Le voyage s'accomplit sans encombre: à mon arrivée, la larve

continuait paisiblement de manger ses Diptères, comme si de rien

n'était. Le troisième jour de la captivité, les vivres pris dans

le terrier même étaient achevés; le ver, de sa bouche pointue,

fouillait dans le tas de débris sans rien trouver à sa convenance;

les parcelles saisies, trop arides, lambeaux cornés et dépourvus

de suc, étaient rejetées avec dégoût. Le moment est venu pour moi

de continuer le service alimentaire. Les premiers Diptères à ma

portée, tel sera le régime de ma prisonnière. Je les tue en les

pressant entre les doigts, mais sans les écraser. La première

ration se compose de 3 _Eristalis tenax_ et de le _Sarcophaga_. En

vingt-quatre heures, tout était dévoré. Le lendemain, je sers 2

Éristales et 4 Mouches domestiques. Il y en eut assez pour la

journée, mais pas de reste. Je continuai de la sorte pendant huit

jours, donnant chaque matin au ver ration plus copieuse. Le

neuvième, la larve refuse toute nourriture et se met à filer son

cocon. Le relevé de ses huit jours de bombance se chiffre par le

nombre de 62 pièces, composées principalement d'Éristales et de

Mouches domestiques; ce qui, joint aux 20 pièces trouvées entières

ou en débris dans la cellule, forme un total de 82.

Il est possible que je n'aie pas élevé ma larve avec la sobriété

hygiénique et la sage épargne qu'eût observées la mère; il y a eu

peut-être du gaspillage dans des vivres servis quotidiennement en

une seule fois et abandonnés à l'entière discrétion du ver. En

quelques circonstances, j'ai cru reconnaître que les choses ne se

passent pas ainsi dans la cellule maternelle, car mes notes

relatent des faits dans le genre du suivant. -- Dans les sables

des alluvions de la Durance, je mets à découvert un terrier où

l'Hyménoptère (_Bembex oculata)_ vient de pénétrer avec un

_Sarcophaga agricola_. Au fond du clapier, je trouve une larve, de

nombreux débris et quelques Diptères complets, savoir: 4

_Sphoerophoria scripta, _1 _Onesia viarum_, et 2 _Sarcophaga

agricola_ dont fait partie celui que le Bembex vient d'apporter

sous mes yeux. Or, il est à remarquer qu'une moitié de ce gibier,

les Sphérophories, est tout au fond de la cellule, sous la dent

même de la larve; tandis que l'autre moitié est encore dans la

galerie, sur le seuil de la cellule, et par conséquent hors des

atteintes du ver, incapable de se déplacer. Il me paraît donc que

la mère dépose provisoirement ses captures, lorsque la chasse

abonde, sur le seuil de la cellule, et forme un magasin de réserve

où elle puise à mesure qu'il en est besoin, surtout en des jours

pluvieux pendant lesquels tout travail chôme.

Ainsi pratiquée avec économie, la distribution des vivres

préviendrait des gaspillages que je n'ai pas su éviter avec ma

larve, trop somptueusement traitée peut-être. J'abaisse donc le

chiffre obtenu et je le réduis à une soixantaine de pièces, de

taille médiocre, comprise entre celle de la Mouche domestique et

de l'_Eristalis tenax_. Tel serait à peu près le nombre de

Diptères servis par la mère à la larve lorsque la proie est de

médiocre volume, ce qui a lieu pour tous les Bembex de ma région,

excepté le Bembex rostré (_B. rostrata)_, et le Bembex bidenté

(_B. bidentata_), qui affectionnent particulièrement les Taons.

Pour ceux-ci le chiffre des victimes serait d'une à deux

douzaines, suivant la grosseur du Diptère qui varie beaucoup d'une

espèce à l'autre du genre Taon.

Pour ne plus revenir sur la nature des vivres, je donne ici

l'énumération des Diptères observés dans les terriers des six

espèces de Bembex qui font le sujet de ce travail.

1)_ Bembex olivacea_ Rossi. -- J'ai vu cette espèce à Cavaillon,

une seule fois, avec des _Lucilia Caesar_ pour approvisionnement.

Les cinq espèces suivantes sont communes aux environs d'Avignon.

