Matin et soir, au son de la cloche; on lâchait là-dedans une

cinquantaine de galopins, qui, n'ayant pu mordre au _De Viris_ et

à l_'Epitoine, _étaient voués, comme on disait alors, à quelques

_bonnes années de français_. Le rebut de _Rosa_ la rose venait

chercher chez moi un peu d'orthographe.

Enfants et grands garçons étaient là pêle-mêle, d'instruction très

diverse, mais d'une désespérante unanimité pour faire des niches

au maître, au jeune maître dont quelques-uns avaient l'âge ou même

le dépassaient.

Aux petits, j'enseignais à déchiffrer les syllabes; aux moyens,

j'apprenais à tenir correctement la plume pour écrire quelques

mots de dictée sur les genoux; aux grands, je dévoilais les

secrets des fractions et même les arcanes de l'hypoténuse. Et pour

tenir en respect ce monde remuant, donner à chaque intelligence

travail suivant ses forces, tenir en éveil l'attention, chasser

enfin l'ennui de la sombre salle, dont les murailles suaient la

tristesse encore plus que l'humidité, j'avais pour unique

ressource la parole, pour unique mobilier le bâton de craie.

Même dédain, du reste, dans les autres classes pour tout ce qui

n'était pas latin ou grec. Un trait suffira pour montrer où en

était l'enseignement des sciences physiques, à qui si large place

est faite aujourd'hui. Le collège avait pour principal un

excellent homme, le digne abbé X***, qui, peu soucieux

d'administrer lui-même les pois verts et le lard, avait abandonné

le commerce de la soupe à quelqu'un de sa parenté, et s'était

chargé d'enseigner la physique.

Assistons à l'une de ses leçons. Il s'agit du baromètre. De

fortune, l'établissement en possède un. C'est une vieille machine,

toute poudreuse, appendue au mur, loin des mains profanes et

portant inscrits, sur sa planchette en gros caractères, les mots

tempête, pluie, beau temps.

«Le baromètre, fait le bon abbé s'adressant à ses disciples qu'il

tutoie patriarcalement, le baromètre annonce le bon et le mauvais

temps. Tu vois les mots écrits sur la planche, tempête, pluie; tu

vois Bastien?»

«Je vois» répond Bastien, le plus malin de la bande. Il a déjà

parcouru son livre; il est au courant du baromètre mieux que le

professeur.

«Il se compose, continue l'abbé, d'un canal de verre recourbé,

plein de mercure, qui monte ou qui descend suivant le temps qu'il

fait. La petite branche de ce canal est ouverte; l'autre...

l'autre... enfin nous allons voir. Toi, Bastien, qui es grand,

monte sur la chaise et va voir un peu, du bout du doigt, si la

longue branche est ouverte ou fermée. Je ne me rappelle plus

bien.»

Bastien va à la chaise, s'y dresse tant qu'il peut sur la pointe

des pieds, et du doigt palpe le sommet de la longue colonne. Puis

avec un sourire fermement épanoui sous le poil follet de sa

moustache naissante:

«Oui, fait-il, oui, c'est bien cela. La longue branche est ouverte

par le haut. Voyez, je sens le creux.»

Et Bastien pour corroborer son fallacieux dire, continuait à

remuer l'index sur le haut du tube. Ses condisciples complices de

l'espièglerie, étouffaient du mieux leur envie de rire.

L'abbé, impassible: «Cela suffit. Descends, Bastien. Écrivez,

messieurs, écrivez dans vos notes que la longue branche du

baromètre est ouverte. Cela peut s'oublier; je l'avais oublié moi-

même.»

Ainsi s'enseignait la physique. Les choses, cependant,

s'améliorèrent: on eut un maître, un maître pour tout de bon,

sachant que la longue branche d'un baromètre est fermée. Moi-même

j'obtins des tables où mes élèves pouvaient écrire au lieu de

griffonner sur leurs genoux; comme ma classe devenait chaque jour

plus nombreuse, on finit par la dédoubler. Du moment que j'eus un

aide pour avoir soin des plus jeunes, les choses changèrent de

face.

