dans l'orifice. Alors reparaît, fidèlement imitée, la méthode
employée en pareil cas par le Sphex à ailes jaunes, et aussi, mais
dans des conditions moins frappantes, par le Sphex languedocien.
L'Hyménoptère entre seul, visite l'intérieur, reparaît à l'entrée,
saisit les antennes et entraîne le Criquet. J'ai, pendant que le
chasseur d'Acridiens effectuait l'examen de son logis, repoussé un
peu plus loin sa capture; et j'ai obtenu des résultats en tous
points conformes à ceux que m'a fournis le chasseur de Grillons.
C'est dans les deux Sphex la même opiniâtreté à plonger dans leurs
souterrains avant d'entraîner la proie. Rappelons ici que le Sphex
à ailes jaunes ne se laisse pas toujours duper dans ce jeu qui
consiste à lui reculer le Grillon. Il y a chez lui des tribus
d'élite, des familles à forte tête, qui, après quelques échecs,
reconnaissent les malices de l'expérimentateur et savent les
déjouer. Mais ces révolutionnaires, aptes au progrès, sont le
petit nombre; les autres, conservateurs entêtés des vieux us et
coutumes, sont la majorité, la foule. J'ignore si le chasseur
d'Acridiens fait preuve à son tour de plus ou de moins de ruse
suivant le canton.
Mais voici qui est plus remarquable, et c'est ce à quoi je voulais
finalement arriver. Après avoir, à plusieurs reprises, reculé loin
de l'entrée du souterrain la capture du Sphex à bordures blanches
et obligé celui-ci à venir la ressaisir, je profite de sa descente
au fond du puits pour m'emparer de la proie, et la mettre en un
lieu sûr où il ne pourra la trouver. Le Sphex remonte, cherche
longtemps, et quand il s'est convaincu que la proie est bien
perdue, il redescend en sa demeure. Quelques instants après, il
reparaît. Serait-ce pour recommencer la chasse? Pas le moins du
monde: le Sphex se met à boucher le terrier. Et ce n'est pas ici
clôture temporaire, obtenue avec une petite pierre plate, une
dalle masquant l'embouchure du puits; c'est clôture finale,
soigneusement faite avec poussière et gravier balayés dans le
couloir jusqu'à le combler. Le Sphex à bordures blanches ne
pratique qu'une cellule au fond de son puits, et dans cette
cellule met une seule pièce de gibier. Ce Criquet unique a été
pris et amené au bord du trou. S'il n'a pas été emmagasiné, ce
n'est pas la faute du chasseur, c'est la mienne. L'insecte a
conduit le travail suivant l'inflexible règle; et suivant
l'inflexible règle aussi, il complète son oeuvre en bouchant le
logis, tout vide qu'il est. C'est la répétition exacte des soins
inutiles que prend le Sphex languedocien dont le domicile vient
d'être pillé.
_Quatrième expérience. _-- Il est à peu près impossible de
s'assurer si le Sphex à ailes jaunes, qui construit plusieurs
cellules au fond du même couloir et entasse plusieurs Grillons
dans chacune, commet les mêmes inconséquences lorsqu'il est
accidentellement troublé dans ses manoeuvres. Une cellule peut
être clôturée quoique vide ou bien incomplètement approvisionnée,
et l'Hyménoptère n'en continuera pas moins à venir au même terrier
pour le travail des autres. J'ai néanmoins des raisons de croire
que ce Sphex est sujet aux mêmes aberrations que ses deux
congénères. Voici sur quoi se base ma conviction. Le nombre de
Grillons qu'on trouve dans les cellules, lorsque tout travail est
fini, est ordinairement de quatre pour chacune. Il n'est pas rare
pourtant de n'en trouver que trois, et même que deux. Le nombre
quatre me paraît être le nombre normal, d'abord parce qu'il est le
plus fréquent, et ensuite parce qu'en élevant de jeunes larves
exhumées, lorsqu'elles en étaient encore à leur première pièce,
j'ai reconnu que toutes, aussi bien celles qui n'étaient
actuellement pourvues que de deux ou trois pièces de gibier, que
celles qui en avaient quatre, venaient facilement à bout des
divers Grillons que je leur servais un à un, jusqu'à la quatrième
pièce inclusivement, mais que par delà elles refusaient toute
nourriture, ou n'entamaient qu'à peine la cinquième ration. Si
quatre Grillons sont nécessaires à la larve pour acquérir tout le
développement que son organisation comporte, pourquoi ne lui en
est-il servi parfois que trois, parfois que deux? Pourquoi cette
différence énorme du simple au double dans la quantité de ses
provisions de bouche? Ce n'est pas à cause des différences que
peuvent présenter les pièces servies à son appétit, car toutes ont
très sensiblement le même volume; ce ne peut donc résulter que de
la déperdition du gibier en route. On trouve, en effet, au pied du
talus dont les gradins supérieurs sont occupés par les Sphex, des
Grillons sacrifiés, mais perdus par suite de la pente du sol, qui
les a laissé glisser lorsque pour un motif quelconque, les
chasseurs les ont un instant lâchés. Ces Grillons deviennent la
proie des Fourmis et des Mouches, et les Sphex qui les rencontrent
se gardent bien de les recueillir, car ils introduiraient eux-
mêmes des ennemis dans le logis.
