on n'est pas maître sur les fortes pentes, que toute crainte de
péril cesse. Sous nos pieds ce n'est pas le vide de l'abîme, c'est
le sol tant désiré, le sol de pierrailles, qui croule derrière
nous en longs ruissellements. Pour nous tous, ce cliquetis, signe
de terre ferme, est musique divine. En quelques minutes est
atteinte la lisière supérieure des hêtres. Ici l'obscurité est
plus forte encore qu'au sommet de la montagne: il faut se courber
jusqu'à terre pour reconnaître où l'on met les pieds. Comment, au
sein de ces ténèbres, trouver le Jas, enfoui dans l'épaisseur du
bois? Deux plantes, assidue végétation des points hantés par
l'homme, le Chénopode Bon-Henri et l'Ortie dioïque me servent de
fil conducteur. De ma main libre, je fauche dans l'air, tout en
cheminant. À chaque piqûre ressentie, c'est une ortie, c'est un
jalon. Verlot, à l'arrière-garde, s'escrime aussi de son mieux et
supplée la vue par la cuisante piqûre. Nos compagnons n'ont guère
foi en ce mode de recherche. Ils parlent de continuer la descente
furibonde, de rétrograder, s'il le faut, jusqu'à Bédoin. Plus
confiant dans le flair botanique, qu'il possède si bien lui-même,
Verlot se joint à moi pour insister dans nos recherches, pour
rassurer les plus démoralisés et leur démontrer qu'il est
possible, en interrogeant de la main les herbages, d'arriver au
gîte malgré l'obscurité. On se rend à nos raisons; et peu après,
de touffe d'ortie en touffe d'ortie, la bande arrive au Jas.
Delacour y est, ainsi que le guide avec nos bagages, abrités à
temps de la pluie. Un feu flambant et des vêtements de rechange
ont bientôt ramené l'habituelle gaieté. Un bloc de neige, apporté
du vallon voisin, est suspendu dans un sac devant le foyer. Une
bouteille reçoit l'eau de fusion; ce sera notre fontaine pour le
repas du soir. Enfin la nuit se passe sur une couche de feuillage
de hêtre, qu'ont triturée nos prédécesseurs; et ils sont nombreux.
Qui sait depuis combien d'années n'a pas été renouvelé ce matelas,
aujourd'hui devenu terreau! Ceux qui ne peuvent dormir ont pour
mission d'entretenir le foyer. Les mains ne manquent pas pour
tisonner, car la fumée, sans autre issue qu'un large trou produit
par l'écroulement partiel de la voûte, emplit la hutte d'une
atmosphère à fumer des harengs. Pour obtenir quelques bouffées
respirables, il faut les chercher dans les couches les plus
inférieures, le nez presque à terre. On tousse donc, on maugrée,
on tisonne, mais vainement essaie-t-on de dormir. Dès deux heures
du matin tout le monde est sur pied, pour gravir le cône terminal
et assister au lever du soleil. La pluie a cessé, le ciel est
superbe et promet une admirable journée.
Pendant l'ascension, quelques-uns éprouvent une sorte de mal au
coeur, dont la cause est d'abord la fatigue et en second lieu la
raréfaction de l'air. Le baromètre a baissé de 140 millimètres;
l'air que nous respirons est d'un cinquième moins dense, et par
conséquent d'un cinquième moins riche en oxygène. Dans l'état de
bien-être, cette modification de l'air, trop peu considérable,
passerait inaperçue; mais venant s'ajouter aux fatigues de la
veille et à l'insomnie, elle aggrave notre malaise. On monte donc
avec lenteur, les jarrets brisés, le souffle haletant. De vingt
pas en vingt pas, plus d'un est obligé de faire halte. Enfin nous
y voici. On se réfugie dans la rustique chapelle de Sainte-Croix,
pour reprendre haleine et combattre le froid piquant du matin par
une accolade à la gourde, dont cette fois on épuise les flancs.
Bientôt, le soleil se lève. Jusqu'aux extrêmes limites de
l'horizon, le Ventoux projette son ombre triangulaire, dont les
côtés s'irisent de violet par l'effet des rayons diffractés. Au
sud et à l'ouest s'étendent des plaines brumeuses, où, lorsque le
soleil sera plus haut, nous pourrons distinguer le Rhône, ainsi
qu'un fil d'argent. Au nord et à l'est s'étale sous nos pieds une
couche énorme de nuages, sorte d'océan de blanche ouate d'où
émergent, comme des îlots de scories, les sommets obscurs des
montagnes inférieures. Quelques cimes, avec leurs traînées de
glaciers, resplendissent du côté des Alpes.
