continuait paisiblement de manger ses Diptères, comme si de rien
n'était. Le troisième jour de la captivité, les vivres pris dans
le terrier même étaient achevés; le ver, de sa bouche pointue,
fouillait dans le tas de débris sans rien trouver à sa convenance;
les parcelles saisies, trop arides, lambeaux cornés et dépourvus
de suc, étaient rejetées avec dégoût. Le moment est venu pour moi
de continuer le service alimentaire. Les premiers Diptères à ma
portée, tel sera le régime de ma prisonnière. Je les tue en les
pressant entre les doigts, mais sans les écraser. La première
ration se compose de 3 _Eristalis tenax_ et de le _Sarcophaga_. En
vingt-quatre heures, tout était dévoré. Le lendemain, je sers 2
Éristales et 4 Mouches domestiques. Il y en eut assez pour la
journée, mais pas de reste. Je continuai de la sorte pendant huit
jours, donnant chaque matin au ver ration plus copieuse. Le
neuvième, la larve refuse toute nourriture et se met à filer son
cocon. Le relevé de ses huit jours de bombance se chiffre par le
nombre de 62 pièces, composées principalement d'Éristales et de
Mouches domestiques; ce qui, joint aux 20 pièces trouvées entières
ou en débris dans la cellule, forme un total de 82.
Il est possible que je n'aie pas élevé ma larve avec la sobriété
hygiénique et la sage épargne qu'eût observées la mère; il y a eu
peut-être du gaspillage dans des vivres servis quotidiennement en
une seule fois et abandonnés à l'entière discrétion du ver. En
quelques circonstances, j'ai cru reconnaître que les choses ne se
passent pas ainsi dans la cellule maternelle, car mes notes
relatent des faits dans le genre du suivant. -- Dans les sables
des alluvions de la Durance, je mets à découvert un terrier où
l'Hyménoptère (_Bembex oculata)_ vient de pénétrer avec un
_Sarcophaga agricola_. Au fond du clapier, je trouve une larve, de
nombreux débris et quelques Diptères complets, savoir: 4
_Sphoerophoria scripta, _1 _Onesia viarum_, et 2 _Sarcophaga
agricola_ dont fait partie celui que le Bembex vient d'apporter
sous mes yeux. Or, il est à remarquer qu'une moitié de ce gibier,
les Sphérophories, est tout au fond de la cellule, sous la dent
même de la larve; tandis que l'autre moitié est encore dans la
galerie, sur le seuil de la cellule, et par conséquent hors des
atteintes du ver, incapable de se déplacer. Il me paraît donc que
la mère dépose provisoirement ses captures, lorsque la chasse
abonde, sur le seuil de la cellule, et forme un magasin de réserve
où elle puise à mesure qu'il en est besoin, surtout en des jours
pluvieux pendant lesquels tout travail chôme.
Ainsi pratiquée avec économie, la distribution des vivres
préviendrait des gaspillages que je n'ai pas su éviter avec ma
larve, trop somptueusement traitée peut-être. J'abaisse donc le
chiffre obtenu et je le réduis à une soixantaine de pièces, de
taille médiocre, comprise entre celle de la Mouche domestique et
de l'_Eristalis tenax_. Tel serait à peu près le nombre de
Diptères servis par la mère à la larve lorsque la proie est de
médiocre volume, ce qui a lieu pour tous les Bembex de ma région,
excepté le Bembex rostré (_B. rostrata)_, et le Bembex bidenté
(_B. bidentata_), qui affectionnent particulièrement les Taons.
Pour ceux-ci le chiffre des victimes serait d'une à deux
douzaines, suivant la grosseur du Diptère qui varie beaucoup d'une
espèce à l'autre du genre Taon.
Pour ne plus revenir sur la nature des vivres, je donne ici
l'énumération des Diptères observés dans les terriers des six
espèces de Bembex qui font le sujet de ce travail.
1)_ Bembex olivacea_ Rossi. -- J'ai vu cette espèce à Cavaillon,
une seule fois, avec des _Lucilia Caesar_ pour approvisionnement.
Les cinq espèces suivantes sont communes aux environs d'Avignon.
