avec sagesse. Toutes les cellules terminées, elle maçonne sur le
groupe un épais couvert, qui, formé d'une manière inattaquable par
l'eau et conduisant mal la chaleur, à la fois défend de
l'humidité, du chaud et du froid. Cette matière est l'habituel
mortier, la terre gâchée avec de la salive; mais, cette fois, sans
mélange de menus cailloux. L'Hyménoptère en applique, pelote par
pelote, truelle par truelle, une couche d'un centimètre
d'épaisseur sur l'amas des cellules, qui disparaissent
complètement noyées au centre de la minérale couverture. Cela
fait, le nid a la forme d'une sorte de dôme grossier, équivalant
en grosseur à la moitié d'une orange. On le prendrait pour une
boule de boue qui, lancée contre une pierre, s'y serait à demi
écrasée et aurait séché sur place. Rien au dehors ne trahit le
contenu, aucune apparence de cellules, aucune apparence de
travail. Pour un oeil non exercé, c'est un éclat fortuit de boue,
et rien de plus.
La dessiccation de ce couvert général est prompte à l'égal de
celle de nos ciments hydrauliques; et alors la dureté du nid est
presque comparable à celle d'une pierre. Il faut une solide lame
de couteau pour entamer la construction. Disons, pour terminer,
que, sous sa forme finale, le nid ne rappelle en rien l'ouvrage
primitif, tellement que l'on prendrait pour travail de deux
espèces différentes les cellules du début, élégantes tourelles, à
revêtement de cailloutage, et le dôme de la fin, en apparence
simple amas de boue. Mais grattons le couvert de ciment, et nous
trouverons en dessous les cellules et leurs assises de menus
cailloux parfaitement reconnaissables.
Au lieu de bâtir à neuf, sur un galet qui n'a pas été encore
occupé, le Chalicodome des murailles volontiers utilise les vieux
nids qui ont traversé l'année sans subir notables dommages. Le
dôme de mortier est resté, bien peu s'en faut, ce qu'il était au
début, tant la maçonnerie a été solidement construite; seulement,
il est percé d'un certain nombre d'orifices ronds correspondant
aux chambres, aux cellules qu'habitaient les larves de la
génération passée. Pareilles demeures, qu'il suffit de réparer un
peu pour les mettre en bon état, économisent grande dépense de
temps et de fatigue; aussi les Abeilles maçonnes les recherchent
et ne se décident pour des constructions nouvelles que lorsque les
vieux nids viennent à leur manquer.
D'un même dôme il sort plusieurs habitants, frères et soeurs,
mâles roux et femelles noires, tous lignée de la même Abeille. Les
mâles, qui mènent vie insouciante, ignorent tout travail et ne
reviennent aux maisons de pisé que pour faire un instant la cour
aux dames, ne se soucient de la masure abandonnée. Ce qu'il leur
faut, c'est le nectar dans l'amphore des fleurs, et non le mortier
à gâcher entre les mandibules. Restent les jeunes mères, seules
chargées de l'avenir de la famille. À qui d'entre elles reviendra
l'immeuble, l'héritage du vieux nid? Comme soeurs, elles y ont
droit égal: ainsi le déciderait notre justice, depuis que, progrès
énorme, elle s'est affranchie de l'antique et sauvage droit
d'aînesse. Mais les Chalicodomes en sont toujours à la base
première de la propriété: le droit du premier occupant.
Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'Abeille s'empare du
premier nid libre à sa convenance, s'y établit; et malheur
désormais à qui viendrait, voisine ou soeur, lui en disputer la
possession. Des poursuites acharnées, de chaudes bourrades,
auraient bientôt mis en fuite la nouvelle arrivée. Des diverses
cellules qui bâillent, comme autant de puits, sur la rondeur du
dôme, une seule pour le moment est nécessaire; mais l'Abeille
calcule très bien que les autres auront plus tard leur utilité
pour le restant des oeufs; et c'est avec une vigilance jalouse
qu'elle les surveille toutes pour en chasser qui viendrait les
visiter. Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir vu deux maçonnes
travailler à la fois sur le même galet.
