Vingt enjambées n'étaient pas faites, vingt de ces enjambées dont

on n'est pas maître sur les fortes pentes, que toute crainte de

péril cesse. Sous nos pieds ce n'est pas le vide de l'abîme, c'est

le sol tant désiré, le sol de pierrailles, qui croule derrière

nous en longs ruissellements. Pour nous tous, ce cliquetis, signe

de terre ferme, est musique divine. En quelques minutes est

atteinte la lisière supérieure des hêtres. Ici l'obscurité est

plus forte encore qu'au sommet de la montagne: il faut se courber

jusqu'à terre pour reconnaître où l'on met les pieds. Comment, au

sein de ces ténèbres, trouver le Jas, enfoui dans l'épaisseur du

bois? Deux plantes, assidue végétation des points hantés par

l'homme, le Chénopode Bon-Henri et l'Ortie dioïque me servent de

fil conducteur. De ma main libre, je fauche dans l'air, tout en

cheminant. À chaque piqûre ressentie, c'est une ortie, c'est un

jalon. Verlot, à l'arrière-garde, s'escrime aussi de son mieux et

supplée la vue par la cuisante piqûre. Nos compagnons n'ont guère

foi en ce mode de recherche. Ils parlent de continuer la descente

furibonde, de rétrograder, s'il le faut, jusqu'à Bédoin. Plus

confiant dans le flair botanique, qu'il possède si bien lui-même,

Verlot se joint à moi pour insister dans nos recherches, pour

rassurer les plus démoralisés et leur démontrer qu'il est

possible, en interrogeant de la main les herbages, d'arriver au

gîte malgré l'obscurité. On se rend à nos raisons; et peu après,

de touffe d'ortie en touffe d'ortie, la bande arrive au Jas.

Delacour y est, ainsi que le guide avec nos bagages, abrités à

temps de la pluie. Un feu flambant et des vêtements de rechange

ont bientôt ramené l'habituelle gaieté. Un bloc de neige, apporté

du vallon voisin, est suspendu dans un sac devant le foyer. Une

bouteille reçoit l'eau de fusion; ce sera notre fontaine pour le

repas du soir. Enfin la nuit se passe sur une couche de feuillage

de hêtre, qu'ont triturée nos prédécesseurs; et ils sont nombreux.

Qui sait depuis combien d'années n'a pas été renouvelé ce matelas,

aujourd'hui devenu terreau! Ceux qui ne peuvent dormir ont pour

mission d'entretenir le foyer. Les mains ne manquent pas pour

tisonner, car la fumée, sans autre issue qu'un large trou produit

par l'écroulement partiel de la voûte, emplit la hutte d'une

atmosphère à fumer des harengs. Pour obtenir quelques bouffées

respirables, il faut les chercher dans les couches les plus

inférieures, le nez presque à terre. On tousse donc, on maugrée,

on tisonne, mais vainement essaie-t-on de dormir. Dès deux heures

du matin tout le monde est sur pied, pour gravir le cône terminal

et assister au lever du soleil. La pluie a cessé, le ciel est

superbe et promet une admirable journée.

Pendant l'ascension, quelques-uns éprouvent une sorte de mal au

coeur, dont la cause est d'abord la fatigue et en second lieu la

raréfaction de l'air. Le baromètre a baissé de 140 millimètres;

l'air que nous respirons est d'un cinquième moins dense, et par

conséquent d'un cinquième moins riche en oxygène. Dans l'état de

bien-être, cette modification de l'air, trop peu considérable,

passerait inaperçue; mais venant s'ajouter aux fatigues de la

veille et à l'insomnie, elle aggrave notre malaise. On monte donc

avec lenteur, les jarrets brisés, le souffle haletant. De vingt

pas en vingt pas, plus d'un est obligé de faire halte. Enfin nous

y voici. On se réfugie dans la rustique chapelle de Sainte-Croix,

pour reprendre haleine et combattre le froid piquant du matin par

une accolade à la gourde, dont cette fois on épuise les flancs.