2) _Bembex oculata Jur_. -- Le Diptère sur lequel l'oeuf est pondu
consiste le plus souvent en une Sphérophorie, _Sphoerophoria
scripta_ surtout; parfois en un _Geron gibbosus_. Les provisions
ultérieures comprennent: _Stomoxys calcitrans, Pollenia
ruficollis, Pollenia rudis, Pipiza nigripes, Syrphus corolloe,
Onesia viarum, Calliphora vomitoria, Echinomyia intermedia,
Sarcophaga agricola, Musca domestica._ L'approvisionnement
habituel consiste en Stomoxys calcitrans, dont j'ai bien des fois
trouvé de 5 à 6 individus dans un seul terrier.
3) _Bembex tarsata_ Lat. -- Celui-ci dépose également son oeuf sur
le _Sphoerophoria tarsata_. Il chasse ensuite: _Anthrax flava,
Bombylius nitidulus, Eristalis oeneus, Eristalis sepulchralis,
Merodon spinipes, Syrphus corollae, Helophilus trivittatus, Zodion
notatum._ Son gibier de prédilection consiste en Bombyles et en
Anthrax.
4) _Bembex Julii_ (sp. nov.). -- L'oeuf est déposé soit sur un
_Sphaerophoria_, soit sur un _Pollenia floralis_. Les vivres sont
un mélange de _Syrphus corollae, Echinomyia rubescens, Echinomyia
intermedia, Gonia atra, Pollenia floralis, Pollenia ruficollis,
Clytia pellucens, Lucilia Caesar, Dexia rustica, Bombylius._
5) _Bembex rostrata_ Fab. -- Celui-ci est par excellence un
consommateur de Taons. Il pond son oeuf sur un _Syrphus corollae_,
sur un _Lucilia Caesar_; puis il sert à sa larve exclusivement du
gros gibier appartenant aux diverses espèces du genre _Tabanus_.
6) _Bembex bidentata _V. L. -- Encore un passionné chasseur de
Taons. Je ne lui ai pas reconnu d'autre gibier, et j'ignore sur
quel autre Diptère il pond son oeuf.
Cette variété de provisions démontre que les Bembex n'ont pas de
goûts exclusifs et s'attaquent indifféremment à toutes les espèces
de Diptères que leur offrent les hasards de la chasse. Il paraît y
avoir néanmoins quelques prédilections. Ainsi une espèce consomme
surtout des Bombyles, une seconde des Stomoxys, une troisième et
une quatrième des Taons.
CHAPITRE XVII
LA CHASSE AUX DIPTÈRES
Après ce relevé des vivres des Bembex sous forme de larve, il
convient de rechercher le motif qui peut faire adopter par ces
Hyménoptères un mode d'approvisionnement si exceptionnel parmi les
fouisseurs. Pourquoi, au lieu d'emmagasiner au préalable une
quantité suffisante de vivres sur lesquels l'oeuf serait pondu, ce
qui permettrait de clore, immédiatement après, la cellule et de
n'y plus revenir; pourquoi, dis-je, l'Hyménoptère s'astreint-il à
ce labeur d'aller et revenir sans cesse, pendant une quinzaine de
jours, du terrier aux champs et des champs au terrier, s'ouvrant
chaque fois avec effort un chemin dans le sable éboulé, soit pour
chasser aux environs, soit pour apporter à la larve la capture du
moment? C'est ici, avant tout, une question de fraîcheur de
vivres, question capitale, car le ver refuse absolument tout
gibier faisandé, envahi par la pourriture: comme aux vers des
autres fouisseurs, il lui faut de la chair fraîche, et toujours de
la chair fraîche.
Nous venons de voir, au sujet des Cerceris, des Sphex et des
Ammophiles, comment la mère résout le problème des conserves
alimentaires, le problème qui consiste à déposer par avance dans
la cellule la quantité nécessaire de gibier et à le maintenir des
semaines entières dans un parfait état de fraîcheur, que dis-je,
presque à l'état de vie, bien que les victimes soient immobiles
ainsi que l'exige la sécurité du vermisseau qui en fait pâture.
Les ressources les plus savantes de la physiologie accomplissent
cette merveille. Le stylet à venin est dardé dans les centres
nerveux une seule fois, ou bien à diverses reprises, suivant la
structure de l'appareil d'innervation. Ainsi opérée, la victime
conserve les attributs de la vie, moins l'aptitude de se mouvoir.