Parmi les matières enseignées, une surtout nous souriait, tant au

maître qu'aux élèves. C'était la géométrie en plein champ,

l'arpentage pratique. Le collège n'avait rien de l'outillage

nécessaire; mais avec mes gros émoluments, 7 francs s'il vous

plaît, je ne pouvais hésiter à me mettre en dépense. Chaîne

d'arpenteur et jalons, fiches et niveau, équerre et boussole, sont

acquis à mes frais. Un graphomètre minuscule, guère plus large que

la main et pouvant bien valoir cent sous, m'est fourni par

l'établissement. Le trépied manquait; je le fis faire. Bref, me

voilà outillé.

Le mois de mai venu, une fois par semaine, on quittait donc la

sombre salle pour les champs. C'était fête. On se disputait

l'honneur de porter les jalons, répartis par faisceaux de trois;

et plus d'une épaule, en traversant la ville, se sentait

glorifiée, à la vue de tous, par les doctes bâtons de la

géométrie. Moi-même, pourquoi le cacher, je n'étais pas sans

ressentir une certaine satisfaction de porter religieusement

l'appareil le plus délicat, le plus précieux: le fameux

graphomètre de cent sous. Les lieux d'opération étaient une plaine

inculte, caillouteuse, un harmas comme on dit dans le pays. Là,

nul rideau de haies vives ou d'arbustes ne m'empêchait de

surveiller mon personnel; là, condition absolue, je n'avais à

redouter pour mes écoliers la tentation irrésistible de l'abricot

vert. La plaine s'étendait en long et en large, uniquement

couverte de thym en fleurs et de cailloux roulés. Il y avait libre

place pour tous les polygones imaginables; trapèzes et triangles

pouvaient s'y marier de toutes les façons. Les distances

inaccessibles s'y sentaient les coudées franches; et même une

vieille masure, autrefois colombier, y prêtait sa verticale aux

exploits du graphomètre.

Or, dès la première séance, quelque chose de suspect attira mon

attention. Un écolier était-il envoyé au loin planter un jalon; je

le voyais faire en chemin stations nombreuses, se baisser, se

relever, chercher, se baisser encore, oublieux de l'alignement et

des signaux. Un autre, chargé de relever les fiches, oubliait la

brochette de fer et prenait à sa place un caillou; un troisième,

sourd aux mesures d'angle, émiettait entre les mains une motte de

terre. La plupart étaient surpris léchant un bout de paille Et le

polygone chômait, les diagonales étaient en souffrance. Qu'était-

ce donc que ce mystère?

Je m'informe, et tout s'explique. Né fureteur, observateur,

l'écolier savait depuis longtemps ce qu'ignorait encore le maître.

Sur les cailloux de l'harmas, une grosse Abeille noire fait des

nids de terre. Dans ces nids, il y a du miel; et mes arpenteurs

les ouvrent pour vider les cellules avec une paille. La manière

d'opérer m'est enseignée. Le miel, quoique un peu fort, est très

acceptable. J'y prends goût à mon tour, et me joins aux chercheurs

de nids. On reprendra plus tard le polygone. C'est ainsi que, pour

la première fois, je vis l'Abeille maçonne de Réaumur, ignorant

son histoire, ignorant son historien.

Ce magnifique Hyménoptère, portant ailes d'un violet sombre et

costume de velours noir, ses constructions rustiques sur les

galets ensoleillés, parmi le thym, son miel apportant diversion

aux sévérités de la boussole et de l'équerre d'arpenteur, firent

impression vivace en mon esprit; et je désirai en savoir plus long

que ne m'en avaient appris les écoliers: dévaliser les cellules de

leur miel avec un bout de paille. Justement mon libraire avait en

vente un magnifique ouvrage sur les insectes: _Histoire naturelle

des animaux articulés, _par De Castelnau, E. Blanchard, Lucas.

C'était riche d'une foule de figures qui vous prenaient par

l'oeil; mais hélas! c'était aussi d'un prix! ah! d'un prix!

Qu'importe: mes somptueux revenus, mes 7 francs ne devaient-ils

pas suffire à tout, nourriture de l'esprit comme celle du corps.

