L'Ammophile forant son puits à une heure tardive de la journée,

abandonne son ouvrage après en avoir fermé l'orifice avec le

couvercle d'une pierre, s'éloigne d'une fleur à l'autre, se

dépayse, et sait néanmoins revenir le lendemain avec sa Chenille

au domicile creusé la veille, malgré l'inconnu des lieux, souvent

nouveaux pour elle; le Bembex, chargé de gibier, s'abat, avec une

précision mathématique, sur le seuil de sa porte, obstruée de

sable et confondue avec le reste de la nappe sablonneuse. Où mon

regard et ma mémoire sont en défaut, leur coup d'oeil et leur

souvenir ont une sûreté qui tient de l'infaillible. On dirait

qu'il y a dans l'insecte quelque chose de plus subtil que le

souvenir simple, une sorte d'intuition des lieux sans analogue en

nous, enfin une faculté indéfinissable que je nomme mémoire, faute

d'autre expression pour la désigner. L'inconnu ne peut avoir de

nom. Afin de jeter, s'il est possible, un peu de jour sur ce point

de la psychologie des bêtes, j'ai institué une série d'expériences

que je vais exposer ici.

La première a pour objet le Cerceris tuberculé, le chasseur de

Cléones. Vers dix heures du matin, je prends douze femelles

occupées, dans le même talus, dans la même bourgade, soit à

l'excavation, soit à l'approvisionnement des terriers. Chaque

prisonnière est enfermée à part dans un cornet de papier, et le

tout est mis dans une boîte. Je m'éloigne de l'emplacement des

nids de deux kilomètres environ, et je relâche alors mes Cerceris,

en ayant soin d'abord, pour les reconnaître plus tard, de les

marquer d'un point blanc au milieu du thorax, avec un bout de

paille trempé dans une couleur indélébile.

Les Hyménoptères s'envolent à quelques pas seulement, dans toutes

les directions, qui d'ici, qui de là; ils se posent sur des brins

d'herbe, se passent un moment les tarses antérieurs sur les yeux

comme éblouis par le vif soleil qui leur est brusquement rendu,

puis prennent l'essor les uns plus tôt, les autres plus tard, et

se dirigent tous, sans hésitation aucune, en ligne droite vers le

sud, c'est-à-dire dans la direction de leur domicile. Cinq heures

plus tard, je reviens à l'emplacement commun des nids. À peine

arrivé, je vois deux de mes Cerceris à marque blanche travaillant

aux terriers; bientôt un troisième survient de la campagne avec un

Charançon entre les pattes; un quatrième ne tarde pas à le suivre.

Quatre sur douze, en moins d'un quart d'heure, c'était assez pour

la conviction. Je jugeai inutile de prolonger mon attente. Ce que

quatre ont su faire, les autres le feront s'ils ne l'ont déjà

fait; et il est bien permis de supposer que les huit absents sont

en course pour raison de chasse, ou bien retirés dans les

profondeurs de leurs galeries. Ainsi, transportés à deux

kilomètres, dans une direction et par une voie dont ils ne

pouvaient avoir eu connaissance au fond de leur prison de papier,

mes Cerceris étaient revenus, en partie du moins, à leur domicile.

J'ignore à quelle distance les Cerceris prolongent leurs domaines

de chasse; et il peut se faire que, dans un rayon de deux

kilomètres, le pays leur soit plus ou moins connu. Non

suffisamment dépaysés au point où je les avais transportés, ils

auraient alors regagné leur domicile par l'habitude acquise des

lieux. L'expérience était à renouveler, avec un éloignement plus

grand et un lieu de départ qu'on ne pût soupçonner être connu de

l'Hyménoptère.

Au même groupe de terriers où j'ai puisé le matin, je prends donc

neuf Cerceris femelles, dont trois venant de subir la précédente

épreuve. Le transport se fait encore dans l'obscurité d'une boîte,

chaque insecte reclus dans son cornet de papier. Le point de

départ choisi est la ville voisine, Carpentras, à trois kilomètres

environ du terrier. Je dois relâcher mes bêtes, non au milieu des

champs, comme la première fois, mais en pleine rue, au centre d'un

quartier populeux, où les Cerceris, avec leurs moeurs rustiques,

n'ont certainement jamais pénétré. Comme la journée est déjà

avancée, je diffère l'épreuve, et mes captifs passent la nuit dans

leurs prisons cellulaires.

