de l'Hyménoptère. Si la proie était emmagasinée intacte dans le
terrier, en quatre à cinq jours elle serait cadavre livré à la
pourriture; et la larve, à peine éclose, ne trouverait pour vivre
qu'un amas corrompu; mais piquée de l'aiguillon, elle est apte à
se maintenir en vie de deux à trois semaines, temps plus que
suffisant pour l'éclosion de l'oeuf et le développement du ver. La
paralysie a ainsi double résultat: immobilité des vivres pour ne
pas compromettre l'existence du délicat vermisseau, longue
conservation des chairs pour assurer à la larve saine nourriture.
Éclairée par la science, la logique de l'homme ne trouverait pas
mieux.
Mes deux autres Éphippigères piquées par le Sphex ont été tenues
dans l'obscurité avec alimentation. Alimenter des animaux inertes,
ne différant guère d'un cadavre que par une perpétuelle
oscillation de leurs longues antennes, semble d'abord une
impossibilité; cependant le jeu libre des pièces de la bouche m'a
donné quelque espoir et j'ai essayé. Le succès a dépassé mes
prévisions. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de leur présenter
une feuille de laitue ou tout autre morceau de verdure qu'ils
pourraient brouter dans leur état normal; ce sont de faibles
valétudinaires qu'il faut nourrir au biberon, pour ainsi dire, et
entretenir avec de la tisane. J'ai fait emploi d'eau sucrée.
L'insecte étant couché sur le dos, avec une paille je lui dépose
sur la bouche une gouttelette du liquide sucré. Aussitôt palpes de
s'agiter, mandibules et mâchoires de se mouvoir. La goutte est bue
avec des signes évidents de satisfaction, surtout quand le jeûne
s'est un peu prolongé. Je renouvelle la dose jusqu'à refus. Le
repas a lieu une fois par jour, quelque fois deux, à des mesures
irrégulières pour ne pas être moi-même trop esclave de pareil
hôpital.
Eh bien, avec ce maigre régime, l'une des Éphippigères a vécu
vingt et un jours. C'est peu, relativement à celle que j'avais
abandonnée à l'inanition. Il est vrai que par deux fois l'insecte
avait fait grave chute et était tombé de la table d'expérience sur
le parquet à la suite de quelque maladresse de ma part. Les
contusions reçues doivent avoir hâté sa fin. Quant à l'autre,
exempte d'accidents, elle a vécu quarante jours. Comme l'aliment
employé, l'eau sucrée, ne pouvait indéfiniment tenir lieu de
l'aliment naturel, la verdure, il est très probable que l'insecte
aurait vécu plus longtemps encore si le régime habituel avait été
possible. Ainsi se trouve démontré le point que j'avais en vue:
les victimes piquées par le dard des Hyménoptères fouisseurs
périssent d'inanition et non de leur blessure.
CHAPITRE XII
IGNORANCE DE L'INSTINCT
Le Sphex vient de nous montrer avec quelle infaillibilité, avec
quel art transcendant, il agit guidé par son inspiration
inconsciente, l'instinct; il va nous montrer maintenant combien il
est pauvre de ressources, borné d'intelligence, illogique même, au
milieu d'éventualités s'écartant quelque peu de ses habituelles
voies. Par une étrange contradiction, caractéristique des facultés
instinctives, à la science profonde s'associe l'ignorance non
moins profonde. Pour l'instinct, rien n'est impossible, si élevée
d'ailleurs que soit la difficulté. Dans la construction de ses
cellules hexagones, à fond composé de trois losanges, l'Abeille
résout, avec une précision parfaite, des problèmes ardus de
maximum et de minimum, dont la solution par l'homme exigerait une
puissante intelligence algébrique. Les Hyménoptères dont les
larves vivent de proie déploient dans leur art meurtrier des
procédés avec lesquels rivaliseraient à peine ceux de l'homme
versé dans ce que l'anatomie et la physiologie ont de plus
délicat. Pour l'instinct rien n'est difficile, tant que l'acte ne
sort pas de l'immuable cycle dévolu à l'animal; pour l'instinct
aussi, rien n'est facile si l'acte doit s'écarter des voies
habituellement suivies. L'insecte qui nous émerveille, qui nous
épouvante de sa haute lucidité, un instant après, en face du fait
le plus simple, mais étranger à sa pratique ordinaire, nous étonne
par sa stupidité. Le Sphex va nous en fournir des exemples.
