D'un côté le grand fleuve, aux eaux mugissantes; de l'autre un
épais fourré d'osiers, de saules, de roseaux; entre les deux, un
étroit sentier, matelassé de sable fin. Un Sphex à ailes jaunes se
présente, sautillant, traînant sa proie. Qu'aperçois-je? la proie
n'est pas un Grillon, mais un vulgaire acridien, un Criquet! Et
cependant l'hyménoptère est bien le Sphex qui m'est si familier,
le Sphex à ailes jaunes, le passionné chasseur de Grillons. À
peine puis-je en croire le témoignage de mes yeux. -- Le terrier
n'est pas loin: l'insecte y pénètre et emmagasine son butin. Je
m'assieds, décidé à attendre une nouvelle expédition, des heures
s'il le faut, pour voir si l'extraordinaire capture se
renouvellera. Dans ma position assise, j'occupe toute la largeur
du sentier. Deux naïfs conscrits surviennent, récemment tondus,
avec cette incomparable tournure d'automates que donnent les
premiers jours de caserne. Ils devisent entre eux, parlant sans
doute du pays et de la payse; et tous les deux innocemment,
ratissent du couteau une badine de saule. Une appréhension me
saisit. Ah! ce n'est pas facile que d'expérimenter sur la voie
publique, où, lorsque se présente enfin le fait épié depuis des
années, l'arrivée d'un passant vient troubler, mettre à néant, des
chances qui ne se présenteront peut-être plus! Je me lève,
anxieux, pour faire place aux conscrits; je m'efface dans
l'oseraie et laisse l'étroit passage libre. Faire davantage
n'était pas prudent. Leur dire: «Mes braves, ne passez pas là»,
c'eût été empirer le mal. Ils auraient cru à quelque traquenard
dissimulé sous le sable; et des questions se seraient produites
auxquelles ne pouvaient se donner raison valable pour eux. Mon
invitation d'ailleurs aurait fait de ces désoeuvrés des témoins,
compagnie fort embarrassante en de telles études. Je me lève donc
sans rien dire, m'en remettant à ma bonne étoile. Hélas! hélas! la
bonne étoile me trahit: la lourde semelle d'ordonnance vient juste
appuyer sur le plafond du Sphex. Un frisson me passa dans le corps
comme si j'eusse reçu moi-même l'empreinte de la chaussure ferrée.
Les conscrits passés, il fut procédé au sauvetage du contenu du
terrier en ruines. Le Sphex s'y trouvait, éclopé par la pression;
et avec lui, non seulement l'acridien que j'avais vu introduire,
mais encore deux autres; en tout trois criquets au lieu des
grillons habituels. Pour quels motifs ce changement étrange? Le
voisinage du terrier manquait-il donc de grillons, et
l'hyménoptère en détresse se dédommagerait-il avec des acridiens:
faute de grives se contentant de merles, ainsi que le dit le
proverbe? J'hésite à le croire, car ce voisinage n'avait rien qui
put faire admettre l'absence du gibier favori. Un autre, plus
heureux, dégagera du problème cette nouvelle inconnue. Toujours
est-il que le Sphex à ailes jaunes, soit par nécessité impérieuse,
soit pour des motifs qui m'échappent, remplace parfois sa proie de
prédilection, le grillon, par une autre proie, l'acridien, sans
ressemblance extérieure avec le premier, mais qui est encore, lui
aussi, un orthoptère.
L'observateur d'après lequel Lepeletier de Saint-Fargeau dit un
mot des moeurs du même Sphex a été témoin en Afrique, aux environs
d'Oran, d'un semblable approvisionnement en criquets. Un Sphex à
ailes jaunes a été surpris par lui traînant un acridien. Est-ce là
un fait accidentel comme celui dont j'ai été témoin sur les bords
du Rhône? Est-ce l'exception, est-ce la règle? Les grillons
manqueraient-ils dans la campagne d'Oran, et l'hyménoptère les
remplacerait-il par des acridiens? La force des choses m'impose de
faire la question sans y trouver de réponse.
C'est ici le lieu d'intercaler certain passage que je puise dans
l'_Introduction à l'Entomologie_ de Lacordaire, et contre lequel
il me tarde de protester. Le voici: «Darwin, qui a fait un livre
exprès pour prouver l'identité du principe intellectuel qui fait
agir l'homme et les animaux, se promenant un jour dans son jardin,
aperçut à terre, dans son allée, un Sphex qui venait de s'emparer
d'une mouche presque aussi grosse que lui. Darwin le vit couper
avec ses mandibules la tête et l'abdomen de sa victime, en ne
gardant que le thorax, auquel étaient restés attachées les ailes,
après quoi il s'envola; mais un souffle de vent, ayant frappé dans
les ailes de la mouche, fit tourbillonner le Sphex sur lui-même et
l'empêchait d'avancer; là-dessus, il se posa de nouveau dans
l'allée, coupa une des ailes de la mouche, puis l'autre, et, après
avoir ainsi détruit la cause de son embarras, reprit son vol avec
le reste de sa proie. Ce fait porte les signes manifestes du
raisonnement. L'instinct pourrait avoir porté ce Sphex à couper
les ailes de sa victime avant de la porter dans son nid, ainsi que
le font quelques espèces du même genre; mais ici il y eut une
suite d'idées et de conséquences de ces idées, tout à fait
inexplicables si l'on n'admet pas l'intervention de la raison».
