convie le lecteur, s'il n'est pas rebuté par les petites misères
dont je viens de lui donner un avant-goût. Le Sphex languedocien
hante ces parages, non en tribus se donnant rendez-vous aux mêmes
points lorsque vient le travail de la nidification, mais par
individus solitaires, très-clairsemés, s'établissant où les
conduisent les hasards de leurs vagabondes pérégrinations. Autant
son congénère, le Sphex à ailes jaunes, recherche la société des
siens et l'animation d'un chantier de travailleurs, autant lui
préfère l'isolement, le calme de la solitude. Plus grave en sa
démarche, plus compassé d'allures, de taille plus avantageuse et
de costume plus sombre aussi, il vit toujours à l'écart,
insoucieux de ce que font les autres, dédaigneux de la compagnie,
vrai misanthrope parmi les Sphégiens. Le premier est sociable, le
second ne l'est pas: différence profonde qui suffirait à elle
seule pour les caractériser.
C'est dire qu'avec le Sphex languedocien les difficultés
d'observation augmentent. Avec lui, point d'expérience longuement
méditée, point de tentative à renouveler dans la même séance sur
un second, sur un troisième sujet, indéfiniment, lorsque les
premiers essais n'ont pas abouti. Si vous préparez à l'avance un
matériel d'observation, si vous tenez en réserve, par exemple, une
pièce de gibier que vous vous proposez de substituer à celle du
Sphex, il est à craindre, il est presque sûr que le chasseur ne se
présentera pas; et lorsqu'enfin il s'offre à vous, votre matériel
est hors d'usage, tout doit être improvisé à la hâte, à l'instant
même, conditions qu'il ne m'a pas été toujours donné de réaliser
comme je l'aurais voulu.
Ayons confiance: l'emplacement est bon. À bien des reprises déjà,
j'ai surpris en ces lieux le Sphex au repos sur quelque feuille de
vigne exposée en plein aux rayons du soleil. L'insecte, étalé à
plat, y jouit voluptueusement des délices de la chaleur et de la
lumière. De temps à autre éclate en lui comme une frénésie de
plaisir: il se trémousse de bien-être; du bout des pattes, il tape
rapidement son reposoir et produit ainsi comme un roulement de
tambour, pareil à celui d'une averse de pluie tombant dru sur la
feuille. À plusieurs pas de distance peut s'entendre l'allègre
batterie. Puis l'immobilité recommence, suivie bientôt d'une
nouvelle commotion nerveuse et du moulinet des tarses, témoignage
du comble de la félicité. J'en ai connu de ces passionnés de
soleil, qui, l'antre pour la larve à demi-creusée, abandonnaient
brusquement les travaux, allaient sur les pampres voisins prendre
un bain de chaleur et de lumière, revenaient comme à regret donner
au terrier un coup de balai négligent, puis finissaient par
abandonner le chantier, ne pouvant plus résister à la tentation
des suprêmes jouissances sur les feuilles de vigne.
Peut-être aussi le voluptueux reposoir est-il en outre un
observatoire, d'où l'Hyménoptère inspecte les alentours pour
découvrir et choisir sa proie. Son gibier exclusif est, en effet,
l'Éphippigère des vignes, répandue çà et là sur les pampres ainsi
que sur les premières broussailles venues. La pièce est opulente,
d'autant plus que le Sphex porte ses préférences uniquement sur
les femelles, dont le ventre est gonflé d'une somptueuse grappe
d'oeufs.
Ne tenons compte des courses répétées, des recherches
infructueuses, de l'ennui des longues attentes, et présentons
brusquement le Sphex au lecteur, comme il se présente lui-même à
l'observateur. Le voici au fond d'un chemin creux, à hautes berges
sablonneuses. Il arrive à pied, mais se donne élan des ailes pour
traîner sa lourde capture. Les antennes de l'Éphippigère, longues
et fines comme des fils, sont pour lui cordes d'attelage. La tête
haute, il en tient une entre ses mandibules. L'antenne saisie lui
passe entre les pattes; et le gibier suit, renversé sur le dos. Si
le sol, trop inégal, s'oppose à ce mode de charroi, l'Hyménoptère
enlace la volumineuse victuaille et la transporte par très courtes
volées, entremêlées, toutes les fois que cela se peut, de
progressions pédestres. On n'est jamais témoin avec lui de vol
soutenu, à grandes distances, le gibier retenu entre les pattes,
comme le pratiquent les fins voiliers, les Bembex et les Cerceris,
par exemple, transportant par les airs, d'un kilomètre peut-être à
la ronde, les uns leurs Diptères, les autres leurs Charançons,
butin bien léger comparé à l'Éphippigère énorme. Le faix accablant
de sa capture impose donc au Sphex languedocien, pour le trajet
entier ou à peu près, le charroi pédestre plein de lenteur et de
difficultés.