Le lendemain matin, vers les huit heures, je les marque sur le

thorax d'un double point blanc pour les distinguer de ceux de la

veille n'en portant qu'un seul; et je les rends à la liberté, l'un

après l'autre, au milieu de la rue. Chaque Cerceris relâché monte

d'abord verticalement entre les deux rangées de façades, comme

pour se dégager au plus vite du défilé de la rue et gagner les

larges horizons; puis, dominant les toits, il s'élance tout

aussitôt, et d'un fougueux essor, vers le sud. Et c'est du sud que

je les ai apportés dans la ville; c'est au sud que se trouvent

leurs terriers. Neuf fois, avec mes neuf prisonniers, rendus

libres l'un après l'autre, j'eus ce frappant exemple de l'insecte

qui, totalement dépaysé, n'hésite pas dans la direction à suivre

pour revenir au nid.

Quelques heures plus tard, j'étais moi-même aux terriers. Je vis

plusieurs des Cerceris de la veille, reconnaissables à leur point

blanc unique sur le thorax; mais je n'en vis aucun de ceux que je

venais de relâcher. N'avaient-ils su retrouver leur domicile?

Étaient-ils en expédition de chasse, ou bien se tenaient-ils

cachés dans leurs galeries pour y calmer les émotions d'une telle

épreuve? Je ne sais. Le lendemain, nouvelle visite de ma part; et

cette fois, j'ai la satisfaction de trouver à l'ouvrage, aussi

actifs que si rien d'extraordinaire ne s'était passé, cinq

Cerceris à double point blanc sur le thorax. Trois kilomètres au

moins de distance, la ville avec ses habitations, ses toitures,

ses cheminées fumeuses, choses si nouvelles pour ces francs

campagnards, n'avaient pu faire obstacle à leur retour au nid.

Enlevé de sa couvée, et transporté à des distances énormes, le

Pigeon promptement revient au colombier. Si l'on voulait

proportionner la longueur du trajet au volume de l'animal, combien

le Cerceris, transporté à trois kilomètres et retrouvant son

terrier, serait supérieur au Pigeon! Le volume de l'insecte ne

fait pas un centimètre cube, et celui du Pigeon doit bien égaler

le décimètre cube, s'il ne le dépasse pas. L'Oiseau, un millier de

fois plus gros que l'Hyménoptère, devrait donc, pour rivaliser

avec celui-ci, retrouver le colombier à une distance de 3000

kilomètres, trois fois la plus grande longueur de la France du

nord au sud. Je ne sache pas qu'un Pigeon voyageur ait jamais

accompli pareille prouesse. Mais puissance d'aile et encore moins

lucidité d'instinct ne sont pas qualités se mesurant au mètre. Le

rapport des volumes ne peut ici se prendre en considération; et

l'on ne doit voir dans l'insecte qu'un digne émule de l'oiseau,

sans décider à qui des deux revient l'avantage.

Pour revenir au colombier et au terrier, lorsqu'ils sont

artificiellement dépaysés par l'homme, et transportés à de grandes

distances, en des régions non encore visitées par eux et dans des

directions inconnues, le Pigeon et le Cerceris sont-ils guidés par

le souvenir? Ont-ils pour boussole la mémoire, quand, parvenus à

une certaine hauteur, d'où ils relèvent en quelque sorte le point,

ils s'élancent, de toute leur puissance d'essor, du côté de

l'horizon où se trouvent leurs nids? Est-ce la mémoire qui leur

trace la route dans les airs à travers de régions qu'ils voient

pour la première fois? Évidemment non: il ne peut y avoir souvenir

de l'inconnu. L'Hyménoptère et l'Oiseau ignorent les lieux où ils

se trouvent; rien ne peut les avoir instruits de la direction

générale suivant laquelle s'est effectué le déplacement, car c'est

dans l'obscurité d'un panier clos ou d'une boîte que le voyage

s'est accompli. Localité, orientation, tout leur est inconnu; et

cependant ils se retrouvent. Ils ont donc pour guide mieux que le

souvenir simple: ils ont une faculté spéciale, une sorte de

sentiment topographique, dont il nous est impossible de nous faire

une idée, n'ayant en nous rien d'analogue.