L'ouvrage est maintenant très simple. L'Hyménoptère examine
l'intérieur de la vieille cellule pour reconnaître les points qui
demandent réparation. Il arrache les lambeaux de cocon tapissant
la paroi, extrait les débris terreux provenant de la voûte qu'a
percée l'habitant pour sortir, crépit de mortier les endroits
délabrés, restaure un peu l'orifice, et tout se borne là. Suivent
l'approvisionnement, la ponte et la clôture de la chambre. Quand
toutes les cellules, l'une après l'autre, sont ainsi garnies, le
couvert général, le dôme de mortier, reçoit quelques réparations
s'il en est besoin; et c'est fini.
À la vie solitaire, le Chalicodome de Sicile préfère compagnie
nombreuse; et c'est par centaines, très souvent par nombreux
milliers, qu'il s'établit à la face inférieure des tuiles d'un
hangar ou du rebord d'un toit. Ce n'est pas ici véritable société,
avec des intérêts communs, objet de l'attention de tous; mais
simplement rassemblement, où chacun travaille pour soi et ne se
préoccupe des autres; enfin une cohue de travailleurs rappelant
l'essaim d'une ruche uniquement par le nombre et l'ardeur. Le
mortier mis en oeuvre est le même que celui du Chalicodome des
murailles, aussi résistant, aussi imperméable, mais plus fin et
sans cailloutage. Les vieux nids sont d'abord utilisés. Toute
chambre libre est restaurée, approvisionnée et scellée. Mais les
anciennes cellules sont loin de suffire à la population, qui,
d'une année à l'autre, s'accroît rapidement. Alors, à la surface
du nid, dont les habitacles sont dissimulés sous l'ancien couvert
général de mortier, d'autres cellules sont bâties, tant qu'en
réclament les besoins de la ponte. Elles sont couchées
horizontalement ou à peu près, les unes à côté des autres, sans
ordre aucun dans leur disposition. Chaque constructeur a les
coudées franches. Il bâtit où il veut, à la seule condition de ne
pas gêner le travail des voisins; sinon les houspillages des
intéressés le rappellent à l'ordre. Les cellules s'amoncellent
donc au hasard sur ce chantier où ne règne aucun esprit
d'ensemble. Leur forme est celle d'un dé à coudre partagé suivant
l'axe, et leur enceinte se complète soit par les cellules
adjacentes, soit par la surface du vieux nid. Au dehors, elles
sont rugueuses et montrent une superposition de cordons noueux
correspondant aux diverses assises de mortier. Au dedans, la paroi
en est égalisée sans être lisse, le cocon du ver devant plus tard
suppléer le poli qui manque.
À mesure qu'elle est bâtie, chaque cellule est immédiatement
approvisionnée et murée, ainsi que vient de nous le montrer le
Chalicodome des murailles. Semblable travail se poursuit pendant
la majeure partie du mois de mai. Enfin tous les oeufs sont
pondus, et les Abeilles, sans distinction de ce qui leur
appartient et de ce qui ne leur appartient pas, entreprennent en
commun l'abri général de la colonie. C'est une épaisse couche de
mortier, qui remplit les intervalles et recouvre l'ensemble des
cellules. Finalement, le nid commun a l'aspect d'une large plaque
de boue sèche, très irrégulièrement bombée, plus épaisse au
centre, noyau primitif de l'établissement, plus mince aux bords,
où ne sont encore que des cellules de fondation nouvelle et d'une
étendue fort variable suivant le nombre des travailleurs et, par
conséquent, suivant l'âge du nid premier fondé. Tel de ces nids
n'est guère plus grand que la main; tel autre occupe la majeure
partie du rebord d'une toiture et se mesure par mètres carrés.
Travaillant seul, ce qui n'est pas rare, sur le contrevent d'une
fenêtre abandonnée, sur une pierre, sur un rameau de haies, le
Chalicodome de Sicile n'agit pas d'autre manière. S'il s'établit,
par exemple, sur un rameau, l'Hyménoptère commence par mastiquer
solidement sur l'étroit appui la base de sa cellule. Ensuite la
construction s'élève et prend forme d'une tourelle verticale. À
cette première cellule approvisionnée et scellée en succède une
autre, ayant pour soutien, outre le rameau, le travail déjà fait.
De six à dix cellules sont ainsi groupées l'une à côté de l'autre.
Puis un couvert général de mortier enveloppe le tout et englobe
dans son épaisseur le rameau, ce qui fournit solide point
d'attache.