Suivons-le traînant l'Éphippigère au logis. Si le hasard nous
sourit, peut-être assisterons-nous à une petite scène dont je
retrace ici le tableau. En pénétrant dans l'abri sous roche où le
terrier est pratiqué, l'Hyménoptère y trouve, perchée sur un brin
d'herbe, une Mante religieuse, insecte carnivore, qui, sous un air
patenôtrier, cache des moeurs de cannibale. Le danger que lui fait
courir ce bandit embusqué sur son passage doit être connu du
Sphex, car celui-ci laisse là son gibier et bravement court sus à
la Mante pour lui administrer quelques chaudes bourrades, la
déloger ou du moins l'effrayer, lui imposer respect. Le bandit ne
bouge pas, mais ferme sa machine de mort, les deux terribles scies
du bras et de l'avant-bras. Le Sphex revient audacieusement passer
sous le brin d'herbe où l'autre est perché. À la direction de sa
tête, on reconnaît qu'il est sur ses gardes, et qu'il tient
l'ennemi cloué, immobile, sous la menace du regard. Tant de
bravoure a la récompense qu'elle mérite: la proie est emmagasinée
sans autre mésaventure.
Encore un mot sur la Mante religieuse, _lou Prégo Diéou_ comme on
dit en Provence, la bête qui prie Dieu. En effet, ses longues
ailes d'un vert tendre, pareilles à d'amples voiles, sa tête levée
au ciel, ses bras repliés, croisés sur la poitrine, lui donnent un
faux air de nonne en extase. Féroce bête cependant, amie du
carnage. Sans être ses points de prédilection, les chantiers des
divers Hyménoptères fouisseurs reçoivent assez souvent ses
visites. Postée à proximité des terriers, sur quelque broussaille,
elle attend que le hasard mette à sa portée quelques-uns des
arrivants, capture double pour elle, qui saisit à la fois le
chasseur et son gibier. Sa patience est longuement mise à
l'épreuve: l'Hyménoptère se méfie, se tient sur ses gardes; mais
enfin, de loin en loin, quelque étourdi se laisse prendre. D'un
soudain bruissement d'ailes à demi étalées par une sorte de
détente convulsive, la Mante terrifie l'approchant, qui, dans sa
frayeur, un instant hésite. Aussitôt, avec la brusquerie d'un
ressort, l'avant-bras dentelé se replie sur le bras également
dentelé, et l'insecte est saisi entre les lames de la double scie.
On dirait les mâchoires d'un traquenard à loups se refermant sur
la bête qui vient de mordre à l'appât. Sans desserrer la féroce
machine, la Mante, à petites bouchées, grignote alors sa capture.
Telles sont les extases, les patenôtres, les méditations mystiques
du _Prégo Diéou_.
Des scènes de carnage que la Mante religieuse a laissées dans mes
souvenirs, relatons celle-ci. La chose se passe devant un chantier
de Philanthes apivores. Ces fouisseurs nourrissent leurs larves
avec des Abeilles domestiques, qu'ils vont saisir sur les fleurs
au moment de la récolte du pollen et du miel. Si le Philanthe qui
vient de faire capture sent son Abeille gonflée de miel, il ne
manque guère, avant de l'emmagasiner, de lui presser le jabot,
soit en chemin, soit sur la porte du logis, pour lui faire
dégorger la délicieuse purée, dont il s'abreuve en léchant la
langue de la malheureuse, qui, agonisante, l'étale dans toute sa
longueur hors de la bouche. Cette profanation d'un mourant, dont
le meurtrier presse le ventre pour le vider et faire régal du
contenu, a quelque chose de hideux dont je ferais un crime au
Philanthe si la bête pouvait avoir tort. En pareil moment
d'horrible régal, j'ai vu l'Hyménoptère, avec sa proie, saisi par
la Mante: le bandit était détroussé par un autre bandit. Détail
affreux: tandis que la Mante le tenait transpercé sous les pointes
de la double scie et lui mâchonnait déjà le ventre, l'Hyménoptère
continuait à lécher le miel de son Abeille, ne pouvant renoncer à
l'exquise nourriture même au milieu des affres de la mort. Hâtons-
nous de jeter un voile sur ces horreurs.
