Mes soupçons s'aggravaient par l'examen de la Chenille sous le

rapport de la sensibilité. Tandis que le menu gibier de

l'Ammophile soyeuse et de l'Ammophile argentée se débat avec

violence lorsque l'aiguille le pique autre part que sur l'anneau

atteint par le dard de l'Hyménoptère, les grasses Chenilles de

l'Ammophile des sables, et surtout de l'Ammophile hérissée,

demeurent immobiles quel que soit l'anneau stimulé, au milieu, en

avant, en arrière, n'importe. Avec elles, plus de contorsions,

plus de brusques enroulements de croupe; la pointe d'acier ne

provoque, comme signe d'un reste de sensibilité, que de faibles

frémissements de peau. Ainsi que l'exige la sécurité de la larve

approvisionnée de cette monstrueuse proie, il y a donc ici

abolition à peu près totale de la faculté de se mouvoir et de

sentir. Avant de l'introduire dans le terrier, l'Hyménoptère en a

fait une masse inerte, mais non morte.

Il m'a été donné d'assister à l'oeuvre de l'Ammophile opérant de

son bistouri la robuste Chenille; et jamais la science infuse de

l'instinct ne m'a montré chose plus émouvante. Avec un de mes amis

que la mort, hélas! devait bientôt m'enlever, je revenais du

plateau des Angles, tendre des embûches au Scarabée sacré pour

mettre à l'épreuve son savoir-faire, quand une Ammophile hérissée

se montre à nous, fort affairée, à la base d'une touffe de thym.

Aussitôt tous les deux de nous coucher à terre, très près de

l'Hyménoptère en travail. Notre présence n'intimide pas l'insecte,

qui vient un moment se poser sur ma manche, reconnaît ses deux

visiteurs pour inoffensifs puisqu'ils sont immobiles et retourne à

sa touffe de thym. Vieil habitué, je sais ce que veut dire cette

familiarité audacieuse: l'Hyménoptère est préoccupé de quelque

grave affaire. Attendons et nous verrons.

L'Ammophile gratte le sol au collet de la plante, elle extirpe de

fines radicelles de gramen, elle plonge la tête sous les petites

mottes soulevées. Avec précipitation, elle accourt un peu d'ici,

un peu de là autour du thym, visitant toutes les failles qui

peuvent donner accès sous l'arbuste. Ce n'est pas un domicile

qu'elle se creuse; elle est en chasse de quelque gibier logé sous

terre; on le voit à ses manoeuvres, rappelant celles d'un chien

qui chercherait à déloger un lapin de son clapier. Voici qu'en

effet, ému de ce qui se passe là-haut et traqué de près par

l'Ammophile, un gros Ver gris se décide à quitter son gîte et à

venir au jour. C'en est fait de lui: le chasseur est aussitôt là,

qui le happe par la peau de la nuque et tient ferme en dépit de

ses contorsions. Campé sur le dos du monstre, l'Hyménoptère

recourbe l'abdomen, et méthodiquement, sans se presser, comme un

chirurgien connaissant à fond l'anatomie de son opéré, plonge son

bistouri à la face ventrale, dans tous les segments de la victime,

du premier au dernier. Aucun anneau n'est laissé sans coup de

stylet; avec pattes ou sans pattes, tous y passent, et par ordre,

de l'avant à l'arrière.

Voilà ce que j'ai vu avec tout le loisir et toute la facilité que

réclame une observation irréprochable. L'Hyménoptère agit avec une

précision que jalouserait la science; il sait ce que l'homme

presque toujours ignore; il connaît l'appareil nerveux complexe de

sa victime, et pour les ganglions répétés de sa Chenille réserve

ses coups de poignard répétés. Je dis: il sait et connaît; je

devrais dire: il se comporte comme s'il savait et connaissait. Son

acte est tout d'inspiration. L'animal, sans se rendre nullement

compte de ce qu'il fait, obéit à l'instinct qui le pousse. Mais

cette inspiration sublime, d'où vient-elle? Les théories de

l'atavisme, de la sélection, du combat pour l'existence, sont-

elles en mesure de l'interpréter raisonnablement? Pour moi et mon

ami, ce fut et c'est resté une des plus éloquentes révélations de

l'ineffable logique qui régente le monde et guide l'inconscient

par les lois de son inspiration. Remués à fond par cet éclair de

vérité, nous sentions l'un et l'autre rouler sous la paupière une

larme d'indéfinissable émotion.