Ce que je donnerai de plus à l'une, je le retrancherai à l'autre,

balance à laquelle doit fatalement se résigner quiconque prend la

science pour gagne-pain. L'achat fut fait. Ce jour-là, ma prébende

universitaire reçut saignée copieuse: je consacrai à l'acquisition

du livre un mois de traitement. Un miracle de parcimonie devait

combler plus tard l'énorme déficit.

Le livre fut dévoré, c'est le mot. J'y appris le nom de mon

Abeille noire; j'y lus pour la première fois des détails de moeurs

entomologiques; j'y trouvai, enveloppés à mes yeux d'une sorte

d'auréole, les noms vénérés des Réaumur, des Huber, des Léon

Dufour; et, tandis que je feuilletais l'ouvrage pour la centième

fois, une voix intime vaguement en moi chuchotait: «Et toi aussi,

tu seras historien des bêtes». -- Naïves illusions qu'êtes-vous

devenues! Mais refoulons ces souvenirs tristes et doux à la fois,

pour arriver aux faits et gestes de notre Abeille noire.

_Chalicodome, _c'est-à-dire maison en cailloutage, en béton, en

mortier; dénomination on ne peut mieux réussie, si ce n'était sa

tournure bizarre pour qui n'est pas nourri de la moelle du grec.

Ce nom s'applique, en effet, à des Hyménoptères qui bâtissent

leurs cellules avec des matériaux analogues à ceux que nous

employons pour nos demeures. L'ouvrage de ces insectes est travail

de maçon, mais de maçon rustique plus versé dans le pisé que dans

la pierre de taille. Étranger aux classifications scientifiques,

ce qui jette grande obscurité dans plusieurs de ses mémoires,

Réaumur a nommé l'ouvrier d'après l'ouvrage, et appelé nos

bâtisseurs en pisé _Abeilles maçonnes:_ ce qui les peint d'un mot.

Nos pays en ont deux: le Chalicodome des murailles (_Chalicodoma

muraria_), celui dont Réaumur a magistralement donné l'histoire;

et le Chalicodome de Sicile (_Chalicodoma sicula_), qui n'est pas

spécial aux pays de l'Etna, comme son nom pourrait le faire

croire, mais se retrouve en Grèce, en Algérie et dans la région

méditerranéenne de la France, en particulier dans le département

de Vaucluse, où il est un des Hyménoptères les plus abondants au

mois de mai. Dans la première espèce, les deux sexes sont de

coloration si différente, qu'un observateur novice, tout surpris

de les voir sortir d'un même nid, les prend d'abord pour des

étrangers l'un à l'autre. La femelle est d'un superbe noir velouté

avec les ailes d'un violet sombre. Chez le mâle, ce velours noir

est remplacé par une toison d'un roux ferrugineux assez vif. La

seconde espèce, de taille bien moins grande, n'a pas cette

opposition de couleurs; les deux sexes y portent même costume,

mélange diffus de brun, de roux et de cendré. Enfin le bout de

l'aile, lavé de violacé sur un fond rembruni, rappelle, mais de

loin, la riche pourpre de la première. Les deux espèces commencent

leur travail à la même époque, vers les premiers jours du mois de

mai.

Comme support de son nid, le Chalicodome des murailles fait choix,

dans les provinces du nord, ainsi que nous l'apprend Réaumur,

d'une muraille bien exposée au soleil et non recouverte de crépi,

qui, se détachant, compromettrait l'avenir des cellules. Il ne

confie ses constructions qu'à des fondements solides, à la pierre

nue. Dans le Midi, je lui reconnais même prudence; mais, j'ignore

pour quel motif, à la pierre de la muraille, il préfère

généralement ici une autre base. Un caillou roulé, souvent guère

plus gros que le poing, un de ces galets dont les eaux de la

débâcle glaciaire ont recouvert les terrasses de la vallée du

Rhône, voilà le support de prédilection. L'extrême abondance de

pareil emplacement pourrait bien être pour quelque chose dans le

choix de l'Hyménoptère: tous nos plateaux de faible élévation,

tous nos terrains arides à végétation de thym, ne sont

qu'amoncellement de galets cimentés de terre rouge. Dans les

vallées, le Chalicodome a de plus à sa disposition les pierrailles

des torrents. Au voisinage d'Orange, par exemple, ses lieux

préférés sont les alluvions de l'Aygues, avec leurs nappes de

cailloux roulés que les eaux ne visitent plus. Enfin, à défaut de

galet, l'Abeille maçonne s'établit sur une pierre quelconque, sur

une borne de champs, sur un mur de clôture.