Bientôt, le soleil se lève. Jusqu'aux extrêmes limites de

l'horizon, le Ventoux projette son ombre triangulaire, dont les

côtés s'irisent de violet par l'effet des rayons diffractés. Au

sud et à l'ouest s'étendent des plaines brumeuses, où, lorsque le

soleil sera plus haut, nous pourrons distinguer le Rhône, ainsi

qu'un fil d'argent. Au nord et à l'est s'étale sous nos pieds une

couche énorme de nuages, sorte d'océan de blanche ouate d'où

émergent, comme des îlots de scories, les sommets obscurs des

montagnes inférieures. Quelques cimes, avec leurs traînées de

glaciers, resplendissent du côté des Alpes.

Mais la plante nous réclame; arrachons-nous à ce magique

spectacle. L'époque de notre ascension, en août, était un peu

tardive; pour bien des plantes, la floraison était passée. Voulez-

vous faire une herborisation vraiment fructueuse? Soyez ici dans

la première quinzaine de juillet, et surtout devancez l'apparition

des troupeaux sur ces hauteurs: où le mouton a brouté vous ne

récolteriez que misérables restes. Encore épargné par la dent des

troupeaux, le sommet du Ventoux est en juillet un vrai parterre;

sa couche de pierrailles est émaillée de fleurs. En mes souvenirs

apparaissent, toutes ruisselantes de la rosée du matin, les

gracieuses touffes d'Androsace villeuse, à fleurs blanches avec un

oeil rose tendre; la Violette du mont Cenis, dont les grandes

corolles bleues s'étalent sur les éclats de calcaire; la Valériane

Saliunque, qui associe le suave parfum de ses inflorescences et

l'odeur stercoraire de ses racines; la Globulaire cordifoliée,

formant des tapis compacts d'un vert cru semés de capitules bleus;

le Myosotis alpestre, dont l'azur rivalise avec celui des cieux;

l'Iberis de Candolle, dont la tige menue porte une tête serrée de

fleurettes blanches et plonge en serpentant au milieu des

pierrailles; la Saxifrage à feuilles opposées et la Saxifrage

muscoïde, toutes les deux serrées en coussinets sombres,

constellés de corolles roses pour la première, de corolles

blanches lavées de jaune pour la seconde. Quand le soleil aura

plus de force, nous verrons mollement voleter d'une touffe fleurie

à l'autre un superbe Papillon à ailes blanches avec quatre taches

d'un rouge carmin vif, cerclées de noir. C'est le _Parnassius

Apollo_, hôte élégant des solitudes des Alpes, au voisinage des

neiges éternelles. Sa chenille vit sur les Saxifrages. Bornons là

cet aperçu des douces joies qui attendent le naturaliste au sommet

du mont Ventoux et revenons à l'Ammophile hérissée, blottie en

nombre sous l'abri d'une pierre lorsque la nuée pluvieuse est

venue hier nous envelopper.

CHAPITRE XIV

LES ÉMIGRANTS

J'ai raconté comment, sur les crêtes du mont Ventoux, vers

l'altitude de 1800 mètres, j'avais eu une de ces bonnes fortunes

entomologiques qui seraient riches de conséquences si elles se

présentaient assez fréquemment pour se prêter à des études

suivies. Malheureusement mon observation est unique, et je

désespère de jamais la renouveler. Je ne pourrai donc étayer sur

elle que des soupçons. C'est aux observateurs futurs de remplacer

mes probabilités par des certitudes.

Sous l'abri d'une large pierre plate, je découvre quelques

centaines d'Ammophiles (_Ammophila hirsuta_), amoncelées les unes

sur les autres et d'une manière presque aussi compacte que le sont

les Abeilles dans la grappe d'un essaim. Aussitôt la pierre levée,

tout ce petit monde velu se met à grouiller, sans tentative aucune

de fuir au vol. Je déplace le tas à pleines mains, nul ne fait

mine de vouloir abandonner le groupe. Des intérêts communs

semblent les maintenir indissolublement unis; pas un ne part si

tous ne partent. Avec tout le soin possible, j'examine la pierre

plate qui servait d'abri, le sol qu'elle recouvrait ainsi que les

environs immédiats je ne découvre rien qui puisse me dire la cause

de cette étrange réunion. Ne pouvant mieux faire, j'essaie le

dénombrement. J'en étais là quand les nuages sont venus mettre fin

à mes observations et nous plonger dans cette obscurité dont je

viens de dire les anxieuses suites. Aux premières gouttes de

pluie, avant d'abandonner les lieux, je m'empresse de remettre la

pierre en place et de réintégrer les Ammophiles sous leur abri. Je

m'accorde un bon point, que le lecteur confirmera, je l'espère,

pour avoir eu la précaution de ne pas laisser exposées à l'averse

les pauvres bêtes dérangées par ma curiosité.

