Encore une remarque. Il faut de rigueur viande fraîche aux larves

de l'Hyménoptère. Si la proie était emmagasinée intacte dans le

terrier, en quatre à cinq jours elle serait cadavre livré à la

pourriture; et la larve, à peine éclose, ne trouverait pour vivre

qu'un amas corrompu; mais piquée de l'aiguillon, elle est apte à

se maintenir en vie de deux à trois semaines, temps plus que

suffisant pour l'éclosion de l'oeuf et le développement du ver. La

paralysie a ainsi double résultat: immobilité des vivres pour ne

pas compromettre l'existence du délicat vermisseau, longue

conservation des chairs pour assurer à la larve saine nourriture.

Éclairée par la science, la logique de l'homme ne trouverait pas

mieux.

Mes deux autres Éphippigères piquées par le Sphex ont été tenues

dans l'obscurité avec alimentation. Alimenter des animaux inertes,

ne différant guère d'un cadavre que par une perpétuelle

oscillation de leurs longues antennes, semble d'abord une

impossibilité; cependant le jeu libre des pièces de la bouche m'a

donné quelque espoir et j'ai essayé. Le succès a dépassé mes

prévisions. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de leur présenter

une feuille de laitue ou tout autre morceau de verdure qu'ils

pourraient brouter dans leur état normal; ce sont de faibles

valétudinaires qu'il faut nourrir au biberon, pour ainsi dire, et

entretenir avec de la tisane. J'ai fait emploi d'eau sucrée.

L'insecte étant couché sur le dos, avec une paille je lui dépose

sur la bouche une gouttelette du liquide sucré. Aussitôt palpes de

s'agiter, mandibules et mâchoires de se mouvoir. La goutte est bue

avec des signes évidents de satisfaction, surtout quand le jeûne

s'est un peu prolongé. Je renouvelle la dose jusqu'à refus. Le

repas a lieu une fois par jour, quelque fois deux, à des mesures

irrégulières pour ne pas être moi-même trop esclave de pareil

hôpital.

Eh bien, avec ce maigre régime, l'une des Éphippigères a vécu

vingt et un jours. C'est peu, relativement à celle que j'avais

abandonnée à l'inanition. Il est vrai que par deux fois l'insecte

avait fait grave chute et était tombé de la table d'expérience sur

le parquet à la suite de quelque maladresse de ma part. Les

contusions reçues doivent avoir hâté sa fin. Quant à l'autre,

exempte d'accidents, elle a vécu quarante jours. Comme l'aliment

employé, l'eau sucrée, ne pouvait indéfiniment tenir lieu de

l'aliment naturel, la verdure, il est très probable que l'insecte

aurait vécu plus longtemps encore si le régime habituel avait été

possible. Ainsi se trouve démontré le point que j'avais en vue:

les victimes piquées par le dard des Hyménoptères fouisseurs

périssent d'inanition et non de leur blessure.

CHAPITRE XII

IGNORANCE DE L'INSTINCT

Le Sphex vient de nous montrer avec quelle infaillibilité, avec

quel art transcendant, il agit guidé par son inspiration

inconsciente, l'instinct; il va nous montrer maintenant combien il

est pauvre de ressources, borné d'intelligence, illogique même, au

milieu d'éventualités s'écartant quelque peu de ses habituelles

voies. Par une étrange contradiction, caractéristique des facultés

instinctives, à la science profonde s'associe l'ignorance non

moins profonde. Pour l'instinct, rien n'est impossible, si élevée

d'ailleurs que soit la difficulté. Dans la construction de ses

cellules hexagones, à fond composé de trois losanges, l'Abeille

résout, avec une précision parfaite, des problèmes ardus de

maximum et de minimum, dont la solution par l'homme exigerait une

puissante intelligence algébrique. Les Hyménoptères dont les

larves vivent de proie déploient dans leur art meurtrier des

procédés avec lesquels rivaliseraient à peine ceux de l'homme

versé dans ce que l'anatomie et la physiologie ont de plus

délicat. Pour l'instinct rien n'est difficile, tant que l'acte ne

sort pas de l'immuable cycle dévolu à l'animal; pour l'instinct

aussi, rien n'est facile si l'acte doit s'écarter des voies

habituellement suivies. L'insecte qui nous émerveille, qui nous

épouvante de sa haute lucidité, un instant après, en face du fait

le plus simple, mais étranger à sa pratique ordinaire, nous étonne

par sa stupidité. Le Sphex va nous en fournir des exemples.