Ces faits me paraissent démontrer que, si l'arithmétique du Sphex
à ailes jaunes sait supputer exactement le nombre des victimes à
capturer, elle ne peut s'élever jusqu'au recensement de celles qui
sont arrivées à heureuse destination, comme si l'animal n'avait
d'autre guide, en ses calculs, qu'une propulsion irrésistible
l'entraînant à la recherche du gibier un nombre de fois déterminé.
Quand il a fait le nombre voulu d'expéditions, quand il a fait
tout son possible pour emmagasiner les captures qui en résultent,
son oeuvre est finie; et la cellule est close, complètement
approvisionnée ou non. La nature ne l'a doué que des facultés
réclamées dans les circonstances ordinaires par les intérêts de
ses larves; et ces facultés aveugles, non modifiables par
l'expérience, étant suffisantes pour la conservation de la race,
l'animal ne saurait aller plus loin.
Je terminerai donc comme j'ai débuté. L'instinct sait tout dans
les voies invariables qui lui ont été tracées; il ignore tout, en
dehors de ces voies. Inspirations sublimes de science,
inconséquences étonnantes de stupidité, sont à la fois son
partage, suivant que l'animal agit dans des conditions normales ou
dans des conditions accidentelles.
CHAPITRE XIII
UNE ASCENSION AU MONT VENTOUX
Par un isolement, qui lui laisse, sur toutes les faces, exposition
libre à l'influence des agents atmosphériques; par son élévation,
qui en fait le point culminant de la France en deçà des frontières
soit des Alpes, soit des Pyrénées, le mont pelé de la Provence, le
mont Ventoux, se prête, avec une remarquable netteté, aux études
de la distribution des espèces végétales suivant le climat. À la
base, prospèrent le frileux Olivier et cette multitude de petites
plantes demi-ligneuses, telles que le Thym dont les aromatiques
senteurs réclament le soleil des régions méditerranéennes; au
sommet, couvert de neige au moins la moitié de l'année, le sol se
couvre d'une flore boréale, empruntée en partie aux plages des
terres arctiques. Une demi-journée de déplacement suivant la
verticale fait passer sous les regards la succession des
principaux types végétaux que l'on rencontrerait en un long voyage
du sud au nord, suivant le même méridien. Au départ, vos pieds
foulent les touffes balsamiques du Thym, qui forme tapis continu
sur les croupes inférieures; dans quelques heures, ils fouleront
les sombres coussinets de la Saxifrage à feuilles opposées, la
première plante qui s'offre au botaniste débarquant, en juillet,
sur le rivage du Spitzberg. En bas, dans les haies, vous avez
récolté les fleurs écarlates du Grenadier, ami du ciel africain;
là-haut, vous récolterez un petit Pavot velu, qui abrite ses tiges
sous une couverture de menus débris pierreux, et déploie sa large
corolle jaune dans les solitudes glacées du Groenland et du cap
Nord, comme sur les pentes terminales du Ventoux.
