J'ai recueilli deux autres exemples de réunions extraordinaires

d'insectes à de grandes hauteurs. En octobre, j'ai trouvé la

chapelle du sommet du mont Ventoux couverte de Coccinelles à sept

points, la bête à bon Dieu du langage populaire. Ces insectes,

appliqués sur la pierre tant des parois que de la toiture en

dalles, étaient si serrés l'un contre l'autre, que le grossier

édifice prenait, à quelques pas, l'aspect d'un ouvrage en globules

de corail. Je n'oserais évaluer les myriades de Coccinelles qui se

trouvaient là en assemblée générale. Ce n'est certainement pas la

nourriture qui avait attiré ces mangeuses de pucerons sur la cime

du Ventoux, presque à deux kilomètres d'altitude. La végétation y

est trop maigre, et jamais pucerons ne se sont aventurés jusque-

là.

Une autre fois, en juin, sur le plateau de Saint-Amans, voisin du

Ventoux, à une altitude de 734 mètres, j'ai été témoin d'une

réunion semblable, mais beaucoup moins nombreuse. Au point le plus

saillant du plateau, sur le bord d'un escarpement de roches à pic,

se dresse une croix avec piédestal de pierres de taille. C'est sur

les faces de ce piédestal et sur les rochers lui servant de base

que le même Coléoptère du Ventoux, la Coccinelle à sept points,

s'était rassemblé en légions. Les insectes étaient pour la plupart

immobiles; mais partout où le soleil donnait avec ardeur, il y

avait continuel échange entre les arrivants, qui venaient prendre

place, et les occupants du reposoir, qui s'envolaient pour revenir

après un court essor.

Là, pas plus qu'au sommet du Ventoux, rien n'a pu me renseigner

sur les causes de ces étranges réunions en des points arides, sans

Pucerons, et nullement faits pour attirer des Coccinelles; rien

n'a pu me dire le secret de ces rendez-vous populeux sur les

maçonneries des hauteurs. Y aurait-il encore ici des exemples

d'émigration entomologique? Y aurait-il assemblée générale,

pareille à celle des Hirondelles avant le jour du départ commun?

Était-ce là des points de convocation, d'où la nuée des

Coccinelles devait gagner canton plus riche en vivres? C'est bien

possible, mais c'est bien aussi extraordinaire. La bête à bon Dieu

n'a jamais guère fait parler d'elle pour sa passion des voyages.

Elle nous semble bien casanière quand nous la voyons faire

boucherie des poux verts de nos rosiers et des poux noirs de nos

fèves; et cependant, avec son aile courte, elle va tenir réunion

plénière, par myriades, au sommet du Ventoux, où le Martinet ne

monte qu'en des moments de fougue effrénée. Pourquoi ces

assemblées à de telles hauteurs? Pourquoi ces prédilections pour

les blocs d'une maçonnerie?

CHAPITRE XV

LES AMMOPHILES

Taille fine, tournure svelte, abdomen très étranglé à la naissance

et rattaché au corps comme par un fil, costume noir avec écharpe

rouge sur le ventre, tel est le signalement sommaire de ces

fouisseurs, voisins des Sphex par leur forme et leur coloration,

mais bien différents par leurs moeurs. Les Sphex chassent des

orthoptères, Criquets, Éphippigères, Grillons; les Ammophiles ont

pour gibier des chenilles. Ce changement de proie fait prévoir à

lui seul de nouvelles ressources dans la tactique meurtrière de

l'instinct.

Si le mot ne sonnait convenablement à l'oreille, volontiers je

chercherais querelle au terme d'Ammophile, signifiant ami des

sables, comme trop exclusif et souvent erroné. Les véritables amis

des sables, des sables secs, poudreux, ruisselants, ce sont les

Bembex, giboyeurs de Mouches; mais les chasseurs de Chenilles,

dont je me propose ici l'histoire, n'ont aucune prédilection pour

les sables purs et mobiles; ils les fuient même comme trop sujets

à des éboulements qu'un rien provoque. Leur puits vertical, qui

doit rester libre jusqu'à ce que la cellule ait reçu les vivres et

l'oeuf, exige un milieu plus ferme pour ne pas s'obstruer avant

l'heure. Ce qu'il leur faut, c'est un sol léger, de fouille

facile, où l'élément sablonneux soit cimenté par un peu d'argile

et de calcaire. Les bords des sentiers, les pentes à maigre gazon

exposées au soleil, voilà les lieux préférés. Au printemps, dès

les premiers jours d'avril, on y voit l'Ammophile hérissée

(_Ammophila hirsut_a); quand viennent septembre et octobre, on y

trouve l'Ammophile des sables (_A. sabulosa_), l'Ammophile

argentée (_A. argentata_), et l'Ammophile soyeuse (_A._

_holosericea)_. Je condenserai ici les documents que les quatre

espèces m'ont fournis.

