Que ne fond-il sur lui pour s'en débarrasser? L'Hyménoptère a le

vol assez prompt pour l'atteindre; et si petite que soit la prise,

les larves ne la dédaigneront pas, puisque tout Diptère leur est

bon. Mais non: le Bembex fuit devant un ennemi qu'il mettrait en

pièces d'un seul coup de mandibules; il me semble voir le chat

fuir, affolé de peur, devant une souris. L'ardent chasseur de

Diptères est chassé par un autre Diptère, et l'un des plus petits.

Je m'incline sans espérer jamais comprendre ce renversement des

rôles. Pouvoir se débarrasser sans difficulté d'un ennemi mortel,

qui médite la ruine de votre famille et qui en deviendrait le

régal, pouvoir cela et ne pas le faire quand l'ennemi est là, à

votre portée, vous guettant, vous bravant, c'est le comble de

l'aberration chez l'animal. Aberration n'est pas du tout le mot;

disons plutôt harmonie des êtres, car, puisque ce misérable

Diptère a son petit rôle à remplir dans l'ensemble des choses,

faut-il encore que le Bembex le respecte et fuit lâchement devant

lui, sinon, depuis longtemps, il n'y en aurait plus au monde.

Traçons ici l'histoire de ce parasite. Parmi les nids des Bembex,

il s'en trouve, et très fréquemment, qui sont occupés à la fois

par la larve de l'Hyménoptère et par d'autres larves, étrangères à

la famille et goulues commensales de la première. Ces étrangères

sont plus petites que le nourrisson du Bembex, en forme de larme

et de couleur vineuse due à la teinte de la bouillie alimentaire

que laisse entrevoir la transparence du corps. Leur nombre est

variable: une demi-douzaine souvent, parfois dix et davantage.

Elles appartiennent à une espèce de Diptère, ainsi qu'il résulte

de leur forme et comme le confirment les pupes que l'on rencontre

à leur place. L'éducation en domesticité achève la démonstration.

Élevées dans des boîtes, sur une couche de sable, avec des mouches

que l'on renouvelle chaque jour, elles deviennent des pupes, d'où,

l'année d'après, sort un petit Diptère, un Tachinaire du genre

Miltogramme.

C'est le même Diptère qui, embusqué aux environs du terrier, cause

au Bembex de si vives appréhensions. La terreur de l'Hyménoptère

n'est que trop fondée. Voyez, en effet, ce qui se passe au logis.

Autour du monceau de vivres, que la mère s'exténue à maintenir en

quantité suffisante, en compagnie du nourrisson légitime, six à

dix convives affamés, qui, de leur bouche aiguë, piquent au tas

commun, sans plus de réserve que s'ils étaient chez eux. La

concorde paraît régner à table. Je n'ai jamais vu la larve

légitime se formaliser de l'indiscrétion des larves étrangères, ni

celles-ci faire mine de vouloir troubler le repas de l'autre.

Toutes, pêle-mêle, prennent au tas et mangent tranquilles, sans

chercher noise aux voisines.

Jusque-là tout serait pour le mieux s'il ne survenait grave

difficulté. Si active que soit la mère nourrice, il est clair

qu'elle ne peut suffire à pareille dépense. Il lui fallait

d'incessantes expéditions de chasse pour nourrir une seule larve,

la sienne; que sera-ce si elle doit alimenter à la fois une

quinzaine de goulues? Le résultat de cet énorme accroissement de

famille ne peut être que la disette, la famine même, non pour les

larves du Diptère qui, plus hâtives dans leur développement,

devancent la larve du Bembex et profitent des jours où l'abondance

est encore possible, vu le très jeune âge de leur amphitryon; mais

bien pour celui-ci, qui atteint l'heure de la métamorphose sans

pouvoir réparer le temps perdu. D'ailleurs, si les premiers

convives, devenus pupes, lui laissent la table libre, d'autres

surviennent tant que la mère pénètre dans le nid et achèvent de

l'affamer.