De tels contrastes ont toujours saveur nouvelle; aussi vingt-cinq
ascensions n'ont-elles pu encore amener en moi la satiété. En août
1865, j'entreprenais la vingt-troisième. Nous étions huit: trois
dont le mobile était la botanique, cinq alléchés par une course
dans les montagnes et le panorama des hauteurs. Aucun de nos cinq
compagnons étrangers à l'étude des plantes n'a, depuis, manifesté
le désir de m'accompagner une seconde fois. C'est qu'en effet
l'expédition est rude, et la vue d'un lever de soleil ne dédommage
pas des fatigues endurées.
On ne saurait mieux comparer le Ventoux qu'à un tas de pierres
concassées pour l'entretien des routes. Dressez brusquement le tas
à deux kilomètres de hauteur, donnez-lui une base proportionnée,
jetez sur le blanc de sa roche calcaire la tache noire des forêts,
et vous aurez une idée nette de l'ensemble de la montagne. Cet
amoncellement de débris, tantôt petits éclats, tantôt quartiers
énormes, s'élève dans la plaine sans pentes préalables, sans
gradins successifs, qui rendraient l'ascension moins pénible en la
divisant par étapes. L'escalade immédiatement commence par des
sentiers rocailleux, dont le meilleur ne vaut pas la surface d'un
chemin récemment empierré; et se poursuit, toujours plus rude,
jusqu'au sommet, dont l'altitude mesure 1912 mètres. Frais gazons,
gais ruisselets, roches mousseuses, grandes ombres des arbres
séculaires, toutes ces choses enfin, qui donnent tant de charme
aux autres montagnes, ici sont inconnues et font place à une
interminable couche de calcaire fragmenté par écailles qui fuient
sous les pieds avec un cliquetis sec, presque métallique. Les
cascades du Ventoux sont des ruissellements de pierrailles; le
bruissement des roches éboulées y remplace le murmure des eaux.
Nous voici à Bédoin, tout au pied de la montagne. Les pourparlers
avec le guide sont terminés, l'heure du départ est convenue, les
vivres sont discutés et se préparent. Essayons de dormir, car
demain il y aura une nuit blanche à passer sur la montagne.
Dormir, voilà vraiment le difficile; jamais je n'y suis parvenu,
et la principale cause de fatigue est là. Je conseillerais donc à
ceux de mes lecteurs qui se proposeraient une ascension botanique
au Ventoux, de ne pas se trouver à Bédoin un dimanche au soir. Ils
éviteront le bruyant va-et-vient d'un café-auberge, les
interminables conversations à haute voix, l'écho des carambolages
dans la salle de billard, le tintement des verres, la chansonnette
après boire, les couplets nocturnes des passants, le beuglement
des cuivres du bal voisin, et autres tribulations inévitables en
ce saint jour de désoeuvrement et de liesse. Reposeront-ils mieux
dans le courant de la semaine? je le souhaite, mais n'en réponds
pas. Pour mon compte, je n'ai pas fermé l'oeil. Toute la nuit, le
tourne-broche rouillé, fonctionnant pour nos victuailles, a gémi
sous ma chambre à coucher. Je n'étais séparé de la satanée machine
que par une mince planche.
Mais déjà le ciel blanchit. Un âne brait sous les fenêtres. C'est
l'heure: levons-nous! Autant eût valu ne pas se coucher.
Provisions de bouche et bagages chargés, ja! hi! fait notre guide,
et nous voilà partis. Il est quatre heures du matin. En tête de la
caravane marche Triboulet, avec son mulet et son âne, Triboulet le
doyen des guides au Ventoux. Mes collègues en botanique scrutent
du regard, aux fraîches lueurs de l'aurore, la végétation des
bords du chemin; les autres causent. Je suis la bande, un
baromètre pendu à l'épaule, un carnet de notes et un crayon à la
main.
Mon baromètre, destiné à relever l'altitude des principales
stations botaniques, ne tarde pas à devenir un prétexte
d'accolades à la gourde de rhum. Dès qu'une plante remarquable est
signalée: «Vite, un coup de baromètre», s'écrie l'un; et nous nous
empressons tous autour de la gourde, l'instrument de physique ne
venant qu'après. La fraîcheur du matin et la marche nous font si
bien apprécier ces coups de baromètre, que le niveau du liquide
tonique baisse encore plus rapidement que celui de la colonne
mercurielle. Il me faut, dans l'intérêt de l'avenir, consulter
moins fréquemment le tube de Torricelli.