Suivons-le traînant l'Éphippigère au logis. Si le hasard nous

sourit, peut-être assisterons-nous à une petite scène dont je

retrace ici le tableau. En pénétrant dans l'abri sous roche où le

terrier est pratiqué, l'Hyménoptère y trouve, perchée sur un brin

d'herbe, une Mante religieuse, insecte carnivore, qui, sous un air

patenôtrier, cache des moeurs de cannibale. Le danger que lui fait

courir ce bandit embusqué sur son passage doit être connu du

Sphex, car celui-ci laisse là son gibier et bravement court sus à

la Mante pour lui administrer quelques chaudes bourrades, la

déloger ou du moins l'effrayer, lui imposer respect. Le bandit ne

bouge pas, mais ferme sa machine de mort, les deux terribles scies

du bras et de l'avant-bras. Le Sphex revient audacieusement passer

sous le brin d'herbe où l'autre est perché. À la direction de sa

tête, on reconnaît qu'il est sur ses gardes, et qu'il tient

l'ennemi cloué, immobile, sous la menace du regard. Tant de

bravoure a la récompense qu'elle mérite: la proie est emmagasinée

sans autre mésaventure.

Encore un mot sur la Mante religieuse, _lou Prégo Diéou_ comme on

dit en Provence, la bête qui prie Dieu. En effet, ses longues

ailes d'un vert tendre, pareilles à d'amples voiles, sa tête levée

au ciel, ses bras repliés, croisés sur la poitrine, lui donnent un

faux air de nonne en extase. Féroce bête cependant, amie du

carnage. Sans être ses points de prédilection, les chantiers des

divers Hyménoptères fouisseurs reçoivent assez souvent ses

visites. Postée à proximité des terriers, sur quelque broussaille,

elle attend que le hasard mette à sa portée quelques-uns des

arrivants, capture double pour elle, qui saisit à la fois le

chasseur et son gibier. Sa patience est longuement mise à

l'épreuve: l'Hyménoptère se méfie, se tient sur ses gardes; mais

enfin, de loin en loin, quelque étourdi se laisse prendre. D'un

soudain bruissement d'ailes à demi étalées par une sorte de

détente convulsive, la Mante terrifie l'approchant, qui, dans sa

frayeur, un instant hésite. Aussitôt, avec la brusquerie d'un

ressort, l'avant-bras dentelé se replie sur le bras également

dentelé, et l'insecte est saisi entre les lames de la double scie.

On dirait les mâchoires d'un traquenard à loups se refermant sur

la bête qui vient de mordre à l'appât. Sans desserrer la féroce

machine, la Mante, à petites bouchées, grignote alors sa capture.

Telles sont les extases, les patenôtres, les méditations mystiques

du _Prégo Diéou_.

Des scènes de carnage que la Mante religieuse a laissées dans mes

souvenirs, relatons celle-ci. La chose se passe devant un chantier

de Philanthes apivores. Ces fouisseurs nourrissent leurs larves

avec des Abeilles domestiques, qu'ils vont saisir sur les fleurs

au moment de la récolte du pollen et du miel. Si le Philanthe qui

vient de faire capture sent son Abeille gonflée de miel, il ne

manque guère, avant de l'emmagasiner, de lui presser le jabot,

soit en chemin, soit sur la porte du logis, pour lui faire

dégorger la délicieuse purée, dont il s'abreuve en léchant la

langue de la malheureuse, qui, agonisante, l'étale dans toute sa

longueur hors de la bouche. Cette profanation d'un mourant, dont

le meurtrier presse le ventre pour le vider et faire régal du

contenu, a quelque chose de hideux dont je ferais un crime au

Philanthe si la bête pouvait avoir tort. En pareil moment

d'horrible régal, j'ai vu l'Hyménoptère, avec sa proie, saisi par

la Mante: le bandit était détroussé par un autre bandit. Détail

affreux: tandis que la Mante le tenait transpercé sous les pointes

de la double scie et lui mâchonnait déjà le ventre, l'Hyménoptère

continuait à lécher le miel de son Abeille, ne pouvant renoncer à

l'exquise nourriture même au milieu des affres de la mort. Hâtons-

nous de jeter un voile sur ces horreurs.