Je vais établir expérimentalement combien cette faculté est

subtile, précise, dans le cycle étroit de ses attributions, et

combien aussi elle est bornée, obtuse, s'il lui faut sortir des

habituelles conditions où elle s'exerce. Telle est l'invariable

antithèse de l'instinct.

Un Bembex, activement occupé de l'alimentation de sa larve, quitte

le terrier. Il y reviendra tout à l'heure avec le produit de sa

chasse. L'entrée est soigneusement bouchée avec du sable, que

l'insecte y a balayé à reculons avant de partir; rien ne la

distingue des autres points de la surface sablonneuse; mais ce

n'est pas là du tout une difficulté pour l'Hyménoptère, qui

retrouve sa porte avec un tact que j'ai déjà fait ressortir.

Méditons quelque perfidie, modifions l'état des lieux pour

dérouter la bête. -- Je recouvre l'entrée d'une pierre plate,

large comme la main. Bientôt l'Hyménoptère arrive. Le changement

profond qui s'est fait en son absence sur le seuil du logis,

paraît ne lui causer la moindre hésitation; du moins le Bembex

s'abat tout aussitôt sur la pierre, et cherche un moment à

creuser, non au hasard sur la dalle, mais en un point qui

correspond à l'orifice du terrier. La dureté de l'obstacle l'a

promptement dissuadé de cette entreprise. Il parcourt alors la

pierre en tous sens, la contourne, se glisse par dessous et se met

à fouiller dans la direction précise du logis.

La pierre plate est trop peu pour dérouter la fine mouche:

trouvons mieux que cela. Afin d'abréger, je ne laisse pas le

Bembex continuer ses fouilles, qui, je le vois, aboutiraient

promptement au succès; je le chasse au loin avec le mouchoir.

L'absence assez longue de l'insecte effrayé me permettra de

préparer à loisir mes embûches. Quels matériaux maintenant

employer? En ces expérimentations improvisées, il faut savoir

tirer parti de tout. Non loin, sur le chemin, est le crottin frais

d'une bête de somme. Voilà du bois pour faire flèche. Le crottin

est recueilli, mis en morceaux, émietté, puis répandu en une

couche d'au moins un pouce d'épaisseur, sur le seuil du terrier et

des alentours, dans une étendue d'un quart de mètre carré environ.

Voilà certes une façade d'habitation comme jamais Bembex n'en

connut de pareille. Coloration, nature des matériaux, effluves

stercorales, tout concourt à donner le change à l'Hyménoptère.

Prendra-t-il cela, cette nappe de fumier, cette ordure, pour le

devant de sa porte? -- Mais, oui: le voici qui arrive, examinant

de haut l'état insolite des lieux, et prend pied au centre de la

couche, précisément en face de l'entrée. Il fouille, se fait jour

à travers la masse filandreuse, et pénètre jusqu'au sable où

l'orifice du couloir est aussitôt trouvé. Je l'arrête, pour le

chasser au loin une seconde fois.

Cette précision avec laquelle l'Hyménoptère s'abat devant sa

porte, masquée cependant d'une façon si nouvelle pour lui, n'est-

elle pas la preuve que la vue et le souvenir ne sont pas ici les

seuls guides? Que peut-il y avoir de plus? Serait-ce l'odorat?

C'est fort douteux, car les émanations du crottin n'ont pu mettre

en défaut la perspicacité de l'insecte. Essayons néanmoins une

autre odeur. J'ai sur moi précisément, faisant partie de mon

bagage entomologique, un petit flacon d'éther. La nappe de fumier

est balayée et remplacée par un matelas de mousse, peu épais mais

à grande surface, et sur lequel je verse le contenu de mon flacon

aussitôt que je vois le Bembex arriver. Trop fortes, les vapeurs

éthérées tiennent d'abord l'Hyménoptère à distance. C'est

l'affaire d'un instant. Puis l'Hyménoptère s'abat sur la mousse,

répandant encore une odeur très sensible d'éther; il traverse

l'obstacle et pénètre chez lui. Les effluves éthérés ne le

déroutent pas mieux que les effluves stercoraux. Quelque chose de

plus sûr que l'odorat lui dit où est son nid.