Peu à peu disparaissent, la température devenant trop froide,
l'Olivier et le Chêne vert d'abord. Puis la Vigne et l'Amandier;
puis encore le Mûrier, le Noyer, le Chêne blanc. Le Buis devient
abondant. On entre dans une région monotone qui s'étend de la fin
des cultures à la limite inférieure des Hêtres, et dont la
végétation dominante est la Sarriette des montagnes, connue ici
sous le nom vulgaire de _Pébré d'asé_, poivre d'âne, à cause de
l'âcre saveur de son menu feuillage, imprégné d'huile essentielle.
Certains petits fromages, faisant partie de nos provisions, sont
poudrés de cette forte épice. Plus d'un déjà les entame en esprit,
plus d'un jette un regard d'affamé sur les sacoches aux vivres,
que porte le mulet. Avec notre rude et matinale gymnastique,
l'appétit est venu, mieux que l'appétit, une faim dévorante, ce
qu'Horace appelle _latrantem stomachum_. J'enseigne à mes
collègues à tromper cette angoisse stomacale jusqu'à la prochaine
halte; je leur indique, au milieu des pierrailles, une petite
oseille à feuilles en fer de flèche, le _Rumexscutatus;_ et
prêchant moi-même d'exemple, j'en cueille une bouchée. On rit
d'abord de ma proposition. Je laisse rire, et bientôt je les vois
tous occupés, à qui mieux mieux, à la cueillette de la précieuse
oseille.
Tout en mâchant l'acide feuille, on atteint les hêtres, d'abord
larges buissons, isolés, traînant à terre; bientôt arbres nains,
serrés l'un contre l'autre; enfin troncs vigoureux, forêt épaisse
et sombre, dont le sol est un chaos de blocs calcaires. Surchargés
en hiver par le poids des neiges, battus toute l'année par les
furieux coups d'haleine du mistral, beaucoup sont ébranchés,
tordus dans des positions bizarres, ou même couchés à terre. Une
heure et plus se passe à traverser la zone boisée, qui, de loin,
apparaît sur les flancs du Ventoux comme une ceinture noire. Voici
que, de nouveau, les hêtres deviennent buissonnants et clairsemés.
Nous avons atteint leur limite supérieure et, au grand soulagement
de tous, malgré les feuilles d'oseille, nous avons atteint aussi
la halte choisie pour notre déjeuner.
Nous sommes à la fontaine de la Grave, mince filet d'eau reçu au
sortir du sol dans une série de longues auges en tronc de hêtre,
où les bergers de la montagne viennent faire boire leur troupeau.
La température de la source est de 7°, fraîcheur inestimable pour
nous, qui sortons des fournaises caniculaires de la plaine. La
nappe est étalée sur un charmant tapis de plantes alpines, parmi
lesquelles brille la Paronyque à feuilles de serpolet, dont les
larges et minces bractées ressemblent à des écailles d'argent. Les
vivres sont tirés de leurs sacoches, les bouteilles exhumées de
leur couche de foin. Ici, les pièces de résistance, les gigots
bourrés d'ail et les piles de pain; là, les fades poulets, qui
amuseront un moment les molaires, quand sera apaisée la grosse
faim; non loin, à une place d'honneur, les fromages du Ventoux
épicés avec la sarriette des montagnes, les petits fromages au
_Pébré d'asé_; tout à côté, les saucissons d'Arles, dont la chair
rose est marbrée de cubes de lard et de grains entiers de poivre;
par ici, en ce coin, les olives vertes, ruisselantes encore de
saumure, et les olives assaisonnées d'huile; en cet autre, les
melons de Cavaillon, les uns à chair blanche, les autres à chair
orangée, car il y en a pour tous les goûts; en celui-ci, le pot
aux anchois, qui font boire sec pour avoir du jarret; enfin les
bouteilles au frais dans l'eau glacée de cette auge. N'oublions-
nous rien? Si, nous oublions le maître dessert, l'oignon, qui se
mange cru avec du sel. Nos deux Parisiens, car il y en a deux
parmi nous, mes confrères en botanique, sont d'abord un peu ébahis
de ce menu par trop tonique; ils seront les premiers tout à
l'heure à se répandre en éloges. Tout y est. À table!
Alors commence un de ces repas homériques qui font date en la vie.