Revenons au Sphex, dont il convient de connaître le terrier, avant

d'aller plus loin. Ce terrier est pratiqué dans du sable fin, ou

plutôt dans une sorte de poussière au fond d'un abri naturel. Le

couloir en est très court, un pouce ou deux, sans coude. Il donne

accès dans une chambre spacieuse, ovalaire et unique. En somme,

c'est un antre grossier, à la hâte creusé, plutôt qu'un domicile

fouillé avec art et loisir. J'ai dit comment le gibier, capturé

d'avance et momentanément abandonné sur les lieux de chasse, est

cause de la simplicité du gîte et ne permet qu'une seule chambre,

qu'une seule cellule, pour chaque repaire. Qui sait effectivement

où les hasards de la journée conduiront le chasseur pour une

seconde capture! Il faut que le terrier soit dans le voisinage de

la lourde pièce saisie; et la demeure d'aujourd'hui, trop éloignée

pour le charroi de la seconde Éphippigère, ne peut servir aux

travaux de demain. Donc, à chaque proie capturée, nouvelle

fouille, nouveau terrier avec sa chambre unique, tantôt ici et

tantôt là.

Cela dit, essayons quelques expériences pour apprendre comment se

comporte l'insecte lorsqu'on fait naître des circonstances

nouvelles pour lui.

_Première expérience_. -- Un Sphex, traînant sa proie, est à

quelques pouces de distance du terrier. Sans le déranger, je coupe

avec des ciseaux les antennes de l'Éphippigère, antennes qui lui

servent, on le sait, de cordons d'attelage. Remis de la surprise

que lui cause le brusque allégement du fardeau traîné,

l'Hyménoptère revient au gibier, et sans hésitation saisit

maintenant la base de l'antenne, le court tronçon non emporté par

les ciseaux. C'est très court, un millimètre à peine, n'importe:

cela suffit au Sphex, qui happe ce reste de cordon et se remet au

charroi. Avec beaucoup de précaution, pour ne pas blesser

l'Hyménoptère, je coupe les deux tronçons antennaires, maintenant

au niveau du crâne. Ne trouvant plus rien à saisir aux points qui

lui sont familiers, l'insecte prend, tout à côté, un des longs

palpes de la victime et continue son travail de traction, sans

paraître en rien troublé par cette modification dans le mode

d'attelage. Je laisse faire. La proie est amenée au logis, et

disposée de telle sorte que sa tête se présente à l'entrée du

terrier. L'Hyménoptère entre alors seul chez lui, pour faire une

courte inspection de l'intérieur de la cellule avant de procéder à

l'emmagasinement des vivres. Cette tactique rappelle celle du

Sphex à ailes jaunes en pareille circonstance. Je profite de ce

court instant pour m'emparer de la proie abandonnée, lui enlever

tous les palpes et la déposer un peu plus loin, à un pas du

terrier. Le Sphex reparaît et va droit au gibier, qu'il a aperçu

du seuil de sa porte. Il cherche en dessus de la tête, il cherche

en dessous, par côté, et ne trouve rien qu'il puisse saisir. Une

tentative désespérée est faite: ouvrant ses mandibules toutes

grandes, l'Hyménoptère essaie de happer l'Éphippigère par la tête;

mais les pinces, d'une ouverture insuffisante pour cerner pareil

volume, glissent sur le crâne, rond et poli. À plusieurs reprises,

il recommence, toujours sans résultat aucun. Le voilà convaincu de

l'inutilité de ses efforts. Il se retire un peu à l'écart et

semble renoncer à de nouveaux essais. On le dirait découragé; du

moins il se lisse les ailes avec les pattes postérieures, tandis

qu'avec les tarses antérieurs, passés d'abord dans la bouche, il

se lave les yeux. C'est là chez les Hyménoptères, à ce qu'il m'a

paru, le signe du renoncement à l'ouvrage.

Il ne manque pas néanmoins de points par où l'Éphippigère pourrait

être saisie et entraînée aussi facilement que par les antennes et

les palpes. Il y a six pattes, il y a l'oviscapte, tous organes

assez menus pour être happés en plein et servir de cordons de

traction. Introduite la tête la première et tirée par les

antennes, la proie, j'en conviens, se présente de la manière la

plus commode pour la manoeuvre de l'emmagasinement; mais tirée par

une patte, par une patte antérieure surtout, elle entrerait

presque avec la même facilité, car l'orifice est large, et le

couloir très court ou même nul. D'où vient donc que le Sphex n'a

pas même essayé une seule fois de saisir l'un des six tarses ou la

pointe de l'oviscapte, tandis qu'il a essayé l'impossible,

l'absurde, en s'efforçant de happer, avec ses mandibules

incomparablement trop courtes, l'énorme crâne de sa proie? L'idée

ne lui en serait-elle pas venue? Tentons alors de l'éveiller en

lui.