Examinons si les Bembex font usage de cette profonde science du
meurtre. Les Diptères retirés d'entre les pattes du ravisseur
entrant dans son terrier ont, pour la plupart, toutes les
apparences de la mort. Ils sont immobiles; rarement, sur quelques-
uns, peut-on constater de légères convulsions des tarses, derniers
vestiges d'une vie qui s'éteint. Les mêmes apparences de mort
complète se retrouvent habituellement chez les insectes non tués
en réalité, mais paralysés par l'habile coup de dard des Cerceris
et des Sphégiens. La question de vie ou de mort ne peut alors se
décider que d'après la manière dont se conservent les victimes.
Mis dans de petits cornets de papier ou dans des tubes de verre,
les Orthoptères des Sphex, les Chenilles des Ammophiles, les
Coléoptères des Cerceris gardent la flexibilité de leurs membres,
la fraîcheur de leur coloration et l'état normal de leurs viscères
pendant des semaines et des mois entiers. Ce ne sont pas des
cadavres, mais des corps plongés dans une torpeur qui n'aura pas
de réveil. Les Diptères des Bembex se comportent tout autrement.
Les Éristales, les Syrphes, tous ceux enfin dont la livrée
présente quelque vive coloration, perdent en peu de temps l'éclat
de leur parure. Les yeux de certains Taons, magnifiquement dorés
avec trois bandes pourpres, pâlissent vite et se ternissent comme
le fait le regard d'un mourant. Tous ces Diptères, grands et
petits, enfouis dans des cornets où l'air circule, se dessèchent
en deux ou trois jours et deviennent cassants; tous, préservés de
l'évaporation dans des tubes de verre où l'air est stagnant, se
moisissent et se corrompent. Ils sont donc morts, bien réellement
morts lorsque l'Hyménoptère les apporte à la larve. Si quelques-
uns conservent encore un reste de vie, peu de jours, peu d'heures
terminent leur agonie. Ainsi, par défaut de talent dans l'emploi
de son stylet ou pour tout autre motif, l'assassin tue à fond ses
victimes.
Étant connue cette mort complète du gibier au moment où il est
saisi, qui n'admirerait la logique des manoeuvres des Bembex?
Comme tout se suit méthodiquement, comme tout s'enchaîne dans les
actes de l'Hyménoptère avisé! Les vivres ne pouvant se conserver
sans pourriture au delà de deux ou trois jours, ne doivent pas
être emmagasinés au grand complet dès le début d'une éducation qui
durera pour le moins une quinzaine; forcément la chasse et la
distribution doivent se faire au jour le jour, peu à peu, à mesure
que le ver grandit. La première ration, celle qui reçoit l'oeuf,
durera plus longtemps que les autres; il faudra plusieurs jours au
naissant vermisseau pour en manger les chairs. Il la faut par
conséquent de petite taille, sinon la corruption gagnerait la
pièce avant qu'elle fut consommée. Cette pièce ne sera donc pas un
Taon volumineux, un corpulent Bombyle, mais bien une menue
Sphérophorie, ou quelque chose de semblable, tendre repas pour un
ver si délicat encore. Viendront après et par ordre croissant les
pièces de haute venaison.
En l'absence de la mère, le terrier doit être clos pour éviter à
la larve de fâcheuses invasions; l'entrée néanmoins doit pouvoir
s'ouvrir très fréquemment, à la hâte, sans difficulté sérieuse,
lorsque l'Hyménoptère rentre, chargé de son gibier et guetté par
d'audacieux parasites. Ces conditions feraient défaut dans un sol
consistant, tel que celui où d'habitude s'établissent les
Hyménoptères fouisseurs: la porte, béante par elle-même,
demanderait chaque fois un travail pénible et long, soit pour être
obstruée avec de la terre et du gravier, soit pour être
désobstruée. Le domicile sera, par conséquent, creusé dans un
terrain très mobile à la surface, dans un sable fin et sec, qui
cédera aussitôt au moindre effort de la mère et, en s'éboulant,
fermera de lui-même la porte, ainsi qu'une tapisserie flottante
qui, repoussée de la main, livre passage et se remet en place. Tel
est l'enchaînement des actes que déduit la raison de l'homme et
que met en pratique la sapience des Bembex.