Le même motif, proie volumineuse et lourde, renverse de fond en
comble ici l'ordre habituel suivi dans leurs travaux par les
Hyménoptères fouisseurs. Cet ordre, on le connaît: il consiste à
se creuser d'abord un terrier, puis à l'approvisionner de vivres.
La proie n'étant pas disproportionnée avec les forces du
ravisseur, la facilité du transport au vol laisse à l'Hyménoptère
le choix de l'emplacement de son domicile. Que lui importe d'aller
giboyer à des distances considérables: la capture faite, il rentre
chez lui d'un rapide essor, pour lequel l'éloigné et le rapproché
sont indifférents. Il adopte donc de préférence pour ses terriers
les lieux où lui-même est né, les lieux où ses prédécesseurs ont
vécu; il y hérite de profondes galeries, travail accumulé des
générations antérieures; en les réparant un peu, il les fait
servir d'avenues aux nouvelles chambres, mieux défendues ainsi que
par l'excavation d'un seul, chaque année reprises à fleur de
terre. Tel est le cas, par exemple du Cerceris tuberculé et du
Philanthe apivore. Et si la demeure des pères n'est pas assez
solide pour résister d'une année à l'autre aux intempéries et se
transmettre aux fils, si le fouisseur doit chaque fois
entreprendre à nouveaux frais son trou de sonde, du moins
l'Hyménoptère trouve des conditions de sécurité plus grandes dans
les lieux consacrés par l'expérience de ses devanciers. Il y
creuse donc ses galeries, qu'il fait servir chacune de corridor à
un groupe de cellules, économisant ainsi sur la somme de travail à
dépenser pour la ponte entière.
De cette manière se forment, non de véritables sociétés puisqu'il
n'y a pas ici concert d'efforts dans un but commun, du moins des
agglomérations où la vue de ses pareils, ses voisins, réchauffe
sans doute le travail individuel. On remarque, en effet, entre ces
petites tribus, issues de même souche, et les fouisseurs livrés
solitaires à leur ouvrage, une différence d'activité qui rappelle
l'émulation d'un chantier populeux et la nonchalance des
travailleurs abandonnés aux ennuis de l'isolement. Pour la bête
comme pour l'homme, l'action est contagieuse; elle s'exalte par
son propre exemple.
Concluons: de poids modéré pour le ravisseur, la proie rend
possible le transport au vol, à grande distance. L'Hyménoptère
dispose alors à sa guise de l'emplacement pour ses terriers. Il
adopte de préférence les lieux où il est né, il fait servir chaque
couloir de corridor commun donnant accès dans plusieurs cellules.
De ce rendez-vous sur l'emplacement natal résulte une
agglomération, un voisinage entre pareils, source d'émulation pour
le travail. Ce premier pas vers la vie est la conséquence des
voyages faciles. Et n'est-ce pas ainsi, permettons-nous cette
comparaison, que les choses se passent chez l'homme? Réduit à des
sentiers peu praticables, l'homme bâtit isolément sa hutte; pourvu
de routes commodes, il se groupe en cités populeuses; servi par
les voies ferrées qui suppriment pour ainsi dire la distance, il
s'assemble en d'immenses ruches humaines ayant nom Londres et
Paris.
Le Sphex languedocien est dans des conditions tout opposée. Sa
proie à lui est une lourde Éphippigère, pièce unique représentant
à elle seule la somme de vivres que les autres ravisseurs amassent
en plusieurs voyages, insecte par insecte. Ce que les Cerceris et
autres déprédateurs de haut vol accomplissent en divisant le
travail, lui le fait en une seule fois. La pesante pièce lui rend
impossible l'essor de longue portée; elle doit être amenée au
domicile avec les lenteurs et les fatigues du charroi à pied. Par
cela seul l'emplacement du terrier se trouve subordonné aux
éventualités de la chasse: la proie d'abord et puis le domicile.