Je lui présente, sous les mandibules, soit une patte, soit

l'extrémité du sabre abdominal. L'insecte obstinément refuse d'y

mordre; mes tentations répétées n'aboutissent à rien. Singulier

chasseur qui reste embarrassé de son gibier, ne sachant le saisir

par une patte alors qu'il ne peut le prendre par les cornes! Peut-

être ma présence prolongée et les événements insolites qui

viennent de se passer, lui ont-ils troublé les facultés.

Abandonnons alors le Sphex à lui-même, en présence de son

Éphippigère et de son terrier; laissons-lui le temps de se

recueillir et d'imaginer, dans le calme de l'isolement, quelque

moyen de se tirer d'affaires. Je le laisse donc, je continue ma

course; et deux heures après, je reviens au même lieu. Le Sphex

n'y est plus, le terrier est toujours ouvert, et l'Éphippigère gît

au point où je l'avais déposée. Conclusion: l'Hyménoptère n'a rien

essayé; il est parti, abandonnant tout, domicile et gibier,

lorsque pour utiliser l'un et l'autre, il n'avait qu'à saisir sa

proie par une patte. Ainsi cet émule des Flourens, qui tantôt nous

effrayait de sa science lorsqu'il comprimait le cerveau pour

obtenir la léthargie, est d'une incroyable ineptie pour le fait le

plus simple en dehors de ses habitudes. Lui qui sait si bien

atteindre de son dard les ganglions thoraciques d'une victime, et

de ses mandibules les ganglions cervicaux; lui qui fait une

différence si judicieuse entre une piqûre empoisonnée abolissant

pour toujours l'influence vitale des nerfs et une compression

n'amenant qu'une torpeur momentanée, ne sait plus saisir sa proie

par ici s'il est dans l'impossibilité de la saisir par là. Prendre

une patte au lieu d'une antenne est pour lui insurmontable

difficulté d'entendement. Il lui faut l'antenne ou un autre

filament de la tête, un palpe. Faute de ces cordons, sa race

périrait, inhabile à résoudre l'insignifiante difficulté.

_Deuxième expérience. _-- L'Hyménoptère est occupé à clore son

terrier, où la proie est emmagasinée et la ponte faite. Avec les

tarses antérieurs, il balaie à reculons le devant de sa porte et

lance dans l'entrée du logis un jet de poussière, qui lui passe

sous le ventre et jaillit en arrière en un filet parabolique,

aussi continu qu'un filet liquide, tant est vive la prestesse du

balayeur. Le Sphex, de temps à autre, choisit avec les mandibules

quelques grains de sable, moellons de résistance qu'il intercale

un à un dans la masse poudreuse. Le tout, pour faire corps, est

cogné avec le front, tassé à coups de mandibules. La porte

d'entrée rapidement disparaît, murée par cette maçonnerie.

J'interviens au milieu du travail. Le Sphex écarté, je déblaie

soigneusement avec la lame d'un couteau la courte galerie,

j'enlève les matériaux de clôture et rétablis en plein la

communication de la cellule avec l'extérieur. Puis, avec des

pinces, sans détériorer l'édifice, je retire de la cellule

l'Éphippigère, disposée la tête au fond, l'oviscapte à l'entrée.

L'oeuf de l'Hyménoptère est sur la poitrine de la victime, au

point habituel, la base de l'une des cuisses postérieures; preuve

que l'Hyménoptère donnait le dernier travail au terrier pour ne

jamais plus y revenir.

Ces dispositions prises, et la proie saisie mise en sûreté dans

une boîte, je cède la place au Sphex, resté aux aguets, tout à

côté, pendant que son domicile était ainsi dévalisé. Trouvant la

porte ouverte, il entre chez lui et quelques instants y séjourne.