2) _Bembex oculata Jur_. -- Le Diptère sur lequel l'oeuf est pondu

consiste le plus souvent en une Sphérophorie, _Sphoerophoria

scripta_ surtout; parfois en un _Geron gibbosus_. Les provisions

ultérieures comprennent: _Stomoxys calcitrans, Pollenia

ruficollis, Pollenia rudis, Pipiza nigripes, Syrphus corolloe,

Onesia viarum, Calliphora vomitoria, Echinomyia intermedia,

Sarcophaga agricola, Musca domestica._ L'approvisionnement

habituel consiste en Stomoxys calcitrans, dont j'ai bien des fois

trouvé de 5 à 6 individus dans un seul terrier.

3) _Bembex tarsata_ Lat. -- Celui-ci dépose également son oeuf sur

le _Sphoerophoria tarsata_. Il chasse ensuite: _Anthrax flava,

Bombylius nitidulus, Eristalis oeneus, Eristalis sepulchralis,

Merodon spinipes, Syrphus corollae, Helophilus trivittatus, Zodion

notatum._ Son gibier de prédilection consiste en Bombyles et en

Anthrax.

4) _Bembex Julii_ (sp. nov.). -- L'oeuf est déposé soit sur un

_Sphaerophoria_, soit sur un _Pollenia floralis_. Les vivres sont

un mélange de _Syrphus corollae, Echinomyia rubescens, Echinomyia

intermedia, Gonia atra, Pollenia floralis, Pollenia ruficollis,

Clytia pellucens, Lucilia Caesar, Dexia rustica, Bombylius._

5) _Bembex rostrata_ Fab. -- Celui-ci est par excellence un

consommateur de Taons. Il pond son oeuf sur un _Syrphus corollae_,

sur un _Lucilia Caesar_; puis il sert à sa larve exclusivement du

gros gibier appartenant aux diverses espèces du genre _Tabanus_.

6) _Bembex bidentata _V. L. -- Encore un passionné chasseur de

Taons. Je ne lui ai pas reconnu d'autre gibier, et j'ignore sur

quel autre Diptère il pond son oeuf.

Cette variété de provisions démontre que les Bembex n'ont pas de

goûts exclusifs et s'attaquent indifféremment à toutes les espèces

de Diptères que leur offrent les hasards de la chasse. Il paraît y

avoir néanmoins quelques prédilections. Ainsi une espèce consomme

surtout des Bombyles, une seconde des Stomoxys, une troisième et

une quatrième des Taons.

CHAPITRE XVII

LA CHASSE AUX DIPTÈRES

Après ce relevé des vivres des Bembex sous forme de larve, il

convient de rechercher le motif qui peut faire adopter par ces

Hyménoptères un mode d'approvisionnement si exceptionnel parmi les

fouisseurs. Pourquoi, au lieu d'emmagasiner au préalable une

quantité suffisante de vivres sur lesquels l'oeuf serait pondu, ce

qui permettrait de clore, immédiatement après, la cellule et de

n'y plus revenir; pourquoi, dis-je, l'Hyménoptère s'astreint-il à

ce labeur d'aller et revenir sans cesse, pendant une quinzaine de

jours, du terrier aux champs et des champs au terrier, s'ouvrant

chaque fois avec effort un chemin dans le sable éboulé, soit pour

chasser aux environs, soit pour apporter à la larve la capture du

moment? C'est ici, avant tout, une question de fraîcheur de

vivres, question capitale, car le ver refuse absolument tout

gibier faisandé, envahi par la pourriture: comme aux vers des

autres fouisseurs, il lui faut de la chair fraîche, et toujours de

la chair fraîche.

Nous venons de voir, au sujet des Cerceris, des Sphex et des

Ammophiles, comment la mère résout le problème des conserves

alimentaires, le problème qui consiste à déposer par avance dans

la cellule la quantité nécessaire de gibier et à le maintenir des

semaines entières dans un parfait état de fraîcheur, que dis-je,

presque à l'état de vie, bien que les victimes soient immobiles

ainsi que l'exige la sécurité du vermisseau qui en fait pâture.

Les ressources les plus savantes de la physiologie accomplissent

cette merveille. Le stylet à venin est dardé dans les centres

nerveux une seule fois, ou bien à diverses reprises, suivant la

structure de l'appareil d'innervation. Ainsi opérée, la victime

conserve les attributs de la vie, moins l'aptitude de se mouvoir.