CHAPITRE XXI
EXPÉRIENCES
Édifiés sur des galets de petit volume, que l'on peut transporter
où bon vous semble, déplacer, échanger entre eux, sans troubler
soit le travail du constructeur, soit le repos des habitants des
cellules, les nids du Chalicodome des murailles se prêtent
facilement à l'expérimentation, seule méthode qui puisse jeter un
peu de clarté sur la nature de l'instinct. Pour étudier avec
quelque fruit les facultés psychiques de la bête, il ne suffit pas
de savoir profiter des circonstances qu'un heureux hasard présente
à l'observation; il faut savoir en faire naître d'autres, les
varier autant que possible, et les soumettre à un contrôle mutuel;
il faut enfin expérimenter pour donner à la science une base
solide de faits. Ainsi s'évanouiront un jour, en face de documents
précis, les clichés fantaisistes dont nos livres sont encombrés:
Scarabée conviant des collègues à lui prêter main-forte pour
retirer sa pilule du fond d'une ornière, Sphex dépeçant sa mouche
pour la transporter malgré l'obstacle du vent, et tant d'autres
dont abuse qui veut trouver dans l'animal ce qui n'y est
réellement pas. Ainsi encore se prépareront les matériaux qui, mis
en oeuvre tôt ou tard par une main savante, rejetteront dans
l'oubli des théories prématurées, assises sur le vide.
Réaumur, d'habitude, se borne à relever les faits tels qu'ils se
présentent à lui dans le cours normal des choses, et ne songe à
scruter plus avant le savoir-faire de l'insecte au moyen de
conditions artificiellement réalisées. À son époque tout était à
faire; et la moisson est si grande, que l'illustre moissonneur va
au plus pressé, la rentrée de la récolte, et laisse à ses
successeurs l'examen en détail du grain et de l'épi. Néanmoins, au
sujet du Chalicodome des murailles, il mentionne une expérience
entreprise par son ami Du Hamel. Il raconte comment un nid
d'Abeille maçonne fut renfermé sous un entonnoir en verre, dont on
avait eu soin de boucher le bout avec une simple gaze. Il en
sortit trois mâles qui, étant venus à bout d'un mortier dur comme
pierre, ne tentèrent pas de percer une fine gaze ou jugèrent ce
travail au-dessus de leurs forces. Les trois Abeilles périrent
sous l'entonnoir. Communément les insectes, ajoute Réaumur, ne
savent faire que ce qu'ils ont besoin de faire dans l'ordre
ordinaire de la nature.
L'expérience ne me satisfait pas, pour deux motifs. Et d'abord,
donner à couper une gaze à des ouvriers outillés pour percer un
pisé équivalent du tuf ne me paraît pas inspiration heureuse: on
ne peut demander à la pioche d'un terrassier le travail des
ciseaux d'une couturière. En second lieu, la transparente prison
de verre me semble mal choisie. Dès qu'il s'est ouvert un passage
à travers l'épaisseur de son dôme de terre, l'insecte se trouve au
jour, à la lumière, et pour lui le jour, la lumière, c'est la
délivrance finale, c'est la liberté. Il se heurte à un obstacle
invisible, le verre; pour lui le verre est un rien qui arrête.
Par-delà, il voit l'étendue libre, inondée de soleil. Il s'exténue
en efforts pour y voler, incapable de comprendre l'inutilité de
ses tentatives contre cette étrange barrière qui ne se voit pas.
Il périt enfin épuisé, sans avoir donné, dans son obstination, un
regard à la gaze fermant la cheminée conique. L'expérience est à
refaire en de meilleures conditions.
L'obstacle que je choisis est du papier gris ordinaire,
suffisamment opaque pour maintenir l'insecte dans l'obscurité,
assez mince pour ne pas présenter de résistance sérieuse aux
efforts du prisonnier. Comme il y a fort loin, en tant que nature
de barrière, d'une cloison de papier à une voûte de pisé,
informons-nous d'abord si le Chalicodome des murailles sait, ou,
pour mieux dire, peut se faire jour à travers pareille cloison.
Les mandibules, pioches aptes à percer le dur mortier, sont-elles
également des ciseaux propres à couper une mince membrane? Voilà
le point dont il faut avant tout s'informer.
