d'insectes à de grandes hauteurs. En octobre, j'ai trouvé la
chapelle du sommet du mont Ventoux couverte de Coccinelles à sept
points, la bête à bon Dieu du langage populaire. Ces insectes,
appliqués sur la pierre tant des parois que de la toiture en
dalles, étaient si serrés l'un contre l'autre, que le grossier
édifice prenait, à quelques pas, l'aspect d'un ouvrage en globules
de corail. Je n'oserais évaluer les myriades de Coccinelles qui se
trouvaient là en assemblée générale. Ce n'est certainement pas la
nourriture qui avait attiré ces mangeuses de pucerons sur la cime
du Ventoux, presque à deux kilomètres d'altitude. La végétation y
est trop maigre, et jamais pucerons ne se sont aventurés jusque-
là.
Une autre fois, en juin, sur le plateau de Saint-Amans, voisin du
Ventoux, à une altitude de 734 mètres, j'ai été témoin d'une
réunion semblable, mais beaucoup moins nombreuse. Au point le plus
saillant du plateau, sur le bord d'un escarpement de roches à pic,
se dresse une croix avec piédestal de pierres de taille. C'est sur
les faces de ce piédestal et sur les rochers lui servant de base
que le même Coléoptère du Ventoux, la Coccinelle à sept points,
s'était rassemblé en légions. Les insectes étaient pour la plupart
immobiles; mais partout où le soleil donnait avec ardeur, il y
avait continuel échange entre les arrivants, qui venaient prendre
place, et les occupants du reposoir, qui s'envolaient pour revenir
après un court essor.
Là, pas plus qu'au sommet du Ventoux, rien n'a pu me renseigner
sur les causes de ces étranges réunions en des points arides, sans
Pucerons, et nullement faits pour attirer des Coccinelles; rien
n'a pu me dire le secret de ces rendez-vous populeux sur les
maçonneries des hauteurs. Y aurait-il encore ici des exemples
d'émigration entomologique? Y aurait-il assemblée générale,
pareille à celle des Hirondelles avant le jour du départ commun?
Était-ce là des points de convocation, d'où la nuée des
Coccinelles devait gagner canton plus riche en vivres? C'est bien
possible, mais c'est bien aussi extraordinaire. La bête à bon Dieu
n'a jamais guère fait parler d'elle pour sa passion des voyages.
Elle nous semble bien casanière quand nous la voyons faire
boucherie des poux verts de nos rosiers et des poux noirs de nos
fèves; et cependant, avec son aile courte, elle va tenir réunion
plénière, par myriades, au sommet du Ventoux, où le Martinet ne
monte qu'en des moments de fougue effrénée. Pourquoi ces
assemblées à de telles hauteurs? Pourquoi ces prédilections pour
les blocs d'une maçonnerie?
CHAPITRE XV
LES AMMOPHILES
Taille fine, tournure svelte, abdomen très étranglé à la naissance
et rattaché au corps comme par un fil, costume noir avec écharpe
rouge sur le ventre, tel est le signalement sommaire de ces
fouisseurs, voisins des Sphex par leur forme et leur coloration,
mais bien différents par leurs moeurs. Les Sphex chassent des
orthoptères, Criquets, Éphippigères, Grillons; les Ammophiles ont
pour gibier des chenilles. Ce changement de proie fait prévoir à
lui seul de nouvelles ressources dans la tactique meurtrière de
l'instinct.
Si le mot ne sonnait convenablement à l'oreille, volontiers je
chercherais querelle au terme d'Ammophile, signifiant ami des
sables, comme trop exclusif et souvent erroné. Les véritables amis
des sables, des sables secs, poudreux, ruisselants, ce sont les
Bembex, giboyeurs de Mouches; mais les chasseurs de Chenilles,
dont je me propose ici l'histoire, n'ont aucune prédilection pour
les sables purs et mobiles; ils les fuient même comme trop sujets
à des éboulements qu'un rien provoque. Leur puits vertical, qui
doit rester libre jusqu'à ce que la cellule ait reçu les vivres et
l'oeuf, exige un milieu plus ferme pour ne pas s'obstruer avant
l'heure. Ce qu'il leur faut, c'est un sol léger, de fouille
facile, où l'élément sablonneux soit cimenté par un peu d'argile
et de calcaire. Les bords des sentiers, les pentes à maigre gazon
exposées au soleil, voilà les lieux préférés. Au printemps, dès
les premiers jours d'avril, on y voit l'Ammophile hérissée
(_Ammophila hirsut_a); quand viennent septembre et octobre, on y
trouve l'Ammophile des sables (_A. sabulosa_), l'Ammophile
argentée (_A. argentata_), et l'Ammophile soyeuse (_A._
_holosericea)_. Je condenserai ici les documents que les quatre
espèces m'ont fournis.