Le Chalicodome de Sicile met encore plus de variété dans ses

choix. Son emplacement de prédilection est la face inférieure des

tuiles en brique faisant saillie au bord d'une toiture. Il n'est

petite habitation des champs qui n'abrite ses nids sous le rebord

du toit. Là, tous les printemps, il s'établit par colonies

populeuses, dont la maçonnerie, transmise d'une génération à

l'autre, et chaque année amplifiée, finit par couvrir d'amples

surfaces. J'ai vu tel de ces nids qui, sous les tuiles d'un

hangar, occupait une superficie de cinq à six mètres carrés. En

plein travail, c'était un monde étourdissant par le nombre et le

bruissement des travailleurs. Le dessous d'un balcon plaît

également au Chalicodome, ainsi que l'embrasure d'une fenêtre

abandonnée, surtout si elle est close d'une persienne qui lui

laisse libre passage. Mais ce sont là lieux de grands rendez-vous,

où travaillent, chacun pour soi, des centaines et des milliers

d'ouvriers. S'il est seul, ce qui n'est pas rare, le Chalicodome

de Sicile s'établit dans le premier petit recoin venu, pourvu

qu'il y trouve base fixe et chaleur. La nature de cette base lui

est d'ailleurs fort indifférente. J'en ai vu bâtir sur la pierre

nue, sur la brique, sur le bois des contrevents, et jusque sur les

carreaux de vitre d'un hangar. Une seule chose ne lui va pas: le

crépi de nos habitations. Aussi prudent que son congénère, il

craindrait la ruine des cellules, s'il les confiait à un appui

dont la chute est possible.

Enfin, pour des raisons que je ne peux m'expliquer encore d'une

manière satisfaisante, le Chalicodome de Sicile change souvent, du

tout au tout, l'assiette de sa bâtisse: de sa lourde maison de

mortier, qui semblerait exiger le solide appui du roc, il fait

demeure aérienne, appendue à un rameau. Un arbuste des haies, quel

qu'il soit, aubépine, grenadier, paliure, lui fournit le support,

habituellement à hauteur d'homme. Le chêne vert et l'orme lui

donnent élévation plus grande. Dans le fourré buissonneux, il fait

donc choix d'un rameau de la grosseur d'une paille; et, sur cette

étroite base, il construit son édifice avec le même mortier qu'il

mettrait en oeuvre sous un balcon ou le rebord d'un toit. Terminé,

le nid est une boule de terre, traversée latéralement par le

rameau. La grosseur en est celle d'un abricot si l'ouvrage est

d'un seul, et celle du poing si plusieurs insectes y ont

collaboré; mais ce dernier cas est rare.

Les deux Hyménoptères font emploi des mêmes matériaux: terre

argilo-calcaire, mélangée d'un peu de sable et pétrie avec la

salive même du maçon. Les lieux humides, qui faciliteraient

l'exploitation et diminueraient la dépense en salive pour gâcher

le mortier, sont dédaignés des Chalicodomes, qui refusent la terre

fraîche pour bâtir, de même que nos constructeurs refusent plâtre

éventé et chaux depuis longtemps éteinte. De pareils matériaux,

gorgés d'humidité pure, ne feraient pas convenablement prise. Ce

qu'il leur faut, c'est une poudre aride, qui s'imbibe avidement de

la salive dégorgée et forme, avec les principes albumineux de ce

liquide, une sorte de ciment romain prompt à durcir, quelque chose

enfin de comparable au mastic que nous obtenons avec de la chaux

vive et du blanc d'oeuf.