Dans les terriers envahis par de nombreux parasites, la larve du

Bembex est effectivement bien inférieure pour la grosseur à ce que

supposerait le tas de vivres consommés, et dont les débris

encombrent la cellule. Toute flasque, émaciée, réduite à la

moitié, au tiers de la taille normale, elle essaie vainement de

tisser un cocon dont elle ne possède pas les matériaux de soie;

elle périt en un coin du logis parmi les pupes de ses convives

plus heureux qu'elle. Sa fin peut être plus cruelle encore. Si les

vivres manquent, si la mère nourrice tarde trop de revenir avec de

la pâture, les Diptères dévorent la larve du Bembex. Je me suis

assuré de cette noire action en élevant moi-même la nichée. Tout

allait bien tant que les vivres abondaient; mais, si par oubli ou

à dessein, la ration quotidienne était supprimée, le lendemain ou

le surlendemain, j'étais sûr de trouver les larves du Diptère

dépeçant avec avidité la larve du Bembex. Ainsi, lorsque le nid

est envahi par les parasites, la larve légitime doit fatalement

périr, soit de faim, soit de mort violente; et tel est le motif

qui rend si odieuse au Bembex la vue des Miltogrammes rôdant

autour de son logis.

Les Bembex ne sont pas les seules victimes de ces parasites: tous

les Hyménoptères fouisseurs indistinctement ont leurs terriers

dévalisés par des Tachinaires, des Miltogrammes surtout. Divers

observateurs, notamment Lepeletier de Saint-Fargeau, ont parlé des

manoeuvres de ces effrontés Diptères; mais aucun, que je sache,

n'a entrevu le côté si curieux du parasitisme aux dépens des

Bembex. Je dis si curieux, car, en effet, les conditions sont bien

différentes. Les nids des autres fouisseurs sont approvisionnés à

l'avance, et le Miltogramme dépose ses oeufs sur les pièces de

gibier au moment où elles sont introduites. L'approvisionnement

terminé et son oeuf pondu, l'Hyménoptère clôture la cellule, où

désormais éclosent et vivent ensemble la larve légitime et les

larves étrangères, sans jamais être visitées dans leur solitude.

Le brigandage des parasites est donc ignoré de la mère et reste

impuni faute d'être connu.

Avec les Bembex, c'est bien tout autre chose. La mère rentre à

tout moment chez elle, pendant les deux semaines que dure

l'éducation; elle sait sa géniture en compagnie de nombreux

intrus, qui s'approprient la majeure partie des vivres; elle

touche, elle sent au fond de l'antre, toutes les fois qu'elle sert

sa larve, ces affamés commensaux qui, loin de se contenter des

restes, se jettent sur le meilleur; elle doit s'apercevoir, si

bornées que soient ses évaluations numériques, que douze sont plus

que un; les dépenses en victuailles disproportionnées avec ses

moyens de chasse l'en avertiraient d'ailleurs; et cependant, au

lieu de prendre ces hardis étrangers par la peau du ventre et de

les jeter à la porte, elle les tolère pacifiquement.

Que dis-je: elle les tolère? Elle les nourrit, elle leur apporte

la becquée, ayant peut-être pour ces intrus la même tendresse

maternelle que pour sa propre larve. C'est ici une nouvelle

édition de l'histoire du Coucou, mais avec des circonstances

encore plus singulières. Que le Coucou, presque de la taille de

l'Épervier, dont il a le costume, en impose assez pour introduire

impunément son oeuf dans le nid de la faible Fauvette; que celle-

ci, à son tour, dominée peut-être par l'aspect terrifiant de son

nourrisson à face de crapaud, accepte l'étranger et lui donne ses

soins, à la rigueur cela comporte un semblant d'explication. Mais

que dirions-nous de la Fauvette qui, devenue parasite, irait, avec

une superbe audace, confier ses oeufs à l'aire de l'oiseau de

proie, au nid de l'Épervier lui-même, le sanguinaire mangeur de

Fauvettes; que dirions-nous de l'oiseau de rapine qui accepterait

le dépôt et tendrement élèverait la nichée d'oisillons? C'est

précisément là ce que fait le Bembex, ravisseur de Diptères qui

soigne d'autres Diptères, giboyeur qui distribue la pâture à un

gibier dont le dernier régal sera sa propre larve éventrée. Je

laisse à d'autres plus habiles le soin d'interpréter ces

étonnantes relations.

Assistons à la tactique employée par le Tachinaire dans le but de

confier ses oeufs au nid du fouisseur. Il est de règle absolue que

le moucheron ne pénètre jamais dans le terrier, le trouvât-il

ouvert et le propriétaire absent. Le madré parasite se garderait

bien de s'engager dans un couloir où, n'ayant plus la liberté de

fuir, il pourrait payer cher son impudente audace. Pour lui,

l'unique moment propice à ses desseins, moment qu'il guette avec

une exquise patience, est celui où l'Hyménoptère s'engage dans la

galerie, le gibier sous le ventre. En cet instant-là, si court

qu'il soit, lorsque le Bembex ou tout autre fouisseur a la moitié

du corps engagée dans l'entrée et va disparaître sous terre, le

Miltogramme accourt au vol, se campe sur la pièce de gibier qui

déborde un peu l'extrémité postérieure du ravisseur, et tandis que

celui-ci est ralenti par les difficultés de l'entrée, l'autre,

avec une prestesse sans pareille, pond sur la proie un oeuf, deux

même, trois coup sur coup.