Pour toutes les quatre, le terrier est un trou de sonde vertical,
une sorte de puits, ayant au plus le calibre d'une forte plume
d'oie, et une profondeur d'environ un demi-décimètre. Au fond est
la cellule, toujours unique et consistant en une simple dilatation
du puits d'entrée. C'est, en somme, logis mesquin, obtenu à peu de
frais, en une séance; la larve n'y trouvera protection contre
l'hiver qu'à la faveur de la quadruple enceinte de son cocon,
imité de celui du Sphex. L'Ammophile travaille solitaire à son
excavation, paisiblement, sans se presser, sans de joyeux
entrains. Comme toujours, les tarses antérieurs servent de râteaux
et les mandibules font office d'outils de fouille. Si quelque
grain de sable résiste trop à l'arrachement, on entend monter du
fond du puits, comme expression des efforts de l'insecte, une
sorte de grincement aigu produit par les vibrations des ailes et
du corps tout entier. Par intervalles rapprochés, l'Hyménoptère
apparaît au jour avec la charge de déblais entre les dents, un
gravier, qu'il va, au vol, laisser choir plus loin, à quelques
décimètres de distance, pour ne pas encombrer la place. Sur le
nombre des grains extraits, quelques-uns, par leur forme et leurs
dimensions, paraissent mériter attention spéciale: du moins
l'Ammophile ne les traite pas comme les autres: au lieu d'aller
les rejeter au vol loin du chantier, elle les transporte à pied et
les dépose à proximité du puits. Ce sont là matériaux de choix,
moellons tout préparés qui serviront plus tard à clore le logis.
Ce travail extérieur se fait avec des allures compassées et une
diligence grave. L'insecte, hautement retroussé, l'abdomen tendu
au bout de son long pédicule, se retourne, vire de bord tout d'une
pièce, avec la raideur géométrique d'une ligne qui pivoterait sur
elle-même. S'il lui faut rejeter à distance les déblais jugés
encombrants, il le fait par petites volées silencieuses, assez
souvent à reculons, comme si l'Hyménoptère, sortant de son puits
la tête la dernière, évitait de se retourner afin d'économiser le
temps. Ce sont les espèces à ventre longuement pédiculé, comme
l'Ammophile des sables et l'Ammophile soyeuse, qui déploient le
mieux dans l'action cette rigidité d'automate. C'est si délicat,
en effet, à gouverner, que cet abdomen se renflant en poire au
bout d'un fil: un brusque mouvement pourrait fausser la fine tige.
On marche donc avec une sorte de précision géométrique; s'il faut
voler, c'est à reculons pour s'épargner des virements de bord trop
répétés. Au contraire, l'Ammophile hérissée, dont le pédicule
abdominal est court, possède en travaillant à son terrier, la
désinvolture, la prestesse des mouvements qu'on admire chez la
plupart des fouisseurs. Elle est plus libre d'action, n'ayant pas
l'embarras du ventre.
Le logis est creusé. Sur le tard, ou même tout simplement lorsque
le soleil s'est retiré des lieux où le terrier vient d'être foré,
l'Ammophile ne manque pas de visiter le petit amas de moellons mis
en réserve pendant les travaux de fouille, dans le but d'y choisir
une pièce à sa convenance. Si rien ne s'y trouve qui puisse la
satisfaire, elle explore le voisinage et ne tarde pas à rencontrer
ce qu'elle veut. C'est une petite pierre plate, d'un diamètre un
peu plus grand que celui de la bouche du puits. La dalle est
transportée avec les mandibules, et mise, pour clôture provisoire,
sur l'orifice du terrier. Demain, au retour de la chaleur, lorsque
le soleil inondera les pentes voisines et favorisera la chasse,
l'insecte saura très bien retrouver le logis, rendu inviolable par
la massive porte; il y reviendra avec une Chenille paralysée,
saisie par la peau de la nuque et traînée entre les pattes du
chasseur; il soulèvera la dalle que rien ne distingue des autres
petites pierres voisines et dont lui seul a le secret; il
introduira la pièce de gibier au fond du puits, déposera son oeuf
et bouchera définitivement la demeure en balayant dans la galerie
verticale les déblais conservés à proximité.