Mais la plante nous réclame; arrachons-nous à ce magique
spectacle. L'époque de notre ascension, en août, était un peu
tardive; pour bien des plantes, la floraison était passée. Voulez-
vous faire une herborisation vraiment fructueuse? Soyez ici dans
la première quinzaine de juillet, et surtout devancez l'apparition
des troupeaux sur ces hauteurs: où le mouton a brouté vous ne
récolteriez que misérables restes. Encore épargné par la dent des
troupeaux, le sommet du Ventoux est en juillet un vrai parterre;
sa couche de pierrailles est émaillée de fleurs. En mes souvenirs
apparaissent, toutes ruisselantes de la rosée du matin, les
gracieuses touffes d'Androsace villeuse, à fleurs blanches avec un
oeil rose tendre; la Violette du mont Cenis, dont les grandes
corolles bleues s'étalent sur les éclats de calcaire; la Valériane
Saliunque, qui associe le suave parfum de ses inflorescences et
l'odeur stercoraire de ses racines; la Globulaire cordifoliée,
formant des tapis compacts d'un vert cru semés de capitules bleus;
le Myosotis alpestre, dont l'azur rivalise avec celui des cieux;
l'Iberis de Candolle, dont la tige menue porte une tête serrée de
fleurettes blanches et plonge en serpentant au milieu des
pierrailles; la Saxifrage à feuilles opposées et la Saxifrage
muscoïde, toutes les deux serrées en coussinets sombres,
constellés de corolles roses pour la première, de corolles
blanches lavées de jaune pour la seconde. Quand le soleil aura
plus de force, nous verrons mollement voleter d'une touffe fleurie
à l'autre un superbe Papillon à ailes blanches avec quatre taches
d'un rouge carmin vif, cerclées de noir. C'est le _Parnassius
Apollo_, hôte élégant des solitudes des Alpes, au voisinage des
neiges éternelles. Sa chenille vit sur les Saxifrages. Bornons là
cet aperçu des douces joies qui attendent le naturaliste au sommet
du mont Ventoux et revenons à l'Ammophile hérissée, blottie en
nombre sous l'abri d'une pierre lorsque la nuée pluvieuse est
venue hier nous envelopper.
CHAPITRE XIV
LES ÉMIGRANTS
J'ai raconté comment, sur les crêtes du mont Ventoux, vers
l'altitude de 1800 mètres, j'avais eu une de ces bonnes fortunes
entomologiques qui seraient riches de conséquences si elles se
présentaient assez fréquemment pour se prêter à des études
suivies. Malheureusement mon observation est unique, et je
désespère de jamais la renouveler. Je ne pourrai donc étayer sur
elle que des soupçons. C'est aux observateurs futurs de remplacer
mes probabilités par des certitudes.
Sous l'abri d'une large pierre plate, je découvre quelques
centaines d'Ammophiles (_Ammophila hirsuta_), amoncelées les unes
sur les autres et d'une manière presque aussi compacte que le sont
les Abeilles dans la grappe d'un essaim. Aussitôt la pierre levée,
tout ce petit monde velu se met à grouiller, sans tentative aucune
de fuir au vol. Je déplace le tas à pleines mains, nul ne fait
mine de vouloir abandonner le groupe. Des intérêts communs
semblent les maintenir indissolublement unis; pas un ne part si
tous ne partent. Avec tout le soin possible, j'examine la pierre
plate qui servait d'abri, le sol qu'elle recouvrait ainsi que les
environs immédiats je ne découvre rien qui puisse me dire la cause
de cette étrange réunion. Ne pouvant mieux faire, j'essaie le
dénombrement. J'en étais là quand les nuages sont venus mettre fin
à mes observations et nous plonger dans cette obscurité dont je
viens de dire les anxieuses suites. Aux premières gouttes de
pluie, avant d'abandonner les lieux, je m'empresse de remettre la
pierre en place et de réintégrer les Ammophiles sous leur abri. Je
m'accorde un bon point, que le lecteur confirmera, je l'espère,
pour avoir eu la précaution de ne pas laisser exposées à l'averse
les pauvres bêtes dérangées par ma curiosité.