L'hésitation de l'Hyménoptère, empêtré de sa charge, a la durée

d'un clin d'oeil; n'importe: cela suffit au moucheron pour

accomplir son méfait sans se laisser entraîner au delà du seuil de

la porte. Quelle ne doit pas être la souplesse de fonction des

organes pour se prêter à cette ponte instantanée! Le Bembex

disparaît, introduisant lui-même l'ennemi au logis; et le

Tachinaire va se tapir au soleil, à proximité du terrier, pour

méditer de nouvelles noirceurs. Si l'on désire vérifier que les

oeufs du Diptère ont été réellement déposés pendant cette rapide

manoeuvre, il suffit d'ouvrir le terrier et de suivre le Bembex au

fond du logis. La proie qu'on lui saisit porte en un point du

ventre au moins un oeuf, parfois plus, suivant la durée du retard

éprouvé à l'entrée. Ces oeufs, de très petite taille, ne peuvent

appartenir qu'au parasite; d'ailleurs, s'il restait des doutes,

l'éducation à part dans une boîte donne pour résultat des larves

de Diptère, plus tard des pupes et enfin des Miltogrammes.

L'instant adopté par le moucheron est choisi avec un discernement

supérieur: c'est le seul où il lui soit permis d'accomplir ses

desseins sans péril, sans vaines poursuites. L'Hyménoptère, à demi

engagé dans le vestibule, ne peut voir l'ennemi, si audacieusement

campé sur l'arrière-train de la proie; s'il soupçonne la présence

du bandit, il ne peut le chasser, n'ayant pas sa liberté de

mouvements dans l'étroit couloir; enfin, malgré toutes ses

précautions pour faciliter l'entrée, il ne peut disparaître

toujours sous terre avec la célérité nécessaire, tant le parasite

est prompt. En vérité, voilà l'instant propice et le seul, puisque

la prudence défend au Diptère de pénétrer dans l'antre où d'autres

Diptères, bien plus vigoureux que lui, servent de pâture à la

larve. Au dehors, en plein air, la difficulté est insurmontable,

tant est grande la vigilance des Bembex. Donnons un instant à

l'arrivée de la mère lorsque son domicile est surveillé par des

Miltogrammes.

Quelques-uns de ces moucherons, tantôt plus, tantôt moins, trois

ou quatre d'habitude, sont posés sur le sable, dans une immobilité

complète, tous les regards tournés vers le terrier, dont ils

savent très bien l'entrée, si dissimulée qu'elle soit. Leur

coloration d'un brun obscur, leurs gros yeux d'un rouge

sanguinolent, leur immobilité que rien ne lasse, bien des fois

m'ont mis en l'esprit l'idée de bandits qui, vêtus de bure et la

tête enveloppée d'un mouchoir rouge, attendraient en embuscade

l'heure d'un mauvais coup. L'Hyménoptère arrive chargé de sa

proie. Si rien d'inquiétant ne le préoccupait, à l'instant même il

prendrait pied devant la porte. Mais il plane à une certaine

élévation, il s'abaisse d'un vol lent et circonspect, il hésite;

un piaulement plaintif, résultant d'une vibration spéciale des

ailes, dénote ses appréhensions. Il a donc vu les malfaiteurs.

Ceux-ci pareillement ont vu le Bembex; ils le suivent des yeux

comme l'indique le mouvement de leurs têtes rouges; tous les

regards convergent vers le butin convoité. Alors se passent les

marches et les contre-marches de l'astuce aux prises avec la

prudence.