Examinons si les Bembex font usage de cette profonde science du

meurtre. Les Diptères retirés d'entre les pattes du ravisseur

entrant dans son terrier ont, pour la plupart, toutes les

apparences de la mort. Ils sont immobiles; rarement, sur quelques-

uns, peut-on constater de légères convulsions des tarses, derniers

vestiges d'une vie qui s'éteint. Les mêmes apparences de mort

complète se retrouvent habituellement chez les insectes non tués

en réalité, mais paralysés par l'habile coup de dard des Cerceris

et des Sphégiens. La question de vie ou de mort ne peut alors se

décider que d'après la manière dont se conservent les victimes.

Mis dans de petits cornets de papier ou dans des tubes de verre,

les Orthoptères des Sphex, les Chenilles des Ammophiles, les

Coléoptères des Cerceris gardent la flexibilité de leurs membres,

la fraîcheur de leur coloration et l'état normal de leurs viscères

pendant des semaines et des mois entiers. Ce ne sont pas des

cadavres, mais des corps plongés dans une torpeur qui n'aura pas

de réveil. Les Diptères des Bembex se comportent tout autrement.

Les Éristales, les Syrphes, tous ceux enfin dont la livrée

présente quelque vive coloration, perdent en peu de temps l'éclat

de leur parure. Les yeux de certains Taons, magnifiquement dorés

avec trois bandes pourpres, pâlissent vite et se ternissent comme

le fait le regard d'un mourant. Tous ces Diptères, grands et

petits, enfouis dans des cornets où l'air circule, se dessèchent

en deux ou trois jours et deviennent cassants; tous, préservés de

l'évaporation dans des tubes de verre où l'air est stagnant, se

moisissent et se corrompent. Ils sont donc morts, bien réellement

morts lorsque l'Hyménoptère les apporte à la larve. Si quelques-

uns conservent encore un reste de vie, peu de jours, peu d'heures

terminent leur agonie. Ainsi, par défaut de talent dans l'emploi

de son stylet ou pour tout autre motif, l'assassin tue à fond ses

victimes.

Étant connue cette mort complète du gibier au moment où il est

saisi, qui n'admirerait la logique des manoeuvres des Bembex?

Comme tout se suit méthodiquement, comme tout s'enchaîne dans les

actes de l'Hyménoptère avisé! Les vivres ne pouvant se conserver

sans pourriture au delà de deux ou trois jours, ne doivent pas

être emmagasinés au grand complet dès le début d'une éducation qui

durera pour le moins une quinzaine; forcément la chasse et la

distribution doivent se faire au jour le jour, peu à peu, à mesure

que le ver grandit. La première ration, celle qui reçoit l'oeuf,

durera plus longtemps que les autres; il faudra plusieurs jours au

naissant vermisseau pour en manger les chairs. Il la faut par

conséquent de petite taille, sinon la corruption gagnerait la

pièce avant qu'elle fut consommée. Cette pièce ne sera donc pas un

Taon volumineux, un corpulent Bombyle, mais bien une menue

Sphérophorie, ou quelque chose de semblable, tendre repas pour un

ver si délicat encore. Viendront après et par ordre croissant les

pièces de haute venaison.

En l'absence de la mère, le terrier doit être clos pour éviter à

la larve de fâcheuses invasions; l'entrée néanmoins doit pouvoir

s'ouvrir très fréquemment, à la hâte, sans difficulté sérieuse,

lorsque l'Hyménoptère rentre, chargé de son gibier et guetté par

d'audacieux parasites. Ces conditions feraient défaut dans un sol

consistant, tel que celui où d'habitude s'établissent les

Hyménoptères fouisseurs: la porte, béante par elle-même,

demanderait chaque fois un travail pénible et long, soit pour être

obstruée avec de la terre et du gravier, soit pour être

désobstruée. Le domicile sera, par conséquent, creusé dans un

terrain très mobile à la surface, dans un sable fin et sec, qui

cédera aussitôt au moindre effort de la mère et, en s'éboulant,

fermera de lui-même la porte, ainsi qu'une tapisserie flottante

qui, repoussée de la main, livre passage et se remet en place. Tel

est l'enchaînement des actes que déduit la raison de l'homme et

que met en pratique la sapience des Bembex.