Fréquemment on a fait intervenir les antennes comme siège d'un

sens spécial apte à guider les insectes. J'ai déjà montré comment

la suppression de ces organes paraît n'entraver en rien les

recherches des Hyménoptères. Essayons encore une fois, dans de

plus larges conditions. Le Bembex est saisi, amputé de ses

antennes jusqu'à la racine, et aussitôt relâché. Aiguillonné par

la douleur, affolé par sa captivité entre mes doigts, l'insecte

part plus rapide qu'un trait. Il me faut attendre une grosse

heure, très incertain du retour. L'Hyménoptère arrive pourtant,

et, avec son invariable précision, s'abat tout près de sa porte,

dont j'ai pour la quatrième fois changé le décor. L'emplacement du

nid est maintenant couvert d'une mosaïque de cailloux de la

grosseur d'une noix. Mon travail qui, par rapport au Bembex,

dépasse ce que sont pour nous les monuments mégalithiques de la

Bretagne, les alignements de menhirs de Carnac, est inefficace

pour tromper l'insecte mutilé. L'Hyménoptère privé d'antennes

retrouve son entrée au milieu de ma mosaïque avec la même facilité

que l'avait fait en d'autres conditions l'insecte pourvu de ces

organes. Je laissai la fidèle mère rentrer en paix cette fois dans

son logis.

Les lieux transformés d'aspect coup sur coup à quatre reprises;

les devants de la demeure changés dans leur coloration, leur

odeur, leurs matériaux; la douleur enfin d'une double blessure,

tout avait échoué pour dérouter l'Hyménoptère, pour le faire

simplement hésiter sur le point précis de sa porte. J'étais à bout

de stratagèmes, et je comprenais moins que jamais comment

l'insecte, s'il n'a pas un guide spécial dans quelque faculté de

nous inconnue, peut se retrouver lorsque la vue et l'odorat sont

mis en défaut par les artifices dont je viens de parler.

À quelques jours de là, une expérience me sourit pour reprendre le

problème sous un nouveau point de vue. Il s'agit de mettre à

découvert dans toute son étendue, sans trop le dénaturer, le

terrier des Bembex, opération à laquelle se prêtent aisément le

peu de profondeur de ce terrier, sa direction presque horizontale

et la faible consistance du sol où il est creusé. À cet effet, le

sable est peu à peu raclé avec la lame d'un couteau. Ainsi privé

de sa toiture d'un bout à l'autre, la demeure souterraine devient

un demi-canal, une rigole, droite ou courbe, d'une paire de

décimètres de longueur, libre au point où était la porte d'entrée,

terminée en cul-de-sac à l'autre bout, où gît la larve au milieu

de ses victuailles.

Voilà le domicile à découvert, en pleine lumière, sous les rayons

du soleil. Comment se comportera la mère à son retour? Divisons la

question suivant le précepte scientifique: l'embarras pourrait

être grand pour l'observateur; ce que j'ai déjà vu me le fait

assez soupçonner. La mère survenant a pour mobile la nourriture de

sa larve; mais pour arriver à cette larve, il faut premièrement

trouver la porte. Ver et porte d'entrée, voilà dans la question

les deux points qui me semblent mériter d'être examinés à part.

J'enlève donc le ver ainsi que les provisions; et le fond du

couloir devient place nette. Ces préparatifs faits, il n'y a plus

qu'à s'armer de patience.

L'Hyménoptère survient enfin et va droit à sa porte absente, à

cette porte dont il ne reste que le seuil. Là, pendant une bonne

heure, je le vois fouiller superficiellement, balayer, faire voler

le sable et s'obstiner, non à creuser une nouvelle galerie, mais à

rechercher cette clôture mobile qui doit aisément céder sous la

seule poussée de la tête et livrer passage à l'insecte. Au lieu de

matériaux mouvants, il trouve sol ferme, non encore remué. Averti

par cette résistance, il se borne à explorer la surface, toujours

dans l'étroit voisinage de l'endroit où devrait se trouver

l'entrée. Quelques pouces d'écart, c'est tout ce qu'il se permet.

Les points qu'il a déjà sondés et balayés pour la vingtième fois,

il revient les sonder, les balayer encore, sans pouvoir se décider

à sortir de son étroit rayon, tant est tenace sa conviction que la

porte devrait être là et pas ailleurs. Avec une paille, à diverses

reprises, doucement je le pousse en un autre point. L'insecte ne

s'y laisse prendre: il revient tout aussitôt à l'emplacement de sa

porte. De loin en loin, la galerie, devenue demi-canal, paraît

attirer son attention, mais bien faiblement. Le Bembex y fait

quelques pas, toujours en râtelant; puis revient à l'entrée. Deux

ou trois fois, je lui vois parcourir la rigole dans toute sa

longueur; il atteint le cul-de-sac, demeure de la larve, y donne

négligemment quelques coups de râteau et se hâte de regagner le

point où fut l'entrée, pour y continuer ses recherches avec une

persistance qui finit par lasser la mienne. Plus d'une heure

s'était écoulée, et le tenace Hyménoptère cherchait toujours sur

l'emplacement de la porte disparue.