À plusieurs reprises, l'Ammophile des sables et l'Ammophile
argentée m'ont rendu témoin de cette clôture temporaire du
terrier, lorsque le soleil baisse et que l'heure trop avancée fait
renvoyer au lendemain l'approvisionnement. Les scellés mis au
logis par l'Hyménoptère, moi aussi je renvoyais au lendemain la
suite de mes observations, mais en relevant d'abord la carte des
lieux, en choisissant mes alignements et mes points de repère, en
implantant quelques bouts de tige comme jalons, afin de retrouver
le puits lorsqu'il serait comblé. Toujours, si je ne revenais pas
trop matin, si je laissais à l'Hyménoptère le loisir de mettre à
profit les heures du plein soleil, j'ai revu le terrier
définitivement bouché et approvisionné.
La fidélité de mémoire est ici frappante. L'insecte, attardé à son
travail, remet au lendemain le reste de son oeuvre. Il ne passe
pas la soirée, il ne passe pas la nuit dans le gîte qu'il vient de
fouir, il abandonne le logis, au contraire; il s'en va, après en
avoir masqué l'entrée avec une petite pierre. Les lieux ne lui
sont pas familiers; il ne les connaît pas mieux que tout autre
endroit, car les Ammophiles se comportent comme le Sphex
languedocien, et logent leur famille un peu d'ici, un peu de là,
au gré de leur vagabondage. L'Hyménoptère s'est trouvé là par
hasard; le sol lui a plu et le terrier a été creusé. Maintenant
l'insecte part. Où va-t-il? Qui le sait... peut-être sur les
fleurs du voisinage, où, aux dernières lueurs du jour, il léchera,
dans le fond des corolles, une goutte de liqueur sucrée, de même
que l'ouvrier mineur, après les fatigues de la noire galerie,
cherche le réconfort de la bouteille du soir. Il part, entraîné
plus ou moins loin, de station en station à la cave des fleurs. La
soirée, la nuit, la matinée se passent. Il faut cependant revenir
au terrier et compléter l'oeuvre; il faut y revenir après les
marches et contre marches de la chasse du matin, et les essors de
fleur en fleur des libations de la veille. Que la Guêpe regagne
son nid et l'Abeille sa ruche, il n'y a rien là qui m'étonne: le
nid, la ruche, sont des domiciles permanents, dont les voies sont
connues par longue pratique; mais l'Ammophile, pour revenir à son
terrier après si longue absence, n'a rien de ce que pourrait
donner l'habitude des lieux. Son puits est en un point qu'elle a
visité hier, peut-être pour la première fois et qu'il faut
retrouver aujourd'hui, lorsque l'insecte est totalement désorienté
et de plus embarrassé d'un lourd gibier. Ce petit exploit de
mémoire topographique s'accomplit néanmoins, parfois avec une
précision dont je restais émerveillé. L'insecte marchait droit à
son terrier comme s'il eut depuis longtemps battu et rebattu tous
les petits sentiers du voisinage. D'autre fois, il y avait de
longues hésitations, des recherches multipliées.
Si la difficulté s'aggrave, la proie, charge embarrassante pour la
hâte de l'exploration, est déposée en haut lieu, sur une touffe de
thym, un bouquet de gazon, où elle soit en évidence pour être
retrouvée plus tard. Ainsi allégée, l'Ammophile reprend ses
actives recherches. J'ai eu tracé au crayon, à mesure que
cheminait l'insecte, le croquis de la voie suivie. Le résultat fut
une ligne des plus embrouillées, avec courbures et angles
brusques, branches rentrantes et branches rayonnantes, noeuds,
lacets, intersections répétées, enfin un vrai labyrinthe dont la
complication traduisait au regard les perplexités de l'insecte
égaré.
