À travers les vagues des blés, à travers les champs roses de

sainfoin, elle a franchi les quatre kilomètres; et la voilà de

retour au nid, après avoir butiné en route, car elle arrive, la

vaillante, avec le ventre tout jaune de pollen. Rentrer chez soi,

du fond de l'horizon, c'est merveilleux; y rentrer la brosse à

pollen bien garnie, c'est sublime d'économie. Un voyage, pour les

Abeilles, serait-il voyage forcé, est toujours expédition de

récolte. Elle trouve au nid l'étrangère -- «Qu'est ceci? Tu vas

voir!» Et la propriétaire fond furieuse sur l'autre, qui peut-être

ne songeait à mal. C'est alors, entre les deux maçonnes,

d'ardentes poursuites par les airs. De temps à autre, elles

planent presque immobiles face à face, à une paire de pouces de

distance, et, là sans doute, se mesurant du regard, s'injurient du

bourdonnement. Puis, elles reviennent s'abattre sur le nid en

litige, tantôt l'une, tantôt l'autre. Je m'attends à les voir se

prendre corps à corps, à faire jouer le dard entre elles. Mon

attente est déçue: les devoirs de la maternité parlent trop

impérieusement en elles pour leur permettre de risquer la vie en

lavant l'injure dans un duel à mort. Tout se borne à des

démonstrations hostiles, à quelques bourrades sans gravité.

La vraie propriétaire néanmoins semble puiser double audace,

double force dans le sentiment de son droit. Elle prend pied sur

le nid, pour ne plus le quitter, et accueille l'autre, chaque fois

qu'elle ose s'approcher, avec un frôlement d'ailes irrité, signe

non équivoque de sa juste indignation. Découragée, l'étrangère

finit par abandonner la place. À l'instant la maçonne se remet au

travail, aussi active que si elle ne venait pas de subir les

épreuves de son long voyage.

Encore un mot sur les rixes au sujet de la propriété. Quand un

Chalicodome est en expédition, il n'est pas rare qu'un autre,

vagabond sans domicile, visite le nid, le trouve à son gré et s'y

mette au travail, tantôt à la même cellule, tantôt à la cellule

voisine s'il y en a plusieurs de libres, cas habituels des vieux

nids. À son retour, le premier occupant ne manque pas de

pourchasser l'intrus, qui finit toujours par être délogé, tant est

vif, indomptable chez le maître le sentiment de la propriété. Au

rebours de la sauvage maxime prussienne, la force prime le droit,

chez les Chalicodomes le droit prime la force; autrement ne

pourrait s'expliquer la retraite constante de l'usurpateur, qui,

pour la vigueur, ne le cède en rien au vrai propriétaire. S'il n'a

pas autant d'audace, c'est qu'il ne se sent pas réconforté par

cette puissance souveraine, le droit, qui fait autorité, entre

pareils, jusque chez la brute.

Le second de mes deux voyageurs ne parut pas, ni le jour de

l'arrivée du premier, ni les jours suivants.

Une autre épreuve est décidée, cette fois avec cinq sujets. Le

lieu de départ, le lieu de l'arrivée, la distance, les heures,

tout reste le même. Sur les cinq expérimentés, j'en retrouve trois

à leurs nids le lendemain les deux autres font défaut.

Il est ainsi parfaitement reconnu que le Chalicodome des

murailles, transporté à quatre kilomètres de distance et relâché

dans des lieux qu'il n'a certes jamais vus, sait revenir au nid.

Mais pourquoi en manque-t-il au rendez-vous, d'abord un sur deux,

puis deux sur cinq? Ce que l'un sait faire, l'autre ne le

pourrait-il? Y aurait-il disparité dans la faculté qui les guide

au milieu de l'inconnu? Ne serait-ce pas plutôt disparité de

puissance de vol? Le souvenir me revient que mes Hyménoptères

n'étaient pas tous partis avec le même entrain. Les uns, à peine

échappés de mes doigts, s'étaient fougueusement lancés dans les

airs, où je les avais perdus tout aussitôt de vue; les autres

s'étaient laissés choir à quelques pas de moi après courte volée.