Pour quel motif le ravisseur met-il à mort le gibier saisi, au
lieu de le paralyser simplement? Est-ce défaut d'habileté dans
l'emploi de son dard? est-ce difficulté provenant soit de
l'organisation des Diptères, soit des manoeuvres usitées pour la
chasse? Je dois avouer tout d'abord que mes tentatives ont échoué
pour mettre un Diptère, sans le tuer, dans cet état d'immobilité
complète où il est si facile de plonger un Bupreste, un Charançon,
un Scarabée, en inoculant, avec la pointe d'une aiguille, une
gouttelette d'ammoniaque dans la région ganglionnaire du thorax.
L'insecte expérimenté difficilement devient immobile; et quand il
ne remue plus, la mort réelle est arrivée, comme le prouve la
prochaine corruption ou la dessiccation. Mais j'ai trop de
confiance dans les ressources de l'instinct, j'ai été témoin de
trop de problèmes ingénieusement résolus pour croire qu'une
difficulté insurmontable pour l'expérimentateur puisse arrêter la
bête. Aussi, sans mettre en doute le talent meurtrier des Bembex,
volontiers j'inclinerais vers d'autres motifs.
Peut-être le Diptère, si mollement cuirassé, si peu replet, disons
le mot, si maigre, ne pourrait, une fois paralysé par le dard
résister assez longtemps à l'évaporation et se dessécherait
pendant deux ou trois semaines d'attente. Considérons la fluette
Sphérophorie, première bouchée de la larve. Pour suffire à
l'évaporation, qu'y a-t-il en liquide dans ce corps? Un atome, un
rien. Le ventre est une fine lanière; ses deux parois se touchent.
Des conserves alimentaires peuvent-elles avoir pour base un tel
gibier, dont l'évaporation tarit en quelques heures les humeurs,
lorsque la nutrition ne les renouvelle pas? C'est au moins
douteux.
Passons au mode de chasse pour achever de jeter quelque lumière
sur ce point. Dans la proie retirée d'entre les pattes des Bembex,
il n'est pas rare d'observer des indices d'une prise faite à la
hâte, sans ménagements au hasard d'une lutte désordonnée. Le
Diptère a parfois la tête tournée sens devant derrière, comme si
le ravisseur lui eût tordu le cou; ses ailes sont chiffonnées; sa
fourrure, quand il en possède, est ébouriffée. J'en ai vu avec le
ventre ouvert d'un coup de mandibules, et des pattes emportées
dans la bataille. D'habitude, cependant, la pièce est intacte.
N'importe: vu la nature du gibier, doué d'ailes promptes à la
fuite, la prise doit se faire avec une brusquerie qui ne permet
guère, ce me semble, d'obtenir la paralysie sans la mort. Un
Cerceris en face de son lourd Charançon, un Sphex aux prises avec
le Grillon corpulent ou l'Éphippigère ventrue, l'Ammophile qui
tient sa Chenille par la peau de la nuque, ont tous les trois la
partie belle avec une proie trop lente pour éviter l'attaque. Ils
peuvent prendre leur temps, choisir à l'aise le point mathématique
où le dard doit pénétrer et opérer enfin avec la précaution d'un
physiologiste qui sonde du scalpel le patient étendu sur la table
de travail. Mais pour les Bembex, c'est bien une autre affaire: à
la moindre alerte, la proie prestement décampe, et son vol défie
celui du ravisseur. L'Hyménoptère doit fondre à l'improviste sur
son gibier, sans mesurer l'attaque, sans ménager les coups, comme
le fait l'Autour chassant dans les guérets. Mandibules, griffes,
dard, toutes les armes doivent concourir à la fois à la chaude
mêlée pour terminer au plus vite une lutte où la moindre
indécision laisserait à l'attaqué le temps de fuir. Si ces
prévisions sont d'accord avec les faits, la capture des Bembex ne
saurait être qu'un cadavre ou du moins une proie blessée à mort.
Eh bien, ces prévisions sont justes: l'attaque du Bembex se fait
avec une fougue que ne désapprouverait pas l'oiseau de proie.
Surprendre l'Hyménoptère en chasse n'est pas chose aisée;
vainement on s'armerait de patience pour épier le ravisseur aux
environs du terrier: l'occasion favorable ne se présenterait pas,
car l'insecte s'envole au loin, et il est impossible de le suivre
dans ses rapides évolutions. Ses manoeuvres me seraient sans doute
inconnues sans le concours d'un meuble dont certes je n'avais
jamais attendu pareil service. Je veux parler de mon parapluie,
qui me servait de tente contre le soleil au milieu des sables du
bois des Issarts.