Pour quel motif le ravisseur met-il à mort le gibier saisi, au

lieu de le paralyser simplement? Est-ce défaut d'habileté dans

l'emploi de son dard? est-ce difficulté provenant soit de

l'organisation des Diptères, soit des manoeuvres usitées pour la

chasse? Je dois avouer tout d'abord que mes tentatives ont échoué

pour mettre un Diptère, sans le tuer, dans cet état d'immobilité

complète où il est si facile de plonger un Bupreste, un Charançon,

un Scarabée, en inoculant, avec la pointe d'une aiguille, une

gouttelette d'ammoniaque dans la région ganglionnaire du thorax.

L'insecte expérimenté difficilement devient immobile; et quand il

ne remue plus, la mort réelle est arrivée, comme le prouve la

prochaine corruption ou la dessiccation. Mais j'ai trop de

confiance dans les ressources de l'instinct, j'ai été témoin de

trop de problèmes ingénieusement résolus pour croire qu'une

difficulté insurmontable pour l'expérimentateur puisse arrêter la

bête. Aussi, sans mettre en doute le talent meurtrier des Bembex,

volontiers j'inclinerais vers d'autres motifs.

Peut-être le Diptère, si mollement cuirassé, si peu replet, disons

le mot, si maigre, ne pourrait, une fois paralysé par le dard

résister assez longtemps à l'évaporation et se dessécherait

pendant deux ou trois semaines d'attente. Considérons la fluette

Sphérophorie, première bouchée de la larve. Pour suffire à

l'évaporation, qu'y a-t-il en liquide dans ce corps? Un atome, un

rien. Le ventre est une fine lanière; ses deux parois se touchent.

Des conserves alimentaires peuvent-elles avoir pour base un tel

gibier, dont l'évaporation tarit en quelques heures les humeurs,

lorsque la nutrition ne les renouvelle pas? C'est au moins

douteux.

Passons au mode de chasse pour achever de jeter quelque lumière

sur ce point. Dans la proie retirée d'entre les pattes des Bembex,

il n'est pas rare d'observer des indices d'une prise faite à la

hâte, sans ménagements au hasard d'une lutte désordonnée. Le

Diptère a parfois la tête tournée sens devant derrière, comme si

le ravisseur lui eût tordu le cou; ses ailes sont chiffonnées; sa

fourrure, quand il en possède, est ébouriffée. J'en ai vu avec le

ventre ouvert d'un coup de mandibules, et des pattes emportées

dans la bataille. D'habitude, cependant, la pièce est intacte.

N'importe: vu la nature du gibier, doué d'ailes promptes à la

fuite, la prise doit se faire avec une brusquerie qui ne permet

guère, ce me semble, d'obtenir la paralysie sans la mort. Un

Cerceris en face de son lourd Charançon, un Sphex aux prises avec

le Grillon corpulent ou l'Éphippigère ventrue, l'Ammophile qui

tient sa Chenille par la peau de la nuque, ont tous les trois la

partie belle avec une proie trop lente pour éviter l'attaque. Ils

peuvent prendre leur temps, choisir à l'aise le point mathématique

où le dard doit pénétrer et opérer enfin avec la précaution d'un

physiologiste qui sonde du scalpel le patient étendu sur la table

de travail. Mais pour les Bembex, c'est bien une autre affaire: à

la moindre alerte, la proie prestement décampe, et son vol défie

celui du ravisseur. L'Hyménoptère doit fondre à l'improviste sur

son gibier, sans mesurer l'attaque, sans ménager les coups, comme

le fait l'Autour chassant dans les guérets. Mandibules, griffes,

dard, toutes les armes doivent concourir à la fois à la chaude

mêlée pour terminer au plus vite une lutte où la moindre

indécision laisserait à l'attaqué le temps de fuir. Si ces

prévisions sont d'accord avec les faits, la capture des Bembex ne

saurait être qu'un cadavre ou du moins une proie blessée à mort.

Eh bien, ces prévisions sont justes: l'attaque du Bembex se fait

avec une fougue que ne désapprouverait pas l'oiseau de proie.

Surprendre l'Hyménoptère en chasse n'est pas chose aisée;

vainement on s'armerait de patience pour épier le ravisseur aux

environs du terrier: l'occasion favorable ne se présenterait pas,

car l'insecte s'envole au loin, et il est impossible de le suivre

dans ses rapides évolutions. Ses manoeuvres me seraient sans doute

inconnues sans le concours d'un meuble dont certes je n'avais

jamais attendu pareil service. Je veux parler de mon parapluie,

qui me servait de tente contre le soleil au milieu des sables du

bois des Issarts.