CHAPITRE XVI

LES BEMBEX

Non loin d'Avignon, sur la rive droite du Rhône, en face de

l'embouchure de la Durance, se trouve l'un de mes points favoris

pour les observations que je vais rapporter. C'est le bois des

Issarts. Que l'on ne se méprenne pas sur la valeur de ce mot, le

bois éveillant en général dans l'esprit l'idée d'un sol matelassé

d'un frais tapis de mousse, et l'idée du couvert d'une haute

futaie d'où descend un demi-jour tamisé par le feuillage. Les

plaines brûlées, où grince la Cigale sur le pâle olivier, ne

connaissent pas ces délicieuses retraites remplies d'ombre et de

fraîcheur.

Le bois des Issarts est un taillis de chênes verts, à hauteur

d'homme, clairsemés par maigres touffes qui tempèrent à peine à

leur pied les ardeurs du soleil. Lorsque, par les jours

caniculaires de juillet et d'août, je m'établissais des après-midi

en quelque point du taillis favorable à mes observations, j'avais

pour refuge un grand parapluie qui, plus tard, vint, de la manière

la plus inattendue, me prêter un concours bien précieux sous un

autre rapport, ainsi que mon récit l'établira en temps opportun.

Si j'avais négligé de me munir de ce meuble, embarrassant pour une

longue course, la seule ressource contre une insolation était de

me coucher tout au long derrière quelque butte de sable; et

lorsque les artères étaient par trop en ébullition dans les

tempes, le moyen suprême consistait à m'abriter la tête à l'entrée

de quelque terrier de lapin. Telles sont les sources de fraîcheur

au bois des Issarts.

Le sol non occupé par les bouquets de végétation ligneuse est à

peu près nu et se compose d'un sable fin, aride et très mobile,

que le vent amoncelle en petites dunes partout où les souches et

les racines des chênes verts forment obstacle à sa dissémination.

La pente de ces dunes est en général bien unie, à cause de

l'extrême mobilité des matériaux, qui s'éboulent dans la moindre

dépression et rétablissent d'eux-mêmes la régularité des surfaces.

Il suffit de plonger le doigt dans le sable et de le retirer pour

amener aussitôt un éboulis qui comble la cavité et rétablit les

choses en l'état primitif, sans laisser de trace visible. Mais à

une certaine profondeur, variable suivant l'époque plus ou moins

reculée des dernières pluies, le sable conserve un reste

d'humidité qui le maintient en place, et lui donne la consistance

nécessaire pour être creusé de légères excavations sans

affaissement des parois et de la voûte. Un soleil ardent, un ciel

magnifiquement bleu, des pentes qui cèdent sans la moindre

difficulté aux coups de râteau de l'Hyménoptère, du gibier en

abondance pour la nourriture des larves, un emplacement paisible

que ne trouble presque jamais le pied du passant, tout est réuni

en ce lieu de délices des Bembex. Assistons à l'oeuvre de

l'industrieux insecte.

Si le lecteur veut prendre place avec moi sous le parapluie, ou

profiter de mon terrier de lapin, voici le spectacle auquel il est

convié vers la fin de juillet. Un Bembex (B. restrata) brusquement

survient, je ne sais d'où, et s'abat sans recherches préalables,

sans hésitation aucune, en un point qui, pour mes regards, ne

diffère en rien du reste de la surface sablonneuse. Avec ses

tarses antérieurs qui, armés de robustes rangées de cils,

rappellent à la fois le balai, la brosse et le râteau, il

travaille à déblayer sa demeure souterraine. L'insecte se tient

sur les quatre pattes postérieures, les deux de derrière un peu

écartées; celles de devant, à coups alternatifs, grattent et

balaient le sable mobile. La précision et la rapidité de la

manoeuvre ne seraient pas plus grandes si quelque ressort animait

le moulinet des tarses. Le sable, lancé en arrière sous le ventre,

franchit l'arcade des jambes postérieures, jaillit en un filet

continu semblable à celui d'un liquide, décrit sa parabole et va

retomber à deux décimètres plus loin. Ce jet poudreux, toujours

également nourri, des cinq et des dix minutes durant, démontre

assez l'étourdissante rapidité des outils en action. Je ne

pourrais citer un second exemple de pareille prestesse, qui

n'enlève rien néanmoins à la grâce dégagée, à la liberté

d'évolution de l'insecte, avançant et reculant d'un côté puis de

l'autre, sans discontinuer la parabole de son jet.