Ces derniers, la chose paraît certaine, ont souffert pendant le

trajet, peut-être de la chaleur concentrée dans la fournaise de ma

boîte. Je peux bien avoir endolori la jointure des ailes pendant

l'opération de la marque, si difficile à conduire quand il faut

veiller aux coups de dard. Ce sont des éclopés, des invalides, qui

traîneront dans les sainfoins voisins, et non de vigoureux

voiliers comme il en faut pour le voyage.

L'expérience est à refaire, en ne tenant compte que de ceux qui

partiront aussitôt d'entre mes doigts, avec un essor franc et

vigoureux. Les hésitants, les traînards qui s'arrêtent tout à côté

sur un buisson, seront laissés hors de cause. En outre,

j'essaierai d'évaluer de mon mieux le temps employé pour le retour

au nid. Pour pareille expérience, il me faut un nombre

considérable de sujets: les faibles et tous les éclopés, et ils

seront peut-être nombreux, devant être mis au rebut. Le

Chalicodome des murailles ne peut me fournir la collection

désirée: il n'est pas assez fréquent et je tins à ne pas trop

troubler la petite peuplade que je destine à d'autres observations

sur les bords de l'Aygues. Heureusement j'ai chez moi, en pleine

activité, sous le rebord de la toiture d'un hangar, un magnifique

nid de Chalicodome de Sicile. Je peux, dans la cité populeuse,

puiser en aussi grand nombre que je voudrai. L'insecte est petit,

plus de moitié moindre que le Chalicodome des murailles;

n'importe: il n'y aura que plus de mérite pour lui s'il sait

franchir les quatre kilomètres que je lui réserve, et retrouver

son nid. J'en prends quarante, isolés, comme d'habitude, dans des

cornets.

Une échelle est dressée contre le mur pour arriver au nid: elle

doit servir à ma fille Aglaé, et lui permettre de constater

l'instant précis du retour de la première Abeille. La pendule de

la cheminée et ma montre sont mises en concordance pour la

comparaison du moment de départ et du moment d'arrivée. Les choses

ainsi disposées, j'emporte mes quarante captives et me rends au

point même où travaille le Chalicodome des murailles, dans les

alluvions de l'Aygues. La course aura double but: observation de

la maçonne de Réaumur et mise en liberté de la maçonne sicilienne.

Pour le retour de celle-ci la distance sera donc encore de quatre

kilomètres.

Enfin mes prisonniers sont relâchés, tous marqués d'abord d'un

large point blanc au milieu du thorax. Ce n'est pas en vain que

l'on manie du bout des doigts, un à un, quarante irascibles

Hyménoptères, qui dégainent aussitôt et jouent du dard empoisonné.

Avant que la marque soit faite, le coup de stylet n'est que trop

souvent donné. Mes doigts endoloris ont des mouvements de défense

que la volonté ne peut toujours réprimer. Je saisis avec plus de

précaution pour moi que pour l'insecte, je serre parfois plus

qu'il ne conviendrait pour ménager mes voyageurs. C'est une belle

et noble chose, capable de faire braver bien des périls, que

d'expérimenter afin de soulever, s'il se peut, un tout petit coin

des voiles de la vérité; mais encore est-il permis de laisser

poindre quelque impatience s'il s'agit de recevoir, en une courte

séance, quarante coups d'aiguillon au bout des doigts. À qui me

reprocherait mes coups de pouce non assez ménagés, je

conseillerais de recommencer l'épreuve: il jugera par lui-même de

la déplaisante situation.

Bref: soit à cause des fatigues du transport, soit par le fait de

mes doigts qui ont trop appuyé et faussé peut-être quelques

articulations, sur mes quarante Hyménoptères, il n'en part qu'une

vingtaine d'un essor franc et vigoureux. Les autres vaguent sur

les herbages voisins, inhabiles à conserver l'équilibre, ou se

maintiennent sur les osiers où je les ai posés, sans se décider à

prendre le vol, même quand je les excite avec une paille. Ces

défaillants, ces estropiés à épaules luxées, ces impotents mis à

mal par mes doigts, doivent être défalqués de la liste. Il en est

parti vingt environ, d'un essor qui n'a pas hésité. Cela suffit et

largement.