Alors plus de rendez-vous en un point d'élection commune, plus de
voisinage entre pareils, plus de tribus se stimulant à l'ouvrage
par l'exemple mutuel; mais l'isolement dans les cantons où les
hasards du jour ont conduit le Sphex, le travail solitaire et sans
entrain, quoique toujours consciencieux. Avant tout, la proie est
recherchée, attaquée, rendue immobile. C'est après que le
fouisseur s'occupe du terrier. Un endroit favorable est choisi,
aussi rapproché que possible du point où gît la victime, afin
d'abréger les lenteurs du transport; et la chambre de la future
larve est rapidement creusée pour recevoir aussitôt l'oeuf et les
victuailles. Tel est le renversement complet de méthode dont
témoignent toutes mes observations. J'en rapporterai les
principales.
Surpris au milieu de ses fouilles, le Sphex languedocien est
toujours seul, tantôt au fond de la niche poudreuse qu'a laissée
dans un vieux mur la chute d'une pierre, tantôt dans l'abri sous
roche que forme en surplombant une lame de grès, abri recherché du
féroce Lézard ocellé pour servir de vestibule à son repaire. Le
soleil y donne en plein; c'est une étuve. Le sol en est des plus
faciles à creuser, formé qu'il est d'une antique poussière
descendue peu à peu de la voûte. Les mandibules, pinces qui
fouillent, et les tarses, râteaux qui déblaient, ont bientôt
creusé la chambre. Alors le fouisseur s'envole, mais d'un essor
ralenti, sans brusque déploiement de puissance d'ailes, signe
manifeste que l'insecte ne se propose pas lointaine expédition. On
peut très bien le suivre du regard et constater le point où il
s'abat, d'habitude à une dizaine de mètres de distance environ.
D'autres fois, il se décide pour le voyage à pied. Il part et se
dirige en toute hâte vers un point où nous aurons l'indiscrétion
de le suivre, notre présence ne le troublant en rien. Parvenu au
lieu désiré, soit pédestrement, soit au vol, quelque temps il
cherche, ce que l'on reconnaît à ses allures indécises, à ses
allées et venues un peu de tous côtés. Il cherche; enfin il trouve
ou plutôt il retrouve. L'objet retrouvé est une Éphippigère à demi
paralysée, mais remuant encore tarses, antennes, oviscapte. C'est
une victime que le Sphex a certainement poignardée depuis peu de
quelques coups d'aiguillon. L'opération faite, l'Hyménoptère a
quitté sa proie, fardeau embarrassant au milieu des hésitations
pour la recherche d'un domicile; il l'a abandonnée peut-être sur
les lieux mêmes de la prise, se bornant à la mettre un peu en
évidence sur quelque touffe de gazon, afin de mieux la retrouver
plus tard; et, confiant dans sa bonne mémoire pour revenir tout à
l'heure au point où gît le butin, il s'est mis à explorer le
voisinage dans le but de choisir un emplacement à sa convenance et
d'y creuser un terrier. Une fois la demeure prête, il est retourné
au gibier, qu'il a retrouvé sans grande hésitation; et maintenant
il s'apprête à le voiturer au logis. Il se met à califourchon sur
la pièce, lui saisit une antenne ou toutes les deux à la fois, et
le voilà en route, tirant, traînant à la force des reins et des
mâchoires.