L'Ammophile hérissée n'est pas rare dans la plaine, mais c'est

toujours une à une qu'elle se rencontre au bord des sentiers et

sur les pentes sablonneuses, tantôt livrée au travail d'excavation

de son puits, tantôt occupée au charroi de sa lourde chenille.

Elle est solitaire, comme le Sphex languedocien; aussi était-ce

pour moi profonde surprise que de trouver, presque à la cime du

Ventoux, cet Hyménoptère réuni en si grand nombre sous l'abri de

la même pierre. Au lieu de l'individu isolé, qui jusqu'ici m'était

connu, s'offrait à mes regards une société populeuse. Essayons de

remonter aux causes probables de cette agglomération.

Par une exception fort rare chez les Hyménoptères fouisseurs,

l'Ammophile hérissée nidifie dès les premiers jours du printemps:

vers la fin de mars si la saison est douce, au plus tard dans la

première quinzaine d'avril, alors que les Grillons prennent la

forme adulte et dépouillent douloureusement la peau du jeune âge

sur le seuil de leur logis, alors que le Narcisse des poètes

épanouit ses premières fleurs et que le Proyer lance, dans les

prairies, sa traînante note du haut des peupliers, l'Ammophile

hérissée est à l'oeuvre pour creuser le domicile de ses larves et

l'approvisionner; tandis que les autres Ammophiles et les divers

Hyménoptères déprédateurs en général, ne font ce travail qu'en

automne, dans le courant de septembre et d'octobre. Cette

nidification si précoce, devançant de six mois la date adoptée par

l'immense majorité, suscite aussitôt quelques réflexions.

On se demande si les Ammophiles qu'on trouve occupées à leurs

terriers, dans les premiers jours d'avril, sont bien des insectes

de l'année; c'est-à-dire si ces printaniers travailleurs ont

achevé leurs métamorphoses et quitté leurs cocons dans les trois

mois qui précèdent. La règle générale veut que le fouisseur

devienne insecte parfait, abandonne sa demeure souterraine et

s'occupe de ses larves dans la même saison. C'est en juin et

juillet que la plupart des Hyménoptères giboyeurs sortent des

galeries où ils ont vécu à l'état de larves; c'est dans les mois

suivants, août, septembre et octobre, qu'ils déploient leurs

industries de mineur et de chasseur.

Semblable loi s'applique-t-elle à l'Ammophile hérissée? La même

saison voit-elle la transformation finale et les travaux de

l'insecte? C'est très douteux, car l'Hyménoptère, occupé au

travail des terriers en fin mars, devrait alors achever ses

métamorphoses et rompre l'abri du cocon dans le courant de

l'hiver, au plus tard en février. La rudesse du climat en cette

période ne permet pas d'admettre telle conclusion. Ce n'est point

quand l'âpre mistral hurle des quinze jours sans discontinuer et

congèle le sol, ce n'est point quand des rafales de neige

succèdent à ce souffle glacé, que peuvent s'accomplir les

délicates transformations de la nymphose et que l'insecte parfait

peut songer à quitter l'abri de son cocon. Il faut les douces

moiteurs de la terre sous le soleil d'été pour l'abandon de la

cellule.

Si elle m'était connue, l'époque précise à laquelle l'Ammophile

hérissée sort du terrier natal me viendrait ici grandement en

aide; mais, à mon vif regret, je l'ignore. Mes notes, recueillies

au jour le jour, avec cette confusion inévitable dans un genre de

recherches presque constamment subordonnées aux chances de

l'imprévu, sont muettes sur ce point, dont je vois toute

l'importance aujourd'hui que je veux coordonner mes matériaux pour

écrire ces lignes. J'y trouve mentionnée l'éclosion de l'Ammophile

des sables le 5 juin, et celle de l'Ammophile argentée le 2 du

même mois; rien, dans mes archives, ne se rapporte à l'éclosion de

l'Ammophile hérissée. C'est un détail non élucidé par oubli. Les

dates données pour les deux autres espèces rentrent dans la loi

générale: l'apparition de l'insecte parfait a lieu à l'époque des

chaleurs. Par analogie, je rapporte à la même époque la sortie de

l'Ammophile hérissée hors du cocon.