Revenons au Sphex, dont il convient de connaître le terrier, avant
d'aller plus loin. Ce terrier est pratiqué dans du sable fin, ou
plutôt dans une sorte de poussière au fond d'un abri naturel. Le
couloir en est très court, un pouce ou deux, sans coude. Il donne
accès dans une chambre spacieuse, ovalaire et unique. En somme,
c'est un antre grossier, à la hâte creusé, plutôt qu'un domicile
fouillé avec art et loisir. J'ai dit comment le gibier, capturé
d'avance et momentanément abandonné sur les lieux de chasse, est
cause de la simplicité du gîte et ne permet qu'une seule chambre,
qu'une seule cellule, pour chaque repaire. Qui sait effectivement
où les hasards de la journée conduiront le chasseur pour une
seconde capture! Il faut que le terrier soit dans le voisinage de
la lourde pièce saisie; et la demeure d'aujourd'hui, trop éloignée
pour le charroi de la seconde Éphippigère, ne peut servir aux
travaux de demain. Donc, à chaque proie capturée, nouvelle
fouille, nouveau terrier avec sa chambre unique, tantôt ici et
tantôt là.
Cela dit, essayons quelques expériences pour apprendre comment se
comporte l'insecte lorsqu'on fait naître des circonstances
nouvelles pour lui.
_Première expérience_. -- Un Sphex, traînant sa proie, est à
quelques pouces de distance du terrier. Sans le déranger, je coupe
avec des ciseaux les antennes de l'Éphippigère, antennes qui lui
servent, on le sait, de cordons d'attelage. Remis de la surprise
que lui cause le brusque allégement du fardeau traîné,
l'Hyménoptère revient au gibier, et sans hésitation saisit
maintenant la base de l'antenne, le court tronçon non emporté par
les ciseaux. C'est très court, un millimètre à peine, n'importe:
cela suffit au Sphex, qui happe ce reste de cordon et se remet au
charroi. Avec beaucoup de précaution, pour ne pas blesser
l'Hyménoptère, je coupe les deux tronçons antennaires, maintenant
au niveau du crâne. Ne trouvant plus rien à saisir aux points qui
lui sont familiers, l'insecte prend, tout à côté, un des longs
palpes de la victime et continue son travail de traction, sans
paraître en rien troublé par cette modification dans le mode
d'attelage. Je laisse faire. La proie est amenée au logis, et
disposée de telle sorte que sa tête se présente à l'entrée du
terrier. L'Hyménoptère entre alors seul chez lui, pour faire une
courte inspection de l'intérieur de la cellule avant de procéder à
l'emmagasinement des vivres. Cette tactique rappelle celle du
Sphex à ailes jaunes en pareille circonstance. Je profite de ce
court instant pour m'emparer de la proie abandonnée, lui enlever
tous les palpes et la déposer un peu plus loin, à un pas du
terrier. Le Sphex reparaît et va droit au gibier, qu'il a aperçu
du seuil de sa porte. Il cherche en dessus de la tête, il cherche
en dessous, par côté, et ne trouve rien qu'il puisse saisir. Une
tentative désespérée est faite: ouvrant ses mandibules toutes
grandes, l'Hyménoptère essaie de happer l'Éphippigère par la tête;
mais les pinces, d'une ouverture insuffisante pour cerner pareil
volume, glissent sur le crâne, rond et poli. À plusieurs reprises,
il recommence, toujours sans résultat aucun. Le voilà convaincu de
l'inutilité de ses efforts. Il se retire un peu à l'écart et
semble renoncer à de nouveaux essais. On le dirait découragé; du
moins il se lisse les ailes avec les pattes postérieures, tandis
qu'avec les tarses antérieurs, passés d'abord dans la bouche, il
se lave les yeux. C'est là chez les Hyménoptères, à ce qu'il m'a
paru, le signe du renoncement à l'ouvrage.
Il ne manque pas néanmoins de points par où l'Éphippigère pourrait
être saisie et entraînée aussi facilement que par les antennes et
les palpes. Il y a six pattes, il y a l'oviscapte, tous organes
assez menus pour être happés en plein et servir de cordons de
traction. Introduite la tête la première et tirée par les
antennes, la proie, j'en conviens, se présente de la manière la
plus commode pour la manoeuvre de l'emmagasinement; mais tirée par
une patte, par une patte antérieure surtout, elle entrerait
presque avec la même facilité, car l'orifice est large, et le
couloir très court ou même nul. D'où vient donc que le Sphex n'a
pas même essayé une seule fois de saisir l'un des six tarses ou la
pointe de l'oviscapte, tandis qu'il a essayé l'impossible,
l'absurde, en s'efforçant de happer, avec ses mandibules
incomparablement trop courtes, l'énorme crâne de sa proie? L'idée
ne lui en serait-elle pas venue? Tentons alors de l'éveiller en
lui.