Parfois le trajet s'accomplit tout d'une traite; parfois et plus
souvent, le voiturier tout à coup laisse là sa charge et accourt
rapidement chez lui. Peut-être lui revient-il que la porte
d'entrée n'a pas l'ampleur voulue pour recevoir ce copieux
morceau; peut-être songe-t-il à quelques défectuosités de détail
qui pourraient entraver l'emmagasinement. Voici qu'en effet
l'ouvrier retouche son ouvrage: il agrandit le portail d'entrée,
égalise le seuil, consolide le cintre. C'est affaire de quelques
coups de tarses. Puis il revient à l'Éphippigère, qui gît là-bas,
renversée sur le dos, à quelques pas de distance. Le charroi est
repris. Chemin faisant, le Sphex paraît saisi d'une autre idée,
qui lui traverse son mobile intellect. Il a visité la porte, mais
il n'a pas vu l'intérieur. Qui sait si tout va bien là-dedans? Il
y accourt, laissant l'Éphippigère en route. La visite à
l'intérieur est faite, accompagnée apparemment de quelques coups
de truelle des tarses, donnant aux parois leur dernière
perfection. Sans trop s'attarder à ces fines retouches,
l'Hyménoptère retourne à sa pièce et s'attelle aux antennes. En
avant; le voyage s'achèvera-t-il cette fois? Je n'en répondrais
pas. J'ai vu tel Sphex, plus soupçonneux que les autres peut-être,
ou plus oublieux des menus détails d'architecture, réparer ses
oublis, éclaircir ses soupçons en abandonnant le butin cinq, six
fois de suite sur la voie pour accourir au terrier, chaque fois un
peu retouché, ou simplement visité à l'intérieur. Il est vrai que
d'autres marchent droit au but, sans faire même halte de repos.
Disons encore que, lorsque l'Hyménoptère revient au logis pour le
perfectionner, il ne manque pas de donner, de loin et de temps en
temps, un coup d'oeil à l'Éphippigère laissée en chemin, pour
s'informer si nul n'y touche. Ce prudent examen rappelle celui du
Scarabée sacré lorsqu'il sort de la salle en voie d'excavation
pour venir palper sa chère pilule et la rapprocher de lui un peu
plus.
La conséquence à déduire des faits que je viens de raconter est
évidente. De ce que tout Sphex languedocien surpris dans son
travail de fouisseur, serait-ce au commencement même de la
fouille, au premier coup de tarse donné dans la poussière, fait
après, le domicile étant préparé, une courte expédition, tantôt à
pied, tantôt au vol, pour se trouver toujours en possession d'une
victime déjà poignardée, déjà paralysée, on doit conclure, en
pleine certitude, que l'Hyménoptère fait d'abord oeuvre de
chasseur et après oeuvre de fouisseur; de sorte que le lieu de sa
capture décide du lieu de son domicile.
Ce renversement de méthode, qui fait préparer les vivres avant le
garde-manger, tandis que jusqu'ici nous avons vu le garde-manger
précéder les vivres, je l'attribue à la lourde proie du Sphex,
proie impossible à transporter au loin par les airs. Ce n'est pas
que le Sphex languedocien ne soit bien organisé pour le vol; il
est, au contraire, magnifique d'essor; mais la proie qu'il chasse
l'accablerait s'il n'avait d'autre appui que celui des ailes. Il
lui faut l'appui du sol et le travail de voiturier, pour lequel il
déploie vigueur admirable. S'il est chargé de sa proie, il va
toujours à pied ou ne fait que de très-courtes volées, serait-il
dans des conditions où le vol abrégerait pour lui temps et
fatigues. Que j'en cite un exemple, puisé dans mes plus récentes
observations sur ce curieux Hyménoptère.