À l'instant même du départ, rien de précis dans l'orientation

adoptée, rien de cet essor direct vers le nid que m'avaient

autrefois montré les Cerceris en pareille circonstance. Aussitôt

libres, les Chalicodomes fuient, comme effarés, qui dans une

direction, qui dans la direction tout opposée. Autant que le

permet leur vol fougueux, je crois néanmoins reconnaître un prompt

retour des Abeilles lancées à l'opposé de leur demeure, et la

majorité me semble se diriger du côté de l'horizon où se trouve le

nid. Je laisse ce point avec des doutes, que rendent inévitables

des insectes perdus de vue à une vingtaine de mètres de distance.

Jusqu'ici l'opération a été favorisée par un temps calme; mais

voici qui vient compliquer les affaires. La chaleur est étouffante

et le ciel se fait orageux. Un vent assez fort se lève, soufflant

du sud, précisément la direction que doivent prendre mes Abeilles

pour retourner au nid. Pourront-elles surmonter ce courant

contraire, fendre de l'aile le torrent aérien? Si elles le

tentent, il leur faudra voler près de terre, comme je le vois

faire maintenant aux Hyménoptères qui continuent encore à butiner;

mais l'essor dans les hautes régions, d'où elles pourraient

prendre claire connaissance des lieux, leur est, ce me semble,

interdit. C'est donc avec de vives appréhensions sur le succès de

mon épreuve que je reviens à Orange, après avoir essayé de dérober

encore quelque secret au Chalicodome des galets de l'Aygues.

À peine rentré chez moi, je vois Aglaé, la joue fleurie

d'animation. -- «Deux, fait-elle; deux arrivées à trois heures

moins vingt, avec la charge de pollen sous le ventre.» -- Un de

mes amis était survenu, grave personnage de loi, qui, mis au

courant de l'affaire, oubliant code et papier timbré, avait voulu

assister, lui aussi, à l'arrivée de mes pigeons voyageurs. Le

résultat l'intéressait plus que le procès du mur mitoyen. Par un

soleil sénégalien et une chaleur de fournaise réverbérée par la

muraille, de cinq minutes en cinq minutes, il montait à l'échelle,

tête nue, sans autre abri contre l'insolation que sa crinière

grise et touffue. Au lieu de l'unique observateur que j'avais

aposté, je retrouvais deux bonnes paires d'yeux surveillant le

retour.

J'avais relâché mes Hyménoptères sur les deux heures et les

premiers arrivés rentraient au nid à trois heures moins vingt.

Trois quarts d'heure à peu près leur avaient donc suffi pour

franchir les quatre kilomètres; résultat bien frappant, surtout si

l'on considère que les Abeilles butinaient en route, comme en

témoignaient le ventre jauni de pollen, et que, d'autre part,

l'essor des voyageurs devait être entravé par le souffle contraire

du vent. Trois autres rentrèrent sous mes yeux, toujours avec la

preuve du travail fait en chemin, la charge pollinique. La journée

touchant à sa fin, l'observation ne pouvait être continuée.

Lorsque le soleil baisse, les Chalicodomes quittent, en effet, le

nid pour aller se réfugier je ne sais où, qui d'ici, qui de là;

peut-être sous les tuiles des toits et dans les petits abris des

murailles. Je ne pouvais compter sur l'arrivée des autres qu'à la

reprise des travaux, au moment du plein soleil.

Le lendemain, quand le soleil rappela au nid les travailleurs

dispersés, je repris le recensement des Abeilles à thorax marqué

de blanc. Le succès dépassa toutes mes espérances: j'en comptai

quinze, quinze des expatriées de la veille, approvisionnant ou

maçonnant comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé. Puis

l'orage, dont les indices se multipliaient, éclata, et fut suivi

d'une série de jours pluvieux qui m'empêchèrent de continuer.

Telle qu'elle est, l'expérience suffit. Sur une vingtaine

d'Hyménoptères qui m'avaient paru en état de faire le voyage

lorsque je les avais relâchés, quinze au moins étaient revenus:

deux dans la première heure, trois dans la soirée, et les autres

le lendemain matin. Ils étaient revenus malgré le vent contraire

et, difficulté plus grave, malgré l'inconnu des lieux où je les

avais transportés. Il est indubitable, en effet, qu'ils voyaient

pour la première fois ces oseraies de l'Aygues, choisies par moi

comme point de départ. Jamais d'eux-mêmes ils ne s'étaient

éloignés à pareille distance, car pour bâtir et approvisionner

sous le rebord du toit de mon hangar, tout le nécessaire est à

portée. Le sentier au pied du mur fournit le mortier; les prairies

émaillées de fleurs dont ma demeure est entourée fournissent

nectar et pollen. Si économes de leur temps, ils ne vont pas

chercher à quatre kilomètres de distance ce qui abonde à quelques

pas du nid. Du reste, je les vois journellement prendre leurs

matériaux de construction sur le sentier et faire leurs récoltes

sur les fleurs des prairies, en particulier sur la sauge des prés.