Pour toutes les quatre, le terrier est un trou de sonde vertical,

une sorte de puits, ayant au plus le calibre d'une forte plume

d'oie, et une profondeur d'environ un demi-décimètre. Au fond est

la cellule, toujours unique et consistant en une simple dilatation

du puits d'entrée. C'est, en somme, logis mesquin, obtenu à peu de

frais, en une séance; la larve n'y trouvera protection contre

l'hiver qu'à la faveur de la quadruple enceinte de son cocon,

imité de celui du Sphex. L'Ammophile travaille solitaire à son

excavation, paisiblement, sans se presser, sans de joyeux

entrains. Comme toujours, les tarses antérieurs servent de râteaux

et les mandibules font office d'outils de fouille. Si quelque

grain de sable résiste trop à l'arrachement, on entend monter du

fond du puits, comme expression des efforts de l'insecte, une

sorte de grincement aigu produit par les vibrations des ailes et

du corps tout entier. Par intervalles rapprochés, l'Hyménoptère

apparaît au jour avec la charge de déblais entre les dents, un

gravier, qu'il va, au vol, laisser choir plus loin, à quelques

décimètres de distance, pour ne pas encombrer la place. Sur le

nombre des grains extraits, quelques-uns, par leur forme et leurs

dimensions, paraissent mériter attention spéciale: du moins

l'Ammophile ne les traite pas comme les autres: au lieu d'aller

les rejeter au vol loin du chantier, elle les transporte à pied et

les dépose à proximité du puits. Ce sont là matériaux de choix,

moellons tout préparés qui serviront plus tard à clore le logis.

Ce travail extérieur se fait avec des allures compassées et une

diligence grave. L'insecte, hautement retroussé, l'abdomen tendu

au bout de son long pédicule, se retourne, vire de bord tout d'une

pièce, avec la raideur géométrique d'une ligne qui pivoterait sur

elle-même. S'il lui faut rejeter à distance les déblais jugés

encombrants, il le fait par petites volées silencieuses, assez

souvent à reculons, comme si l'Hyménoptère, sortant de son puits

la tête la dernière, évitait de se retourner afin d'économiser le

temps. Ce sont les espèces à ventre longuement pédiculé, comme

l'Ammophile des sables et l'Ammophile soyeuse, qui déploient le

mieux dans l'action cette rigidité d'automate. C'est si délicat,

en effet, à gouverner, que cet abdomen se renflant en poire au

bout d'un fil: un brusque mouvement pourrait fausser la fine tige.

On marche donc avec une sorte de précision géométrique; s'il faut

voler, c'est à reculons pour s'épargner des virements de bord trop

répétés. Au contraire, l'Ammophile hérissée, dont le pédicule

abdominal est court, possède en travaillant à son terrier, la

désinvolture, la prestesse des mouvements qu'on admire chez la

plupart des fouisseurs. Elle est plus libre d'action, n'ayant pas

l'embarras du ventre.

Le logis est creusé. Sur le tard, ou même tout simplement lorsque

le soleil s'est retiré des lieux où le terrier vient d'être foré,

l'Ammophile ne manque pas de visiter le petit amas de moellons mis

en réserve pendant les travaux de fouille, dans le but d'y choisir

une pièce à sa convenance. Si rien ne s'y trouve qui puisse la

satisfaire, elle explore le voisinage et ne tarde pas à rencontrer

ce qu'elle veut. C'est une petite pierre plate, d'un diamètre un

peu plus grand que celui de la bouche du puits. La dalle est

transportée avec les mandibules, et mise, pour clôture provisoire,

sur l'orifice du terrier. Demain, au retour de la chaleur, lorsque

le soleil inondera les pentes voisines et favorisera la chasse,

l'insecte saura très bien retrouver le logis, rendu inviolable par

la massive porte; il y reviendra avec une Chenille paralysée,

saisie par la peau de la nuque et traînée entre les pattes du

chasseur; il soulèvera la dalle que rien ne distingue des autres

petites pierres voisines et dont lui seul a le secret; il

introduira la pièce de gibier au fond du puits, déposera son oeuf

et bouchera définitivement la demeure en balayant dans la galerie

verticale les déblais conservés à proximité.