Le terrain creusé est des plus mouvants. À mesure que

l'Hyménoptère creuse, le sable voisin s'éboule et comble la

cavité. Dans l'éboulis sont compris de menus débris de bois, des

queues de feuilles pourries, des grains de gravier plus volumineux

que les autres. Le Bembex les enlève avec les mandibules et les

porte plus loin à reculons; puis il revient balayer, mais toujours

peu profondément, sans tentatives pour s'enfoncer en terre. Quel

est son but en ce travail tout à la surface? Il serait impossible

de le dire d'après ce premier coup d'oeil; mais ayant passé bien

des journées avec mes chers Hyménoptères, et groupant en un

faisceau les données éparses de mes observations, je crois

entrevoir le motif des manoeuvres actuelles.

Le nid de l'Hyménoptère est là certainement, sous terre, à

quelques pouces de profondeur; dans une logette creusée au sein du

sable frais et fixe se trouve un oeuf, peut-être une larve que la

mère approvisionne au jour le jour de mouches, invariables

victuailles des Bembex dans leur premier état. La mère, à tout

moment, doit pouvoir pénétrer dans ce nid, portant au vol, entre

les pattes, le gibier quotidien destiné au nourrisson, de même que

l'oiseau de proie pénètre dans son aire ayant dans les serres la

venaison destinée aux petits. Mais si l'oiseau rentre chez lui,

sur quelque corniche de rocher inaccessible, sans autre difficulté

que celle du poids et de l'embarras du gibier capturé, le Bembex

ne peut le faire qu'en se livrant chaque fois à la rude besogne de

mineur et en ouvrant à nouveau une galerie qui s'obstrue, se clôt

d'elle-même par le fait seul de l'éboulement du sable à mesure que

l'insecte progresse. Dans cette demeure souterraine, la seule

pièce à parois immobiles, c'est la cellule spacieuse qu'habite la

larve, au milieu des débris de son festin de quinze jours; le

vestibule étroit, où la mère s'engage pour pénétrer dans

l'appartement du fond ou pour sortir et aller en chasse, s'écroule

chaque fois, du moins dans la partie antérieure creusée au milieu

d'un sable très sec, que des entrées et des sorties répétées

rendent plus mobile encore. Chaque fois qu'il entre et chaque fois

qu'il sort, l'Hyménoptère doit par conséquent se frayer un passage

au sein de l'éboulis.

La sortie ne présente pas de difficulté, le sable eût-il la

consistance qu'il pouvait avoir au début, lorsqu'il a été remué

pour la première fois: l'insecte est libre dans ses mouvements, il

est en sécurité sous l'abri qui le couvre, il peut prendre son

temps et faire agir sans précipitation tarses et mandibules. C'est

une tout autre affaire pour la rentrée. Le Bembex a l'embarras de

sa proie, que les pattes retiennent serrée contre le ventre; le

mineur est ainsi privé du libre usage de ses outils. Circonstance

bien plus grave: d'effrontés parasites, vrais bandits en

embuscade, sont tapis ici et là aux environs du terrier, guettant

la difficultueuse rentrée de la mère pour déposer à la hâte leur

oeuf sur la pièce de gibier, à l'instant même où elle va

disparaître dans la galerie. S'ils réussissent, le nourrisson de

l'Hyménoptère, le fils de la maison périra affamé par de goulus

commensaux.