Puis il sort et reprend l'ouvrage au point où je l'avais

interrompu, c'est-à-dire se remet à boucher consciencieusement

l'entrée de la cellule, en balayant de la poussière à reculons et

transportant des grains de sable, qu'il tasse toujours avec un

soin minutieux comme s'il faisait oeuvre utile. La porte de

nouveau bien murée, l'insecte se brosse, paraît donner un regard

de satisfaction à sa besogne accomplie et finalement s'envole.

Le Sphex devait savoir que le terrier ne contenait plus rien

puisqu'il venait d'y pénétrer, d'y faire même une station assez

prolongée; et pourtant, après cette visite du domicile pillé, il

se remet à clore la cellule avec le même soin que si rien

d'extraordinaire ne s'était passé. Se proposerait-il d'utiliser

plus tard de terrier, d'y revenir avec une autre proie et d'y

faire une nouvelle ponte? Son travail de clôture aurait alors pour

but de défendre en son absence aux indiscrets l'accès du domicile;

ce serait mesure de prudence contre les tentations d'autres

fouisseurs qui pourraient convoiter la chambre déjà prête; ce

serait aussi peut-être sage précaution contre des dégâts

intérieurs. Et en effet, certains Hyménoptères déprédateurs ont le

soin, lorsque le travail doit être quelque temps suspendu, de

défendre l'entrée du terrier par une clôture provisoire. Ainsi,

j'ai vu quelques Ammophiles, dont le terrier est un puits

vertical, clore l'entrée du logis avec une petite pierre plate,

lorsque l'insecte part pour la chasse ou termine sa besogne de

mineur à l'heure de la cessation des travaux, au coucher du

soleil. Mais c'est là clôture légère, une simple dalle superposée

à la bouche du puits. Il suffit à l'insecte qui arrive de déplacer

la petite pierre plate, affaire d'un instant, et la porte d'entrée

est libre.

La clôture que nous venons de voir construire par le Sphex est, au

contraire, barrière solide, maçonnerie résistante, où la poussière

et le gravier alternent par assises dans toute l'étendue du

couloir. C'est ouvrage définitif et non défense provisoire: les

soins qu'y met le constructeur le démontrent assez. D'ailleurs, je

crois suffisamment l'avoir établi, il est très douteux, vu sa

manière d'agir, que le Sphex revienne jamais ici pour tirer parti

de la demeure préparée. C'est autre part que la nouvelle

Éphippigère sera capturée; c'est autre part aussi que sera creusé

le magasin destiné à la recevoir. Comme ce ne sont là, après tout,

que des raisonnements, consultons l'expérience, plus concluante

ici que la logique. -- J'ai laissé écouler près d'une semaine pour

laisser au Sphex le temps de revenir au terrier qu'il avait si

méthodiquement fermé, et d'en profiter pour la ponte suivante si

telle était son intention. Les événements ont répondu aux

conclusions logiques; le terrier était dans l'état où je l'avais

laissé: toujours bien bouché, mais sans vivres, sans oeuf, sans

larve. La démonstration est décisive: l'Hyménoptère n'était pas

revenu.

Ainsi le Sphex dévalisé entre chez lui, visite à loisir la chambre

vide et se comporte un instant après comme s'il ne s'était pas

aperçu de la disparition de la proie volumineuse qui, tout à

l'heure, encombrait la cellule. A-t-il méconnu, en effet,

l'absence des vivres et de l'oeuf? Lui, si clairvoyant en ses

manoeuvres meurtrières, est-il d'intelligence assez obtuse pour ne

pas reconnaître que la cellule ne renferme plus rien? Je n'ose

mettre tant de stupidité sur son compte. Il s'en aperçoit. Mais

alors, pourquoi cette autre stupidité qui lui fait boucher, et

consciencieusement boucher, un terrier vide, qu'il ne se propose

pas d'approvisionner plus tard? Le travail de clôture est ici

inutile, souverainement absurde; n'importe: l'animal l'accomplit

avec le même zèle que si l'avenir de la larve en dépendait. Les

divers actes instinctifs des insectes sont donc fatalement liés

l'un à l'autre. Parce que telle chose vient de se faire, telle

autre doit inévitablement se faire pour compléter la première ou

pour préparer les voies à son complément; et les deux actes sont

dans une telle dépendance l'un de l'autre que l'exécution du

premier entraîne celle du second, lors même que, par des

circonstances fortuites, le second soit devenu non seulement

inopportun, mais quelquefois même contraire aux intérêts de

l'animal. Quel peut-être le but du Sphex en bouchant un terrier

devenu inutile, maintenant qu'il ne renferme plus la proie et

l'oeuf, et qui restera toujours inutile puisque l'insecte ne doit

pas y revenir? On ne s'explique cet acte inconséquent qu'en le

regardant comme le complément fatal des actes qui l'ont précédé.