À plusieurs reprises, l'Ammophile des sables et l'Ammophile

argentée m'ont rendu témoin de cette clôture temporaire du

terrier, lorsque le soleil baisse et que l'heure trop avancée fait

renvoyer au lendemain l'approvisionnement. Les scellés mis au

logis par l'Hyménoptère, moi aussi je renvoyais au lendemain la

suite de mes observations, mais en relevant d'abord la carte des

lieux, en choisissant mes alignements et mes points de repère, en

implantant quelques bouts de tige comme jalons, afin de retrouver

le puits lorsqu'il serait comblé. Toujours, si je ne revenais pas

trop matin, si je laissais à l'Hyménoptère le loisir de mettre à

profit les heures du plein soleil, j'ai revu le terrier

définitivement bouché et approvisionné.

La fidélité de mémoire est ici frappante. L'insecte, attardé à son

travail, remet au lendemain le reste de son oeuvre. Il ne passe

pas la soirée, il ne passe pas la nuit dans le gîte qu'il vient de

fouir, il abandonne le logis, au contraire; il s'en va, après en

avoir masqué l'entrée avec une petite pierre. Les lieux ne lui

sont pas familiers; il ne les connaît pas mieux que tout autre

endroit, car les Ammophiles se comportent comme le Sphex

languedocien, et logent leur famille un peu d'ici, un peu de là,

au gré de leur vagabondage. L'Hyménoptère s'est trouvé là par

hasard; le sol lui a plu et le terrier a été creusé. Maintenant

l'insecte part. Où va-t-il? Qui le sait... peut-être sur les

fleurs du voisinage, où, aux dernières lueurs du jour, il léchera,

dans le fond des corolles, une goutte de liqueur sucrée, de même

que l'ouvrier mineur, après les fatigues de la noire galerie,

cherche le réconfort de la bouteille du soir. Il part, entraîné

plus ou moins loin, de station en station à la cave des fleurs. La

soirée, la nuit, la matinée se passent. Il faut cependant revenir

au terrier et compléter l'oeuvre; il faut y revenir après les

marches et contre marches de la chasse du matin, et les essors de

fleur en fleur des libations de la veille. Que la Guêpe regagne

son nid et l'Abeille sa ruche, il n'y a rien là qui m'étonne: le

nid, la ruche, sont des domiciles permanents, dont les voies sont

connues par longue pratique; mais l'Ammophile, pour revenir à son

terrier après si longue absence, n'a rien de ce que pourrait

donner l'habitude des lieux. Son puits est en un point qu'elle a

visité hier, peut-être pour la première fois et qu'il faut

retrouver aujourd'hui, lorsque l'insecte est totalement désorienté

et de plus embarrassé d'un lourd gibier. Ce petit exploit de

mémoire topographique s'accomplit néanmoins, parfois avec une

précision dont je restais émerveillé. L'insecte marchait droit à

son terrier comme s'il eut depuis longtemps battu et rebattu tous

les petits sentiers du voisinage. D'autre fois, il y avait de

longues hésitations, des recherches multipliées.

Si la difficulté s'aggrave, la proie, charge embarrassante pour la

hâte de l'exploration, est déposée en haut lieu, sur une touffe de

thym, un bouquet de gazon, où elle soit en évidence pour être

retrouvée plus tard. Ainsi allégée, l'Ammophile reprend ses

actives recherches. J'ai eu tracé au crayon, à mesure que

cheminait l'insecte, le croquis de la voie suivie. Le résultat fut

une ligne des plus embrouillées, avec courbures et angles

brusques, branches rentrantes et branches rayonnantes, noeuds,

lacets, intersections répétées, enfin un vrai labyrinthe dont la

complication traduisait au regard les perplexités de l'insecte

égaré.