Une route fréquentée, dont l'empierrement de galets calcaires,

broyés sous les roues, est devenu surface unie, semblable à une

dalle continue, telle est la carrière à mortier qu'exploite de

préférence le Chalicodome de Sicile. Qu'il s'établisse sur un

rameau dans une haie, ou qu'il fasse élection de domicile sous le

rebord du toit de quelque habitation rurale, c'est toujours au

sentier voisin, au chemin, à la route, qu'il va récolter de quoi

bâtir, sans se laisser distraire du travail par le continuel

passage des gens et des bestiaux. Il faut voir l'active Abeille à

l'oeuvre quand le chemin resplendit de blancheur sous les rayons

d'un soleil ardent. Entre la ferme voisine, chantier où l'on

construit, et la route, chantier où le mortier se prépare, bruit

le grave murmure des arrivants et des partants qui se succèdent,

se croisent sans interruption. L'air semble traversé par de

continuels traits de fumée, tant l'essor des travailleurs est

direct et rapide. Les partants s'en vont avec une pelote de

mortier de la grosseur d'un grain de plomb à lièvre; les arrivants

aussitôt s'installent aux endroits les plus durs, les plus secs.

Tout le corps en vibration, ils grattent du bout des mandibules,

ils ratissent avec les tarses antérieurs, pour extraire des atomes

de terre et des granules de sable, qui, roulés entre les dents,

s'imbibent de salive et se prennent en une masse commune. L'ardeur

au travail est telle que l'ouvrier se laisse écraser sous les

pieds des passants plutôt que d'abandonner son ouvrage.

Enfin le Chalicodome des murailles, qui recherche la solitude,

loin des habitations de l'homme, se montre rarement sur les

chemins battus, peut-être parce qu'ils sont trop éloignés des

lieux où il construit. Pourvu qu'il trouve à proximité du galet

adopté comme emplacement du nid, de la terre sèche, riche en menus

graviers, cela lui suffit.

L'Hyménoptère peut construire tout à fait à neuf, sur un

emplacement qui n'a pas encore été occupé; ou bien utiliser les

cellules d'un vieux nid, après les avoir restaurées. Examinons

d'abord le premier cas.

Après avoir fait le choix de son galet, le Chalicodome des

murailles y arrive avec une pelote de mortier entre les

mandibules, et la dispose en un bourrelet circulaire sur la

surface du caillou. Les pattes antérieures et les mandibules

surtout, premiers outils du maçon, mettent en oeuvre la matière,

que maintient plastique l'humeur salivaire peu à peu dégorgée.

Pour consolider le pisé, des graviers anguleux, de la grosseur

d'une lentille, sont enchâssés un à un, mais seulement à

l'extérieur, dans la masse encore molle. Voilà la fonction de

l'édifice. À cette première assise en succèdent d'autres, jusqu'à

ce que la cellule ait la hauteur voulue, de deux à trois

centimètres.

Nos maçonneries sont formées de pierres superposées, et cimentées

entre elles par la chaux. L'ouvrage du Chalicodome peut soutenir

la comparaison avec le nôtre. Pour faire économie de main-d'oeuvre

et de mortier, l'Hyménoptère, en effet, emploie de gros matériaux,

de volumineux graviers, pour lui vraies pierres de taille. Il les

choisit un par un avec soin, bien durs, presque toujours avec des

angles qui, agencés les uns dans les autres, se prêtent mutuel

appui et concourent à la solidité de l'ensemble. Des couches de

mortier, interposées avec épargne, les maintiennent unis. Le

dehors de la cellule prend lui l'aspect d'un travail

d'architecture rustique, où les pierres font saillie avec leurs

inégalités naturelles; mais l'intérieur, qui demande surface plus

fine pour ne pas blesser la tendre peau du ver est revêtu d'un

crépi de mortier pur. Du reste, cet enduit interne est déposé sans

art, on pourrait dire à grands coups de truelle; aussi le ver a-t-

il soin, lorsque la pâtée de miel est finie, de se faire un cocon

et de tapisser de soie la grossière paroi de sa demeure. Au

contraire, les Anthophores et les Halictes, dont les larves ne se

tissent pas de cocon, glacent délicatement la face intérieure de

leurs cellules de terre et lui donnent le poli de l'ivoire

travaillé.

La construction, dont l'axe est toujours à peu près vertical et

dont l'orifice regarde le haut, pour ne pas laisser écouler le

miel, de nature assez fluide, diffère un peu de forme suivant la

base qui la supporte. Assise sur une surface horizontale, elle

s'élève en manière de petite tour ovalaire; fixée sur une surface

verticale ou inclinée, elle ressemble à la moitié d'un dé à coudre

coupé dans le sens de sa longueur. Dans ce cas, l'appui lui-même,

le galet, complète la paroi d'enceinte.