Je n'étais pas seul à profiter de son ombre; ma société était
habituellement nombreuse. Des Taons d'espèces diverses venaient se
réfugier sous le dôme de soie, et se tenaient, paisibles, qui
d'ici, qui de là, sur l'étoffe tendue. Leur compagnie me faisait
rarement défaut lorsque la chaleur était accablante. Pour tromper
mes heures d'inaction, j'aimais à voir leurs gros yeux dorés, qui
reluisaient comme des escarboucles à la voûte de mon abri;
j'aimais à suivre leur grave marche quand un point trop échauffé
au plafond les obligeait de se déplacer un peu.
Un jour: pan! La soie tendue résonne comme la membrane d'un
tambour. Quelque gland peut-être vient de tomber d'un chêne sur le
parapluie. Bientôt après, coup sur coup: pan! pan! Un mauvais
plaisant viendrait-il troubler ma solitude et lancer sur le
parapluie des glands ou de menus cailloux? Je sors de ma tente,
j'inspecte le voisinage: rien. Le même coup sec se reproduit. Je
porte mes regards au plafond et le mystère s'explique. Les Bembex
du voisinage, consommateurs de Taons, avaient découvert les riches
victuailles qui me faisaient société, et pénétraient effrontément
sous l'abri pour piller au plafond les Diptères. Les choses se
passaient à souhait, je n'avais qu'à laisser faire et à regarder.
De moment en moment, un Bembex entrait brusque comme l'éclair, et
s'élançait au plafond de soie, qui résonnait d'un coup sec.
Quelque chose se passait là-haut de tumultueux, où l'oeil ne
distinguait plus l'attaquant de l'attaqué, tant la mêlée était
vive. La lutte n'avait pas une durée appréciable: l'Hyménoptère se
retirait tout aussitôt avec une proie entre les pattes. Le stupide
troupeau de Taons, à cette soudaine irruption qui les décimait
l'un après l'autre, reculait un peu tout à la ronde, sans
abandonner le perfide abri. Il faisait si chaud au dehors!
pourquoi s'émouvoir?
Il est clair qu'une telle soudaineté dans l'attaque et une telle
promptitude dans l'enlèvement de la proie ne permettent pas au
Bembex de régler le jeu de son poignard. L'aiguillon remplit son
office sans doute, mais il est dirigé sans précision vers les
points que les hasards de la lutte mettent à sa portée. Pour
donner le coup de grâce à leurs Taons mal sacrifiés, et se
débattant encore entre les pattes du ravisseur, j'ai vu des Bembex
mâchonner la tête et le thorax des victimes. Ce trait à lui seul
démontre que l'Hyménoptère veut un vrai cadavre et non une proie
paralysée, puisqu'il met si peu de ménagement à terminer l'agonie
du Diptère. Tout considéré, je pense donc que, d'une part, la
nature du gibier trop prompt à se dessécher, et d'autre part les
difficultés d'une attaque aussi rapide, sont cause que les Bembex
servent à leurs larves une proie morte, et les approvisionnent par
conséquent au jour le jour.
Suivons l'Hyménoptère quand il rentre au terrier avec sa capture
maintenue sous le ventre entre les pattes. En voici un, le Bembex
tarsier (B. tarsata) qui arrive chargé d'un Bombyle. Le nid est
placé au pied sablonneux d'un talus vertical. L'approche du
chasseur s'annonce par un bourdonnement aigu, qui a quelque chose
de plaintif, et ne discontinue tant que l'insecte n'a pas mis pied
à terre. On voit le Bembex planer au haut du talus, puis descendre
suivant la verticale avec beaucoup de lenteur et de
circonspection, tout en faisant entendre son bourdonnement aigu.
Si quelque chose d'insolite vient à se révéler à son perçant
regard, il ralentit la descente, plane un moment, remonte,
redescend, puis s'enfuit prompt comme un trait. Après quelques
instants, le voici revenu. En planant à une certaine élévation, il
a l'air d'inspecter les lieux, comme du haut d'un observatoire. La
descente verticale recommence avec la plus circonspecte lenteur;
enfin l'Hyménoptère s'abat sans indécision aucune, en un point que
rien à mes yeux ne distingue du reste de la surface sablonneuse.
Le piaulement plaintif à l'instant cesse.