Le puits retrouvé et la dalle levée, il faut revenir à la

Chenille, ce qui ne se fait pas toujours sans tâtonnements,

lorsque les allées et venues de l'Hyménoptère se sont par trop

multipliées. Bien qu'elle ait laissé sa proie convenablement

visible, l'Ammophile paraît prévoir l'embarras de la retrouver

quand le moment sera venu de la traîner au logis. Du moins, si la

recherche du gîte se prolonge trop, on voit l'Hyménoptère

brusquement interrompre son exploration du terrain et revenir à la

Chenille, qu'il palpe, qu'il mordille un moment, comme pour

s'affirmer que c'est bien là son gibier, sa propriété. Puis

l'insecte accourt de nouveau, en toute hâte, sur les lieux de

recherche, qu'il abandonne encore une seconde fois, s'il le faut

une troisième, pour rendre visite à la proie. Volontiers, je

verrais dans ces retours répétés vers la Chenille, un moyen de se

rafraîchir le souvenir du point de dépôt.

Ainsi se passent les choses dans les cas de grande complication;

mais d'ordinaire, l'insecte revient sans peine au puits qu'il a

creusé la veille, sur l'emplacement inconnu où l'on conduit les

hasards de sa vie errante. Pour guide, il a sa mémoire des lieux,

dont j'aurai plus tard à raconter les merveilleuses prouesses.

Pour revenir moi-même, le lendemain, au puits dissimulé sous le

couvercle de la petite pierre plate, je n'osais m'en rapporter à

ma mémoire seule: il me fallait notes, croquis, alignements,

jalons, enfin toute une minutieuse géométrie.

Le scellé provisoire du terrier avec une dalle, comme le

pratiquent l'Ammophile des sables et l'Ammophile argentée, me

paraît inconnu des deux autres espèces. Je n'ai jamais vu du moins

leur logis protégé d'un couvercle. Cette absence de clôture

temporaire semble s'imposer du reste à l'Ammophile hérissée. À ce

qu'il m'a paru, celle-ci, en effet, chasse d'abord sa proie et

fouit après son terrier non loin du lieu de capture. La mise en

magasin des vivres étant de la sorte possible à l'instant même, il

est inutile de se mettre en frais d'un couvercle. Quant à

l'Ammophile soyeuse, je lui soupçonne un autre motif pour ignorer

l'emploi de la provisoire fermeture. Tandis que les trois autres

ne mettent qu'une seule Chenille dans chaque terrier, elle en met

jusqu'à cinq, mais beaucoup plus petites. De même que nous

négligeons de fermer une porte à passages fréquents de même

l'Ammophile soyeuse néglige peut-être la précaution de la dalle

pour un puits où elle doit descendre, au moins à cinq reprises,

dans un bref laps de temps.

Pour toutes les quatre, les provisions de bouche des larves

consistent en Chenilles de Papillons nocturnes. L'Ammophile

soyeuse fait choix, mais non exclusif, des Chenilles fluettes,

allongées, qui marchent en bouclant le corps et en le débouclant.

Leur allure de compas, qui cheminerait en s'ouvrant et se fermant

tour à tour, leur a fait donner le nom expressif de Chenilles

arpenteuses. Le même terrier réunit des vivres à coloration très

variée; preuve que l'Ammophile chasse indifféremment toutes les

espèces d'arpenteuses, pourvu qu'elles soient de petite taille,

car le chasseur lui-même est bien faible, et sa larve ne doit pas

faire copieuse consommation malgré les cinq pièces de gibier qui

lui sont servies. Si les arpenteuses manquent, l'Hyménoptère se

rabat sur d'autres Chenilles tout aussi menues. Roulées en cercle

par l'effet de la piqûre qui les a paralysées, les cinq pièces

sont empilées dans la cellule; celle qui termine la pile porte

l'oeuf, pour lequel ces provisions sont faites.

Les trois autres ne donnent qu'une seule Chenille à chaque larve.

Il est vrai qu'ici le volume supplée au nombre: le gibier choisi

est corpulent, dodu, capable de suffire amplement à l'appétit du

ver. J'ai retiré, par exemple, des mandibules de l'Ammophile des

sables, une Chenille qui pesait quinze fois le poids du ravisseur;

quinze fois, chiffre énorme si l'on considère quelle dépense de

force ce doit être pour le chasseur que de traîner semblable

gibier, par la peau de la nuque, à travers les mille difficultés

du terrain. Aucun autre Hyménoptère soumis avec sa proie à

l'épreuve de la balance, ne m'a montré pareille disproportion

entre le ravisseur et son butin. La variété presque indéfinie de

coloration dans les vivres exhumés des terriers ou reconnus entre

les pattes des Ammophiles établit encore que les trois

déprédateurs n'ont pas de préférence et font prise de la première

Chenille venue, à la condition qu'elle soit de taille convenable,

ni trop grande ni trop petite, et qu'elle appartienne à la série

des Papillons nocturnes. Le gibier le plus fréquent consiste en

Chenilles à costume gris, ravageant le collet des plantes sous une

mince couche de terre.