Il manque à ce petit récit, qui si légèrement accorde la raison à
un insecte, je ne dirai pas la vérité, mais même la simple
vraisemblance, non dans l'acte lui-même, que j'admets sans réserve
aucune, mais dans les mobiles de l'acte. Darwin a vu ce qu'il nous
dit, seulement il s'est mépris sur le héros du drame, sur le drame
lui-même et sa signification. Il s'est profondément mépris, et je
le prouve.
Et d'abord, le vieux savant anglais devait être assez versé dans
la connaissance des êtres qu'il ennoblit si libéralement, pour
appeler les choses par leur nom. Prenons alors le mot Sphex dans
sa rigueur scientifique. Dans cette hypothèse, par quelle étrange
aberration ce Sphex d'Angleterre, s'il y en a dans ce pays,
choisissait-il pour proie une mouche lorsque ses congénères
chassent un gibier si différent, des Orthoptères? En admettant
même, à mon sens, l'inadmissible, une mouche pour gibier de Sphex,
d'autres impossibilités se pressent. Il est maintenant d'évidence
que les Hyménoptères fouisseurs n'apportent pas à leurs larves des
cadavres, mais une proie seulement engourdie, paralysée. Que
signifie alors cette proie dont le Sphex coupe la tête, l'abdomen,
les ailes? Le tronçon emporté n'est plus qu'un morceau de cadavre,
qui souillerait de son infection la cellule, sans être d'aucune
utilité pour la larve, dont l'éclosion n'aura lieu que quelques
jours après. C'est aussi clair que le jour: en faisant son
observation, Darwin n'avait pas devant lui un Sphex dans le sens
rigoureux du mot. Qu'a-t-il donc vu?
Le terme de mouche, par lequel est désignée la proie saisie, est
un mot fort vague, qui peut s'appliquer à la majorité de l'ordre
immense des Diptères, et nous laisse par conséquent indécis entre
des milliers d'espèces. L'expression de Sphex est très-
probablement, elle aussi, prise dans un sens aussi peu déterminé.
Sur la fin du dernier siècle, à l'époque où parut le livre de
Darwin, on désignait par cette expression non seulement les
Sphégiens proprement dits, mais en particulier les Crabroniens.
Or, parmi ces derniers, quelques-uns, pour l'approvisionnement des
larves, chassent des Diptères, des mouches, proie qu'exige
l'Hyménoptère inconnu du naturaliste anglais. Le Sphex de Darwin
serait-il donc un Crabronien? Pas davantage, car pour ces
chasseurs de Diptères, comme pour les chasseurs de tout autre
gibier, il faut des proies qui se conservent fraîches, immobiles,
mais à demi vivantes, pendant les quinze jours ou les trois
semaines qu'exigent l'éclosion des oeufs et le complet
développement des larves. À tous ces petits ogres, il faut viande
du jour, et non chair corrompue ou même faisandée. C'est là une
règle à laquelle je ne connais pas d'exception. Le mot de Sphex ne
peut donc être pris même avec sa vieille signification.
Au lieu d'un fait précis, vraiment digne de la science, c'est une
énigme à déchiffrer. Continuons à sonder l'énigme. Divers
Crabroniens, par leur taille, leur forme, leur livrée, mélange de
noir et de jaune, ont avec les Guêpes une ressemblance assez
grande pour tromper tout regard non expert dans les délicates
distinctions de l'entomologie. Aux yeux de toute personne qui n'a
pas fait sur pareil sujet des études spéciales, un Crabronien est
une Guêpe. Ne pourrait-il se faire que l'observateur anglais,
regardant les choses de haut et jugeant indigne d'un sévère examen
le fait infime qui devait néanmoins corroborer ses transcendantes
vues théoriques et faire accorder la raison à la bête, ait commis
à son tour une erreur, mais inverse et bien excusable, en prenant
une Guêpe pour un Crabronien? Je l'affirmerais presque et voici
mes raisons.
Les Guêpes, sinon toujours, du moins souvent, élèvent la famille
avec une nourriture animale; mais, au lieu d'amasser d'avance,
dans chaque cellule, une provision de gibier, elles distribuent la
nourriture aux larves, une à une et plusieurs fois par jour; elles
les servent de bouche à bouche, leur donnent la becquée, ainsi que
le font le père et la mère pour les oisillons. Et cette becquée se
compose d'une fine marmelade d'insectes broyés, porphyrisés entre
les mandibules de la Guêpe nourrice. Les insectes préférés pour la
préparation de cette pâtée du jeune âge sont des Diptères, des
mouches vulgaires surtout; si de la viande fraîche se présente,
c'est une aubaine dont il est largement profité. Qui n'a vu les
Guêpes pénétrer audacieusement dans nos cuisines ou se jeter sur
l'étal des bouchers, pour découper un lopin de chair à leur
convenance et l'emporter aussitôt, dépouille opime à l'usage des
larves? Lorsque les volets à demi fermés découpent sur le parquet
d'un appartement une bande ensoleillée, où la Mouche domestique
vient faire voluptueusement la sieste ou s'épousseter les ailes,
qui n'a vu la Guêpe faire brusque irruption, fondre sur le
Diptère, le broyer entre les mandibules et fuir avec le butin?