En février, alors que l'insecte est déjà dans son état parfait, je
retire, sans les endommager, un certain nombre de cocons de leurs
cellules, et je les introduis, chacun à part, dans un bout de
roseau, fermé à une extrémité par la cloison naturelle du noeud,
ouvert à l'autre. Ces fragments de roseau représenteront les
cellules du nid. Les cocons y sont introduits de manière que la
tête de l'insecte soit tournée vers l'orifice. Enfin mes cellules
artificielles sont clôturées de différentes manières. Les unes
reçoivent dans leur ouverture un tampon de terre pétrie, qui,
desséchée, équivaudra en épaisseur et en consistance au plafond de
mortier du nid naturel. Les autres ont pour clôture un cylindre de
sorgho à balai, épais au moins d'un centimètre; enfin quelques-
unes sont bouchées avec une rondelle de papier gris solidement
fixée par les bords. Tous ces bouts de roseau sont disposés à côté
l'un de l'autre dans une boîte, verticalement, et la cloison de ma
fabrique en haut. Les insectes sont donc dans la position exacte
qu'ils avaient dans le nid. Pour s'ouvrir un passage, ils doivent
faire ce qu'ils auraient fait sans mon intervention: fouiller la
paroi située au-dessus de leur tête. J'abrite le tout sous une
large cloche de verre, et j'attends le mois de mai, époque de la
sortie.
Les résultats dépassent, et de beaucoup, mes prévisions. Le tampon
de terre, oeuvre de mes doigts, est percé d'un trou rond, ne
différant en rien de celui que le Chalicodome pratique à travers
son dôme natal de mortier. La barrière végétale, si nouvelle pour
mon prisonnier, c'est-à-dire le cylindre en tige de sorgho,
s'ouvre pareillement d'un orifice que l'on dirait fait à
l'emporte-pièce. Enfin l'opercule de papier gris livre passage à
l'Hyménoptère, non par une effraction, une déchirure violente,
mais encore au moyen d'un trou rond nettement délimité. Donc mes
Abeilles sont capables d'un travail pour lequel elles n'étaient
pas nées; elles font, pour sortir de leurs cellules de roseau, ce
que leur race n'avait probablement jamais fait; elles perforent la
paroi de moelle de sorgho, elles trouent la barrière de papier,
comme elles auraient percé leur naturel plafond de pisé. Quand
vient le moment de se libérer, la nature de l'obstacle ne les
arrête pas, pourvu qu'il ne soit pas au-dessus de leurs forces;
et, désormais, des raisons d'impuissance ne peuvent être invoquées
s'il s'agit d'une simple barrière de papier.
En même temps que les cellules faites de bouts de roseau, étaient
préparés et mis sous la cloche deux nids intacts assis sur leurs
galets. Sur l'un d'eux j'ai fixé une feuille de papier gris
étroitement appliquée contre le dôme de mortier. Pour sortir,
l'insecte devra percer la cloche de terre, puis la feuille de
papier, qui lui succède sans intervalle vide. Autour de l'autre,
j'ai collé sur la pierre un petit cône du même papier gris; il y a
donc ici, comme dans le premier cas, double enceinte, paroi de
papier, avec cette différence que les deux enceintes ne font plus
immédiatement suite l'une à l'autre, mais sont séparées par un
intervalle vide, d'un centimètre environ à la base, et croissant à
mesure que le cône s'élève.
Les résultats de ces deux préparations sont tout différents. Les
Hyménoptères du nid à feuille de papier appliquée sur le dôme sans
intervalle, sortent en perçant la double enceinte, dont la
dernière, l'enveloppe de papier, est trouée d'un orifice rond bien
net, comme nous en ont déjà montré les cellules en bout de roseau
fermées d'un couvercle de même nature. Pour la seconde fois, nous
reconnaissons ainsi que, si le Chalicodome s'arrête devant une
barrière de papier, la cause n'en est pas son impuissance contre
pareil obstacle. Au contraire, après s'être fait jour à travers le
dôme de terre, les habitants du nid recouvert du cône, trouvant à
distance la feuille de papier, n'essaient pas même de percer cet
obstacle, dont ils auraient si facilement triomphé si la feuille
eût été appliquée sur le nid. Sans tentative de libération, ils
meurent sous le couvert. Ainsi avaient péri, dans l'entonnoir de
verre, les Abeilles de Réaumur, n'ayant, pour être libres, qu'une
gaze à percer.
