nombre de terriers, j'ai fini par me rendre compte de mon insuccès
et du refus obstiné du Sphex. Pour approvisionnement, j'ai
toujours trouvé, sans exception aucune, une Éphippigère femelle,
recelant dans le ventre une copieuse et succulente grappe d'oeufs.
C'est là, paraît-il, la victuaille préférée des larves. Or, dans
ma course précipitée à travers les vignes, j'avais mis la main sur
une Éphippigère de l'autre sexe. C'était un mâle que j'offrais au
Sphex. Plus clairvoyant que moi dans cette haute question des
vivres, l'Hyménoptère n'avait pas voulu de mon gibier. «Un mâle,
c'est bien là le dîner de mes larves! Et pour qui les prend-on?» -
- Quel tact dans ces fins gourmets qui savent différencier les
chairs tendres de la femelle, des chairs relativement arides des
mâles! Quelle précision de coup d'oeil pour reconnaître à
l'instant les deux sexes, pareils de forme et de coloration! La
femelle porte au bout du ventre le sabre, l'oviscapte enfouissant
les oeufs en terre; et voilà, peu s'en faut, le seul trait qui,
extérieurement, la distingue du mâle. Ce caractère différentiel
n'échappe jamais au perspicace Sphex; et voilà pourquoi, dans mon
expérience, l'Hyménoptère se frottait les yeux, profondément ahuri
de voir privée de sabre une proie qu'il savait très bien en être
pourvue quand il l'avait saisie. Devant pareil changement, que
devait-il se passer dans sa petite cervelle de Sphex?
Suivons maintenant l'Hyménoptère lorsque, le terrier étant prêt,
il va retrouver sa victime, abandonnée non loin de là après la
capture et l'opération de la paralysie. L'Éphippigère est dans un
état comparable à celui du Grillon sacrifié par le Sphex à ailes
jaunes, preuve certaine de coups d'aiguillons au thorax.
Néanmoins, bien des mouvements persistent encore, mais dépourvus
d'ensemble, quoique doués d'une certaine vigueur. Impuissant à se
tenir sur ses jambes, l'insecte gît sur le flanc ou sur le dos. Il
remue rapidement ses longues antennes, ainsi que les palpes; il
ouvre, referme les mandibules et mord avec la même force que dans
l'état normal. L'abdomen exécute de nombreuses et profondes
pulsations. L'oviscapte est brusquement ramené sous le ventre,
contre lequel il vient s'appliquer presque. Les pattes s'agitent,
mais avec paresse et sans ordre; les médianes semblent plus
engourdies que les autres. Au stimulant de la pointe d'une
aiguille, tout le corps est pris d'un tressaillement désordonné;
des efforts sont faits pour se relever et marcher, sans pouvoir y
parvenir. Bref, l'animal serait plein de vie, si ce n'était
l'impossibilité de la locomotion et même de la simple station sur
jambes. Il y a donc ici paralysie tout à fait locale, paralysie
des pattes, ou plutôt abolition partielle et ataxie de leurs
mouvements. Cet état si incomplet d'inertie aurait-il pour cause
quelque disposition particulière du système nerveux de la victime,
ou bien proviendrait-il de ce que l'Hyménoptère se borne à un seul
coup de dard, au lieu de piquer chaque ganglion du thorax, ainsi
que le fait le chasseur de Grillons? C'est ce que j'ignore.
Telle qu'elle est, avec ses tressaillements, ses convulsions, ses
mouvements dépourvus d'ensemble, la victime n'est pas moins hors
d'état de nuire à la larve qui doit la dévorer. J'ai retiré du
terrier du Sphex des Éphippigères se démenant avec la même vigueur
qu'aux premiers instants de leur demi-paralysie; et néanmoins le
faible vermisseau, éclos depuis quelques heures à peine, attaquait
de la dent, en pleine sécurité, la gigantesque victime; le nain,
sans péril pour lui, mordait sur le colosse. Ce frappant résultat
est la conséquence du point que choisit la mère pour le dépôt de
l'oeuf. J'ai déjà dit comment le Sphex à ailes jaunes colle son
oeuf sur la poitrine du Grillon, un peu par côté, entre la
première et la seconde paire de pattes. C'est un point identique
que choisit le Sphex à bordures blanches: c'est un point analogue,
un peu plus reculé en arrière, vers la base de l'une des grosses
cuisses postérieures, qu'adopte le Sphex languedocien; faisant
preuve ainsi tous les trois, par cette concordance, d'un tact
admirable pour discerner la place où l'oeuf doit être en sécurité.