Je lui présente, sous les mandibules, soit une patte, soit
l'extrémité du sabre abdominal. L'insecte obstinément refuse d'y
mordre; mes tentations répétées n'aboutissent à rien. Singulier
chasseur qui reste embarrassé de son gibier, ne sachant le saisir
par une patte alors qu'il ne peut le prendre par les cornes! Peut-
être ma présence prolongée et les événements insolites qui
viennent de se passer, lui ont-ils troublé les facultés.
Abandonnons alors le Sphex à lui-même, en présence de son
Éphippigère et de son terrier; laissons-lui le temps de se
recueillir et d'imaginer, dans le calme de l'isolement, quelque
moyen de se tirer d'affaires. Je le laisse donc, je continue ma
course; et deux heures après, je reviens au même lieu. Le Sphex
n'y est plus, le terrier est toujours ouvert, et l'Éphippigère gît
au point où je l'avais déposée. Conclusion: l'Hyménoptère n'a rien
essayé; il est parti, abandonnant tout, domicile et gibier,
lorsque pour utiliser l'un et l'autre, il n'avait qu'à saisir sa
proie par une patte. Ainsi cet émule des Flourens, qui tantôt nous
effrayait de sa science lorsqu'il comprimait le cerveau pour
obtenir la léthargie, est d'une incroyable ineptie pour le fait le
plus simple en dehors de ses habitudes. Lui qui sait si bien
atteindre de son dard les ganglions thoraciques d'une victime, et
de ses mandibules les ganglions cervicaux; lui qui fait une
différence si judicieuse entre une piqûre empoisonnée abolissant
pour toujours l'influence vitale des nerfs et une compression
n'amenant qu'une torpeur momentanée, ne sait plus saisir sa proie
par ici s'il est dans l'impossibilité de la saisir par là. Prendre
une patte au lieu d'une antenne est pour lui insurmontable
difficulté d'entendement. Il lui faut l'antenne ou un autre
filament de la tête, un palpe. Faute de ces cordons, sa race
périrait, inhabile à résoudre l'insignifiante difficulté.
_Deuxième expérience. _-- L'Hyménoptère est occupé à clore son
terrier, où la proie est emmagasinée et la ponte faite. Avec les
tarses antérieurs, il balaie à reculons le devant de sa porte et
lance dans l'entrée du logis un jet de poussière, qui lui passe
sous le ventre et jaillit en arrière en un filet parabolique,
aussi continu qu'un filet liquide, tant est vive la prestesse du
balayeur. Le Sphex, de temps à autre, choisit avec les mandibules
quelques grains de sable, moellons de résistance qu'il intercale
un à un dans la masse poudreuse. Le tout, pour faire corps, est
cogné avec le front, tassé à coups de mandibules. La porte
d'entrée rapidement disparaît, murée par cette maçonnerie.
J'interviens au milieu du travail. Le Sphex écarté, je déblaie
soigneusement avec la lame d'un couteau la courte galerie,
j'enlève les matériaux de clôture et rétablis en plein la
communication de la cellule avec l'extérieur. Puis, avec des
pinces, sans détériorer l'édifice, je retire de la cellule
l'Éphippigère, disposée la tête au fond, l'oviscapte à l'entrée.
L'oeuf de l'Hyménoptère est sur la poitrine de la victime, au
point habituel, la base de l'une des cuisses postérieures; preuve
que l'Hyménoptère donnait le dernier travail au terrier pour ne
jamais plus y revenir.
Ces dispositions prises, et la proie saisie mise en sûreté dans
une boîte, je cède la place au Sphex, resté aux aguets, tout à
côté, pendant que son domicile était ainsi dévalisé. Trouvant la
porte ouverte, il entre chez lui et quelques instants y séjourne.