La cellule terminée, l'Abeille s'occupe aussitôt de

l'approvisionnement. Les fleurs du voisinage, en particulier

celles du genêt épine fleuri (Genista scorpius), qui dorent au

mois de mai les alluvions des torrents, lui fournissent liqueur

sucrée et pollen. Elle arrive, le jabot gonflé de miel, et le

ventre jauni en dessous de poussière pollinique. Elle plonge dans

la cellule la tête la première et pendant quelques instants on la

voit se livrer à des haut-le-corps, signe du dégorgement de la

purée mielleuse. Le jabot vide, elle sort de la cellule pour y

rentrer à l'instant même, mais cette fois à reculons. Maintenant,

avec les deux pattes de derrière, l'Abeille se brosse la face

inférieure du ventre et en fait tomber la charge de pollen.

Nouvelle sortie et nouvelle rentrée la tête la première. Il s'agit

de brasser la matière avec la cuiller des mandibules, et de faire

du tout un mélange homogène. Ce travail de mixtion ne se répète

pas à chaque voyage: il n'a lieu que de loin en loin, quand les

matériaux sont amassés en quantité notable.

L'approvisionnement est au complet lorsque la cellule est à demi

pleine. Il reste à pondre un oeuf à la surface de la pâtée et à

fermer le domicile. Tout cela se fait sans délai. La clôture

consiste en un couvercle de mortier pur, que l'Abeille construit

progressivement de la circonférence au centre. Deux jours au plus

m'ont paru nécessaires pour l'ensemble du travail, à la condition

que le mauvais temps, ciel pluvieux ou simplement nuageux, ne

vienne pas interrompre l'ouvrage. Puis, adossée à cette première

cellule, une seconde est bâtie et approvisionnée de la même

manière. Une troisième, une quatrième, etc., succèdent, toujours

pourvues de miel, d'un oeuf, et clôturées avant la fondation de la

suivante. Tout travail commencé est poursuivi jusqu'à parfaite

exécution; l'Abeille n'entreprend nouvelle cellule que lorsque

sont terminés, pour la précédente, les quatre actes de la

construction, de l'approvisionnement, de la ponte et de la

clôture.

Comme le Chalicodome des murailles travaille toujours solitaire

sur le galet dont il a fait choix, et se montre même fort jaloux

de son emplacement lorsque des voisins viennent s'y poser, le

nombre des cellules adossées l'une à l'autre sur le même caillou

n'est pas considérable, de six à dix le plus souvent. Huit larves

environ, est-ce là toute la famille de l'Hyménoptère? ou bien

celui-ci va-t-il établir après, sur d'autres galets, progéniture

plus nombreuse? La surface de la même pierre est assez large pour

fournir encore appui à d'autres cellules, si la ponte le

réclamait; l'Abeille pourrait y bâtir très à l'aise, sans se

mettre en recherche d'un autre emplacement, sans quitter le galet

auquel attachent les habitudes, la longue fréquentation. Il me

paraît donc fort probable que la famille, peu nombreuse, est

établie au complet sur le même caillou, du moins lorsque le

Chalicodome bâtit à neuf.

Les six à dix cellules composant le groupe sont certes demeure

solide, avec leur revêtement rustique de graviers; mais

l'épaisseur de leurs parois et de leurs couvercles, deux

millimètres au plus, ne paraît guère suffisante pour défendre les

larves quand viendront les intempéries. Assis sur sa pierre, en

plein air, sans aucune espèce d'abri, le nid subira les ardeurs de

l'été, qui feront de chaque cellule une étuve étouffante, puis les

pluies de l'automne, qui lentement corroderont l'ouvrage; puis

encore les gelées d'hiver, qui émietteront ce que les pluies

auront respecté. Si dur que soit le ciment, pourra-t-il résister à

toutes ces causes de destruction; et s'il résiste, les larves,

abritées par une paroi trop mince, n'auront-elles pas à redouter

chaleur trop forte en été, froid trop vif en hiver?

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 20 / 23 段