Le Bembex paraît au courant de ces périls; aussi des dispositions

sont-elles prises pour que la rentrée s'effectue promptement, sans

obstacles sérieux, enfin pour que le sable obstruant la porte cède

à la seule poussée de la tête aidée d'un rapide coup de balai des

tarses antérieurs. Dans ce but, les matériaux aux abords du logis

subissent une sorte de tamisage. En des moments de loisir, lorsque

le soleil s'y prête, et que la larve pourvue de vivres ne réclame

pas ses soins, la mère passe au râteau le devant de sa porte; elle

écarte les menus débris de bois, les graviers trop forts, les

feuilles qui pourraient se mettre en travers et barrer le passage

au moment périlleux de la rentrée. C'est à pareil travail de

tamisage que se livre, avec tant de zèle, le Bembex que nous

venons de voir à l'oeuvre: pour rendre l'accès du logis plus

facile, les matériaux du vestibule sont fouillés, épluchés

minutieusement et purgés de toute pièce encombrante. Qui nous dira

même si, par sa vive prestesse, sa joyeuse activité, l'insecte

n'exprime pas à sa manière la satisfaction maternelle, le bonheur

de veiller sur le toit de la cellule qui a reçu le précieux dépôt

de l'oeuf.

Puisque l'Hyménoptère se borne à des soins de ménage extérieurs,

sans chercher à pénétrer dans le sable, tout est en ordre au logis

et rien ne presse. En vain nous attendrions; l'insecte, pour le

moment, ne nous en apprendrait pas davantage. Examinons alors la

demeure souterraine. En raclant légèrement la dune avec la lame

d'un couteau, au point même où le Bembex se tenait de préférence,

on ne tarde pas à découvrir le vestibule d'entrée, qui, tout

obstrué qu'il est dans une partie de sa longueur, n'est pas moins

reconnaissable à l'aspect particulier des matériaux remués. Ce

couloir, du calibre du doigt, rectiligne ou sinueux, plus long ou

plus court, suivant la nature et les accidents du terrain, mesure

de deux à trois décimètres. Il conduit à une chambre unique,

creusée dans le sable frais, dont les parois ne sont crépies

d'aucune espèce de mortier qui puisse prévenir les éboulements et

donner du poli aux surfaces raboteuses. Pourvu que la voûte tienne

bon pendant l'éducation de sa larve, cela suffit: peu importent

les effondrements futurs lorsque la larve sera renfermée dans le

robuste cocon, espèce de coffre-fort que nous lui verrons

construire. Le travail de la cellule est donc des plus rustiques:

tout se réduit à une grossière excavation, sans forme bien

déterminée, à plafond surbaissé et d'une capacité qui donnerait

place à deux ou trois noix.

Dans cette retraite gît une pièce de gibier, une seule, toute

petite et bien insuffisante pour le vorace nourrisson auquel elle

est destinée. C'est une mouche d'un vert doré, une Lucilia Caesar,

hôte des chairs corrompues. Le Diptère servi en pâture est

complètement immobile. Est-il tout à fait mort? n'est-il que

paralysé? Cette question s'élucidera plus tard. Pour le moment,

constatons sur le flanc du gibier un oeuf cylindrique, blanc, très

légèrement courbe et d'une paire de millimètres de longueur. C'est

l'oeuf du Bembex. Comme nous l'avions prévu d'après la conduite de

la mère, rien ne presse en effet au logis: l'oeuf est pondu et

approvisionné d'une première ration proportionnée aux besoins de

la débile larve qui doit éclore dans les vingt-quatre heures. De

quelque temps, le Bembex ne devait pas rentrer dans le souterrain,

se bornant à faire bonne garde aux environs, ou peut-être creusant

d'autres terriers pour y continuer sa ponte, oeuf par oeuf, chacun

dans une cellule à part.

Cette particularité de l'approvisionnement initial avec une pièce

de gibier unique et de petite taille n'est pas spéciale au Bembex

rostré. Toutes les autres espèces se comportent de même. Si l'on

ouvre une loge de Bembex quelconque, peu après la ponte, on y

trouve toujours l'oeuf collé sur le flanc d'un Diptère, qui forme

à lui seul l'approvisionnement; en outre, cette ration du début

est invariablement de petite taille, comme si la mère recherchait

des bouchées plus tendres pour le faible nourrisson. Un autre

motif d'ailleurs, celui des vivres frais, pourrait bien la guider

dans ce choix, ainsi que nous l'examinerons plus tard. Ce premier

service de table, toujours peu copieux, varie beaucoup de nature

suivant la fréquence de telle ou telle autre espèce de gibier aux

environs du nid. C'est tantôt une Lucilia Caesar, tantôt un

Stomoxys ou quelque petit Éristale, tantôt un délicat Bombylien

habillé de velours noir; mais la pièce la plus fréquente est une

Phérophorie, à ventre fluet.