Considérons, en effet, l'Éphippigère clôturée dans le terrier.
Elle est étendue sur le dos, absolument incapable de se retourner.
En vain elle se démène, en vain elle s'agite: les mouvements sans
ordre de ses pattes se perdent dans le vide, la chambre étant trop
spacieuse pour leur prêter l'appui de ses parois. Qu'importent au
vermisseau les convulsions de la victime: il est en un point où
rien ne peut l'atteindre, ni tarses, ni mandibules, ni oviscapte,
ni antennes; en un point tout à fait immobile, sans un simple
frémissement de peau. La sécurité est parfaite à la condition
seule que l'Éphippigère ne puisse se déplacer, se retourner, se
remettre sur ses jambes; et cette condition unique est
admirablement remplie.
Mais avec des pièces de gibier multiples et dont la paralysie ne
serait pas plus avancée, le danger serait grand pour la larve.
N'ayant rien à craindre de l'insecte attaqué le premier, à cause
de sa position hors des atteintes de la victime, elle aurait à
redouter le voisinage des autres, qui, étendant au hasard les
jambes, pourraient l'atteindre et l'éventrer sous leurs éperons.
Tel est peut-être le motif pour lequel le Sphex à ailes jaunes,
qui entasse dans une même cellule trois ou quatre Grillons, abolit
presque à fond les mouvements de ses victimes; tandis que le Sphex
languedocien, approvisionnant chaque terrier d'une pièce unique,
laisse à ses Éphippigères la majeure partie de leurs mouvements,
et se borne à les mettre dans l'impossibilité de se déplacer et de
se tenir sur les jambes. Ce dernier, sans que je puisse
l'affirmer, ferait ainsi économie de coups de dague.
Si l'Éphippigère seulement à demi paralysée est sans danger pour
la larve, établie en un point du corps où la défense est
impossible, il n'en est pas de même du Sphex, qui doit la charrier
au logis. D'abord avec les crochets de ses tarses, dont l'usage
lui est à peu près conservé, la proie traînée harponne les brins
d'herbe rencontrés en chemin, ce qui produit dans le charroi des
résistances difficiles à surmonter. Le Sphex, accablé déjà par le
poids de la charge, est exposé à s'épuiser en efforts dans les
endroits herbus pour faire lâcher prise à l'insecte désespérément
accroché. Mais c'est le moindre des inconvénients. L'Éphippigère
conserve le complet usage des mandibules, qui happent et mordent
avec l'habituelle vigueur. Or ces terribles tenailles ont
précisément devant elles le corps fluet du ravisseur, lorsque
celui-ci est dans sa posture de voiturier. Les antennes, en effet,
sont saisies non loin de leur base, de manière que la bouche de la
victime, renversée sur le dos, est en face soit du thorax, soit de
l'abdomen du Sphex. Celui-ci, hautement relevé sur ses longues
jambes, veille, j'en ai la conviction, à ne pas être saisi par les
mandibules qui bâillent au-dessous de lui; toutefois, un moment
d'oubli, un faux pas, un rien peut le mettre à la portée de deux
puissants crocs, qui ne laisseraient pas échapper l'occasion d'une
impitoyable vengeance. Dans certains cas des plus difficiles,
sinon toujours, le jeu de ces redoutables tenailles doit être
aboli; les harpons des pattes doivent être mis dans
l'impossibilité d'opposer au charroi un surcroît de résistance.
Comment s'y prendra le Sphex pour obtenir ce résultat? Ici
l'homme, le savant même, hésiterait, se perdrait en essais
stériles, et peut-être renoncerait à réussir. Qu'il vienne prendre
leçon auprès du Sphex. Lui, sans l'avoir jamais appris, sans
l'avoir jamais vu pratiquer à d'autres, connaît à fond son métier
d'opérateur. Il sait les mystères les plus délicats de la
physiologie des nerfs, ou plutôt se comporte comme s'il les
savait. Il sait que, sous le crâne de sa victime, est un collier
de noyaux nerveux, quelque chose d'analogue au cerveau des animaux
supérieurs. Il sait que ce foyer principal d'innervation anime les
pièces de la bouche et, de plus, est le siège de la volonté, sans
l'ordre de laquelle aucun muscle n'agit; il sait enfin qu'en
lésant cette espèce de cerveau toute résistance cessera, l'insecte
n'en ayant plus le vouloir. Quant au mode d'opérer, c'est pour lui
chose la plus facile et, lorsque nous nous serons instruits à son
école, il nous sera loisible d'essayer à notre tour son procédé.