Je n'étais pas seul à profiter de son ombre; ma société était

habituellement nombreuse. Des Taons d'espèces diverses venaient se

réfugier sous le dôme de soie, et se tenaient, paisibles, qui

d'ici, qui de là, sur l'étoffe tendue. Leur compagnie me faisait

rarement défaut lorsque la chaleur était accablante. Pour tromper

mes heures d'inaction, j'aimais à voir leurs gros yeux dorés, qui

reluisaient comme des escarboucles à la voûte de mon abri;

j'aimais à suivre leur grave marche quand un point trop échauffé

au plafond les obligeait de se déplacer un peu.

Un jour: pan! La soie tendue résonne comme la membrane d'un

tambour. Quelque gland peut-être vient de tomber d'un chêne sur le

parapluie. Bientôt après, coup sur coup: pan! pan! Un mauvais

plaisant viendrait-il troubler ma solitude et lancer sur le

parapluie des glands ou de menus cailloux? Je sors de ma tente,

j'inspecte le voisinage: rien. Le même coup sec se reproduit. Je

porte mes regards au plafond et le mystère s'explique. Les Bembex

du voisinage, consommateurs de Taons, avaient découvert les riches

victuailles qui me faisaient société, et pénétraient effrontément

sous l'abri pour piller au plafond les Diptères. Les choses se

passaient à souhait, je n'avais qu'à laisser faire et à regarder.

De moment en moment, un Bembex entrait brusque comme l'éclair, et

s'élançait au plafond de soie, qui résonnait d'un coup sec.

Quelque chose se passait là-haut de tumultueux, où l'oeil ne

distinguait plus l'attaquant de l'attaqué, tant la mêlée était

vive. La lutte n'avait pas une durée appréciable: l'Hyménoptère se

retirait tout aussitôt avec une proie entre les pattes. Le stupide

troupeau de Taons, à cette soudaine irruption qui les décimait

l'un après l'autre, reculait un peu tout à la ronde, sans

abandonner le perfide abri. Il faisait si chaud au dehors!

pourquoi s'émouvoir?

Il est clair qu'une telle soudaineté dans l'attaque et une telle

promptitude dans l'enlèvement de la proie ne permettent pas au

Bembex de régler le jeu de son poignard. L'aiguillon remplit son

office sans doute, mais il est dirigé sans précision vers les

points que les hasards de la lutte mettent à sa portée. Pour

donner le coup de grâce à leurs Taons mal sacrifiés, et se

débattant encore entre les pattes du ravisseur, j'ai vu des Bembex

mâchonner la tête et le thorax des victimes. Ce trait à lui seul

démontre que l'Hyménoptère veut un vrai cadavre et non une proie

paralysée, puisqu'il met si peu de ménagement à terminer l'agonie

du Diptère. Tout considéré, je pense donc que, d'une part, la

nature du gibier trop prompt à se dessécher, et d'autre part les

difficultés d'une attaque aussi rapide, sont cause que les Bembex

servent à leurs larves une proie morte, et les approvisionnent par

conséquent au jour le jour.

Suivons l'Hyménoptère quand il rentre au terrier avec sa capture

maintenue sous le ventre entre les pattes. En voici un, le Bembex

tarsier (B. tarsata) qui arrive chargé d'un Bombyle. Le nid est

placé au pied sablonneux d'un talus vertical. L'approche du

chasseur s'annonce par un bourdonnement aigu, qui a quelque chose

de plaintif, et ne discontinue tant que l'insecte n'a pas mis pied

à terre. On voit le Bembex planer au haut du talus, puis descendre

suivant la verticale avec beaucoup de lenteur et de

circonspection, tout en faisant entendre son bourdonnement aigu.

Si quelque chose d'insolite vient à se révéler à son perçant

regard, il ralentit la descente, plane un moment, remonte,

redescend, puis s'enfuit prompt comme un trait. Après quelques

instants, le voici revenu. En planant à une certaine élévation, il

a l'air d'inspecter les lieux, comme du haut d'un observatoire. La

descente verticale recommence avec la plus circonspecte lenteur;

enfin l'Hyménoptère s'abat sans indécision aucune, en un point que

rien à mes yeux ne distingue du reste de la surface sablonneuse.

Le piaulement plaintif à l'instant cesse.