Le puits retrouvé et la dalle levée, il faut revenir à la
Chenille, ce qui ne se fait pas toujours sans tâtonnements,
lorsque les allées et venues de l'Hyménoptère se sont par trop
multipliées. Bien qu'elle ait laissé sa proie convenablement
visible, l'Ammophile paraît prévoir l'embarras de la retrouver
quand le moment sera venu de la traîner au logis. Du moins, si la
recherche du gîte se prolonge trop, on voit l'Hyménoptère
brusquement interrompre son exploration du terrain et revenir à la
Chenille, qu'il palpe, qu'il mordille un moment, comme pour
s'affirmer que c'est bien là son gibier, sa propriété. Puis
l'insecte accourt de nouveau, en toute hâte, sur les lieux de
recherche, qu'il abandonne encore une seconde fois, s'il le faut
une troisième, pour rendre visite à la proie. Volontiers, je
verrais dans ces retours répétés vers la Chenille, un moyen de se
rafraîchir le souvenir du point de dépôt.
Ainsi se passent les choses dans les cas de grande complication;
mais d'ordinaire, l'insecte revient sans peine au puits qu'il a
creusé la veille, sur l'emplacement inconnu où l'on conduit les
hasards de sa vie errante. Pour guide, il a sa mémoire des lieux,
dont j'aurai plus tard à raconter les merveilleuses prouesses.
Pour revenir moi-même, le lendemain, au puits dissimulé sous le
couvercle de la petite pierre plate, je n'osais m'en rapporter à
ma mémoire seule: il me fallait notes, croquis, alignements,
jalons, enfin toute une minutieuse géométrie.
Le scellé provisoire du terrier avec une dalle, comme le
pratiquent l'Ammophile des sables et l'Ammophile argentée, me
paraît inconnu des deux autres espèces. Je n'ai jamais vu du moins
leur logis protégé d'un couvercle. Cette absence de clôture
temporaire semble s'imposer du reste à l'Ammophile hérissée. À ce
qu'il m'a paru, celle-ci, en effet, chasse d'abord sa proie et
fouit après son terrier non loin du lieu de capture. La mise en
magasin des vivres étant de la sorte possible à l'instant même, il
est inutile de se mettre en frais d'un couvercle. Quant à
l'Ammophile soyeuse, je lui soupçonne un autre motif pour ignorer
l'emploi de la provisoire fermeture. Tandis que les trois autres
ne mettent qu'une seule Chenille dans chaque terrier, elle en met
jusqu'à cinq, mais beaucoup plus petites. De même que nous
négligeons de fermer une porte à passages fréquents de même
l'Ammophile soyeuse néglige peut-être la précaution de la dalle
pour un puits où elle doit descendre, au moins à cinq reprises,
dans un bref laps de temps.
Pour toutes les quatre, les provisions de bouche des larves
consistent en Chenilles de Papillons nocturnes. L'Ammophile
soyeuse fait choix, mais non exclusif, des Chenilles fluettes,
allongées, qui marchent en bouclant le corps et en le débouclant.
Leur allure de compas, qui cheminerait en s'ouvrant et se fermant
tour à tour, leur a fait donner le nom expressif de Chenilles
arpenteuses. Le même terrier réunit des vivres à coloration très
variée; preuve que l'Ammophile chasse indifféremment toutes les
espèces d'arpenteuses, pourvu qu'elles soient de petite taille,
car le chasseur lui-même est bien faible, et sa larve ne doit pas
faire copieuse consommation malgré les cinq pièces de gibier qui
lui sont servies. Si les arpenteuses manquent, l'Hyménoptère se
rabat sur d'autres Chenilles tout aussi menues. Roulées en cercle
par l'effet de la piqûre qui les a paralysées, les cinq pièces
sont empilées dans la cellule; celle qui termine la pile porte
l'oeuf, pour lequel ces provisions sont faites.
Les trois autres ne donnent qu'une seule Chenille à chaque larve.
Il est vrai qu'ici le volume supplée au nombre: le gibier choisi
est corpulent, dodu, capable de suffire amplement à l'appétit du
ver. J'ai retiré, par exemple, des mandibules de l'Ammophile des
sables, une Chenille qui pesait quinze fois le poids du ravisseur;
quinze fois, chiffre énorme si l'on considère quelle dépense de
force ce doit être pour le chasseur que de traîner semblable
gibier, par la peau de la nuque, à travers les mille difficultés
du terrain. Aucun autre Hyménoptère soumis avec sa proie à
l'épreuve de la balance, ne m'a montré pareille disproportion
entre le ravisseur et son butin. La variété presque indéfinie de
coloration dans les vivres exhumés des terriers ou reconnus entre
les pattes des Ammophiles établit encore que les trois
déprédateurs n'ont pas de préférence et font prise de la première
Chenille venue, à la condition qu'elle soit de taille convenable,
ni trop grande ni trop petite, et qu'elle appartienne à la série
des Papillons nocturnes. Le gibier le plus fréquent consiste en
Chenilles à costume gris, ravageant le collet des plantes sous une
mince couche de terre.