Ce fait me paraît riche de conséquences. Comment! Voilà de
robustes insectes, pour qui forer le tuf est un jeu, pour qui
tampon de bois tendre et diaphragme de papier sont parois si
faciles à trouer malgré la nouveauté de la matière, et ces
vigoureux démolisseurs se laissent sottement périr dans la prison
d'un cornet, qu'ils éventreraient en un seul coup de mandibules?
Cet éventrement, ils le peuvent, mais ils n'y songent pas. Le
motif de leur stupide inaction ne saurait être que celui-ci. --
L'insecte est excellemment doué en outils et en facultés
instinctives pour accomplir l'acte final de ses métamorphoses:
l'issue du cocon et de la cellule. Il a dans ses mandibules
ciseaux, lime, pic, levier, pour couper, ronger, abattre tant son
cocon et sa muraille de mortier que toute autre enceinte, pas par
trop tenace, substituée à la paroi naturelle du nid. De plus,
condition majeure sans laquelle l'outillage resterait inutile, il
a, je ne dirai pas la volonté de se servir de ses outils, mais
bien un stimulant intime qui l'invite à les employer. L'heure de
la sortie venue, ce stimulant s'éveille, et l'insecte se met au
travail du forage.
Peu lui importe alors que la matière à trouer soit le mortier
naturel, la moelle de sorgho, le papier: le couvercle qui
l'emprisonne ne lui résiste pas longtemps. Peu lui importe même
qu'un supplément d'épaisseur s'ajoute à l'obstacle, et qu'à
l'enceinte de terre se superpose une enceinte de papier; les deux
barrières, non séparées par un intervalle, ne font qu'un pour
l'Hyménoptère, qui s'y fait jour parce que l'acte de la délivrance
se maintient dans son unité. Avec le cône de papier, dont la paroi
reste peu à distance, les conditions changent, bien que l'enceinte
totale, au fond, soit la même. Une fois sorti de sa demeure de
terre, l'insecte a fait tout ce qu'il était destiné à faire pour
se libérer; circuler librement sur le dôme de mortier est pour lui
la fin de la délivrance, la fin de l'acte où il faut trouer.
Autour du nid une autre barrière se présente, la paroi du cornet;
mais pour la percer il faudrait renouveler l'acte qui vient d'être
accompli, cet acte auquel l'insecte ne doit se livrer qu'une fois
en sa vie; il faudrait enfin doubler ce qui de sa nature est un,
et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il n'en a pas le
vouloir. L'Abeille maçonne périt faute de la moindre lueur
d'intelligence. Et, dans ce singulier intellect, il est de mode
aujourd'hui de voir un rudiment de la raison humaine! La mode
passera, et les faits resteront, nous ramenant aux bonnes
vieilleries de l'âme et de ses immortelles destinées.
Réaumur raconte encore comment son ami Du Hamel, ayant saisi avec
des tenettes une Abeille maçonne qui était entrée en partie dans
une cellule, la tête la première, pour la remplir de pâtée, la
porta dans un cabinet assez éloigné de l'endroit où il l'avait
prise. L'Abeille lui échappa dans ce cabinet et s'envola par la
fenêtre. Sur-le-champ Du Hamel se rendit au nid. La maçonne y
arriva presque aussitôt que lui, et reprit son travail. Elle en
parut seulement un peu plus farouche, conclut le narrateur.
Que n'étiez-vous ici, vénéré maître, avec moi sur les bords de
l'Aygues, vaste nappe de galets à sec les trois quarts de l'année,
torrent énorme quand il pleut; je vous eusse montré
incomparablement mieux que la fugitive échappée aux tenettes. Vous
eussiez assisté, partageant ma surprise, non à un bref essor de la
maçonne qui, transportée dans un cabinet voisin, se délivre et
revient aussitôt au nid, dont les environs lui sont familiers;
mais à de voyages de long cours et par des voies inconnues. Vous
eussiez vu l'Abeille, dépaysée par mes soins à de grandes
distances, rentrer chez elle avec un tact géographique que ne
désavoueraient pas l'Hirondelle, le Martinet et le Pigeon
voyageur; et vous vous seriez demandé, comme moi, quelle
inexplicable connaissance de la carte des lieux guide cette mère
en recherche du nid.