Ce qui domine l'histoire entière des Ammophiles, ce qui appelait

de préférence toute mon attention, c'est la manière dont l'insecte

se rend maître de sa proie et la plonge dans l'état inoffensif

réclamé par la sécurité des larves. Le gibier chassé, la Chenille,

possède en effet une organisation fort différente de celle des

victimes que nous avons vu sacrifier jusqu'ici: Buprestes,

Charançons, Criquets, Éphippigères. L'animal se compose d'une

série d'anneaux ou segments similaires, disposés bout à bout:

trois d'entre eux, les premiers, portant les pattes vraies, qui

doivent devenir les pattes du futur Papillon; d'autres ont des

pattes membraneuses ou fausses pattes, spéciales à la Chenille et

non représentées dans le Papillon; d'autres enfin sont dépourvus

de membres. Chacun de ces anneaux possède son noyau nerveux, ou

ganglion, foyer de la sensibilité et du mouvement: de sorte que le

système de l'innervation comprend douze centres distincts,

éloignés l'un de l'autre, non compris le collier ganglionnaire

logé sous le crâne et comparable au cerveau.

Nous voilà bien loin de la centralisation nerveuse des Charançons

et des Buprestes, se prêtant si bien à la paralysie générale par

un seul coup de dard; nous voilà bien loin aussi des ganglions

thoraciques que le Sphex blesse l'un après l'autre pour abolir les

mouvements de ses Grillons. Au lieu d'un point de centralisation

unique, au lieu de trois foyers nerveux, la Chenille en a douze,

séparés entre eux par la distance d'un anneau au suivant, et

disposés en chapelet à la face ventrale, sur la ligne médiane du

corps. De plus, ce qui est la règle générale chez les êtres

inférieurs où le même organe se répète un grand nombre de fois et

perd en puissance par sa diffusion, ces divers noyaux nerveux sont

dans une large indépendance l'un de l'autre: chacun anime son

segment de son influence propre et n'est qu'avec lenteur troublé

dans ses fonctions par le désordre des segments voisins. Qu'un

anneau de la Chenille perde mouvement et sensibilité, et les

autres, demeurés intacts, n'en resteront pas moins longtemps

encore mobiles et sensibles. Ces données suffisent pour montrer le

haut intérêt qui s'attache aux procédés meurtriers de

l'Hyménoptère en face de son gibier.

Mais si l'intérêt est grand, la difficulté d'observation n'est pas

petite. Les moeurs solitaires des Ammophiles, leur dissémination

une à une sur de grandes étendues, enfin leur rencontre presque

toujours fortuite, ne permettent guère d'entreprendre avec elles,

pas plus qu'avec le Sphex languedocien, des expérimentations

méditées à l'avance. Il faut longtemps épier l'occasion,

l'attendre avec une inébranlable patience, et savoir en profiter à

l'instant même quand elle se présente, enfin au moment où vous n'y

songiez plus. Cette occasion, je l'ai guettée des années et encore

des années; puis un jour, tout à coup, la voilà qui se présente à

mes yeux avec une facilité d'examen et une clarté de détail qui me

dédommagent de ma longue attente.