Un Sphex se présente à l'improviste, survenu je ne sais d'où. Il
est à pied et traîne son Éphippigère, capture qu'il vient de faire
apparemment à l'instant même dans le voisinage. En l'état, il
s'agit pour lui de se creuser un terrier. L'emplacement est des
plus mauvais. C'est un chemin battu, dur comme pierre. Il faut au
Sphex, qui n'a pas le loisir des pénibles fouilles parce que la
proie déjà capturée doit être emmagasinée au plus vite, il faut au
Sphex terrain facile, où la chambre de la larve soit pratiquée en
une courte séance. J'ai dit le sol qu'il préfère, savoir: la
poussière déposée par les ans au fond de quelque petit abri sous
roche. Or, le Sphex actuellement sous mes yeux s'arrête au pied
d'une maison de campagne dont la façade est crépie de frais et
mesure six à huit mètres de hauteur. Son instinct lui dit que là-
haut, sous les tuiles en brique du toit, il trouvera des réduits
riches en vieille poudre. Il laisse son gibier au pied de la
façade et s'envole sur le toit. Quelque temps je le vois chercher,
de çà, de là, à l'aventure. L'emplacement convenable trouvé, il se
met à travailler sous la courbure d'une tuile. En dix minutes, un
quart d'heure au plus, le domicile est prêt. Alors l'insecte
redescend au vol. L'Éphippigère est promptement retrouvée. Il
s'agit de l'amener là-haut. Sera-ce au vol, comme semblent
l'exiger les circonstances? Pas du tout. Le Sphex adopte la rude
voie de l'escalade sur un mur vertical, à surface unie par la
truelle du maçon, et de six à huit mètres de hauteur. En lui
voyant prendre ce chemin, le gibier lui traînant entre les pattes,
je crois d'abord à l'impossible; mais je suis bientôt rassuré sur
l'issue de l'audacieuse tentative. Prenant appui sur les petites
aspérités du mortier, le vigoureux insecte, malgré l'embarras de
sa lourde charge, chemine sur ce plan vertical avec la même sûreté
d'allure, la même prestesse, que sur un sol horizontal. Le faîte
est atteint sans encombre aucun; et la proie est provisoirement
déposée au bord du toit, sur le dos arrondi d'une tuile. Pendant
que le fouisseur retouche le terrier, le gibier mal équilibré
glisse et retombe au pied de la muraille. Il faut recommencer, et
c'est encore par le moyen de l'escalade. La même imprudence est
commise une seconde fois. Abandonnée de nouveau sur la tuile
courbe, la proie glisse de nouveau, et de nouveau revient à terre.
Avec un calme que de pareils accidents ne sauraient troubler, le
Sphex, pour la troisième fois, hisse l'Éphippigère en escaladant
le mur et, mieux avisé, l'entraîne sans délai au fond du domicile.
Si l'enlèvement de la proie au vol n'a pas même été essayé dans de
telles conditions, il est clair que l'Hyménoptère est incapable de
long essor avec fardeau si lourd. De cette impuissance découlent
les quelques traits de moeurs, sujet de ce chapitre. Une proie
n'excédant pas l'effort du vol fait du Sphex à ailes jaunes une
espèce à demi sociale, c'est-à-dire recherchant la compagnie des
siens; une proie lourde, impossible à transporter par les airs,
fait du Sphex languedocien une espèce vouée aux travaux
solitaires, une sorte de sauvage dédaigneux des satisfactions que
donne le voisinage entre pareils. Le poids plus petit ou plus
grand du gibier adopté décide ici du caractère fondamental.
CHAPITRE XI
SCIENCE DE L'INSTINCT
Pour paralyser sa proie, le Sphex languedocien suit, je n'en doute
pas, la méthode du chasseur de Grillons, et plonge à diverses
reprises son stylet dans la poitrine de l'Éphippigère afin
d'atteindre les ganglions thoraciques. Le procédé de la lésion des
centres nerveux doit lui être familier, et je suis convaincu
d'avance de son habileté consommée dans la savante opération.
C'est là un art connu à fond de tous les Hyménoptères
déprédateurs, portant une dague empoisonnée, qui ne leur a pas été
donnée en vain. Je dois toutefois avouer n'avoir pu encore
assister à la manoeuvre assassine. Cette lacune a pour cause la
vie solitaire du Sphex.
Lorsque, sur un emplacement commun, de nombreux terriers sont
creusés et approvisionnés ensuite, il suffit d'attendre sur les
lieux pour voir arriver les chasseurs, tantôt l'un, tantôt
l'autre, avec le gibier saisi. Il est alors facile d'essayer sur
les arrivants la substitution d'une proie vivante à la pièce
sacrifiée, et de renouveler l'épreuve aussi souvent qu'on le
désire. En outre, la certitude de ne pas manquer de sujets
d'observation, au moment voulu, permet de tout disposer à
l'avance. Avec le Sphex languedocien, ces conditions de succès
n'existent plus. Se mettre en course à sa recherche expresse, avec
le matériel préparé, est à peu près inutile, tant l'insecte aux
moeurs solitaires est disséminé un à un sur de grandes étendues.
D'ailleurs, si vous le rencontrez, ce sera la plupart du temps en
une heure d'oisiveté, et vous n'obtiendrez rien de lui. C'est,
disons-le encore, presque toujours à l'improviste, lorsque la
préoccupation n'est plus là, que le Sphex se présente, traînant
son Éphippigère.