Venons au fait. Il s'agit de renouveler avec le Chalicodome des
murailles mes expériences d'autrefois avec les Cerceris:
transporter dans l'obscurité l'insecte fort loin de son nid et
l'abandonner à lui-même après l'avoir marqué. Si quelqu'un se
trouvait désireux de répéter l'épreuve, je lui transmets ma
manière d'opérer, ce qui pourra abréger les hésitations du début.
L'insecte que l'on destine à long voyage doit être évidemment
saisi avec certaines précautions. Pas de tenettes, pas de pinces,
qui pourraient fausser une aile, donner une entorse, et
compromettre la puissance d'essor. Tandis que l'Abeille est à sa
cellule, absorbée dans son travail, je la recouvre d'une petite
éprouvette de verre. En s'envolant, la maçonne s'y engouffre, ce
qui me permet, sans la toucher, de la transvaser aussitôt dans un
cornet de papier, que je me hâte de fermer. Une boite en fer-
blanc, boîte d'herborisation, me sert au transport des
prisonnières, chacune dans son cornet.
C'est sur les lieux choisis comme point de départ que le plus
délicat reste à faire: marquer chaque captive avant sa mise en
liberté. Je fais emploi de craie en poudre fine, délayée dans une
forte dissolution de gomme arabique. La bouillie, déposée avec un
bout de paillé sur un point de l'insecte, y laisse tache blanche,
qui promptement se sèche et adhère à la toison. S'il s'agit de
marquer un Chalicodome pour ne pas le confondre avec un autre dans
des expériences de courte durée, comme j'en rapporterai plus loin,
je me borne à toucher, de ma paille chargée de couleur, le bout de
l'abdomen, tandis que l'insecte est à demi plongé dans la cellule,
la tête en bas. Cet attouchement léger passe inaperçu de
l'Hyménoptère, qui continue son travail sans dérangement aucun;
mais la marque n'est pas bien solide, et de plus elle est en un
point défavorable à sa conservation, car l'Abeille, avec ses
fréquents coups de brosse sur le ventre pour détacher le pollen,
tôt ou tard la fait disparaître. C'est donc au beau milieu du
thorax, entre les ailes, que je dépose le point de craie gommée.
Dans ce travail, l'emploi de gants n'est guère possible: les
doigts réclament toute leur dextérité pour saisir avec délicatesse
la remuante Abeille et maîtriser ses efforts sans brutale
pression. On voit déjà qu'à ce métier, s'il n'y a pas d'autre
profit, il y a du moins gain assuré de piqûres. Un peu d'adresse
fait éviter le dard, mais pas toujours. On s'y résigne. Du reste,
la piqûre des Chalicodomes est loin d'être aussi cuisante que
celle de l'Abeille domestique. Le point blanc est déposé sur le
thorax; la maçonne part, et la marque se sèche en route.
Une première fois, je prends deux Chalicodomes des murailles
occupés à leurs nids sur les galets des alluvions de l'Aygues, non
loin de Sérignan; et je les transporte chez moi à Orange, où je
les lâche après les avoir marquées. D'après la carte de l'état-
major, la distance entre les deux points est d'environ quatre
kilomètres en ligne droite. La mise en liberté des captives a lieu
sur le soir, à une heure où les Hyménoptères commencent à mettre
fin aux travaux de la journée. Il est alors probable que mes deux
Abeilles passeront la nuit dans le voisinage.
Le lendemain matin, je me rends aux nids. La fraîcheur est encore
trop grande, et les travaux chôment. Quand la rosée est dissipée,
les Maçonnes se mettent à l'ouvrage. J'en vois une, mais sans
tache blanche, qui apporte du pollen à l'un des deux nids d'où
proviennent les voyageurs que j'attends. C'est une étrangère qui,
trouvant inoccupée la cellule dont j'ai moi-même expatrié la
propriétaire, s'y est établie et en a fait son bien, ignorant que
c'est déjà le bien d'une autre. Depuis la veille, peut-être, elle
travaille à l'approvisionnement. Sur les dix heures, au fort de la
chaleur, la maîtresse de céans survient tout à coup: ses droits de
premier occupant sont inscrits pour moi en caractères irrécusables
sur le thorax, blanchi de craie. Voilà une de mes voyageuses de
retour.