D'où proviennent alors les Ammophiles que l'on voit travailler à

leurs terriers en fin mars et avril? La conclusion est forcée: ces

Hyménoptères ne sont pas de l'année actuelle, mais de l'année

précédente, sortis de leurs cellules à l'époque habituelle, en

juin et juillet, ils ont passé l'hiver pour nidifier aussitôt le

printemps venu. En un mot, ce sont des insectes hivernants.

L'expérience confirme en plein cette conclusion.

Pour peu qu'on se livre à des recherches patientes dans les bancs

verticaux de terre ou de sable bien exposés aux rayons du soleil,

là surtout où des générations de divers Hyménoptères récolteurs de

miel se sont succédé d'année en année et ont criblé la paroi d'un

labyrinthe de couloirs, de manière à lui donner l'aspect d'une

énorme éponge, on est à peu près sûr de rencontrer, au coeur de

l'hiver, bien tapie au chaud dans les retraites du banc

ensoleillé, l'Ammophile hérissée, soit seule, soit par groupes de

trois ou quatre, attendant inactive l'arrivée des beaux jours.

Cette petite fête de revoir, au milieu des deuils et des froids de

l'hiver, le gracieux Hyménoptère qui, aux premiers chants du

Proyer et du Grillon, anime les pelouses des sentiers, j'ai pu me

la procurer autant de fois que je l'ai voulu. Si le temps est

calme et le soleil un peu vif, le frileux insecte vient sur le

seuil de son abri se pénétrer avec délices des rayons les plus

chauds; ou bien encore il s'aventure timidement au dehors et

parcourt pas à pas, en se lustrant les ailes, la surface du banc

spongieux. Ainsi fait le petit lézard gris, quand le soleil

commence à réchauffer la vieille muraille, sa patrie.

Mais vainement on chercherait en hiver, même aux abris les mieux

défendus, les Cerceris, Sphex, Philanthes, Bembex et autres

Hyménoptères à larves carnassières. Tous sont morts après le

travail d'automne, et leurs races ne sont plus représentées, dans

la froide saison, que par les larves, engourdies au fond des

cellules. Ainsi donc, par une exception fort rare, l'Ammophile

hérissée, éclose à l'époque des chaleurs, passe l'hiver suivant,

abritée dans quelque chaud refuge; et telle est la cause de son

apparition si printanière.

Avec ces données, essayons d'expliquer le groupe d'Ammophiles

observé sur les crêtes du mont Ventoux. Que pouvaient faire sous

l'abri de leur pierre ces nombreux Hyménoptères amoncelés? Se

proposaient-ils d'y prendre leurs quartiers d'hiver, et

d'attendre, engourdis sous le couvert de la dalle, la saison

propice à leurs travaux? Tout en démontre l'invraisemblance. Ce

n'est pas au mois d'août, au moment des fortes chaleurs, qu'un

animal est pris des somnolences de l'hiver. Le manque de

nourriture, suc mielleux lapé au fond des fleurs, ne peut non plus

être invoqué. Bientôt vont arriver les ondées de septembre, et la

végétation, un moment suspendue par les ardeurs caniculaires, va

prendre vigueur nouvelle et couvrir les champs d'une floraison

presque aussi variée que celle du printemps. Cette période de

liesse pour la majorité des Hyménoptères ne saurait être, pour

l'Ammophile hérissée, une époque de torpeur.

Et puis, est-il permis de supposer que les hauteurs du Ventoux,

balayées par des coups de mistral déracinant parfois hêtres et

sapins; que des cimes où la bise fait pendant six mois

tourbillonner les neiges; que des crêtes enfin, enveloppées la

majeure partie de l'année par la froide brume des nuages, soient

adoptées, comme refuge d'hiver, par un insecte si ami du soleil?

Autant vaudrait le faire hiverner parmi les glaces du cap Nord.

Non, ce n'est pas là que l'Ammophile hérissée doit passer la

mauvaise saison. Le groupe observé n'y était que de passage. Aux

premiers indices de la pluie, qui nous échappaient à nous, mais ne

pouvaient échapper à l'insecte, éminemment sensible aux variations

de l'atmosphère, la bande en voyage s'était réfugiée sous une

pierre, et attendait la fin de la pluie pour reprendre son vol.