Les premières bouchées ont quelque chose de frénétique. Tranches
de gigots et morceaux de pain se succèdent avec une rapidité
alarmante. Chacun, sans communiquer aux autres ses appréhensions,
jette un regard anxieux sur les victuailles et se dit: «Si l'on y
va de la sorte, en aurons-nous assez pour ce soir et demain?»
Cependant la fringale s'apaise; on dévorait d'abord en silence,
maintenant on mange et on cause. Les appréhensions pour le
lendemain se calment aussi; on rend justice à l'ordonnateur du
menu, qui a prévu cette famélique consommation et tout disposé
pour y parer dignement. C'est le tour d'apprécier les vivres en
connaisseur. L'un fait l'éloge des olives, qu'il pique une à une
de la pointe du couteau; un second exalte le pot aux anchois, tout
en découpant sur son pain le petit poisson jauni d'ocre; un
troisième parle avec enthousiasme du saucisson; tous enfin sont
unanimes pour célébrer les fromages au _Pébré d'asé, _pas plus
grands que la paume de la main. Bref, pipes et cigares s'allument,
et l'on s'étend sur l'herbe, le ventre au soleil.
Après une heure de repos: debout! le temps presse; il faut se
remettre en marche. Le guide, avec les bagages, s'en ira seul,
vers l'ouest, en longeant la lisière des bois, où se trouve un
sentier praticable aux bêtes de somme. Il nous attendra au Jas ou
Bâtiment, situé à la limite supérieure de hêtres, vers 1550 mètres
d'altitude. Le Jas est une grande hutte en pierres qui doit nous
abriter la nuit, bêtes et gens. Quant à nous, poursuivons
l'ascension et atteignons la crête, que nous suivrons pour gagner
avec moins de peine la cime terminale. Du sommet, après le coucher
du soleil, nous descendrons au Jas, où le guide sera depuis
longtemps arrivé. Tel est le plan proposé et adopté.
La crête est atteinte. Au sud se déroulent, à perte de vue, les
pentes, relativement douces, que nous venons de gravir; au nord,
la scène est d'une grandiose sauvagerie: la montagne, tantôt
coupée à pic, tantôt disposée en gradins d'une effrayante
déclivité, n'est guère qu'un précipice d'un kilomètre et demi de
hauteur. Toute pierre lancée ne s'arrête plus et bondit de chute
en chute jusqu'au fond de la vallée, où se distingue, comme un
ruban, le lit du Toulourenc. Tandis que mes compagnons ébranlent
des quartiers de roche et les font rouler dans l'abîme pour en
suivre l'épouvantable dégringolade, je découvre, sous l'abri d'une
large pierre plate, une vieille connaissance entomologique,
l'Ammophile hérissée, que j'avais toujours rencontrée isolée sur
les berges des chemins de la plaine, tandis qu'ici, presque à la
cime du Ventoux, je la trouve au nombre de quelques centaines
d'individus groupés en tas sous le même abri.
J'en étais à rechercher les causes de cette populeuse
agglomération, lorsque le souffle du midi, qui déjà nous avait
inspiré dans la matinée quelques vagues craintes, amène
soudainement un convoi de nuages se résolvant en pluie. Avant d'y
avoir pris garde, nous sommes enveloppés d'une épaisse brume
pluvieuse, qui ne permet d'y voir à deux pas devant soi. Par une
fâcheuse coïncidence, l'un de nous, mon excellent ami Th.
Delacour, s'est écarté à la recherche de l'Euphorbe saxatile,
l'une des curiosités végétales de ces hauteurs. Faisant porte-voix
de nos mains, nous réunissons en un appel commun l'effort de nos
poitrines. Personne ne répond. La voix se perd dans la masse
floconneuse et dans la sourde rumeur de la nuée tourbillonnante.
Cherchons donc l'égaré puisqu'il ne peut nous entendre. Au milieu
de l'obscurité de nuage, il est impossible de se voir l'un
l'autre, à la distance de deux ou trois pas, et je suis le seul
des sept qui connaisse les localités. Pour ne laisser personne à
l'abandon, nous nous prenons par la main, et je me mets moi-même
en tête de la chaîne. C'est alors, pendant quelques minutes, un
véritable jeu de colin-maillard, qui n'aboutit à rien. Delacour,
sans doute, lui-même habitué du Ventoux, en voyant venir les
nuages, aura profité des dernières éclaircies pour gagner à la
hâte l'abri du Jas. Gagnons-le nous-mêmes au plus tôt, car déjà
l'eau nous ruisselle à l'intérieur des vêtements tout aussi bien
qu'à l'extérieur. Le pantalon de coutil est collé sur la peau
comme un second épiderme.