Puis il sort et reprend l'ouvrage au point où je l'avais
interrompu, c'est-à-dire se remet à boucher consciencieusement
l'entrée de la cellule, en balayant de la poussière à reculons et
transportant des grains de sable, qu'il tasse toujours avec un
soin minutieux comme s'il faisait oeuvre utile. La porte de
nouveau bien murée, l'insecte se brosse, paraît donner un regard
de satisfaction à sa besogne accomplie et finalement s'envole.
Le Sphex devait savoir que le terrier ne contenait plus rien
puisqu'il venait d'y pénétrer, d'y faire même une station assez
prolongée; et pourtant, après cette visite du domicile pillé, il
se remet à clore la cellule avec le même soin que si rien
d'extraordinaire ne s'était passé. Se proposerait-il d'utiliser
plus tard de terrier, d'y revenir avec une autre proie et d'y
faire une nouvelle ponte? Son travail de clôture aurait alors pour
but de défendre en son absence aux indiscrets l'accès du domicile;
ce serait mesure de prudence contre les tentations d'autres
fouisseurs qui pourraient convoiter la chambre déjà prête; ce
serait aussi peut-être sage précaution contre des dégâts
intérieurs. Et en effet, certains Hyménoptères déprédateurs ont le
soin, lorsque le travail doit être quelque temps suspendu, de
défendre l'entrée du terrier par une clôture provisoire. Ainsi,
j'ai vu quelques Ammophiles, dont le terrier est un puits
vertical, clore l'entrée du logis avec une petite pierre plate,
lorsque l'insecte part pour la chasse ou termine sa besogne de
mineur à l'heure de la cessation des travaux, au coucher du
soleil. Mais c'est là clôture légère, une simple dalle superposée
à la bouche du puits. Il suffit à l'insecte qui arrive de déplacer
la petite pierre plate, affaire d'un instant, et la porte d'entrée
est libre.
La clôture que nous venons de voir construire par le Sphex est, au
contraire, barrière solide, maçonnerie résistante, où la poussière
et le gravier alternent par assises dans toute l'étendue du
couloir. C'est ouvrage définitif et non défense provisoire: les
soins qu'y met le constructeur le démontrent assez. D'ailleurs, je
crois suffisamment l'avoir établi, il est très douteux, vu sa
manière d'agir, que le Sphex revienne jamais ici pour tirer parti
de la demeure préparée. C'est autre part que la nouvelle
Éphippigère sera capturée; c'est autre part aussi que sera creusé
le magasin destiné à la recevoir. Comme ce ne sont là, après tout,
que des raisonnements, consultons l'expérience, plus concluante
ici que la logique. -- J'ai laissé écouler près d'une semaine pour
laisser au Sphex le temps de revenir au terrier qu'il avait si
méthodiquement fermé, et d'en profiter pour la ponte suivante si
telle était son intention. Les événements ont répondu aux
conclusions logiques; le terrier était dans l'état où je l'avais
laissé: toujours bien bouché, mais sans vivres, sans oeuf, sans
larve. La démonstration est décisive: l'Hyménoptère n'était pas
revenu.
Ainsi le Sphex dévalisé entre chez lui, visite à loisir la chambre
vide et se comporte un instant après comme s'il ne s'était pas
aperçu de la disparition de la proie volumineuse qui, tout à
l'heure, encombrait la cellule. A-t-il méconnu, en effet,
l'absence des vivres et de l'oeuf? Lui, si clairvoyant en ses
manoeuvres meurtrières, est-il d'intelligence assez obtuse pour ne
pas reconnaître que la cellule ne renferme plus rien? Je n'ose
mettre tant de stupidité sur son compte. Il s'en aperçoit. Mais
alors, pourquoi cette autre stupidité qui lui fait boucher, et
consciencieusement boucher, un terrier vide, qu'il ne se propose
pas d'approvisionner plus tard? Le travail de clôture est ici
inutile, souverainement absurde; n'importe: l'animal l'accomplit
avec le même zèle que si l'avenir de la larve en dépendait. Les
divers actes instinctifs des insectes sont donc fatalement liés
l'un à l'autre. Parce que telle chose vient de se faire, telle
autre doit inévitablement se faire pour compléter la première ou
pour préparer les voies à son complément; et les deux actes sont
dans une telle dépendance l'un de l'autre que l'exécution du
premier entraîne celle du second, lors même que, par des
circonstances fortuites, le second soit devenu non seulement
inopportun, mais quelquefois même contraire aux intérêts de
l'animal. Quel peut-être le but du Sphex en bouchant un terrier
devenu inutile, maintenant qu'il ne renferme plus la proie et
l'oeuf, et qui restera toujours inutile puisque l'insecte ne doit
pas y revenir? On ne s'explique cet acte inconséquent qu'en le
regardant comme le complément fatal des actes qui l'ont précédé.
