Sans avoir fait tous ces raisonnements, l'Abeille n'agit pas moins

avec sagesse. Toutes les cellules terminées, elle maçonne sur le

groupe un épais couvert, qui, formé d'une manière inattaquable par

l'eau et conduisant mal la chaleur, à la fois défend de

l'humidité, du chaud et du froid. Cette matière est l'habituel

mortier, la terre gâchée avec de la salive; mais, cette fois, sans

mélange de menus cailloux. L'Hyménoptère en applique, pelote par

pelote, truelle par truelle, une couche d'un centimètre

d'épaisseur sur l'amas des cellules, qui disparaissent

complètement noyées au centre de la minérale couverture. Cela

fait, le nid a la forme d'une sorte de dôme grossier, équivalant

en grosseur à la moitié d'une orange. On le prendrait pour une

boule de boue qui, lancée contre une pierre, s'y serait à demi

écrasée et aurait séché sur place. Rien au dehors ne trahit le

contenu, aucune apparence de cellules, aucune apparence de

travail. Pour un oeil non exercé, c'est un éclat fortuit de boue,

et rien de plus.

La dessiccation de ce couvert général est prompte à l'égal de

celle de nos ciments hydrauliques; et alors la dureté du nid est

presque comparable à celle d'une pierre. Il faut une solide lame

de couteau pour entamer la construction. Disons, pour terminer,

que, sous sa forme finale, le nid ne rappelle en rien l'ouvrage

primitif, tellement que l'on prendrait pour travail de deux

espèces différentes les cellules du début, élégantes tourelles, à

revêtement de cailloutage, et le dôme de la fin, en apparence

simple amas de boue. Mais grattons le couvert de ciment, et nous

trouverons en dessous les cellules et leurs assises de menus

cailloux parfaitement reconnaissables.

Au lieu de bâtir à neuf, sur un galet qui n'a pas été encore

occupé, le Chalicodome des murailles volontiers utilise les vieux

nids qui ont traversé l'année sans subir notables dommages. Le

dôme de mortier est resté, bien peu s'en faut, ce qu'il était au

début, tant la maçonnerie a été solidement construite; seulement,

il est percé d'un certain nombre d'orifices ronds correspondant

aux chambres, aux cellules qu'habitaient les larves de la

génération passée. Pareilles demeures, qu'il suffit de réparer un

peu pour les mettre en bon état, économisent grande dépense de

temps et de fatigue; aussi les Abeilles maçonnes les recherchent

et ne se décident pour des constructions nouvelles que lorsque les

vieux nids viennent à leur manquer.

D'un même dôme il sort plusieurs habitants, frères et soeurs,

mâles roux et femelles noires, tous lignée de la même Abeille. Les

mâles, qui mènent vie insouciante, ignorent tout travail et ne

reviennent aux maisons de pisé que pour faire un instant la cour

aux dames, ne se soucient de la masure abandonnée. Ce qu'il leur

faut, c'est le nectar dans l'amphore des fleurs, et non le mortier

à gâcher entre les mandibules. Restent les jeunes mères, seules

chargées de l'avenir de la famille. À qui d'entre elles reviendra

l'immeuble, l'héritage du vieux nid? Comme soeurs, elles y ont

droit égal: ainsi le déciderait notre justice, depuis que, progrès

énorme, elle s'est affranchie de l'antique et sauvage droit

d'aînesse. Mais les Chalicodomes en sont toujours à la base

première de la propriété: le droit du premier occupant.

Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'Abeille s'empare du

premier nid libre à sa convenance, s'y établit; et malheur

désormais à qui viendrait, voisine ou soeur, lui en disputer la

possession. Des poursuites acharnées, de chaudes bourrades,

auraient bientôt mis en fuite la nouvelle arrivée. Des diverses

cellules qui bâillent, comme autant de puits, sur la rondeur du

dôme, une seule pour le moment est nécessaire; mais l'Abeille

calcule très bien que les autres auront plus tard leur utilité

pour le restant des oeufs; et c'est avec une vigilance jalouse

qu'elle les surveille toutes pour en chasser qui viendrait les

visiter. Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir vu deux maçonnes

travailler à la fois sur le même galet.