Au début de mes recherches, j'ai pu assister une paire de fois au

meurtre de la Chenille, et j'ai vu, autant que le permettait la

rapidité de l'opération, l'aiguillon de l'Hyménoptère s'adresser

une fois pour toutes, soit au cinquième, soit au sixième segment

de la victime. Pour confirmer ce résultat, la pensée m'est venue

de constater encore l'anneau piqué sur des Chenilles non

sacrifiées sous mes yeux et dérobées aux ravisseurs occupés à les

traîner au terrier; mais ce n'est pas à la loupe que je devais

recourir, aucune loupe ne permettant de découvrir sur une victime

la moindre trace de blessure. Voici le procédé suivi. La Chenille

étant parfaitement tranquille, j'explore chaque segment avec la

pointe d'une fine aiguille; et je mesure ainsi sa dose de

sensibilité par le plus ou moins de signes de douleur que

manifeste l'animal. Si l'aiguille pique le cinquième segment ou le

sixième jusqu'à la transpercer même de part en part, la Chenille

ne bouge pas. Mais si, en avant ou en arrière de ce segment

insensible, on en pique même légèrement un second, la Chenille se

tord et se démène, avec d'autant plus de violence que le segment

exploré est plus éloigné du point de départ. Vers l'extrémité

postérieure surtout, le moindre attouchement provoque des

contorsions désordonnées. Le coup d'aiguillon a donc été unique,

et c'est le cinquième anneau ou le sixième qui l'a reçu.

Que présentent donc de particulier ces deux segments pour être

ainsi, l'un ou l'autre, le point de mire des armes du meurtrier?

Dans leur organisation, rien; mais dans leur position, c'est autre

chose. En laissant de côté les Chenilles arpenteuses de

l'Ammophile soyeuse, je trouve, dans le gibier des autres,

l'organisation suivante, en comptant la tête pour premier segment

trois paires de pattes vraies placées sur les anneaux deux, trois,

et quatre; quatre paires de pattes membraneuses placées sur les

anneaux sept, huit, neuf et dix; enfin une dernière paire de

pattes membraneuses placées sur le treizième et dernier anneau. En

tout huit paires de pattes, dont les sept premières forment deux

groupes puissants, l'un de trois, l'autre de quatre paires. Ces

deux groupes sont séparés par deux segments sans pattes, qui sont

précisément le cinquième et le sixième.

Maintenant, pour enlever à la Chenille ses moyens d'évasion, pour

la rendre immobile, l'Hyménoptère ira-t-il darder son stylet dans

chacun des huit anneaux pourvus d'organes locomoteurs? Prendra-t-

il surtout ce luxe de précautions quand la proie est petite, toute

faible? Non certes: un seul coup d'aiguillon suffira; mais il sera

donné en un point central, d'où la torpeur produite par la

gouttelette venimeuse puisse se propager peu et peu, dans le plus

bref délai possible, au sein des segments munis de pattes. Le

segment à choisir pour cette unique inoculation n'est donc pas

douteux: c'est le cinquième ou le sixième, séparant les deux

groupes d'anneaux locomoteurs. Le point indiqué par les déductions

rationnelles est donc aussi le point adopté par l'instinct.

Disons enfin que l'oeuf de l'Ammophile est invariablement déposé

sur l'anneau rendu insensible. En ce point, et en ce point seul,

la jeune larve peut mordre sans provoquer des contorsions

compromettantes; où la piqûre de l'aiguille ne produit rien, la

morsure du vermisseau ne produira pas davantage. La proie restera

ainsi immobile jusqu'à ce que le nourrisson ait pris des forces et

puisse, sans danger pour lui, s'attaquer plus avant.

Dans mes recherches ultérieures, les observations se multipliant,

des doutes me vinrent, non sur les conséquences auxquelles j'étais

arrivé, mais sur leur extension générale. Que de faibles

arpenteuses, que des Chenilles de taille médiocre aient assez d'un

seul coup d'aiguillon pour devenir inoffensives, surtout lorsque

le dard atteint le point si propice qui vient d'être déterminé,

c'est chose d'elle-même fort probable et d'ailleurs démontrée soit

par l'observation directe, soit par l'exploration de la

sensibilité au moyen d'une aiguille. Mais il arrive à l'Ammophile

des sables et surtout à l'Ammophile hérissée, de capturer des

proies énormes, dont le poids, ai-je dit, atteint une quinzaine de

fois celui du ravisseur. Ce gibier géant sera-t-il traité comme la

fluette arpenteuse? pour dompter le monstre et le mettre dans

l'impossibilité de nuire, suffira-t-il d'un seul coup de stylet?

L'affreux ver gris, s'il fouette de sa vigoureuse croupe les

parois de la cellule, ne mettra-t-il pas en péril soit l'oeuf,

soit la petite larve? On n'ose se figurer, en tête à tête dans

l'étroite chambre du terrier, la débile créature qui vient

d'éclore et cette espèce de dragon assez libre encore de

mouvements pour rouler et dérouler ses tortueux replis.

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 15 / 23 段