Ce qui domine l'histoire entière des Ammophiles, ce qui appelait
de préférence toute mon attention, c'est la manière dont l'insecte
se rend maître de sa proie et la plonge dans l'état inoffensif
réclamé par la sécurité des larves. Le gibier chassé, la Chenille,
possède en effet une organisation fort différente de celle des
victimes que nous avons vu sacrifier jusqu'ici: Buprestes,
Charançons, Criquets, Éphippigères. L'animal se compose d'une
série d'anneaux ou segments similaires, disposés bout à bout:
trois d'entre eux, les premiers, portant les pattes vraies, qui
doivent devenir les pattes du futur Papillon; d'autres ont des
pattes membraneuses ou fausses pattes, spéciales à la Chenille et
non représentées dans le Papillon; d'autres enfin sont dépourvus
de membres. Chacun de ces anneaux possède son noyau nerveux, ou
ganglion, foyer de la sensibilité et du mouvement: de sorte que le
système de l'innervation comprend douze centres distincts,
éloignés l'un de l'autre, non compris le collier ganglionnaire
logé sous le crâne et comparable au cerveau.
Nous voilà bien loin de la centralisation nerveuse des Charançons
et des Buprestes, se prêtant si bien à la paralysie générale par
un seul coup de dard; nous voilà bien loin aussi des ganglions
thoraciques que le Sphex blesse l'un après l'autre pour abolir les
mouvements de ses Grillons. Au lieu d'un point de centralisation
unique, au lieu de trois foyers nerveux, la Chenille en a douze,
séparés entre eux par la distance d'un anneau au suivant, et
disposés en chapelet à la face ventrale, sur la ligne médiane du
corps. De plus, ce qui est la règle générale chez les êtres
inférieurs où le même organe se répète un grand nombre de fois et
perd en puissance par sa diffusion, ces divers noyaux nerveux sont
dans une large indépendance l'un de l'autre: chacun anime son
segment de son influence propre et n'est qu'avec lenteur troublé
dans ses fonctions par le désordre des segments voisins. Qu'un
anneau de la Chenille perde mouvement et sensibilité, et les
autres, demeurés intacts, n'en resteront pas moins longtemps
encore mobiles et sensibles. Ces données suffisent pour montrer le
haut intérêt qui s'attache aux procédés meurtriers de
l'Hyménoptère en face de son gibier.
Mais si l'intérêt est grand, la difficulté d'observation n'est pas
petite. Les moeurs solitaires des Ammophiles, leur dissémination
une à une sur de grandes étendues, enfin leur rencontre presque
toujours fortuite, ne permettent guère d'entreprendre avec elles,
pas plus qu'avec le Sphex languedocien, des expérimentations
méditées à l'avance. Il faut longtemps épier l'occasion,
l'attendre avec une inébranlable patience, et savoir en profiter à
l'instant même quand elle se présente, enfin au moment où vous n'y
songiez plus. Cette occasion, je l'ai guettée des années et encore
des années; puis un jour, tout à coup, la voilà qui se présente à
mes yeux avec une facilité d'examen et une clarté de détail qui me
dédommagent de ma longue attente.