L'ouvrage est maintenant très simple. L'Hyménoptère examine

l'intérieur de la vieille cellule pour reconnaître les points qui

demandent réparation. Il arrache les lambeaux de cocon tapissant

la paroi, extrait les débris terreux provenant de la voûte qu'a

percée l'habitant pour sortir, crépit de mortier les endroits

délabrés, restaure un peu l'orifice, et tout se borne là. Suivent

l'approvisionnement, la ponte et la clôture de la chambre. Quand

toutes les cellules, l'une après l'autre, sont ainsi garnies, le

couvert général, le dôme de mortier, reçoit quelques réparations

s'il en est besoin; et c'est fini.

À la vie solitaire, le Chalicodome de Sicile préfère compagnie

nombreuse; et c'est par centaines, très souvent par nombreux

milliers, qu'il s'établit à la face inférieure des tuiles d'un

hangar ou du rebord d'un toit. Ce n'est pas ici véritable société,

avec des intérêts communs, objet de l'attention de tous; mais

simplement rassemblement, où chacun travaille pour soi et ne se

préoccupe des autres; enfin une cohue de travailleurs rappelant

l'essaim d'une ruche uniquement par le nombre et l'ardeur. Le

mortier mis en oeuvre est le même que celui du Chalicodome des

murailles, aussi résistant, aussi imperméable, mais plus fin et

sans cailloutage. Les vieux nids sont d'abord utilisés. Toute

chambre libre est restaurée, approvisionnée et scellée. Mais les

anciennes cellules sont loin de suffire à la population, qui,

d'une année à l'autre, s'accroît rapidement. Alors, à la surface

du nid, dont les habitacles sont dissimulés sous l'ancien couvert

général de mortier, d'autres cellules sont bâties, tant qu'en

réclament les besoins de la ponte. Elles sont couchées

horizontalement ou à peu près, les unes à côté des autres, sans

ordre aucun dans leur disposition. Chaque constructeur a les

coudées franches. Il bâtit où il veut, à la seule condition de ne

pas gêner le travail des voisins; sinon les houspillages des

intéressés le rappellent à l'ordre. Les cellules s'amoncellent

donc au hasard sur ce chantier où ne règne aucun esprit

d'ensemble. Leur forme est celle d'un dé à coudre partagé suivant

l'axe, et leur enceinte se complète soit par les cellules

adjacentes, soit par la surface du vieux nid. Au dehors, elles

sont rugueuses et montrent une superposition de cordons noueux

correspondant aux diverses assises de mortier. Au dedans, la paroi

en est égalisée sans être lisse, le cocon du ver devant plus tard

suppléer le poli qui manque.

À mesure qu'elle est bâtie, chaque cellule est immédiatement

approvisionnée et murée, ainsi que vient de nous le montrer le

Chalicodome des murailles. Semblable travail se poursuit pendant

la majeure partie du mois de mai. Enfin tous les oeufs sont

pondus, et les Abeilles, sans distinction de ce qui leur

appartient et de ce qui ne leur appartient pas, entreprennent en

commun l'abri général de la colonie. C'est une épaisse couche de

mortier, qui remplit les intervalles et recouvre l'ensemble des

cellules. Finalement, le nid commun a l'aspect d'une large plaque

de boue sèche, très irrégulièrement bombée, plus épaisse au

centre, noyau primitif de l'établissement, plus mince aux bords,

où ne sont encore que des cellules de fondation nouvelle et d'une

étendue fort variable suivant le nombre des travailleurs et, par

conséquent, suivant l'âge du nid premier fondé. Tel de ces nids

n'est guère plus grand que la main; tel autre occupe la majeure

partie du rebord d'une toiture et se mesure par mètres carrés.

Travaillant seul, ce qui n'est pas rare, sur le contrevent d'une

fenêtre abandonnée, sur une pierre, sur un rameau de haies, le

Chalicodome de Sicile n'agit pas d'autre manière. S'il s'établit,

par exemple, sur un rameau, l'Hyménoptère commence par mastiquer

solidement sur l'étroit appui la base de sa cellule. Ensuite la

construction s'élève et prend forme d'une tourelle verticale. À

cette première cellule approvisionnée et scellée en succède une

autre, ayant pour soutien, outre le rameau, le travail déjà fait.

De six à dix cellules sont ainsi groupées l'une à côté de l'autre.

Puis un couvert général de mortier enveloppe le tout et englobe

dans son épaisseur le rameau, ce qui fournit solide point

d'attache.