Le Bembex descend d'aplomb, d'un vol insensible; on dirait qu'il

se laisse mollement choir, retenu par le parachute des ailes. Le

voilà qui plane à un pan du sol. C'est le moment. Les moucherons

prennent l'essor et se portent tous à l'arrière de l'Hyménoptère;

ils planent à sa suite, qui plus près, qui plus loin et

géométriquement alignés. Si, pour déjouer leur dessein, le Bembex

tourne, ils tournent aussi avec une précision qui les maintient en

arrière sur la même ligne droite; si l'Hyménoptère avance, ils

avancent; si l'Hyménoptère recule, ils reculent; mesurant leur

vol, tantôt lent ou stationnaire, sur le vol du Bembex, chef de

file. Ils ne cherchent nullement à se jeter sur l'objet de leur

convoitise; leur tactique se borne à se tenir prêts, dans cette

position d'arrière-garde qui leur épargnera des hésitations

d'essor pour la rapide manoeuvre de la fin.

Parfois, lassé de ces obstinées poursuites, le Bembex met pied à

terre; les autres, à l'instant se posent sur le sable, toujours en

arrière, et ne bougent plus. L'Hyménoptère repart avec des

piaulements plus aigus, signe sans doute d'une indignation

croissante, les moucherons repartent à sa suite. Un moyen suprême

reste pour dévoyer les tenaces Diptères: d'un élan fougueux, le

Bembex s'envole au loin, avec l'espoir peut-être d'égarer les

parasites par de rapides évolutions à travers champs. Mais les

astucieux moucherons ne donnent pas dans le piège: ils laissent

partir l'insecte et prennent de nouveau position sur le sable

autour du terrier. Quand le Bembex reviendra, les mêmes poursuites

recommenceront, jusqu'à ce qu'enfin l'obstination des parasites

ait épuisé la prudence de la mère. En un moment où sa vigilance

est en défaut, les moucherons sont aussitôt là. L'un d'eux, le

mieux favorisé par sa position, s'abat sur la proie qui va

disparaître, et c'est fait: l'oeuf est pondu.

Il est ici de pleine évidence que le Bembex a le sentiment du

danger. L'Hyménoptère sait ce qu'a de redoutable, pour l'avenir du

nid, la présence de l'odieux moucheron; ses longues tentatives

pour dévoyer les Tachinaires, ses hésitations, ses fuites, ne

laissent sur ce point l'ombre d'un doute. Comment se fait-il donc,

me demanderai-je encore une fois, que le ravisseur de Diptères se

laisse harceler par un autre Diptère, par un bandit infime,

incapable de la moindre résistance, et qu'il atteindrait d'un élan

s'il le voulait bien? Pourquoi, un moment débarrassé de la proie

qui le gêne, ne fond-il pas sur ces malfaiteurs? Que lui faudrait-

il pour exterminer la calamiteuse engeance du voisinage du

terrier? Une battue, pour lui affaire de quelques instants. Mais

ainsi ne le veulent pas les lois harmoniques de la conservation

des êtres; et les Bembex se laisseront toujours harceler, sans que

jamais le fameux combat pour l'existence leur apprenne le moyen

radical de l'extermination. J'en ai vu qui, serrés de trop près

par les moucherons, laissaient tomber leur proie et précipitamment

s'enfuyaient affolés, mais sans aucune démonstration hostile,

quoique la chute du fardeau leur laissât pleine liberté de

mouvements. La proie lâchée, si ardemment convoitée tout à l'heure

par les Tachinaires, gisait à terre, à la discrétion de tous, et

nul n'en faisait cas. Ce gibier en plein air était sans valeur

pour les moucherons, dont les larves réclament l'abri d'un

terrier. Il était sans valeur aussi pour le Bembex soupçonneux,

qui, de retour, le palpait un moment et l'abandonnait avec dédain.

Une interruption momentanée de surveillance lui avait rendu la

pièce suspecte.

Terminons ce chapitre par l'histoire de la larve. Sa vie monotone

ne présente rien de remarquable pendant les deux semaines que

durent son repas et sa croissance. Puis arrive la construction du

cocon. Le parcimonieux développement des organes sérifiques ne

permet pas au ver une demeure de soie pure, composée, comme celle

des Ammophiles et des Sphex, de plusieurs enceintes qui

superposent leurs barrières pour défendre la larve et plus tard la

nymphe de l'accès de l'humidité, dans un terrier peu profond et

mal protégé, quand viennent les pluies de l'automne et les neiges

de l'hiver. Cependant le terrier des Bembex est dans des

conditions plus mauvaises que ne l'est celui du Sphex, puisqu'il

est situé à quelques pouces de profondeur dans un sol des plus

perméables. Aussi, pour se créer un abri suffisant, la larve

supplée, par son industrie, à la petite quantité de soie dont elle

dispose. Avec des grains de sable artistement assemblés, cimentés

entre eux au moyen de la matière soyeuse, elle se construit un

cocon des plus solides, où l'humidité ne peut pénétrer.