Une grave difficulté s'élève: les va et revient, tours et retours
de nos recherches, m'ont mis dans l'état d'une personne à qui l'on
bande les yeux et que l'on fait, après, pirouetter sur les talons.
J'ai perdu toute orientation; je ne sais plus, absolument plus, de
quel côté est le flanc sud. J'interroge l'un, j'interroge l'autre:
les avis sont partagés, très-douteux. Conclusion: aucun de nous ne
saurait affirmer où est le nord, où est le sud. Jamais, non,
jamais, je n'ai compris la valeur des points cardinaux comme en ce
moment-là. Tout autour de nous est l'inconnu de la nuée grise;
sous nos pieds nous distinguons tout juste la naissance d'une
pente d'ici et d'une pente de là. Mais quelle est la bonne? Il
faut choisir et se précipiter de confiance. Si par malheur nous
descendons la pente nord, nous courons nous fracasser dans les
précipices dont la vue seule tantôt nous inspirait l'effroi. Pas
un n'en reviendra peut-être. J'eus là quelques minutes de
poignante perplexité.
Restons ici, disaient la plupart; attendons la fin de la pluie.
Mauvais conseil, répliquaient les autres, et j'étais du nombre;
mauvais conseil: la pluie peut durer longtemps, et mouillés comme
nous le sommes, aux premières fraîcheurs de la nuit nous gèlerons
sur place. Mon digne ami Bernard Verlot, venu tout exprès du
Jardin des Plantes de Paris pour faire avec moi l'ascension du
Ventoux, montrait un calme imperturbable, s'en remettant à ma
prudence pour sortir de ce mauvais pas. Je le tire un peu à
l'écart, afin de ne pas augmenter la panique des autres, et lui
dévoile mes terribles appréhensions. Un conciliabule est tenu à
nous deux: nous cherchons à suppléer par la boussole de la
réflexion l'aiguille aimantée absente. «Quand les nuages sont
venus, lui disais-je, c'est bien par le sud? -- C'est parfaitement
par le sud. -- Et, quoique le vent fût presque insensible, la
pluie avait une légère inclinaison du sud au nord? -- Mais oui:
j'ai constaté cette direction tant que j'ai pu me reconnaître.
N'avons-nous pas là de quoi nous guider? Descendons du côté d'où
vient la pluie. -- J'y avais songé, mais des doutes me prennent.
Le vent est trop faible pour avoir une direction bien déterminée.
C'est peut-être un souffle tournant, comme il s'en produit au
sommet de la montagne lorsque des nuages l'enveloppent. Rien ne me
dit que la direction première se soit conservée, et que le
mouvement de l'air n'arrive maintenant du nord. -- Je partage vos
doutes. Et alors? -- Alors, alors, voilà le difficile. Une idée:
si le vent n'a pas tourné nous devons surtout être mouillés à
gauche puisque la pluie a été reçue de ce côté tant que n'a pas
été perdue notre orientation. S'il a tourné, la mouillure doit
être à peu près égale de partout. Que l'on se tâte et décidons. Ça
y est-il? -- Ça y est. -- Et si je me trompe? -- Vous ne vous
tromperez pas.»
En deux mots les collègues sont mis au courant de la chose. Chacun
se palpe, non au dehors, exploration insuffisante, mais sous le
vêtement le plus intime; et c'est avec un soulagement indicible
que j'entends déclarer à l'unanimité le flanc gauche bien plus
mouillé que l'autre. Le vent n'a pas tourné. C'est bien:
dirigeons-nous du côté de la pluie. La chaîne se reforme, moi en
tête, Verlot à l'arrière-garde pour ne pas laisser de traînard.
Avant de se lancer: «Eh bien, dis-je encore une fois à mon ami,
risquons-nous l'affaire? -- Risquez; je vous suis». -- Et nous
piquons aveuglément une tête dans le redoutable inconnu.