L'instrument employé n'est plus ici le dard: l'insecte, en sa
sagesse, a décidé la compression préférable à la piqûre
empoisonnée. Inclinons-nous devant sa décision, car nous verrons
tout à l'heure combien il est prudent de se pénétrer de son
ignorance devant le savoir de la bête. Crainte de mal rendre par
une nouvelle rédaction ce qu'il y a de sublime dans le talent de
ce maître opérateur, je transcris ici ma note telle que je l'ai
crayonnée sur les lieux, immédiatement après l'émouvant spectacle.
Le Sphex trouve que sa pièce de gibier résiste trop, s'accrochant
de ci et de là aux brins d'herbe. Il s'arrête alors pour pratiquer
sur elle la singulière opération suivante, sorte de coup de grâce.
L'Hyménoptère, toujours à califourchon sur la proie, fait
largement bâiller l'articulation du cou, à la partie supérieure, à
la nuque. Puis il saisit le cou avec les mandibules et fouille
aussi avant que possible sous le crâne, mais sans blessures
extérieures aucune, pour saisir, mâcher et remâcher les ganglions
cervicaux. Cette opération faite, la victime est totalement
immobile, incapable de la moindre résistance, tandis qu'auparavant
les pattes, quoique dépourvues des mouvements d'ensemble
nécessaires à la marche, résistaient vigoureusement à la traction.
Voilà le fait dans toute son éloquence. De la pointe des
mandibules, l'insecte, tout en respectant la fine et souple
membrane de la nuque, va fouiller dans le crâne et mâcher le
cerveau. Il n'y a pas effusion de sang, il n'y a pas de blessure,
mais simple compression extérieure. Il est bien entendu que j'ai
gardé pour moi, afin de constater à loisir les suites de
l'opération, l'Éphippigère immobilisée sous mes yeux; il est bien
entendu aussi que je me suis empressé de répéter à mon tour, sur
des Éphippigères vivantes, ce que venait de m'apprendre le Sphex.
Je mets ici en parallèle mes résultats et ceux de l'Hyménoptère.
Deux Éphippigères, auxquelles je serre et comprime les ganglions
cervicaux avec des pinces, tombent rapidement dans un état
comparable à celui des victimes du Sphex. Seulement, elles font
grincer leurs cymbales si je les irrite avec la pointe d'une
aiguille, et puis les pattes ont quelques mouvements sans ordre et
paresseux. Cette différence provient, sans doute, de ce que mes
opérées ne sont pas préalablement atteintes dans leurs ganglions
thoraciques comme le sont les Éphippigères du Sphex, piquées
d'abord de l'aiguillon à la poitrine. En faisant la part de cette
importante condition, on voit que je n'ai pas été trop mauvais
élève, et que j'ai assez bien imité mon maître en physiologie, le
Sphex.
Ce n'est pas sans une certaine satisfaction, je l'avoue, que je
suis parvenu à faire presque aussi bien que l'animal.
Aussi bien? Qu'ai-je dit là! Attendons un peu et l'on verra que
j'ai longtemps encore à fréquenter l'école du Sphex. Voici qu'en
effet mes deux opérées ne tardent pas à mourir, ce qui s'appelle
mourir; et au bout de quatre à cinq jours, je n'ai plus sous les
yeux que des cadavres infects. -- Et l'Éphippigère du Sphex? --
Est-il besoin de le dire: l'Éphippigère du Sphex, dix jours même
après l'opération, est dans un état de fraîcheur parfaite, comme
l'exigerait la larve à laquelle la proie était destinée. Bien
mieux: quelques heures seulement après l'opération sous le crâne,
ont reparu, comme si rien ne s'était passé, les mouvements sans
ordre des pattes, des antennes, des palpes, de l'oviscapte, des
mandibules; en un mot l'animal est revenu dans l'état où il était
avant que le Sphex lui eût mordu le cerveau. Et ces mouvements se
sont maintenus depuis, mais affaiblis chaque jour davantage. Le
Sphex n'avait plongé sa victime que dans un engourdissement
passager, d'une durée largement suffisante pour lui permettre de
l'amener au logis sans résistance; moi, qui croyais être son
émule, je n'ai été qu'un maladroit et barbare charcutier: j'ai tué
les miennes. Lui, avec sa dextérité inimitable, a savamment
comprimé le cerveau pour amener une léthargie de quelques heures;
moi, brutal par ignorance, j'ai peut-être écrasé sous mes pinces
ce délicat organe, premier foyer de la vie. Si quelque chose peut
m'empêcher de rougir de ma défaite, c'est ma conviction que bien
peu, s'il y en a, pourraient lutter d'habileté avec ces habiles.