L'Ammophile hérissée n'est pas rare dans la plaine, mais c'est
toujours une à une qu'elle se rencontre au bord des sentiers et
sur les pentes sablonneuses, tantôt livrée au travail d'excavation
de son puits, tantôt occupée au charroi de sa lourde chenille.
Elle est solitaire, comme le Sphex languedocien; aussi était-ce
pour moi profonde surprise que de trouver, presque à la cime du
Ventoux, cet Hyménoptère réuni en si grand nombre sous l'abri de
la même pierre. Au lieu de l'individu isolé, qui jusqu'ici m'était
connu, s'offrait à mes regards une société populeuse. Essayons de
remonter aux causes probables de cette agglomération.
Par une exception fort rare chez les Hyménoptères fouisseurs,
l'Ammophile hérissée nidifie dès les premiers jours du printemps:
vers la fin de mars si la saison est douce, au plus tard dans la
première quinzaine d'avril, alors que les Grillons prennent la
forme adulte et dépouillent douloureusement la peau du jeune âge
sur le seuil de leur logis, alors que le Narcisse des poètes
épanouit ses premières fleurs et que le Proyer lance, dans les
prairies, sa traînante note du haut des peupliers, l'Ammophile
hérissée est à l'oeuvre pour creuser le domicile de ses larves et
l'approvisionner; tandis que les autres Ammophiles et les divers
Hyménoptères déprédateurs en général, ne font ce travail qu'en
automne, dans le courant de septembre et d'octobre. Cette
nidification si précoce, devançant de six mois la date adoptée par
l'immense majorité, suscite aussitôt quelques réflexions.
On se demande si les Ammophiles qu'on trouve occupées à leurs
terriers, dans les premiers jours d'avril, sont bien des insectes
de l'année; c'est-à-dire si ces printaniers travailleurs ont
achevé leurs métamorphoses et quitté leurs cocons dans les trois
mois qui précèdent. La règle générale veut que le fouisseur
devienne insecte parfait, abandonne sa demeure souterraine et
s'occupe de ses larves dans la même saison. C'est en juin et
juillet que la plupart des Hyménoptères giboyeurs sortent des
galeries où ils ont vécu à l'état de larves; c'est dans les mois
suivants, août, septembre et octobre, qu'ils déploient leurs
industries de mineur et de chasseur.
Semblable loi s'applique-t-elle à l'Ammophile hérissée? La même
saison voit-elle la transformation finale et les travaux de
l'insecte? C'est très douteux, car l'Hyménoptère, occupé au
travail des terriers en fin mars, devrait alors achever ses
métamorphoses et rompre l'abri du cocon dans le courant de
l'hiver, au plus tard en février. La rudesse du climat en cette
période ne permet pas d'admettre telle conclusion. Ce n'est point
quand l'âpre mistral hurle des quinze jours sans discontinuer et
congèle le sol, ce n'est point quand des rafales de neige
succèdent à ce souffle glacé, que peuvent s'accomplir les
délicates transformations de la nymphose et que l'insecte parfait
peut songer à quitter l'abri de son cocon. Il faut les douces
moiteurs de la terre sous le soleil d'été pour l'abandon de la
cellule.
Si elle m'était connue, l'époque précise à laquelle l'Ammophile
hérissée sort du terrier natal me viendrait ici grandement en
aide; mais, à mon vif regret, je l'ignore. Mes notes, recueillies
au jour le jour, avec cette confusion inévitable dans un genre de
recherches presque constamment subordonnées aux chances de
l'imprévu, sont muettes sur ce point, dont je vois toute
l'importance aujourd'hui que je veux coordonner mes matériaux pour
écrire ces lignes. J'y trouve mentionnée l'éclosion de l'Ammophile
des sables le 5 juin, et celle de l'Ammophile argentée le 2 du
même mois; rien, dans mes archives, ne se rapporte à l'éclosion de
l'Ammophile hérissée. C'est un détail non élucidé par oubli. Les
dates données pour les deux autres espèces rentrent dans la loi
générale: l'apparition de l'insecte parfait a lieu à l'époque des
chaleurs. Par analogie, je rapporte à la même époque la sortie de
l'Ammophile hérissée hors du cocon.