D'où venait-elle? Où allait-elle?

En cette même époque d'août, et principalement de septembre,

arrivent chez nous, sur les terres chaudes de l'olivier, les

caravanes des petits oiseaux émigrants, descendant par étapes des

pays où ils ont aimé, des pays plus frais, plus boisés, plus

paisibles que les nôtres, où ils ont élevé leur couvée. Ils

arrivent presque à jour fixe, dans un ordre invariable, comme

guidés par les fastes d'un calendrier d'eux seuls connu. Ils

séjournent quelque temps dans nos plaines, riche étape où abonde

l'insecte, exclusive nourriture de la plupart; motte par motte,

ils visitent nos champs, où le soc du labourage met alors à

découvert dans les sillons une foule de vermisseaux, leur régal; à

ce régime, promptement ils gagnent croupion matelassé de graisse,

grenier d'abondance, réserve nutritive pour les fatigues à venir;

enfin, bien pourvus de ce viatique, ils poursuivent leur descente

vers le sud, pour se rendre aux pays sans hiver, où l'insecte ne

manque jamais: l'Espagne et l'Italie méridionales, les îles de la

Méditerranée, l'Afrique. C'est l'époque des joies de la chasse et

des succulentes brochettes de Pieds-noirs.

La Calandrelle, le_ Crèou_, comme on dit ici, est la première

arrivée. À peine le mois d'août commence, qu'on la voit explorer

les champs caillouteux, à la recherche des petites semences de

Setaria, mauvaise graminée qui infeste les cultures. À la moindre

alerte, elle part avec un aigre clapotement de gosier assez bien

imité par son nom provençal. Elle est bientôt suivie du Tarier,

qui butine paisiblement de petits charançons, des criquets, des

fourmis, dans les vieux champs de luzerne. Avec lui commence

l'illustre série des Pieds-noirs, honneur de la broche. Elle se

continue, quand septembre est arrivé, par le plus célèbre, le

Motteux vulgaire ou Cul-blanc, glorifié de tous ceux qui ont pu

apprécier ses hautes qualités. Jamais Becfigue des gourmets de

Rome, immortalisé dans les épigrammes de Martial, n'a valu

l'exquise et parfumée pelote de graisse du Motteux, devenu

scandaleusement obèse par un régime immodéré. C'est un

consommateur effréné d'insectes de tout ordre. Mes archives de

chasseur naturaliste font foi du contenu de son gésier. On y

trouve tout le petit peuple des guérets: larves et charançons de

toutes espèces, criquets, opatres, cassides, chrysomèles,

grillons, forficules, fourmis, araignées, cloportes, hélices,

iules et tant d'autres. Et pour faire diversion à cette nourriture

de haut goût, raisins, baies de la ronce, baies du cornouiller

sanguin. Tel est le menu que poursuit sans repos le Motteux,

lorsqu'il vole d'une motte de terre à l'autre, avec ce faux air de

papillon en fuite que lui donnent les pennes blanches de sa queue

étalée. Aussi Dieu sait à quel prodige d'embonpoint il s'élève.

Un seul le surpasse dans l'art de se faire gras. C'est son

contemporain d'émigration, autre passionné consommateur

d'insectes: le Pipit des buissons, ainsi que le dénomment

absurdement les nomenclateurs, tandis que le dernier de nos pâtres

n'a jamais hésité à l'appeler le Grasset, l'oiseau gras par

excellence. Ce nom seul renseigne à fond sur le caractère

dominant. Aucun autre n'atteint pareille obésité. Un moment arrive

où chargé de coussinets de graisse jusque sur l'aile, le cou, la

naissance du crâne, l'oiseau figure une petite motte de beurre. À

peine peut-il, le malheureux, voleter d'un mûrier à l'autre, où il

halète dans l'épaisseur de la feuillée, à demi étouffé de gras

fondu, victime de son amour du charançon.

Octobre nous amène la svelte Lavandière grise, mi-cendrée, mi-

blanche, avec un large hausse-col de velours noir sur la poitrine.