CHAPITRE XXI

EXPÉRIENCES

Édifiés sur des galets de petit volume, que l'on peut transporter

où bon vous semble, déplacer, échanger entre eux, sans troubler

soit le travail du constructeur, soit le repos des habitants des

cellules, les nids du Chalicodome des murailles se prêtent

facilement à l'expérimentation, seule méthode qui puisse jeter un

peu de clarté sur la nature de l'instinct. Pour étudier avec

quelque fruit les facultés psychiques de la bête, il ne suffit pas

de savoir profiter des circonstances qu'un heureux hasard présente

à l'observation; il faut savoir en faire naître d'autres, les

varier autant que possible, et les soumettre à un contrôle mutuel;

il faut enfin expérimenter pour donner à la science une base

solide de faits. Ainsi s'évanouiront un jour, en face de documents

précis, les clichés fantaisistes dont nos livres sont encombrés:

Scarabée conviant des collègues à lui prêter main-forte pour

retirer sa pilule du fond d'une ornière, Sphex dépeçant sa mouche

pour la transporter malgré l'obstacle du vent, et tant d'autres

dont abuse qui veut trouver dans l'animal ce qui n'y est

réellement pas. Ainsi encore se prépareront les matériaux qui, mis

en oeuvre tôt ou tard par une main savante, rejetteront dans

l'oubli des théories prématurées, assises sur le vide.

Réaumur, d'habitude, se borne à relever les faits tels qu'ils se

présentent à lui dans le cours normal des choses, et ne songe à

scruter plus avant le savoir-faire de l'insecte au moyen de

conditions artificiellement réalisées. À son époque tout était à

faire; et la moisson est si grande, que l'illustre moissonneur va

au plus pressé, la rentrée de la récolte, et laisse à ses

successeurs l'examen en détail du grain et de l'épi. Néanmoins, au

sujet du Chalicodome des murailles, il mentionne une expérience

entreprise par son ami Du Hamel. Il raconte comment un nid

d'Abeille maçonne fut renfermé sous un entonnoir en verre, dont on

avait eu soin de boucher le bout avec une simple gaze. Il en

sortit trois mâles qui, étant venus à bout d'un mortier dur comme

pierre, ne tentèrent pas de percer une fine gaze ou jugèrent ce

travail au-dessus de leurs forces. Les trois Abeilles périrent

sous l'entonnoir. Communément les insectes, ajoute Réaumur, ne

savent faire que ce qu'ils ont besoin de faire dans l'ordre

ordinaire de la nature.

L'expérience ne me satisfait pas, pour deux motifs. Et d'abord,

donner à couper une gaze à des ouvriers outillés pour percer un

pisé équivalent du tuf ne me paraît pas inspiration heureuse: on

ne peut demander à la pioche d'un terrassier le travail des

ciseaux d'une couturière. En second lieu, la transparente prison

de verre me semble mal choisie. Dès qu'il s'est ouvert un passage

à travers l'épaisseur de son dôme de terre, l'insecte se trouve au

jour, à la lumière, et pour lui le jour, la lumière, c'est la

délivrance finale, c'est la liberté. Il se heurte à un obstacle

invisible, le verre; pour lui le verre est un rien qui arrête.

Par-delà, il voit l'étendue libre, inondée de soleil. Il s'exténue

en efforts pour y voler, incapable de comprendre l'inutilité de

ses tentatives contre cette étrange barrière qui ne se voit pas.

Il périt enfin épuisé, sans avoir donné, dans son obstination, un

regard à la gaze fermant la cheminée conique. L'expérience est à

refaire en de meilleures conditions.

L'obstacle que je choisis est du papier gris ordinaire,

suffisamment opaque pour maintenir l'insecte dans l'obscurité,

assez mince pour ne pas présenter de résistance sérieuse aux

efforts du prisonnier. Comme il y a fort loin, en tant que nature

de barrière, d'une cloison de papier à une voûte de pisé,

informons-nous d'abord si le Chalicodome des murailles sait, ou,

pour mieux dire, peut se faire jour à travers pareille cloison.

Les mandibules, pioches aptes à percer le dur mortier, sont-elles

également des ciseaux propres à couper une mince membrane? Voilà

le point dont il faut avant tout s'informer.