D'où proviennent alors les Ammophiles que l'on voit travailler à
leurs terriers en fin mars et avril? La conclusion est forcée: ces
Hyménoptères ne sont pas de l'année actuelle, mais de l'année
précédente, sortis de leurs cellules à l'époque habituelle, en
juin et juillet, ils ont passé l'hiver pour nidifier aussitôt le
printemps venu. En un mot, ce sont des insectes hivernants.
L'expérience confirme en plein cette conclusion.
Pour peu qu'on se livre à des recherches patientes dans les bancs
verticaux de terre ou de sable bien exposés aux rayons du soleil,
là surtout où des générations de divers Hyménoptères récolteurs de
miel se sont succédé d'année en année et ont criblé la paroi d'un
labyrinthe de couloirs, de manière à lui donner l'aspect d'une
énorme éponge, on est à peu près sûr de rencontrer, au coeur de
l'hiver, bien tapie au chaud dans les retraites du banc
ensoleillé, l'Ammophile hérissée, soit seule, soit par groupes de
trois ou quatre, attendant inactive l'arrivée des beaux jours.
Cette petite fête de revoir, au milieu des deuils et des froids de
l'hiver, le gracieux Hyménoptère qui, aux premiers chants du
Proyer et du Grillon, anime les pelouses des sentiers, j'ai pu me
la procurer autant de fois que je l'ai voulu. Si le temps est
calme et le soleil un peu vif, le frileux insecte vient sur le
seuil de son abri se pénétrer avec délices des rayons les plus
chauds; ou bien encore il s'aventure timidement au dehors et
parcourt pas à pas, en se lustrant les ailes, la surface du banc
spongieux. Ainsi fait le petit lézard gris, quand le soleil
commence à réchauffer la vieille muraille, sa patrie.
Mais vainement on chercherait en hiver, même aux abris les mieux
défendus, les Cerceris, Sphex, Philanthes, Bembex et autres
Hyménoptères à larves carnassières. Tous sont morts après le
travail d'automne, et leurs races ne sont plus représentées, dans
la froide saison, que par les larves, engourdies au fond des
cellules. Ainsi donc, par une exception fort rare, l'Ammophile
hérissée, éclose à l'époque des chaleurs, passe l'hiver suivant,
abritée dans quelque chaud refuge; et telle est la cause de son
apparition si printanière.
Avec ces données, essayons d'expliquer le groupe d'Ammophiles
observé sur les crêtes du mont Ventoux. Que pouvaient faire sous
l'abri de leur pierre ces nombreux Hyménoptères amoncelés? Se
proposaient-ils d'y prendre leurs quartiers d'hiver, et
d'attendre, engourdis sous le couvert de la dalle, la saison
propice à leurs travaux? Tout en démontre l'invraisemblance. Ce
n'est pas au mois d'août, au moment des fortes chaleurs, qu'un
animal est pris des somnolences de l'hiver. Le manque de
nourriture, suc mielleux lapé au fond des fleurs, ne peut non plus
être invoqué. Bientôt vont arriver les ondées de septembre, et la
végétation, un moment suspendue par les ardeurs caniculaires, va
prendre vigueur nouvelle et couvrir les champs d'une floraison
presque aussi variée que celle du printemps. Cette période de
liesse pour la majorité des Hyménoptères ne saurait être, pour
l'Ammophile hérissée, une époque de torpeur.
Et puis, est-il permis de supposer que les hauteurs du Ventoux,
balayées par des coups de mistral déracinant parfois hêtres et
sapins; que des cimes où la bise fait pendant six mois
tourbillonner les neiges; que des crêtes enfin, enveloppées la
majeure partie de l'année par la froide brume des nuages, soient
adoptées, comme refuge d'hiver, par un insecte si ami du soleil?
Autant vaudrait le faire hiverner parmi les glaces du cap Nord.
Non, ce n'est pas là que l'Ammophile hérissée doit passer la
mauvaise saison. Le groupe observé n'y était que de passage. Aux
premiers indices de la pluie, qui nous échappaient à nous, mais ne
pouvaient échapper à l'insecte, éminemment sensible aux variations
de l'atmosphère, la bande en voyage s'était réfugiée sous une
pierre, et attendait la fin de la pluie pour reprendre son vol.