Que se passera-t-il en présence de la larve? Tel est le second

point de la question. Continuer l'expérimentation avec le même

Bembex n'eût pas présenté les garanties désirables: l'insecte,

rendu plus opiniâtre par ses vaines recherches, me semblait

maintenant obsédé d'une idée fixe, cause certaine de troubles pour

les faits que je désirais constater. Il me fallait un sujet

nouveau, non surexcité, uniquement livré aux impulsions du premier

moment. L'occasion ne tarda pas à se présenter.

Le terrier est mis à découvert d'un bout à l'autre, comme je viens

de l'expliquer; mais je ne touche pas au contenu: la larve est

laissée en place, les provisions sont respectées; tout est en

ordre dans la maison, il n'y manque que la toiture. Et bien,

devant ce domicile à jour, dont le regard saisit librement tous

les détails, vestibule, galerie, chambre du fond avec le ver et

son monceau de Diptères; devant cette demeure devenue rigole, à

l'extrémité de laquelle s'agite la larve, sous les cuisants rayons

du soleil, la mère ne change rien aux manoeuvres déjà décrites.

Elle met pied à terre au point où fut l'entrée. C'est là qu'elle

fouille, qu'elle balaie le sable; c'est là qu'elle revient

toujours après quelques essais ailleurs, dans un rayon de quelques

pouces. Nulle exploration de la galerie, nul souci de la larve en

angoisse. Le ver, dont le délicat épiderme vient brusquement de

passer de la douce moiteur d'un souterrain aux âpres ardeurs de

l'insolation, se tord sur son monceau de Diptères mâchés; la mère

ne s'en préoccupe. C'est pour elle le premier des objets venus

épars sur le sol, petit caillou, motte de terre, lopin de boue

sèche, et pas plus. Ça ne mérite pas attention. À cette tendre et

fidèle mère, qui s'exténue pour arriver au berceau de son

nourrisson, il faut pour le moment la porte d'entrée, l'habituelle

porte et rien que cette porte. Ce qui remue ses entrailles

maternelles, c'est le souci du passage connu. La voie est libre

cependant: rien n'arrête la mère, et sous ses yeux se démène

anxieusement le ver, but final de ses inquiétudes. D'un bond, elle

serait au malheureux, qui réclame assistance. Que n'accourt-elle

auprès du nourrisson chéri? Elle lui creuserait nouvelle demeure;

rapidement elle le mettrait à l'abri sous terre. Mais non: la mère

s'entête à la recherche d'un passage n'existant plus, tandis que

le fils se grille au soleil sous ses yeux. Ma surprise n'a pas

d'égale devant cette obtuse maternité, le plus puissant néanmoins,

le plus fécond en ressources, de tous les sentiments qui agitent

l'animal. À peine en croirais-je le témoignage de ma vue sans des

épreuves répétées à satiété tant sur les Cerceris et les

Philanthes que sur les Bembex de différentes espèces.