En février, alors que l'insecte est déjà dans son état parfait, je

retire, sans les endommager, un certain nombre de cocons de leurs

cellules, et je les introduis, chacun à part, dans un bout de

roseau, fermé à une extrémité par la cloison naturelle du noeud,

ouvert à l'autre. Ces fragments de roseau représenteront les

cellules du nid. Les cocons y sont introduits de manière que la

tête de l'insecte soit tournée vers l'orifice. Enfin mes cellules

artificielles sont clôturées de différentes manières. Les unes

reçoivent dans leur ouverture un tampon de terre pétrie, qui,

desséchée, équivaudra en épaisseur et en consistance au plafond de

mortier du nid naturel. Les autres ont pour clôture un cylindre de

sorgho à balai, épais au moins d'un centimètre; enfin quelques-

unes sont bouchées avec une rondelle de papier gris solidement

fixée par les bords. Tous ces bouts de roseau sont disposés à côté

l'un de l'autre dans une boîte, verticalement, et la cloison de ma

fabrique en haut. Les insectes sont donc dans la position exacte

qu'ils avaient dans le nid. Pour s'ouvrir un passage, ils doivent

faire ce qu'ils auraient fait sans mon intervention: fouiller la

paroi située au-dessus de leur tête. J'abrite le tout sous une

large cloche de verre, et j'attends le mois de mai, époque de la

sortie.

Les résultats dépassent, et de beaucoup, mes prévisions. Le tampon

de terre, oeuvre de mes doigts, est percé d'un trou rond, ne

différant en rien de celui que le Chalicodome pratique à travers

son dôme natal de mortier. La barrière végétale, si nouvelle pour

mon prisonnier, c'est-à-dire le cylindre en tige de sorgho,

s'ouvre pareillement d'un orifice que l'on dirait fait à

l'emporte-pièce. Enfin l'opercule de papier gris livre passage à

l'Hyménoptère, non par une effraction, une déchirure violente,

mais encore au moyen d'un trou rond nettement délimité. Donc mes

Abeilles sont capables d'un travail pour lequel elles n'étaient

pas nées; elles font, pour sortir de leurs cellules de roseau, ce

que leur race n'avait probablement jamais fait; elles perforent la

paroi de moelle de sorgho, elles trouent la barrière de papier,

comme elles auraient percé leur naturel plafond de pisé. Quand

vient le moment de se libérer, la nature de l'obstacle ne les

arrête pas, pourvu qu'il ne soit pas au-dessus de leurs forces;

et, désormais, des raisons d'impuissance ne peuvent être invoquées

s'il s'agit d'une simple barrière de papier.

En même temps que les cellules faites de bouts de roseau, étaient

préparés et mis sous la cloche deux nids intacts assis sur leurs

galets. Sur l'un d'eux j'ai fixé une feuille de papier gris

étroitement appliquée contre le dôme de mortier. Pour sortir,

l'insecte devra percer la cloche de terre, puis la feuille de

papier, qui lui succède sans intervalle vide. Autour de l'autre,

j'ai collé sur la pierre un petit cône du même papier gris; il y a

donc ici, comme dans le premier cas, double enceinte, paroi de

papier, avec cette différence que les deux enceintes ne font plus

immédiatement suite l'une à l'autre, mais sont séparées par un

intervalle vide, d'un centimètre environ à la base, et croissant à

mesure que le cône s'élève.

Les résultats de ces deux préparations sont tout différents. Les

Hyménoptères du nid à feuille de papier appliquée sur le dôme sans

intervalle, sortent en perçant la double enceinte, dont la

dernière, l'enveloppe de papier, est trouée d'un orifice rond bien

net, comme nous en ont déjà montré les cellules en bout de roseau

fermées d'un couvercle de même nature. Pour la seconde fois, nous

reconnaissons ainsi que, si le Chalicodome s'arrête devant une

barrière de papier, la cause n'en est pas son impuissance contre

pareil obstacle. Au contraire, après s'être fait jour à travers le

dôme de terre, les habitants du nid recouvert du cône, trouvant à

distance la feuille de papier, n'essaient pas même de percer cet

obstacle, dont ils auraient si facilement triomphé si la feuille

eût été appliquée sur le nid. Sans tentative de libération, ils

meurent sous le couvert. Ainsi avaient péri, dans l'entonnoir de

verre, les Abeilles de Réaumur, n'ayant, pour être libres, qu'une

gaze à percer.