D'où venait-elle? Où allait-elle?
En cette même époque d'août, et principalement de septembre,
arrivent chez nous, sur les terres chaudes de l'olivier, les
caravanes des petits oiseaux émigrants, descendant par étapes des
pays où ils ont aimé, des pays plus frais, plus boisés, plus
paisibles que les nôtres, où ils ont élevé leur couvée. Ils
arrivent presque à jour fixe, dans un ordre invariable, comme
guidés par les fastes d'un calendrier d'eux seuls connu. Ils
séjournent quelque temps dans nos plaines, riche étape où abonde
l'insecte, exclusive nourriture de la plupart; motte par motte,
ils visitent nos champs, où le soc du labourage met alors à
découvert dans les sillons une foule de vermisseaux, leur régal; à
ce régime, promptement ils gagnent croupion matelassé de graisse,
grenier d'abondance, réserve nutritive pour les fatigues à venir;
enfin, bien pourvus de ce viatique, ils poursuivent leur descente
vers le sud, pour se rendre aux pays sans hiver, où l'insecte ne
manque jamais: l'Espagne et l'Italie méridionales, les îles de la
Méditerranée, l'Afrique. C'est l'époque des joies de la chasse et
des succulentes brochettes de Pieds-noirs.
La Calandrelle, le_ Crèou_, comme on dit ici, est la première
arrivée. À peine le mois d'août commence, qu'on la voit explorer
les champs caillouteux, à la recherche des petites semences de
Setaria, mauvaise graminée qui infeste les cultures. À la moindre
alerte, elle part avec un aigre clapotement de gosier assez bien
imité par son nom provençal. Elle est bientôt suivie du Tarier,
qui butine paisiblement de petits charançons, des criquets, des
fourmis, dans les vieux champs de luzerne. Avec lui commence
l'illustre série des Pieds-noirs, honneur de la broche. Elle se
continue, quand septembre est arrivé, par le plus célèbre, le
Motteux vulgaire ou Cul-blanc, glorifié de tous ceux qui ont pu
apprécier ses hautes qualités. Jamais Becfigue des gourmets de
Rome, immortalisé dans les épigrammes de Martial, n'a valu
l'exquise et parfumée pelote de graisse du Motteux, devenu
scandaleusement obèse par un régime immodéré. C'est un
consommateur effréné d'insectes de tout ordre. Mes archives de
chasseur naturaliste font foi du contenu de son gésier. On y
trouve tout le petit peuple des guérets: larves et charançons de
toutes espèces, criquets, opatres, cassides, chrysomèles,
grillons, forficules, fourmis, araignées, cloportes, hélices,
iules et tant d'autres. Et pour faire diversion à cette nourriture
de haut goût, raisins, baies de la ronce, baies du cornouiller
sanguin. Tel est le menu que poursuit sans repos le Motteux,
lorsqu'il vole d'une motte de terre à l'autre, avec ce faux air de
papillon en fuite que lui donnent les pennes blanches de sa queue
étalée. Aussi Dieu sait à quel prodige d'embonpoint il s'élève.
Un seul le surpasse dans l'art de se faire gras. C'est son
contemporain d'émigration, autre passionné consommateur
d'insectes: le Pipit des buissons, ainsi que le dénomment
absurdement les nomenclateurs, tandis que le dernier de nos pâtres
n'a jamais hésité à l'appeler le Grasset, l'oiseau gras par
excellence. Ce nom seul renseigne à fond sur le caractère
dominant. Aucun autre n'atteint pareille obésité. Un moment arrive
où chargé de coussinets de graisse jusque sur l'aile, le cou, la
naissance du crâne, l'oiseau figure une petite motte de beurre. À
peine peut-il, le malheureux, voleter d'un mûrier à l'autre, où il
halète dans l'épaisseur de la feuillée, à demi étouffé de gras
fondu, victime de son amour du charançon.
Octobre nous amène la svelte Lavandière grise, mi-cendrée, mi-
blanche, avec un large hausse-col de velours noir sur la poitrine.