Suivant toute apparence, leurs expéditions ne dépassent pas une

centaine de mètres à la ronde. Comment donc mes dépaysées sont-

elles revenues? Quel est leur guide? Ce n'est certes pas la

mémoire, mais une faculté spéciale qu'il faut se borner à

constater par ses étonnants effets, sans prétendre l'expliquer,

tant elle est en dehors de notre propre psychologie.

CHAPITRE XXII

ÉCHANGE DE NIDS

Poursuivons la série des expériences sur le Chalicodome des

murailles. Par sa position sur un galet que l'on déplace comme

l'on veut, le nid de cet Hyménoptère se prête aux plus

intéressantes épreuves. Voici la première.

Je change un nid de place, c'est-à-dire que je transporte à une

paire de mètres plus loin le caillou qui lui sert de support.

L'édifice et sa base ne faisant qu'un, le déménagement s'opère

sans le moindre trouble dans les cellules. Le galet est déposé en

lieu découvert et se trouve bien en vue comme il l'était sur son

emplacement naturel. L'Hyménoptère, à son retour de la récolte, ne

peut manquer de l'apercevoir.

Au bout de quelques minutes, le propriétaire arrive et va droit où

était le nid. Il plane mollement au-dessus de l'emplacement vide,

examine et s'abat au point précis où reposait la pierre. Là,

recherches pédestres, obstinément prolongées; puis l'insecte prend

l'essor et s'envole au loin. Son absence est de courte durée. Le

voici revenu. Les recherches sont reprises, au vol ou à pied, et

toujours sur l'emplacement que le nid occupait d'abord. Nouvel

accès de dépit, c'est-à-dire brusque essor à travers l'oseraie;

nouveau retour et reprise des vaines recherches, constamment sur

l'empreinte même qu'a laissée le galet déplacé. Ces fuites

soudaines, ces prompts retours, ces examens tenaces du lieu

désert, longtemps, fort longtemps se répètent avant que la maçonne

soit convaincue que son nid n'est plus là. Certainement elle a vu,

elle a revu le nid déplacé, car parfois en volant elle a passé en

dessus, à quelques pouces; mais elle n'en fait cas. Ce nid, pour

elle, n'est pas le sien, mais la propriété d'une autre Abeille.

Souvent l'épreuve se termine sans qu'il y ait même simple visite

au galet changé de place et porté à deux ou trois mètres plus

loin: l'Abeille part et ne revient plus. Si la distance est moins

considérable, un mètre par exemple, la maçonne prend pied, plus

tôt ou plus tard, sur le caillou support de sa demeure. Elle

visite la cellule qu'elle approvisionnait ou construisait peu

auparavant; à diverses reprises elle y plonge la tête; elle

examine pas à pas la surface du galet, et, après de longues

hésitations, va reprendre ses recherches sur l'emplacement où la

demeure devrait se trouver. Le nid qui n'est plus à sa place

naturelle est définitivement abandonné, ne serait-il distant que

d'un mètre du point primitif. En vain l'Abeille s'y pose à

plusieurs reprises; elle ne peut le reconnaître pour sien. Je m'en

suis convaincu en le retrouvant, plusieurs jours après l'épreuve,

exactement dans le même état où il était lorsque je l'avais

déplacé. La cellule ouverte et à demi garnie de miel était

toujours ouverte et livrait son contenu au pillage des fourmis; la

cellule en construction était restée inachevée, sans une nouvelle

assise de plus. L'hyménoptère, la chose est évidente, pouvait y

être revenu, mais n'y avait pas repris le travail. La demeure

déplacée était pour toujours abandonnée.