Trois méthodes générales sont employées par les Hyménoptères

fouisseurs dans la confection de l'habitacle où doit s'effectuer

la métamorphose. Les uns creusent leurs terriers à de grandes

profondeurs, sous des abris; leur cocon est alors composé d'une

seule enceinte, assez mince pour être transparente. Tel est le cas

des Philanthes et des Cerceris. D'autres se contentent d'un

terrier peu profond, dans un sol découvert; mais alors, tantôt ils

ont assez de soie pour multiplier les assises du cocon, comme le

font les Sphex, les Ammophiles, les Scolies; tantôt, la quantité

de soie étant insuffisante, ils ont recours au sable agglutiné,

ainsi que le pratiquent les Bembex, les Stizes, les Palares. On

prendrait le cocon des Bembéciens pour le robuste noyau de quelque

semence, tant il est compact et résistant. Sa forme est

cylindrique, avec une extrémité en calotte sphérique et l'autre

pointue. Sa longueur mesure une paire de centimètres. À

l'extérieur, il est légèrement rugueux, d'aspect assez grossier;

mais en dedans la paroi est glacée d'un fin vernis.

Mes éducations en domesticité m'ont permis de suivre dans tous ses

détails la construction de cette curieuse pièce d'architecture,

vrai coffre-fort où se bravent en sécurité les intempéries. La

larve repousse d'abord autour d'elle les débris de ses vivres et

les refoule dans un coin de la cellule ou compartiment que je lui

ai ménagé dans une boîte avec des cloisons de papier.

L'emplacement nettoyé, elle fixe aux diverses parois de sa demeure

des fils d'une belle soie blanche, formant une trame aranéeuse,

qui maintient à distance l'encombrant monceau des restes

alimentaires, et sert d'échafaudage pour le travail suivant.

Ce travail consiste en un hamac suspendu loin de toute souillure,

au centre des fils tendus d'une paroi à l'autre. La soie seule,

magnifiquement fine et blanche, entre dans sa composition. Sa

forme est celle d'un sac ouvert à un bout d'un large orifice

circulaire, fermé à l'autre et terminé en pointe. La nasse des

pêcheurs en donne une assez fidèle image. Les bords de l'ouverture

sont maintenus écartés et toujours tendus par de nombreux fils qui

en partent et vont se rattacher aux parois voisines. Enfin le

tissu de ce sac est d'une finesse extrême, qui permet de voir par

transparence toutes les manoeuvres du ver.

Les choses depuis la veille se trouvaient en cet état, lorsque

j'ai entendu la larve gratter dans la boîte. En ouvrant, j'ai

trouvé ma captive occupée à ratisser, du bout des mandibules, la

paroi de carton, le corps à moitié hors du sac. Déjà le carton

était profondément entamé, et un monceau de menus débris était

amassé devant l'orifice du hamac pour être utilisé plus tard.

Faute d'autres matériaux, le ver aurait sans doute fait emploi de

ces ratissures pour sa construction. J'ai jugé plus à propos de le

servir suivant ses goûts et de lui donner du sable. Jamais larve

de Bembex n'avait construit avec des matériaux aussi somptueux. Je

versai à la prisonnière du sable à sécher l'écriture, du sable

bleu semé de paillettes dorée de mica.

La provision est déposée devant l'orifice du sac, situé lui-même

dans une position horizontale, ainsi qu'il convient pour le

travail qui va suivre. La larve, à demi penchée hors du hamac,

choisit son sable presque grain par grain, en fouillant dans le

tas avec les mandibules. Si quelque grain, trop volumineux se

présente, elle le saisit et le rejette plus loin. Quand le sable

est ainsi trié, elle en introduit une certaine quantité dans

l'édifice de soie en le balayant de sa bouche. Cela fait, elle

rentre dans la nasse et se met à étendre les matériaux en couche

uniforme sur la face inférieure du sac, puis elle agglutine les

divers grains et les enchâsse dans l'ouvrage avec de la soie pour

ciment. La face supérieure se bâtit avec plus de lenteur: les

grains y sont portés un à un et aussitôt fixés avec le mastic

soyeux.

Ce premier dépôt de sable n'embrasse encore que la moitié

antérieure du cocon, la moitié se terminant par l'orifice du sac.