L'insecte, sans doute, a pris terre un peu au hasard, puisque

l'oeil le plus exercé ne saurait distinguer un point de l'autre

sur la nappe de sable; il s'est abattu par à peu près aux environs

du logis, dont il va maintenant rechercher l'entrée, masquée, lors

de la dernière sortie, non seulement par l'éboulement naturel des

matériaux mais encore par les scrupuleux coups de balai de

l'Hyménoptère. Mais non: le Bembex n'hésite pas du tout, il ne

tâtonne pas, il ne cherche pas. On s'accorde à voir dans les

antennes des organes propres à diriger les insectes dans leurs

recherches. En ce moment de la rentrée au nid, je ne vois rien de

particulier dans le jeu des antennes. Sans lâcher un seul moment

son gibier, le Bembex gratte un peu devant lui, au point même où

il a pris pied, pousse du front et entre tout aussitôt avec le

Diptère sous le ventre. Le sable s'éboule, la porte se ferme, et

voilà l'Hyménoptère chez lui.

En vain, des centaines de fois, j'ai assisté au retour du Bembex

dans son domicile; c'est toujours avec un étonnement nouveau que

je vois le clairvoyant insecte retrouver sans hésitation une porte

que rien n'indique. Cette porte, en effet, est dissimulée avec un

soin jaloux, non maintenant après l'entrée du Bembex, car le

sable, plus ou moins bien éboulé ne se nivelle pas par sa propre

chute et laisse tantôt une légère dépression, tantôt un porche

incomplètement obstrué; mais bien après la sortie de

l'Hyménoptère, car celui-ci, partant pour une expédition, ne

néglige jamais de retoucher le résultat de l'éboulement naturel.

Attendons son départ, et nous le verrons, avant de s'éloigner,

balayer les devants de sa porte et les niveler avec une

scrupuleuse attention. La bête partie, je défierais l'oeil le plus

perspicace de retrouver l'entrée. Pour la retrouver, lorsque la

nappe sablonneuse était de quelque étendue, il me fallait recourir

à une sorte de triangulation; et, que de fois encore, après

quelques heures d'absence, mes combinaisons de triangles et mes

efforts de mémoire se sont trouvés en défaut! Il me restait le

jalon, le fétu de graminée implanté sur le seuil de la porte,

moyen non toujours efficace, car l'insecte, en ses continuelles

retouches à l'extérieur du nid, trop souvent faisait disparaître

le bout de paille.

CHAPITRE XVIII

UN PARASITE. LE COCON

Je viens de montrer le Bembex planant, chargé de sa capture, au-

dessus du nid, puis descendant d'un vol vertical, très lent, et

accompagné d'une sorte de piaulement plaintif. Cette arrivée

circonspecte, hésitante, pourrait faire croire que l'insecte

examine de haut le terrain pour retrouver sa porte, et cherche,

avant de prendre pied, à bien se remémorer les lieux. Mais un

autre motif est en jeu, ainsi que je vais l'exposer. Dans les

conditions habituelles, lorsque rien de périlleux n'attire son

attention, l'Hyménoptère survient brusquement, d'un vol impétueux,

et, sans planer avec piaulement, sans hésiter, s'abat aussitôt sur

le seuil de sa porte ou très près. Toute recherche est inutile,

tant sa mémoire est fidèle. Informons-nous donc des causes de

cette arrivée hésitante à laquelle je viens de faire assister le

lecteur.

L'insecte plane, descend lentement, remonte, s'enfuit et revient,

parce qu'un danger très grave menace le nid. Son bourdonnement

plaintif est signe d'anxiété: il ne le fait pas entendre quand il

n'y a pas péril. Quel est alors l'ennemi? Serait-ce moi, assis

pour l'observer? Mais non: je ne suis rien pour lui, rien qu'une

masse, un bloc, indigne sans doute de son attention. L'ennemi

redoutable, l'ennemi terrible, qu'il faut éviter à tout prix, est

là, à terre, bien immobile sur le sable, à proximité du domicile.

C'est un petit Diptère, de très pauvre apparence, de tournure

inoffensive. Ce moucheron de rien est l'effroi du Bembex.

L'audacieux bourreau des Diptères, lui qui tord si prestement le

cou aux Taons, colosses repus de sang sur le dos d'un boeuf, n'ose

entrer chez lui parce qu'il se voit guetté par un autre Diptère,

vrai pygmée qui fournirait à peine une bouchée à ses larves.

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 17 / 23 段