Voilà le moment, le seul moment propice pour essayer une
substitution de gibier et engager le chasseur à vous rendre témoin
de ses coups de stylet. Procurons-nous vite une pièce de
substitution, une Éphippigère vivante. Hâtons-nous, le temps
presse: dans quelques minutes, le terrier aura reçu les vivres et
la magnifique occasion sera perdue. Faut-il parler de mes dépits
en ces instants de bonne fortune, appât dérisoire offert par le
hasard! J'ai là, sous les yeux, matière à de curieuses
observations, et je ne peux en profiter! Je ne peux dérober son
secret au Sphex faute d'avoir à lui offrir l'équivalent de sa
capture! Allez donc songer, n'ayant que peu de minutes
disponibles, à vous mettre en campagne pour la recherche d'une
pièce de substitution, lorsqu'il m'a fallu trois journées de
folles courses avant de trouver les Charançons de mes Cerceris!
Cette tentative désespérée, à deux reprises cependant je l'ai
essayée. Ah! si le garde champêtre m'eut surpris en ces moments-
là, courant affolé par les vignes, quelle bonne occasion pour lui
de croire au maraudage et de verbaliser! Pampres et grappes, rien
n'était respecté dans la précipitation de mes pas, entravés au
milieu des lianes. À tout prix, il me fallait une Éphippigère, il
me la fallait sur-le-champ. Et je l'eus une fois, en mes
expéditions si promptement conduites. J'en rayonnais de joie, ne
soupçonnant pas l'amer déboire qui m'attendait.
Pourvu que j'arrive à temps, pourvu que le Sphex soit encore
occupé au charroi de sa pièce! Béni soit le ciel! tout me
favorise. L'Hyménoptère est encore assez loin du terrier et traîne
toujours sa victime. Avec des pinces, je tiraille doucement celle-
ci par derrière. Le chasseur résiste, s'acharne aux antennes et ne
veut lâcher prise. Je tire plus fort, jusqu'à faire reculer le
voiturier; rien n'y fait: le Sphex ne démord pas. J'avais sur moi
de fins ciseaux, faisant partie de ma petite trousse
entomologique. J'en fais usage, et d'un coup promptement donné, je
coupe les cordons de l'attelage, les longues antennes de
l'Éphippigère. Le Sphex va toujours de l'avant, mais bientôt
s'arrête surpris de la soudaine diminution du poids que vient de
subir le fardeau traîné. Ce fardeau, en effet, se réduit pour lui
maintenant aux seules antennes, détachées par mes malicieux
artifices. Le faix réel, l'insecte lourd et ventru, est resté en
arrière, aussitôt remplacé par ma pièce vivante. L'Hyménoptère se
retourne, lâche les cordons que rien ne suit et revient sur ses
pas. Le voilà face à face avec la proie substituée à la sienne. Il
l'examine, en fait le tour avec une méfiante circonspection, puis
s'arrête, se mouille la patte de salive et se met à se laver les
yeux. En cette posture de méditation, lui passerait-il dans
l'intellect quelque chose comme ceci: «Ah çà! est-ce que je
veille, est-ce que je dors? Y vois-je clair ou non? Cette affaire-
là n'est pas la mienne. De qui, de quoi suis-je dupe ici?»
Toujours est-il que le Sphex ne s'empresse guère de porter les
mandibules sur ma proie. Il s'en tient à distance et ne témoigne
la moindre velléité de la saisir. Pour l'exciter, du bout des
doigts je lui présente l'insecte, je lui mets presque les antennes
sous la dent. Son audacieuse familiarité m'est connue: je sais
qu'il vient prendre, sans hésitation aucune, au bout de vos
doigts, la proie qu'on lui a enlevée et qu'on lui présente
ensuite.
Qu'est ceci? Dédaigneux de mes offres, le Sphex recule au lieu de
happer ce que je mets à sa portée. Je replace à terre
l'Éphippigère, qui, cette fois, d'un mouvement étourdi,
inconscient du danger, va droit à son assassin. Nous y sommes. --
Hélas! non: le Sphex continue à reculer, en vrai poltron; et
finalement s'envole. Je ne l'ai plus revu. Ainsi finit, à ma
confusion, une expérience, qui m'avait tant chauffé
l'enthousiasme.