Au début de mes recherches, j'ai pu assister une paire de fois au
meurtre de la Chenille, et j'ai vu, autant que le permettait la
rapidité de l'opération, l'aiguillon de l'Hyménoptère s'adresser
une fois pour toutes, soit au cinquième, soit au sixième segment
de la victime. Pour confirmer ce résultat, la pensée m'est venue
de constater encore l'anneau piqué sur des Chenilles non
sacrifiées sous mes yeux et dérobées aux ravisseurs occupés à les
traîner au terrier; mais ce n'est pas à la loupe que je devais
recourir, aucune loupe ne permettant de découvrir sur une victime
la moindre trace de blessure. Voici le procédé suivi. La Chenille
étant parfaitement tranquille, j'explore chaque segment avec la
pointe d'une fine aiguille; et je mesure ainsi sa dose de
sensibilité par le plus ou moins de signes de douleur que
manifeste l'animal. Si l'aiguille pique le cinquième segment ou le
sixième jusqu'à la transpercer même de part en part, la Chenille
ne bouge pas. Mais si, en avant ou en arrière de ce segment
insensible, on en pique même légèrement un second, la Chenille se
tord et se démène, avec d'autant plus de violence que le segment
exploré est plus éloigné du point de départ. Vers l'extrémité
postérieure surtout, le moindre attouchement provoque des
contorsions désordonnées. Le coup d'aiguillon a donc été unique,
et c'est le cinquième anneau ou le sixième qui l'a reçu.
Que présentent donc de particulier ces deux segments pour être
ainsi, l'un ou l'autre, le point de mire des armes du meurtrier?
Dans leur organisation, rien; mais dans leur position, c'est autre
chose. En laissant de côté les Chenilles arpenteuses de
l'Ammophile soyeuse, je trouve, dans le gibier des autres,
l'organisation suivante, en comptant la tête pour premier segment
trois paires de pattes vraies placées sur les anneaux deux, trois,
et quatre; quatre paires de pattes membraneuses placées sur les
anneaux sept, huit, neuf et dix; enfin une dernière paire de
pattes membraneuses placées sur le treizième et dernier anneau. En
tout huit paires de pattes, dont les sept premières forment deux
groupes puissants, l'un de trois, l'autre de quatre paires. Ces
deux groupes sont séparés par deux segments sans pattes, qui sont
précisément le cinquième et le sixième.
Maintenant, pour enlever à la Chenille ses moyens d'évasion, pour
la rendre immobile, l'Hyménoptère ira-t-il darder son stylet dans
chacun des huit anneaux pourvus d'organes locomoteurs? Prendra-t-
il surtout ce luxe de précautions quand la proie est petite, toute
faible? Non certes: un seul coup d'aiguillon suffira; mais il sera
donné en un point central, d'où la torpeur produite par la
gouttelette venimeuse puisse se propager peu et peu, dans le plus
bref délai possible, au sein des segments munis de pattes. Le
segment à choisir pour cette unique inoculation n'est donc pas
douteux: c'est le cinquième ou le sixième, séparant les deux
groupes d'anneaux locomoteurs. Le point indiqué par les déductions
rationnelles est donc aussi le point adopté par l'instinct.
Disons enfin que l'oeuf de l'Ammophile est invariablement déposé
sur l'anneau rendu insensible. En ce point, et en ce point seul,
la jeune larve peut mordre sans provoquer des contorsions
compromettantes; où la piqûre de l'aiguille ne produit rien, la
morsure du vermisseau ne produira pas davantage. La proie restera
ainsi immobile jusqu'à ce que le nourrisson ait pris des forces et
puisse, sans danger pour lui, s'attaquer plus avant.
Dans mes recherches ultérieures, les observations se multipliant,
des doutes me vinrent, non sur les conséquences auxquelles j'étais
arrivé, mais sur leur extension générale. Que de faibles
arpenteuses, que des Chenilles de taille médiocre aient assez d'un
seul coup d'aiguillon pour devenir inoffensives, surtout lorsque
le dard atteint le point si propice qui vient d'être déterminé,
c'est chose d'elle-même fort probable et d'ailleurs démontrée soit
par l'observation directe, soit par l'exploration de la
sensibilité au moyen d'une aiguille. Mais il arrive à l'Ammophile
des sables et surtout à l'Ammophile hérissée, de capturer des
proies énormes, dont le poids, ai-je dit, atteint une quinzaine de
fois celui du ravisseur. Ce gibier géant sera-t-il traité comme la
fluette arpenteuse? pour dompter le monstre et le mettre dans
l'impossibilité de nuire, suffira-t-il d'un seul coup de stylet?
L'affreux ver gris, s'il fouette de sa vigoureuse croupe les
parois de la cellule, ne mettra-t-il pas en péril soit l'oeuf,
soit la petite larve? On n'ose se figurer, en tête à tête dans
l'étroite chambre du terrier, la débile créature qui vient
d'éclore et cette espèce de dragon assez libre encore de
mouvements pour rouler et dérouler ses tortueux replis.