Ce fait général, sans exception aucune, de l'approvisionnement de

l'oeuf avec un Diptère unique, ration infiniment trop maigre pour

une larve douée d'un vorace appétit, nous met déjà sur la voie de

trait de moeurs le plus remarquable chez les Bembex. Les

Hyménoptères dont les larves vivent de proie entassent dans chaque

cellule le nombre de victimes nécessaires à l'éducation complète;

ils déposent l'oeuf sur l'une des pièces et clôturent la loge où

ils ne rentrent plus. Désormais la larve éclôt et se développe

solitaire, ayant devant elle, du premier coup, tout le monceau de

vivres qu'elle doit consommer. Les Bembex font exception à cette

loi. La cellule est d'abord approvisionnée d'une pièce de

venaison, unique toujours, de faible volume, sur laquelle l'oeuf

est pondu. Cela fait, la mère quitte le terrier qui se bouche de

lui-même; d'ailleurs, avant de se retirer, l'insecte a soin de

ratisser le dehors pour égaliser la surface et dissimuler l'entrée

à tout regard autre que le sien.

Deux ou trois jours se passent; l'oeuf éclôt et la petite larve

consomme la ration de choix qui lui a été servie. La mère

cependant se tient dans le voisinage; on la voit tantôt lécher

pour nourriture les exsudations sucrées des têtes du Panicaut,

tantôt se poser avec délices sur le sable brûlant, d'où elle

surveille sans doute l'extérieur du domicile. Par moments, elle

tamise le sable de l'entrée; puis elle s'envole et disparaît,

occupée peut-être ailleurs à creuser d'autres cellules, qu'elle

approvisionne de la même manière. Mais si prolongée que soit son

absence, elle n'oublie pas la jeune larve si parcimonieusement

servie; son instinct de mère lui apprend l'heure où le vermisseau

a fini ses vivres et réclame nouvelle pâture. Elle revient donc au

nid, dont elle sait admirablement retrouver l'invisible entrée;

elle pénètre dans le souterrain, cette fois chargée d'un gibier

plus volumineux. La proie déposée, elle quitte de nouveau le

domicile et attend au dehors le moment d'un troisième service. Ce

moment ne tarde pas à venir, car la larve consomme les victuailles

avec un dévorant appétit. Nouvelle arrivée de la mère avec

nouvelle provision.

Pendant deux semaines à peu près que dure l'éducation de la larve,

les repas se succèdent ainsi, un à un, à mesure qu'il en est

besoin, et d'autant plus rapprochés que le nourrisson se fait plus

fort. Sur la fin de la quinzaine, il faut toute l'activité de la

mère pour suffire à l'appétit du goulu, qui traîne lourdement son

ventre au milieu des dépouilles dédaignées, pattes, anneaux cornés

de l'abdomen. À tout moment, on la voit rentrer avec une récente

capture; à tout moment, ressortir pour la chasse. Bref, le Bembex

élève sa famille au jour le jour, sans provisions amassées

d'avance, comme le fait l'oiseau apportant la becquée à ses petits

encore au nid. Des preuves multipliées qui mettent en évidence ce

genre d'éducation, bien singulier pour un Hyménoptère alimentant

sa famille de proie, j'ai déjà cité la présence de l'oeuf dans une

cellule où ne se trouve, pour provision, qu'un petit Diptère,

toujours un seul, jamais plus. Une autre preuve est la suivante,

qui n'exige pas un moment spécial pour être constatée.

