroiement de

la rue ensoleillée.

Et depuis, je ne peux plus voir la fenêtre de la chambre de l’hôtel d’en

face sans songer avec un serrement de cœur aux sanglots étouffés de la

pauvre institutrice en robe noire.

Contes tendres · 第 10 / 36 题