Le gracieux oiseau, trottinant, hochant la queue, suit le
laboureur presque sous les pas de l'attelage, et cueille la
vermine dans le sillon tout frais. Vers la même époque arrive
l'Alouette, d'abord par petites compagnies envoyées en éclaireurs;
puis par bandes sans nombre, qui prennent possession des champs de
blé et des terres en friche, où abondent les semences de Setaria,
leur nourriture habituelle. Alors, dans la plaine, au milieu de la
scintillation générale des gouttes de rosée et des cristaux de
gelée blanche appendus à chaque brin d'herbe, le miroir lance ses
éclairs intermittents sous les rayons du soleil du matin; alors la
chouette, lancée par la main du chasseur, fait sa courte volée,
s'abat, se redresse avec de brusques haut-le-corps et des
roulements d'yeux effarés; et l'Alouette d'arriver, d'un vol
plongeant, curieuse de voir de près la brillante machine ou le
grotesque oiseau. Elle est là, devant vous, à quinze pas, les
pattes pendantes, les ailes étalées, en manière de Saint-Esprit.
C'est le moment: visez et feu! Je souhaite à mes lecteurs les
émotions de cette ravissante chasse.
Avec l'Alouette, souvent dans les mêmes compagnies, nous vient la
Farlouse, vulgairement le Sisi. Encore une onomatopée qui traduit
le petit cri d'appel de l'oiseau. Nul ne donne avec plus de fougue
sur la chouette, autour de laquelle il évolue dans un balancement
continuel. Ne poursuivons pas davantage la revue des émigrants qui
nous visitent. La plupart ne font ici qu'une halte; ils y
séjournent quelques semaines, retenus par l'abondance des vivres,
des insectes surtout; puis fortifiés, riches d'embonpoint, ils
poursuivent leur voyage vers le sud. D'autres, en petit nombre,
pour quartiers d'hiver adoptent nos plaines, où la neige est très
rare, où mille petites graines sont à découvert sur le sol, même
au coeur de la rude saison. Telle est l'Alouette, qui exploite les
champs de blé et les friches; telle est la Farlouse qui préfère
les luzernières et les prairies.
L'Alouette, si commune dans presque toute la France, ne niche pas
dans les plaines du Vaucluse; elle y est remplacée par l'Alouette
huppée, le Cochevis, ami de la grande route et du cantonnier. Mais
il n'est pas nécessaire de remonter bien avant dans le nord pour
trouver les lieux favoris de ses couvées: le département
limitrophe, la Drôme, est déjà riche en nids de cet oiseau. Il est
alors fort probable que, parmi les vols d'Alouettes venant prendre
possession de nos plaines pour tout l'automne et tout l'hiver,
beaucoup ne descendent pas de plus loin que la Drôme. Il leur
suffit d'émigrer dans le département voisin pour avoir plaines
sans neige et menues semences assurées.
Semblable émigration à petite distance me paraît être la cause du
rassemblement d'Ammophiles surpris vers la cime du Ventoux. J'ai
établi que cet Hyménoptère passe l'hiver à l'état d'insecte
parfait, réfugié dans quelque abri, où il attend le mois d'avril
pour nidifier. Lui aussi, comme l'Alouette, doit prendre ses
précautions contre la saison des frimas. S'il n'a pas à redouter
le manque de nourriture, capable qu'il est de supporter
l'abstinence jusqu'au retour des fleurs, il lui faut du moins, à
lui si frileux, se garantir des mortelles atteintes du froid. Il
fuira donc les cantons neigeux, les pays où le sol profondément se
gèle; il se réunira en caravane émigrante à la manière des
oiseaux, et franchissant monts et vallées, ira élire domicile dans
les vieilles murailles et les bancs sablonneux que réchauffe le
soleil méridional. Puis, les froids passés, la bande regagnera, en
totalité ou en partie, les lieux d'où elle était venue. Ainsi
s'expliquerait le groupe d'Ammophiles du Ventoux. C'était une
tribu émigrante, qui, venue des froides terres de la Drôme pour
descendre dans les chaudes plaines de l'olivier, avait franchi la
profonde et large vallée du Toulourenc et, surprise par la pluie,
faisait halte sur la crête du mont. L'Ammophile hérissée, pour se
soustraire aux froids de l'hiver, paraîtrait donc soumise à des
émigrations. À l'époque où les petits oiseaux voyageurs commencent
le défilé de leurs caravanes, elle entreprendrait, elle aussi, son
voyage d'un canton plus froid dans un canton voisin plus chaud.
Quelques vallées traversées, quelques montagnes franchies, lui
feraient trouver le climat désiré.