Ah! je m'explique maintenant pourquoi le Sphex ne fait pas usage
de son dard pour léser les ganglions cervicaux. Une goutte de
venin instillée dans cet organe, centre des forces vitales,
anéantirait l'ensemble de l'innervation, et la mort suivrait à
bref délai. Mais ce n'est pas la mort que le chasseur veut
obtenir; les larves ne trouveraient nullement leur compte dans un
gibier privé de vie, enfin dans un cadavre livré aux puanteurs de
la corruption; il veut obtenir seulement une léthargie, une
torpeur passagère, qui abolisse pendant le charroi les résistances
de la victime, résistances pénibles à vaincre et d'ailleurs
dangereuses pour lui. Cette torpeur, il l'obtient par le procédé
connu dans les laboratoires de physiologie expérimentale: la
compression du cerveau. Il agit comme un Flourens, qui, mettant à
nu le cerveau d'un animal, et pesant sur la masse cérébrale,
abolit du coup intelligence, vouloir, sensibilité, mouvement. La
compression cesse, et tout reparaît. Ainsi reparaissent les restes
de vie de l'Éphippigère, à mesure que s'effacent les effets
léthargiques d'une compression habilement conduite. Les ganglions
crâniens, pressés entre les mandibules, mais sans mortelles
contusions, peu à peu reprennent activité et mettent fin à la
torpeur générale. Reconnaissons-le, c'est effrayant de science!
La fortune a ses caprices entomologiques: vous courez après elle,
et vous ne la rencontrez pas; vous l'oubliez, et voici qu'elle
frappe à votre porte. Pour voir le Sphex languedocien sacrifier
ses Éphippigères, que de courses inutiles, que de préoccupations
sans résultat! Vingt années s'écoulent, ces pages sont déjà entre
les mains de l'imprimeur, lorsque dans les premiers jours de ce
mois (8 août 1878), mon fils Émile entre précipitamment dans mon
cabinet de travail. -- «Vite, fait-il; viens vite: un Sphex traîne
sa proie sous les platanes, devant la porte de la cour!» -- Mis au
courant de l'affaire par mes récits, distraction de nos veillées,
et mieux encore par des faits analogues auxquels il avait assisté
dans notre vie aux champs, Émile avait vu juste. J'accours et
j'aperçois un superbe Sphex languedocien, traînant par les
antennes une Éphippigère paralysée. Il se dirige vers le
poulailler voisin et paraît vouloir en escalader le mur, pour
établir son terrier là-haut, sous quelque tuile du toit; car, au
même endroit, quelques années avant, j'avais vu pareil Sphex
accomplir l'escalade avec un gibier, et élire domicile sous
l'arcade d'une tuile mal jointe. Peut-être l'Hyménoptère actuel
est-il la descendance de celui dont j'ai raconté la rude
ascension.
Semblable prouesse va probablement se répéter, et cette fois-ci
devant nombreux témoins, car toute la maisonnée, travaillant à
l'ombre des platanes, vient faire cercle autour du Sphex. On
admire la familière audace de l'insecte, non détourné de son
travail par la galerie de curieux; chacun est frappé de sa fière
et robuste allure, tandis que, la tête relevée et les antennes de
la victime saisies à pleines mandibules, il traîne après lui
l'énorme faix. Seul parmi les assistants, j'éprouve un regret
devant ce spectacle. -- «Ah! si j'avais des Éphippigères
vivantes!» ne puis-je m'empêcher de dire, sans le moindre espoir
de voir mon souhait se réaliser. -- «Des Éphippigères vivantes?
répond Émile; mais j'en ai de toutes fraîches, cueillies de ce
matin.» Quatre à quatre, il monte les escaliers, et court chez
lui, dans sa petite chambre d'étude, où des enceintes de
dictionnaires servent de parc pour l'éducation de quelque belle
chenille du Sphinx de l'Euphorbe. Il m'en rapporte trois
Éphippigères, comme je ne pouvais en désirer de mieux, deux
femelles et un mâle.