Il y a plus fort encore. La mère, après de longues hésitations,

s'engage enfin dans la rigole, reste du primitif corridor. Elle

avance, recule, avance de nouveau, donnant de ci de là, sans s'y

arrêter, quelques négligents coups de balai. Guidée par de vagues

réminiscences, et peut-être aussi par le fumet de venaison

qu'exhale le tas de Diptères, elle atteint par moments le fond de

la galerie, le point même où gît la larve. Voilà la mère et son

fils. En ce moment de rencontre après de longues angoisses, y a-t-

il soins empressés, effusion de tendresse, signe quelconque de

maternelle joie? Qui le croirait n'a qu'à recommencer mes

expériences pour se dissuader. Le Bembex ne reconnaît en rien sa

larve, chose pour lui de valeur nulle, encombrante même, pur

embarras. Il marche sur le ver, il le piétine sans ménagement,

dans ses allées et venues précipitées. S'il veut essayer une

fouille au fond de la chambre, il le refoule en arrière par de

brutales ruades; il le pousse, le culbute, l'expulse. Il ne

traiterait pas autrement un gravier volumineux qui le gênerait

dans son travail. Ainsi rudoyée, la larve songe à la défense. Je

l'ai vue saisir la mère par un tarse, sans plus de façon qu'elle

en aurait mis à mordre la patte d'un Diptère, sa proie. La lutte

fut vive, mais enfin les féroces mandibules lâchèrent prise, et la

mère disparut affolée, en jetant un piaulement d'ailes des plus

aigus. Cette scène dénaturée, le fils mordant la mère, essayant

peut-être de la manger, est rare et amenée par des circonstances

qu'il n'est pas permis à l'observateur de provoquer; ce à quoi il

est toujours possible d'assister, c'est la profonde indifférence

de l'Hyménoptère devant sa progéniture, et le dédain brutal avec

lequel est traité cette masse encombrante, le ver. Une fois le

fond du couloir exploré du râteau, ce qui est affaire d'un

instant, le Bembex revient au point favori, le seuil de la

demeure, où il reprend ses inutiles recherches. Quant au ver, il

continue à se démener, à se tordre, où l'ont rejeté les

maternelles ruades. Il périra sans secours aucun de sa mère, qui

ne le reconnaît plus faute d'avoir trouvé l'habituel passage.

Repassons par là le lendemain, et nous le verrons au fond de sa

rigole, à demi cuit au soleil et déjà la proie des mouches, dont

il faisait lui-même sa proie.

Telle est la liaison des actes de l'instinct, s'appelant l'un

l'autre dans un ordre que les plus graves circonstances sont

impuissantes à troubler. Que cherche le Bembex, en dernière

analyse? La larve, évidemment. Mais pour arriver à cette larve, il

faut pénétrer dans le terrier, et pour pénétrer dans ce terrier,

il faut d'abord en trouver la porte. Et c'est à la recherche de

cette porte que la mère s'obstine, devant sa galerie librement

ouverte, devant ses provisions, devant sa larve elle-même. La

maison en ruines, la famille en péril, pour le moment ne lui

disent rien; il lui faut, avant tout, le passage connu, le passage

à travers le sable mobile. Périsse tout, habitation et habitant,

si ce passage n'est pas retrouvé! Ses actes sont comme une série

d'échos qui s'éveillent l'un l'autre dans un ordre fixe, et dont

le suivant ne parle que lorsque le précédent a parlé. Non pour

cause d'obstacle, puisque la demeure est toute ouverte, mais faute

de l'habituelle entrée, le premier acte ne peut s'accomplir. Cela

suffit: les actes suivants ne s'accompliront pas; le premier écho

est muet, et les autres se taisent. Quel abîme de séparation entre

l'intelligence et l'instinct! À travers les décombres de

l'habitation ruinée, la mère, guidée par l'intelligence, se

précipite et va droit à son fils; guidée par l'instinct, elle

s'arrête obstinément où fut la porte.

CHAPITRE XX

LES CHALICODOMES

Réaumur a consacré l'un de ses mémoires à l'histoire du

Chalicodome des murailles, qu'il appelle Abeille maçonne. Je me

propose de reprendre ici cette histoire, de la compléter et de la

considérer surtout sous un point de vue qu'a totalement négligé

l'illustre observateur. Et tout d'abord, la tentation me vient de

dire comment je fis connaissance avec cet Hyménoptère.

C'était à mes premiers débuts dans l'enseignement, vers 1843.

Sorti depuis quelques mois de l'École normale de Vaucluse, avec

mon brevet et les naïfs enthousiasmes de dix-huit ans, j'étais

envoyé à Carpentras pour y diriger l'école primaire annexée au

collège. Singulière école, ma foi, malgré son titre pompeux de

supérieure. Une sorte de vaste cave, transpirant l'humidité

qu'entretenait une fontaine adossée au dehors dans la rue. Pour

jour, la porte ouverte au dehors lorsque la saison le permettait,

et une étroite fenêtre de prison, avec barreaux de fer et petits

losanges de verre enchâssés dans un réseau de plomb. Tout autour,

pour sièges, une planche scellée dans le mur; au milieu, une

chaise veuve de sa paille, un tableau noir et un bâton de craie.

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 19 / 23 段