Ce fait me paraît riche de conséquences. Comment! Voilà de

robustes insectes, pour qui forer le tuf est un jeu, pour qui

tampon de bois tendre et diaphragme de papier sont parois si

faciles à trouer malgré la nouveauté de la matière, et ces

vigoureux démolisseurs se laissent sottement périr dans la prison

d'un cornet, qu'ils éventreraient en un seul coup de mandibules?

Cet éventrement, ils le peuvent, mais ils n'y songent pas. Le

motif de leur stupide inaction ne saurait être que celui-ci. --

L'insecte est excellemment doué en outils et en facultés

instinctives pour accomplir l'acte final de ses métamorphoses:

l'issue du cocon et de la cellule. Il a dans ses mandibules

ciseaux, lime, pic, levier, pour couper, ronger, abattre tant son

cocon et sa muraille de mortier que toute autre enceinte, pas par

trop tenace, substituée à la paroi naturelle du nid. De plus,

condition majeure sans laquelle l'outillage resterait inutile, il

a, je ne dirai pas la volonté de se servir de ses outils, mais

bien un stimulant intime qui l'invite à les employer. L'heure de

la sortie venue, ce stimulant s'éveille, et l'insecte se met au

travail du forage.

Peu lui importe alors que la matière à trouer soit le mortier

naturel, la moelle de sorgho, le papier: le couvercle qui

l'emprisonne ne lui résiste pas longtemps. Peu lui importe même

qu'un supplément d'épaisseur s'ajoute à l'obstacle, et qu'à

l'enceinte de terre se superpose une enceinte de papier; les deux

barrières, non séparées par un intervalle, ne font qu'un pour

l'Hyménoptère, qui s'y fait jour parce que l'acte de la délivrance

se maintient dans son unité. Avec le cône de papier, dont la paroi

reste peu à distance, les conditions changent, bien que l'enceinte

totale, au fond, soit la même. Une fois sorti de sa demeure de

terre, l'insecte a fait tout ce qu'il était destiné à faire pour

se libérer; circuler librement sur le dôme de mortier est pour lui

la fin de la délivrance, la fin de l'acte où il faut trouer.

Autour du nid une autre barrière se présente, la paroi du cornet;

mais pour la percer il faudrait renouveler l'acte qui vient d'être

accompli, cet acte auquel l'insecte ne doit se livrer qu'une fois

en sa vie; il faudrait enfin doubler ce qui de sa nature est un,

et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il n'en a pas le

vouloir. L'Abeille maçonne périt faute de la moindre lueur

d'intelligence. Et, dans ce singulier intellect, il est de mode

aujourd'hui de voir un rudiment de la raison humaine! La mode

passera, et les faits resteront, nous ramenant aux bonnes

vieilleries de l'âme et de ses immortelles destinées.

Réaumur raconte encore comment son ami Du Hamel, ayant saisi avec

des tenettes une Abeille maçonne qui était entrée en partie dans

une cellule, la tête la première, pour la remplir de pâtée, la

porta dans un cabinet assez éloigné de l'endroit où il l'avait

prise. L'Abeille lui échappa dans ce cabinet et s'envola par la

fenêtre. Sur-le-champ Du Hamel se rendit au nid. La maçonne y

arriva presque aussitôt que lui, et reprit son travail. Elle en

parut seulement un peu plus farouche, conclut le narrateur.

Que n'étiez-vous ici, vénéré maître, avec moi sur les bords de

l'Aygues, vaste nappe de galets à sec les trois quarts de l'année,

torrent énorme quand il pleut; je vous eusse montré

incomparablement mieux que la fugitive échappée aux tenettes. Vous

eussiez assisté, partageant ma surprise, non à un bref essor de la

maçonne qui, transportée dans un cabinet voisin, se délivre et

revient aussitôt au nid, dont les environs lui sont familiers;

mais à de voyages de long cours et par des voies inconnues. Vous

eussiez vu l'Abeille, dépaysée par mes soins à de grandes

distances, rentrer chez elle avec un tact géographique que ne

désavoueraient pas l'Hirondelle, le Martinet et le Pigeon

voyageur; et vous vous seriez demandé, comme moi, quelle

inexplicable connaissance de la carte des lieux guide cette mère

en recherche du nid.