Je n'en déduirai pas l'étrange paradoxe que l'Abeille maçonne,

capable de retrouver son nid du bout de l'horizon, ne sait plus le

retrouver à un mètre de distance: l'interprétation des faits

n'amène nullement là. La conclusion me paraît celle-ci:

l'Hyménoptère garde impression tenace de l'emplacement occupé par

le nid. C'est là qu'il revient, même quand le nid n'y est plus,

avec une obstination difficile à lasser. Mais il n'a que très

vague idée du nid lui-même. Il ne reconnaît pas la maçonnerie

qu'il a construite lui-même et pétrie de sa salive; il ne

reconnaît pas la pâtée qu'il a lui-même amassée. En vain il visite

sa cellule, son oeuvre; il l'abandonne, ne la prenant pas pour

sienne du moment que l'endroit où repose le galet n'est plus le

même.

Étrange mémoire, il faut l'avouer, que celle de l'insecte, si

lucide dans la connaissance générale des lieux, si bornée dans la

connaissance du chez soi. Volontiers je l'appellerai instinct

topographique: la carte du pays lui est connue; et le nid chéri,

la demeure elle-même, non. Les Bembex nous ont déjà conduits à

pareille conclusion. Devant le nid mis à découvert, ils ne se

préoccupent de la famille, de la larve qui se tord dans l'angoisse

au soleil. Ils ne la reconnaissent pas. Ce qu'ils reconnaissent,

ce qu'ils cherchent et trouvent avec une précision merveilleuse,

c'est l'emplacement de la porte d'entrée dont il ne reste plus

rien, pas même le seuil.

S'il restait des doutes sur l'impuissance où se trouve le

Chalicodome des murailles de reconnaître son nid autrement que

d'après la place que le galet occupe sur le sol, voici de quoi les

lever. -- Au nid de l'Abeille maçonne, j'en substitue un autre

pris à quelque voisine, et pareil, autant que faire se peut, aussi

bien sous le rapport de la maçonnerie que sous le rapport de

l'approvisionnement. Cet échange et ceux dont il me reste à

parler, se font en l'absence du propriétaire bien entendu. À ce

nid qui n'est pas le sien, mais repose au point où était l'autre,

l'Abeille s'établit sans hésitation. Si elle construisait, je lui

offre une cellule en voie de construction. Elle y continue le

travail de maçonnerie avec le même soin, le même zèle, que si

l'ouvrage déjà fait était son propre ouvrage. Si elle apportait

miel et pollen, je lui offre une cellule en partie approvisionnée.

Ses voyages se continuent, avec miel dans le jabot et pollen sous

le ventre, pour achever de garnir le magasin d'autrui.

L'Abeille ne soupçonne donc pas l'échange; elle ne distingue pas

ce qui est sa propriété et ce qui ne l'est pas; elle croit

toujours travailler à la cellule vraiment sienne. Après l'avoir

laissée en possession un certain temps du nid étranger, je lui

rends le sien. Ce nouveau changement est incompris de

l'Hyménoptère: le travail se poursuit dans la cellule rendue, au

point où il était dans la cellule substituée. Puis, second

remplacement par le nid étranger; et même persistance de l'insecte

à y continuer son ouvrage. Alternant ainsi, toujours à la même

place, tantôt le nid d'autrui, tantôt le nid propre de l'Abeille,

je me suis convaincu, à satiété, que l'Hyménoptère ne peut faire

de différence entre ce qui est son oeuvre et ce qui ne l'est pas.

Que la cellule lui appartienne ou non, il y travaille avec ferveur

pareille, pourvu que le support de l'édifice, le galet, occupe

toujours le primitif emplacement.

On peut donner à l'épreuve intérêt plus vif, en mettant à profit

deux nids voisins dont le travail soit à peu près également

avancé. Je les transporte l'un à la place de l'autre. La distance

en est d'une coudée à peine. Malgré ce voisinage si rapproché, qui

permet à l'insecte d'apercevoir à la fois les deux domiciles et de

choisir entre eux, les deux Abeilles, à leur arrivée, se posent à

l'instant chacune sur le nid substitué et y continuent leur

ouvrage. Alternons les deux nids autant de fois que bon nous

semblera, et nous verrons les deux Chalicodomes garder

l'emplacement choisi par eux, et travailler à tour de rôle tantôt

à leur propre cellule, tantôt à la cellule d'autrui.