Comment ces insectes se sont-ils trouvés sous ma main, au moment
voulu, pour une expérience vainement entreprise il y a quelque
vingt ans? Ceci est une autre histoire. -- Une pie-grièche
méridionale avait fait son nid sur l'un des hauts platanes de
l'allée. Or, quelques jours avant, le mistral, le vent brutal de
ces régions, avait soufflé avec une telle violence que les
branches fléchissaient ainsi que des joncs; et le nid, renversé
sens dessus dessous par les ondulations de son support, avait
laissé choir son contenu, quatre oisillons. Le lendemain, je
trouvai la nichée à terre; trois étaient morts de la chute, le
quatrième vivait encore. Le survivant fut confié aux soins
d'Émile, qui, trois fois par jour, faisait la chasse aux Criquets
dans les pelouses du voisinage à l'intention de son élève. Mais
les Criquets sont de petite taille, et l'appétit du nourrisson en
réclamait beaucoup. Une autre pièce fut préférée, l'Éphippigère,
dont il était fait provision de temps à autre, parmi les chaumes
et le feuillage piquant de l'Eryngium. Les trois insectes que
m'apportait Émile provenaient donc du garde-manger de la pie-
grièche. Ma commisération pour l'oisillon précipité me valait ce
succès inespéré.
Le cercle des spectateurs élargi pour laisser le champ libre au
Sphex, je lui enlève sa proie avec des pinces et lui donne
aussitôt en échange une de mes Éphippigères, portant sabre au bout
du ventre comme le gibier soustrait. Quelques trépignements de
pattes sont les seuls signes d'impatience de l'Hyménoptère
dépossédé. Le sphex court sus à la nouvelle proie, trop
corpulente, trop obèse pour tenter même de se soustraire à la
poursuite. Il la saisit avec les mandibules par le corselet en
forme de selle, se place en travers, et recourbant l'abdomen, en
promène l'extrémité sous le thorax de l'insecte. Là, sans doute,
des coups d'aiguillon sont donnés, sans que je puisse en préciser
le nombre à cause de la difficulté d'observation. L'Éphippigère,
victime pacifique, se laisse opérer sans résistance; c'est
l'imbécile mouton de nos abattoirs. Le Sphex prend son temps, et
manoeuvre du stylet avec une lenteur favorable à la précision des
coups portés. Jusque-là tout est bien pour l'observateur; mais la
proie touche à terre de la poitrine et du ventre, et ce qui se
passe exactement là-dessous échappe au regard. Quant à intervenir
pour soulever un peu l'Éphippigère et voir mieux, il ne faut pas y
songer: le meurtrier rengainerait son arme et se retirerait.
L'acte suivant est d'observation aisée. Après avoir poignardé le
thorax, le bout de l'abdomen du Sphex se présente sous le cou, que
l'opérateur fait largement bâiller en pressant la victime sur la
nuque. En ce point, l'aiguillon fouille avec une persistance
marquée, comme si la piqûre y était plus efficace qu'ailleurs. On
pourrait croire que le centre nerveux atteint est la partie
inférieure du collier oesophagien; mais la persistance du
mouvement dans les pièces de la bouche, mandibules, mâchoires,
palpes, animées par ce foyer d'innervation, montre que les choses
ne se passent pas ainsi. Par la voie du cou, le Sphex atteint
simplement les ganglions du thorax, du moins le premier, plus
accessible à travers la fine peau du cou qu'à travers les
téguments de la poitrine.
Et c'est fini. Sans aucun tressaillement, marque de douleur,
l'Éphippigère est rendue désormais masse inerte. Pour la seconde
fois, j'enlève au Sphex son opérée, que je remplace par la seconde
femelle dont je dispose. Les mêmes manoeuvres recommencent,
suivies du même résultat. À trois reprises, presque coup sur coup,
avec son propre gibier d'abord, puis avec celui de mes échanges,
le Sphex vient de recommencer sa chirurgie savante. Recommencera-
t-il une quatrième avec l'Éphippigère mâle qui me reste encore?