L'insecte, sans doute, a pris terre un peu au hasard, puisque
l'oeil le plus exercé ne saurait distinguer un point de l'autre
sur la nappe de sable; il s'est abattu par à peu près aux environs
du logis, dont il va maintenant rechercher l'entrée, masquée, lors
de la dernière sortie, non seulement par l'éboulement naturel des
matériaux mais encore par les scrupuleux coups de balai de
l'Hyménoptère. Mais non: le Bembex n'hésite pas du tout, il ne
tâtonne pas, il ne cherche pas. On s'accorde à voir dans les
antennes des organes propres à diriger les insectes dans leurs
recherches. En ce moment de la rentrée au nid, je ne vois rien de
particulier dans le jeu des antennes. Sans lâcher un seul moment
son gibier, le Bembex gratte un peu devant lui, au point même où
il a pris pied, pousse du front et entre tout aussitôt avec le
Diptère sous le ventre. Le sable s'éboule, la porte se ferme, et
voilà l'Hyménoptère chez lui.
En vain, des centaines de fois, j'ai assisté au retour du Bembex
dans son domicile; c'est toujours avec un étonnement nouveau que
je vois le clairvoyant insecte retrouver sans hésitation une porte
que rien n'indique. Cette porte, en effet, est dissimulée avec un
soin jaloux, non maintenant après l'entrée du Bembex, car le
sable, plus ou moins bien éboulé ne se nivelle pas par sa propre
chute et laisse tantôt une légère dépression, tantôt un porche
incomplètement obstrué; mais bien après la sortie de
l'Hyménoptère, car celui-ci, partant pour une expédition, ne
néglige jamais de retoucher le résultat de l'éboulement naturel.
Attendons son départ, et nous le verrons, avant de s'éloigner,
balayer les devants de sa porte et les niveler avec une
scrupuleuse attention. La bête partie, je défierais l'oeil le plus
perspicace de retrouver l'entrée. Pour la retrouver, lorsque la
nappe sablonneuse était de quelque étendue, il me fallait recourir
à une sorte de triangulation; et, que de fois encore, après
quelques heures d'absence, mes combinaisons de triangles et mes
efforts de mémoire se sont trouvés en défaut! Il me restait le
jalon, le fétu de graminée implanté sur le seuil de la porte,
moyen non toujours efficace, car l'insecte, en ses continuelles
retouches à l'extérieur du nid, trop souvent faisait disparaître
le bout de paille.
CHAPITRE XVIII
UN PARASITE. LE COCON
Je viens de montrer le Bembex planant, chargé de sa capture, au-
dessus du nid, puis descendant d'un vol vertical, très lent, et
accompagné d'une sorte de piaulement plaintif. Cette arrivée
circonspecte, hésitante, pourrait faire croire que l'insecte
examine de haut le terrain pour retrouver sa porte, et cherche,
avant de prendre pied, à bien se remémorer les lieux. Mais un
autre motif est en jeu, ainsi que je vais l'exposer. Dans les
conditions habituelles, lorsque rien de périlleux n'attire son
attention, l'Hyménoptère survient brusquement, d'un vol impétueux,
et, sans planer avec piaulement, sans hésiter, s'abat aussitôt sur
le seuil de sa porte ou très près. Toute recherche est inutile,
tant sa mémoire est fidèle. Informons-nous donc des causes de
cette arrivée hésitante à laquelle je viens de faire assister le
lecteur.
L'insecte plane, descend lentement, remonte, s'enfuit et revient,
parce qu'un danger très grave menace le nid. Son bourdonnement
plaintif est signe d'anxiété: il ne le fait pas entendre quand il
n'y a pas péril. Quel est alors l'ennemi? Serait-ce moi, assis
pour l'observer? Mais non: je ne suis rien pour lui, rien qu'une
masse, un bloc, indigne sans doute de son attention. L'ennemi
redoutable, l'ennemi terrible, qu'il faut éviter à tout prix, est
là, à terre, bien immobile sur le sable, à proximité du domicile.
C'est un petit Diptère, de très pauvre apparence, de tournure
inoffensive. Ce moucheron de rien est l'effroi du Bembex.
L'audacieux bourreau des Diptères, lui qui tord si prestement le
cou aux Taons, colosses repus de sang sur le dos d'un boeuf, n'ose
entrer chez lui parce qu'il se voit guetté par un autre Diptère,
vrai pygmée qui fournirait à peine une bouchée à ses larves.