Fouillons le terrier d'un Hyménoptère qui fait les provisions de

ses larves à l'avance: si nous choisissons le moment où l'insecte

pénètre chez lui avec une proie, nous trouverons dans la cellule

un certain nombre de victimes, approvisionnement commencé, jamais

alors de larve, pas même d'oeuf, car celui-ci n'est pondu que

lorsque les vivres sont au grand complet. La ponte faite, la

cellule est close, et la mère n'y revient plus. C'est donc

uniquement dans des terriers où les visites de la mère ne sont

plus nécessaires qu'il est possible de trouver des larves à côté

des vivres plus ou moins entassés. Visitons, au contraire, le

domicile d'un Bembex, au moment où celui-ci entre avec le produit

de sa chasse. Nous sommes certains de trouver dans la cellule une

larve, plus grosse ou plus petite, au milieu de débris de vivres

déjà consommés. La ration que la mère apporte maintenant est donc

destinée à la continuation d'un repas qui dure déjà depuis

plusieurs jours et doit continuer encore avec le produit des

chasses futures. S'il nous est donné de faire cette fouille sur la

fin de l'éducation, avantage que j'ai eu aussi souvent que je l'ai

désiré, nous trouverons, sur un copieux monceau de débris, une

grosse larve ventrue, à laquelle la mère apporte encore des

victuailles fraîches. Le Bembex ne cesse l'approvisionnement et ne

quitte pour toujours la cellule que lorsque la larve, distendue

par une bouillie alimentaire d'aspect vineux, refuse le manger et

se couche, toute rebondie, sur le hachis d'ailes et de pattes du

gibier dévoré.

Chaque fois qu'elle pénètre dans le terrier, au retour de la

chasse, la mère n'apporte qu'un seul Diptère. S'il était possible,

au moyen des débris contenus dans une cellule où l'éducation est

finie, de compter les victimes servies à la larve, on saurait

combien de fois au moins l'Hyménoptère a visité son terrier depuis

la ponte de l'oeuf. Malheureusement ces reliefs de table, mâchés

et remâchés en des moments de disette, sont pour la plupart

méconnaissables. Mais si l'on ouvre une cellule dont le nourrisson

soit moins avancé, les vivres se prêtent à l'examen, quelques

pièces encore entières ou presque entières, les autres, plus

nombreuses, se trouvant à l'état de tronçons assez bien conservés

pour être déterminés. Tout incomplet qu'il est, le dénombrement

obtenu dans ces conditions frappe de surprise, en montrant quelle

activité doit déployer l'Hyménoptère pour suffire au service d'une

pareille table. Voici la carte de l'un des menus observés.

En fin septembre, autour de la larve du Bembex de Jules (_B.

Julii_)[9], parvenue à peu près au tiers de la taille qu'elle doit

définitivement acquérir, je trouve le gibier dont suit le détail.

-- 6 _Echinomyia rubescens, _deux entiers et quatre dépecés; 4

_Syrphus corolloe_, deux au complet, deux autres en pièces; 3

_Gonia atra_, tous les trois intacts et dont un apporté à

l'instant même par la mère, ce qui m'a fait découvrir le terrier;

2 _Pollenia ruficollis_, l'un intact, l'autre entamé; le

_Bombylius_ réduit en marmelade; 2 _Echinomyia intermedia_, à

l'état de débris; enfin 2 _Pollenia floralis, _encore à l'état de

débris. Total: 20 pièces. Voilà certes un menu aussi abondant que

varié; mais comme la larve n'a guère que le tiers de la grosseur

finale, la carte complète du festin pourrait bien s'élever à une

soixantaine de pièces.

La vérification de ce somptueux chiffre peut s'obtenir sans

difficulté aucune: je vais remplacer moi-même le Bembex dans ses

soins maternels et fournir à la larve de vivres jusqu'à satiété.

Je déménage la cellule dans une petite boîte de carton, que je

meuble d'une couche de sable. Sur ce lit est déposée la larve,

avec tous les égards dus à son délicat épiderme. Autour d'elle,

sans oublier un débris, je range les provisions de bouche dont

elle était pourvue. Enfin je reviens chez moi, la boîte toujours à

la main pour éviter des secousses qui pourraient renverser le

logis sens dessus dessous et mettre en péril mon élève pendant un

trajet de plusieurs kilomètres. Quelqu'un qui m'eût vu, sur la

route poudreuse de Nîmes, exténué de fatigue et portant à la main,

avec un soin religieux, le fruit unique de ma pénible course, un

vilain ver faisant ventre d'un monceau de mouches, eût certes bien

souri de ma naïveté.

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 16 / 23 段