Avant de se retourner pour travailler à la moitié postérieure, la

larve renouvelle sa provision de matériaux et prend certaines

précautions afin de ne pas être gênée dans son oeuvre de

maçonnerie. Le sable extérieur, amoncelé devant l'entrée, pourrait

s'ébouler dans l'enceinte et entraver le constructeur dans un

espace aussi étroit. Le ver prévoit l'accident: il agglutine

quelques grains et fabrique un rideau grossier de sable qui bouche

l'orifice d'une manière bien imparfaite, mais suffit pour empêcher

l'éboulement. Ces précautions prises, la larve travaille à la

moitié postérieure du cocon. De temps à autre, elle se retourne

pour s'approvisionner au dehors; elle déchire un coin du rideau

qui la protège contre l'envahissement du sable extérieur, et par

cette fenêtre, elle happe les matériaux nécessaires.

Le cocon est encore incomplet, tout ouvert à son gros bout; il lui

manque la calotte sphérique qui doit le clore. Pour ce travail

final, le ver fait une abondante provision de sable, la dernière

de toutes; puis il repousse le tas amoncelé devant l'entrée. À

l'orifice, une calotte de soie est alors tissée et parfaitement

raccordée à l'embouchure de la nasse primitive. Enfin sur cette

fondation de soie les grains de sable, tenus en réserve à

l'intérieur, sont déposés un à un et cimentés avec la bave

soyeuse. Cet opercule terminé, la larve n'a plus qu'à donner le

dernier fini à l'intérieur de l'habitacle, et à glacer les parois

d'un vernis qui doit protéger sa peau délicate contre les

rugosités du sable.

Le hamac de soie pure et l'hémisphère qui plus tard le ferme ne

sont, on le voit, qu'un échafaudage destiné à servir d'appui à la

maçonnerie de sable et à lui donner une régulière courbure; on

pourrait les comparer aux cintres en charpente que les

constructeurs disposent pour bâtir un arceau, une voûte. Le

travail fini, la charpente est retirée, et la voûte se soutient

par son propre équilibre. De même, quand le cocon est achevé, le

support de soie disparaît, en partie noyé dans la maçonnerie, en

partie détruit par le contact de la terre grossière; et aucune

trace ne reste de l'ingénieuse méthode suivie pour assembler en

édifice d'une parfaite régularité des matériaux aussi mobiles que

le sable.

La calotte sphérique formant l'embouchure de la nasse initiale est

un travail à part, rajusté au corps principal du cocon. Si bien

conduits que soient le raccordement et la soudure des deux pièces,

la solidité n'est pas celle qu'obtiendrait la larve en maçonnant

d'une manière continue l'ensemble de sa demeure. Il y a donc sur

le pourtour du couvercle une ligne circulaire de moindre

résistance. Mais ce n'est pas là vice de structure; c'est, au

contraire, nouvelle perfection. Pour sortir plus tard de son

coffre-fort, l'insecte éprouverait de graves difficultés, tant les

parois sont résistantes. La ligne de jonction, plus faible que les

autres, lui épargne apparemment bien des efforts, car c'est en

majeure partie suivant cette ligne que se détache le couvercle,

lorsque le Bembex sort de terre à l'état parfait.

J'ai appelé ce cocon coffre-fort. C'est, en effet, pièce très

solide, tant à cause de sa configuration que de la nature de ses

matériaux. Éboulements et tassements de terrain ne peuvent le

déformer, car la plus forte pression des doigts ne parvient pas

toujours à l'écraser. Peu importe donc à la larve que le plafond

de son terrier, creusé dans un sol sans consistance, s'effondre

tôt ou tard; peu lui importe même, sous sa mince couverture de

sable, la pression du pied d'un passant; elle n'a plus rien à

craindre du moment qu'elle est enclose dans son robuste abri.

L'humidité ne la met pas davantage en péril. J'ai tenu des quinze

jours des cocons de Bembex immergés dans l'eau sans leur trouver,

après, la moindre trace d'humidité à l'intérieur. Que ne pouvons-

nous disposer pour nos habitations d'un pareil hydrofuge! Enfin,

par sa gracieuse forme d'oeuf, ce cocon semble plutôt le produit

d'un art patient que celui d'un ver. Pour quelqu'un non au courant

du mystère, les cocons que je fis construire avec du sable à

sécher l'écriture, eussent été des bijoux d'une industrie

inconnue, de grosses perles constellées de points d'or sur un fond

bleu lapis, destinées au collier d'une élégante de la Polynésie.

CHAPITRE XIX

RETOUR AU NID

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 18 / 23 段