Le gracieux oiseau, trottinant, hochant la queue, suit le

laboureur presque sous les pas de l'attelage, et cueille la

vermine dans le sillon tout frais. Vers la même époque arrive

l'Alouette, d'abord par petites compagnies envoyées en éclaireurs;

puis par bandes sans nombre, qui prennent possession des champs de

blé et des terres en friche, où abondent les semences de Setaria,

leur nourriture habituelle. Alors, dans la plaine, au milieu de la

scintillation générale des gouttes de rosée et des cristaux de

gelée blanche appendus à chaque brin d'herbe, le miroir lance ses

éclairs intermittents sous les rayons du soleil du matin; alors la

chouette, lancée par la main du chasseur, fait sa courte volée,

s'abat, se redresse avec de brusques haut-le-corps et des

roulements d'yeux effarés; et l'Alouette d'arriver, d'un vol

plongeant, curieuse de voir de près la brillante machine ou le

grotesque oiseau. Elle est là, devant vous, à quinze pas, les

pattes pendantes, les ailes étalées, en manière de Saint-Esprit.

C'est le moment: visez et feu! Je souhaite à mes lecteurs les

émotions de cette ravissante chasse.

Avec l'Alouette, souvent dans les mêmes compagnies, nous vient la

Farlouse, vulgairement le Sisi. Encore une onomatopée qui traduit

le petit cri d'appel de l'oiseau. Nul ne donne avec plus de fougue

sur la chouette, autour de laquelle il évolue dans un balancement

continuel. Ne poursuivons pas davantage la revue des émigrants qui

nous visitent. La plupart ne font ici qu'une halte; ils y

séjournent quelques semaines, retenus par l'abondance des vivres,

des insectes surtout; puis fortifiés, riches d'embonpoint, ils

poursuivent leur voyage vers le sud. D'autres, en petit nombre,

pour quartiers d'hiver adoptent nos plaines, où la neige est très

rare, où mille petites graines sont à découvert sur le sol, même

au coeur de la rude saison. Telle est l'Alouette, qui exploite les

champs de blé et les friches; telle est la Farlouse qui préfère

les luzernières et les prairies.

L'Alouette, si commune dans presque toute la France, ne niche pas

dans les plaines du Vaucluse; elle y est remplacée par l'Alouette

huppée, le Cochevis, ami de la grande route et du cantonnier. Mais

il n'est pas nécessaire de remonter bien avant dans le nord pour

trouver les lieux favoris de ses couvées: le département

limitrophe, la Drôme, est déjà riche en nids de cet oiseau. Il est

alors fort probable que, parmi les vols d'Alouettes venant prendre

possession de nos plaines pour tout l'automne et tout l'hiver,

beaucoup ne descendent pas de plus loin que la Drôme. Il leur

suffit d'émigrer dans le département voisin pour avoir plaines

sans neige et menues semences assurées.

Semblable émigration à petite distance me paraît être la cause du

rassemblement d'Ammophiles surpris vers la cime du Ventoux. J'ai

établi que cet Hyménoptère passe l'hiver à l'état d'insecte

parfait, réfugié dans quelque abri, où il attend le mois d'avril

pour nidifier. Lui aussi, comme l'Alouette, doit prendre ses

précautions contre la saison des frimas. S'il n'a pas à redouter

le manque de nourriture, capable qu'il est de supporter

l'abstinence jusqu'au retour des fleurs, il lui faut du moins, à

lui si frileux, se garantir des mortelles atteintes du froid. Il

fuira donc les cantons neigeux, les pays où le sol profondément se

gèle; il se réunira en caravane émigrante à la manière des

oiseaux, et franchissant monts et vallées, ira élire domicile dans

les vieilles murailles et les bancs sablonneux que réchauffe le

soleil méridional. Puis, les froids passés, la bande regagnera, en

totalité ou en partie, les lieux d'où elle était venue. Ainsi

s'expliquerait le groupe d'Ammophiles du Ventoux. C'était une

tribu émigrante, qui, venue des froides terres de la Drôme pour

descendre dans les chaudes plaines de l'olivier, avait franchi la

profonde et large vallée du Toulourenc et, surprise par la pluie,

faisait halte sur la crête du mont. L'Ammophile hérissée, pour se

soustraire aux froids de l'hiver, paraîtrait donc soumise à des

émigrations. À l'époque où les petits oiseaux voyageurs commencent

le défilé de leurs caravanes, elle entreprendrait, elle aussi, son

voyage d'un canton plus froid dans un canton voisin plus chaud.

Quelques vallées traversées, quelques montagnes franchies, lui

feraient trouver le climat désiré.

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 14 / 23 段