On pourrait croire que cette confusion a pour cause une étroite

ressemblance entre les deux nids, car m'attendant fort peu, en mes

débuts, aux résultats que je devais obtenir, je choisissais aussi

pareils que possible les deux nids à substituer l'un à l'autre,

crainte à rebuter les Hyménoptères. Ma précaution supposait une

clairvoyance que l'insecte n'a pas. Je prends maintenant, en

effet, deux nids d'une dissemblance extrême à la seule condition

que, de part et d'autre, l'ouvrier trouve une cellule conforme au

travail qui l'occupe en ce moment. Le premier est un vieux nid

dont le dôme est percé de huit trous, orifices des cellules de la

précédente génération. Une de ces huit cellules a été restaurée,

et l'Abeille y travaille à l'approvisionnement. Le second est un

nid de fondation nouvelle, sans dôme de mortier et composé d'une

seule cellule à revêtement de cailloutage. L'insecte s'y occupe

pareillement de l'amas de pâtée. Voilà certes deux nids qui ne

sauraient différer davantage, l'un avec ses huit chambres vides et

son ample dôme de pisé; l'autre avec son unique cellule, toute

nue, grosse au plus comme un gland.

Eh bien, devant ces nids échangés et distants d'un mètre à peine,

les deux Chalicodomes n'hésitent pas longtemps. Chacun gagne

l'emplacement de son domicile. L'un, propriétaire d'abord du vieux

nid, ne trouve plus chez lui qu'une cellule. Il inspecte

rapidement le galet, et, sans autre façon, plonge dans la cellule

étrangère d'abord la tête pour y dégorger le miel, puis le ventre

pour y déposer le pollen. Et ce n'est pas là action imposée par la

nécessité de se débarrasser au plus vite, n'importe où, d'un

pénible fardeau, car l'Hyménoptère s'envole et ne tarde pas à

revenir avec une nouvelle récolte, qu'il emmagasine soigneusement.

Cet apport de provisions dans le garde-manger d'autrui se répète

autant de fois que je le permets. L'autre Hyménoptère, trouvant à

la place de son unique cellule, la spacieuse construction à huit

appartements, est d'abord assez embarrassé. Quelle est la bonne,

parmi les huit cellules? Dans quelle est l'amas de pâtée commencé?

L'Abeille donc visite une à une les chambres, y plonge jusqu'au

fond, et finit par rencontrer ce qu'elle cherche, c'est-à-dire ce

qu'il y avait dans son nid à son dernier voyage, un commencement

de provisions. À partir de ce moment, elle fait comme sa voisine,

et continue, dans le magasin qui n'est pas son ouvrage, l'apport

du miel et du pollen.

Remettons les nids à leurs places naturelles, échangeons-les

encore, et chaque Abeille, après de courtes hésitations

qu'explique assez la différence si grande des deux nids,

poursuivra le travail dans la cellule de son propre ouvrage, et

dans la cellule étrangère, alternativement. Enfin l'oeuf est pondu

et l'habitacle clôturé, quel que soit le nid occupé au moment où

les provisions suffisent. De tels faits disent assez pourquoi

j'hésite à donner le nom de mémoire à cette faculté singulière qui

ramène l'insecte, avec tant de précision, à l'emplacement de son

nid, et ne lui permet pas de distinguer son ouvrage de l'ouvrage

d'un autre, si profondes qu'en soient les différences.

Expérimentons maintenant le Chalicodome des murailles sous un

autre point de vue psychologique. -- Voici une Abeille maçonne qui

construit; elle en est à la première assise de sa cellule. Je lui

donne en échange une cellule non seulement achevée comme édifice,

mais encore garnie de miel presque au complet. Je viens de la

dérober à sa propriétaire, qui n'aurait pas tardé à y déposer son

oeuf. Que va faire la maçonne devant ce don de ma munificence, lui

épargnant fatigues de bâtisse et de récolte? Laisser là le

mortier, sans doute; achever l'amas de pâtée, pondre et sceller. -

- Erreur, profonde erreur: notre logique est illogique pour la

bête. L'insecte obéit à une incitation fatale, inconsciente. Il

n'a pas le choix de ce qu'il doit faire; il n'a pas le

discernement de ce qui convient et de ce qui ne convient pas; il

glisse, en quelque sorte, suivant une pente irrésistible,

déterminée d'avance pour l'amener au but. C'est ce qu'affirment

hautement les faits qu'il me reste à rapporter.

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 22 / 23 段