Dans l'ordre normal, le Sphex chasse sa proie, pond un oeuf et
ferme son terrier. La chasse s'est faite; le gibier, il est vrai,
a été retiré par moi de la cellule. C'est égal: la chasse s'est
faite, l'oeuf a été pondu, et maintenant vient le tour de clore la
demeure. C'est ce que fait l'insecte, sans arrière-pensée aucune,
sans soupçonner en rien l'inutilité de son travail actuel.
_Troisième expérience._ -- Savoir tout et tout ignorer, suivant
qu'il agit dans des conditions normales ou dans des conditions
exceptionnelles, telle est l'étrange antithèse que nous présente
l'insecte. D'autres exemples que je puise encore chez les Sphex
vont nous confirmer dans cette proposition.
Le Sphex à bordures blanches (_Sphex albisecta_) attaque des
Criquets de moyenne taille, dont les diverses espèces, répandues
dans les environs du terrier, lui fournissent indistinctement leur
tribut de victimes. À cause de l'abondance de ces Acridiens, la
chasse se fait sans lointaines pérégrinations. Lorsque le terrier,
en forme de puits vertical, est préparé, le Sphex se borne à
parcourir le voisinage de son gîte dans un rayon de peu d'étendue,
et il ne tarde pas à trouver quelque Criquet pâturant au soleil.
Fondre sur lui, le piquer de l'aiguillon, tout en maîtrisant ses
ruades, c'est pour le Sphex affaire d'un instant. Après quelques
trémoussements des ailes, qui déploient leur éventail de carmin ou
d'azur, après quelques pandiculations des pattes, la victime est
immobile. Il s'agit maintenant de la transporter au logis, ce qui
se fait à pied. Pour cette laborieuse opération, il emploie le
même procédé que ses deux congénères, c'est-à-dire qu'il traîne le
gibier entre les pattes, en le tenant par une antenne avec les
mandibules. Si quelque fourré de gazon se présente sur son
passage, il s'en va sautillant, voletant d'un brin d'herbe à
l'autre, sans jamais se dessaisir de sa capture. Parvenu enfin à
quelques pieds de son domicile, il exécute une manoeuvre que
pratique aussi le Sphex languedocien, mais sans y attacher la même
importance, car fréquemment il la dédaigne. Le gibier est
abandonné en chemin, et l'Hyménoptère, sans qu'aucun danger
apparent menace le logis, se dirige avec précipitation vers
l'orifice de son puits, où il plonge à diverses reprises la tête,
où il descend même en partie. Ensuite il revient au Criquet, et
après l'avoir rapproché davantage du point de destination, il le
lâche une seconde fois pour renouveler sa visite au puits; et
ainsi de suite à plusieurs reprises, toujours avec une hâte
empressée.
Ces visites réitérées sont parfois suivies de fâcheux accidents.
La victime, étourdiment abandonnée sur un sol en pente, roule au
pied du talus; et le Sphex, à son retour, ne la trouvant plus à la
place où il l'avait laissée, est obligé de se livrer à des
recherches quelquefois infructueuses. S'il la retrouve, il lui
faut recommencer une pénible escalade, ce qui ne l'empêche pas
d'abandonner encore son butin sur la même malencontreuse
déclivité. De ces visites multipliées à l'orifice du puits, la
première très logiquement s'explique. L'insecte, avant d'arriver
avec son lourd fardeau, s'informe si l'entrée du logis est bien
libre, si rien n'y fera obstacle à l'introduction du gibier. Mais
cette première reconnaissance faite, à quoi peuvent servir les
autres, qui se succèdent coup sur coup, par intervalles
rapprochés? Dans sa mobilité d'idées, le Sphex oublierait-il la
visite qu'il vient de faire, pour accourir de nouveau au terrier
un instant après, oublier encore l'inspection renouvelée et
recommencer ainsi à plusieurs reprises? Ce serait là une mémoire à
souvenirs bien fugaces, où l'impression s'effacerait à peine
produite. N'insistons pas davantage sur ce point trop obscur.