Venons au fait. Il s'agit de renouveler avec le Chalicodome des

murailles mes expériences d'autrefois avec les Cerceris:

transporter dans l'obscurité l'insecte fort loin de son nid et

l'abandonner à lui-même après l'avoir marqué. Si quelqu'un se

trouvait désireux de répéter l'épreuve, je lui transmets ma

manière d'opérer, ce qui pourra abréger les hésitations du début.

L'insecte que l'on destine à long voyage doit être évidemment

saisi avec certaines précautions. Pas de tenettes, pas de pinces,

qui pourraient fausser une aile, donner une entorse, et

compromettre la puissance d'essor. Tandis que l'Abeille est à sa

cellule, absorbée dans son travail, je la recouvre d'une petite

éprouvette de verre. En s'envolant, la maçonne s'y engouffre, ce

qui me permet, sans la toucher, de la transvaser aussitôt dans un

cornet de papier, que je me hâte de fermer. Une boite en fer-

blanc, boîte d'herborisation, me sert au transport des

prisonnières, chacune dans son cornet.

C'est sur les lieux choisis comme point de départ que le plus

délicat reste à faire: marquer chaque captive avant sa mise en

liberté. Je fais emploi de craie en poudre fine, délayée dans une

forte dissolution de gomme arabique. La bouillie, déposée avec un

bout de paillé sur un point de l'insecte, y laisse tache blanche,

qui promptement se sèche et adhère à la toison. S'il s'agit de

marquer un Chalicodome pour ne pas le confondre avec un autre dans

des expériences de courte durée, comme j'en rapporterai plus loin,

je me borne à toucher, de ma paille chargée de couleur, le bout de

l'abdomen, tandis que l'insecte est à demi plongé dans la cellule,

la tête en bas. Cet attouchement léger passe inaperçu de

l'Hyménoptère, qui continue son travail sans dérangement aucun;

mais la marque n'est pas bien solide, et de plus elle est en un

point défavorable à sa conservation, car l'Abeille, avec ses

fréquents coups de brosse sur le ventre pour détacher le pollen,

tôt ou tard la fait disparaître. C'est donc au beau milieu du

thorax, entre les ailes, que je dépose le point de craie gommée.

Dans ce travail, l'emploi de gants n'est guère possible: les

doigts réclament toute leur dextérité pour saisir avec délicatesse

la remuante Abeille et maîtriser ses efforts sans brutale

pression. On voit déjà qu'à ce métier, s'il n'y a pas d'autre

profit, il y a du moins gain assuré de piqûres. Un peu d'adresse

fait éviter le dard, mais pas toujours. On s'y résigne. Du reste,

la piqûre des Chalicodomes est loin d'être aussi cuisante que

celle de l'Abeille domestique. Le point blanc est déposé sur le

thorax; la maçonne part, et la marque se sèche en route.

Une première fois, je prends deux Chalicodomes des murailles

occupés à leurs nids sur les galets des alluvions de l'Aygues, non

loin de Sérignan; et je les transporte chez moi à Orange, où je

les lâche après les avoir marquées. D'après la carte de l'état-

major, la distance entre les deux points est d'environ quatre

kilomètres en ligne droite. La mise en liberté des captives a lieu

sur le soir, à une heure où les Hyménoptères commencent à mettre

fin aux travaux de la journée. Il est alors probable que mes deux

Abeilles passeront la nuit dans le voisinage.

Le lendemain matin, je me rends aux nids. La fraîcheur est encore

trop grande, et les travaux chôment. Quand la rosée est dissipée,

les Maçonnes se mettent à l'ouvrage. J'en vois une, mais sans

tache blanche, qui apporte du pollen à l'un des deux nids d'où

proviennent les voyageurs que j'attends. C'est une étrangère qui,

trouvant inoccupée la cellule dont j'ai moi-même expatrié la

propriétaire, s'y est établie et en a fait son bien, ignorant que

c'est déjà le bien d'une autre. Depuis la veille, peut-être, elle

travaille à l'approvisionnement. Sur les dix heures, au fort de la

chaleur, la maîtresse de céans survient tout à coup: ses droits de

premier occupant sont inscrits pour moi en caractères irrécusables

sur le thorax, blanchi de craie. Voilà une de mes voyageuses de

retour.

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 21 / 23 段