C'est douteux, non que l'Hyménoptère soit lassé, mais parce que le
gibier n'est pas à sa convenance. Je ne lui ai jamais vu d'autre
proie que des femelles, qui, bourrées d'oeufs sont manger plus
apprécié de la larve. Mon soupçon est fondé: privé de sa troisième
capture, le Sphex refuse obstinément le mâle que je lui présente.
Il court çà et là, d'un pas précipité, à la recherche du gibier
disparu; trois ou quatre fois, il se rapproche de l'Éphippigère,
il en fait le tour, il jette un regard dédaigneux, et finalement
s'envole. Ce n'est pas là ce qu'il faut à ses larves; l'expérience
me le répète à vingt ans d'intervalle.
Les trois femelles poignardées, dont deux sous mes yeux, restent
ma possession. Toutes les pattes sont complètement paralysées.
Qu'il soit sur le ventre dans la station normale, qu'il soit sur
le dos ou sur le flanc, l'animal garde indéfiniment la position
qu'on lui a donnée. De continuelles oscillations des antennes, par
intervalles quelques pulsations du ventre et le jeu des pièces de
la bouche, sont les seuls indices de vie. Le mouvement est détruit
mais non la sensibilité, car à la moindre piqûre en un point à
peau fine, tout le corps légèrement frémit. Peut-être un jour la
physiologie trouvera-t-elle en pareilles victimes matière à de
belles études sur les fonctions du système nerveux. Le dard de
l'Hyménoptère, incomparable d'adresse pour atteindre un point et
faire une blessure n'intéressant que ce point, suppléera, avec
immense avantage, le scalpel brutal de l'expérimentateur, qui
éventre quand il ne faudrait qu'effleurer. En attendant, voici les
résultats que m'ont fournis les trois victimes, mais sous un autre
point de vue.
Le mouvement seul des pattes étant détruit, sans autre lésion que
celle des centres nerveux, foyer de ce mouvement, l'animal doit
périr d'inanition et non de sa blessure. L'expérimentation en a
été ainsi conduite:
Deux Éphippigères intactes, telles que venaient de me les fournir
les champs, ont été mises en captivité sans nourriture, l'une dans
l'obscurité, l'autre à la lumière. En quatre jours, la seconde
était morte de faim; en cinq jours, la première. Cette différence
d'un jour s'explique aisément. À la lumière, l'animal s'est plus
agité pour recouvrer sa liberté; et comme à tout mouvement de la
machine animale correspond une dépense de combustible, une plus
grande somme d'activité a consommé plus vite les réserves de
l'organisation. Avec la lumière, agitation plus grande et vie plus
courte; avec l'obscurité, agitation moindre et vie plus longue,
l'abstinence étant complète de part et d'autre.
L'une de mes trois opérées a été tenue dans l'obscurité, sans
nourriture. Pour elle, aux conditions d'abstinence complète et
d'obscurité, s'ajoute la gravité de blessures faites par le Sphex;
et néanmoins pendant dix-sept jours, je lui vois accomplir ses
continuelles oscillations d'antennes. Tant que marche cette sorte
de pendule, l'horloge de la vie n'est pas arrêtée. L'animal cesse
le mouvement antennaire et périt le dix-huitième jour. L'insecte
gravement blessé a donc vécu, dans les mêmes conditions, quatre
fois plus longtemps que l'insecte intact. Ce qui paraissait devoir
être cause de mort, est en réalité cause de vie.
Si paradoxal au premier aspect, ce résultat est des plus simples.
Intact, l'animal s'agite et par conséquent se dépense. Paralysé,
il n'a plus en lui que de faibles mouvements internes,
inséparables de toute organisation; et sa substance s'économise en
proportion de la faiblesse de l'action déployée. Dans le premier
cas, la machine animale fonctionne et s'use; dans le second cas,
elle est en repos et se conserve. L'alimentation n'étant plus là
pour réparer les pertes, l'insecte en mouvement dépense en quatre
jours ses réserves nutritives et meurt; l'insecte immobile ne les
dépense et ne périt qu'en dix-huit jours. La vie est une
continuelle destruction, nous dit la physiologie; et les victimes
du Sphex nous en donnent une démonstration comme il n'y en a peut-
être pas de plus élégante.