Dans l'ordre normal, le Sphex chasse sa proie, pond un oeuf et

ferme son terrier. La chasse s'est faite; le gibier, il est vrai,

a été retiré par moi de la cellule. C'est égal: la chasse s'est

faite, l'oeuf a été pondu, et maintenant vient le tour de clore la

demeure. C'est ce que fait l'insecte, sans arrière-pensée aucune,

sans soupçonner en rien l'inutilité de son travail actuel.

_Troisième expérience._ -- Savoir tout et tout ignorer, suivant

qu'il agit dans des conditions normales ou dans des conditions

exceptionnelles, telle est l'étrange antithèse que nous présente

l'insecte. D'autres exemples que je puise encore chez les Sphex

vont nous confirmer dans cette proposition.

Le Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) attaque des

Criquets de moyenne taille, dont les diverses espèces, répandues

dans les environs du terrier, lui fournissent indistinctement leur

tribut de victimes. À cause de l'abondance de ces Acridiens, la

chasse se fait sans lointaines pérégrinations. Lorsque le terrier,

en forme de puits vertical, est préparé, le Sphex se borne à

parcourir le voisinage de son gîte dans un rayon de peu d'étendue,

et il ne tarde pas à trouver quelque Criquet pâturant au soleil.

Fondre sur lui, le piquer de l'aiguillon, tout en maîtrisant ses

ruades, c'est pour le Sphex affaire d'un instant. Après quelques

trémoussements des ailes, qui déploient leur éventail de carmin ou

d'azur, après quelques pandiculations des pattes, la victime est

immobile. Il s'agit maintenant de la transporter au logis, ce qui

se fait à pied. Pour cette laborieuse opération, il emploie le

même procédé que ses deux congénères, c'est-à-dire qu'il traîne le

gibier entre les pattes, en le tenant par une antenne avec les

mandibules. Si quelque fourré de gazon se présente sur son

passage, il s'en va sautillant, voletant d'un brin d'herbe à

l'autre, sans jamais se dessaisir de sa capture. Parvenu enfin à

quelques pieds de son domicile, il exécute une manoeuvre que

pratique aussi le Sphex languedocien, mais sans y attacher la même

importance, car fréquemment il la dédaigne. Le gibier est

abandonné en chemin, et l'Hyménoptère, sans qu'aucun danger

apparent menace le logis, se dirige avec précipitation vers

l'orifice de son puits, où il plonge à diverses reprises la tête,

où il descend même en partie. Ensuite il revient au Criquet, et

après l'avoir rapproché davantage du point de destination, il le

lâche une seconde fois pour renouveler sa visite au puits; et

ainsi de suite à plusieurs reprises, toujours avec une hâte

empressée.

Ces visites réitérées sont parfois suivies de fâcheux accidents.

La victime, étourdiment abandonnée sur un sol en pente, roule au

pied du talus; et le Sphex, à son retour, ne la trouvant plus à la

place où il l'avait laissée, est obligé de se livrer à des

recherches quelquefois infructueuses. S'il la retrouve, il lui

faut recommencer une pénible escalade, ce qui ne l'empêche pas

d'abandonner encore son butin sur la même malencontreuse

déclivité. De ces visites multipliées à l'orifice du puits, la

première très logiquement s'explique. L'insecte, avant d'arriver

avec son lourd fardeau, s'informe si l'entrée du logis est bien

libre, si rien n'y fera obstacle à l'introduction du gibier. Mais

cette première reconnaissance faite, à quoi peuvent servir les

autres, qui se succèdent coup sur coup, par intervalles

rapprochés? Dans sa mobilité d'idées, le Sphex oublierait-il la

visite qu'il vient de faire, pour accourir de nouveau au terrier

un instant après, oublier encore l'inspection renouvelée et

recommencer ainsi à plusieurs reprises? Ce serait là une mémoire à

souvenirs bien fugaces, où l'impression s'effacerait à peine

produite. N'insistons pas davantage sur ce point trop obscur.

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 12 / 23 段