Encore une pièce réservée aux carnivores nourrissons.
Tantôt sur les lieux mêmes de la prise, tantôt en route, tantôt au
nid, la pièce est démembrée. Les ailes, de valeur nutritive nulle,
sont coupées et rejetées; les pattes, pauvres de suc, sont parfois
aussi dédaignées. Reste un tronçon de cadavre, tête, thorax,
abdomen, unis ou séparés, que la Guêpe mâche et remâche pour la
réduire en une bouillie, régal des larves. J'ai essayé de me
substituer aux nourrices dans cette éducation avec une purée de
mouches. Mon sujet d'expérience était un nid de Polistes gallica,
cette Guêpe qui fixe aux rameaux d'un arbuste sa petite rosace de
cellules en papier gris. Mon matériel de cuisine était un morceau
de plaque de marbre sur lequel je broyais la marmelade de mouches,
après avoir nettoyé les pièces du gibier, c'est-à-dire après leur
avoir enlevé les parties trop coriaces, ailes et pattes; enfin la
cuiller à bouche était une fine paille, au bout de laquelle le
mets était servi, d'une cellule à l'autre, à chaque nourrisson
entrebâillant les mandibules non moins bien que le feraient les
oisillons d'un nid. Pour élever les couvées de moineaux, joie du
jeune âge, je ne m'y prenais pas autrement et ne réussissais pas
mieux. Tout marcha donc à souhait tant que ne faiblit pas ma
patience, bien mise à l'épreuve par une éducation si absorbante et
si minutieuse.
À l'obscurité de l'énigme succède la pleine lumière du vrai au
moyen de l'observation que voici, faite avec tout le loisir que
réclame une rigoureuse précision. Dans les premiers jours
d'octobre, deux grandes touffes d'aster en fleur devant la porte
de mon cabinet de travail deviennent le rendez-vous d'une foule
d'insectes, parmi lesquels dominent l'Abeille domestique et un
Éristale (_Eristalis tenax)_. Il s'en élève un doux murmure pareil
à celui dont nous parle Virgile:
_Sæpe levi somnum suadebit inire susurro._
Mais si le poète n'y trouve qu'une excitation aux charmes du
sommeil, le naturaliste y voit sujet d'étude: tout ce petit peuple
en liesse sur les dernières fleurs de l'année lui fournira peut-
être quelque document inédit. Me voilà donc en observation devant
les deux touffes aux innombrables corolles liliacées.
L'air est d'un calme parfait, le soleil violent, l'atmosphère
lourde, signes d'un prochain orage, mais conditions éminemment
favorables au travail des Hyménoptères, qui semblent prévoir les
pluies du lendemain et redoublent d'activité pour mettre à profit
l'heure présente. Les Abeilles butinent donc avec ardeur, les
Éristales volent gauchement d'une fleur à l'autre. Par moments, au
sein de la population paisible, se gonflant le jabot de liqueur
nectarée, fait soudain irruption la Guêpe, insecte de rapine
qu'attire ici la proie et non le miel.
Également ardentes au carnage, mais de force très-inégale, deux
espèces se partagent l'exploitation du gibier: la Guêpe commune
(_Vespa vulgaris)_, qui capture des Éristales, et la guêpe frelon
(_Vespa crabro_), qui ravit des Abeilles domestiques. Des deux
parts, la méthode de chasse est la même. D'un vol impétueux,
croisé et recroisé de mille manières les deux bandits explorent la
nappe de fleurs, et brusquement se précipitent vers la proie
convoitée, qui, sur ses gardes, s'envole tandis que le ravisseur,
dans son élan, vient heurter du front la fleur déserte. Alors la
poursuite se continue dans les airs; on dirait l'épervier chassant
l'alouette. Mais l'Abeille et l'Éristale, par de brusques
crochets, ont bientôt déjoué les tentatives de la Guêpe, qui
reprend ses évolutions au-dessus de la gerbe de fleurs. Enfin,
moins prompte à la fuite, tôt ou tard une pièce est saisie.
Aussitôt la Guêpe commune se laisse choir avec son Éristale parmi
le gazon; à l'instant aussi, de mon côté, je me couche à terre,
écartant doucement, des deux mains, les feuilles mortes et les
brins d'herbe qui pourraient gêner le regard; et voici le drame
auquel j'assiste, si les précautions sont bien prises pour ne pas
effaroucher le chasseur.
C'est d'abord entre la Guêpe et l'Éristale, plus gros qu'elle, une
lutte désordonnée dans le fouillis du gazon. Le Diptère est sans
armes, mais il est vigoureux; un aigu piaulement d'ailes dénote sa
résistance désespérée. La Guêpe porte poignard; mais elle ne
connaît pas le méthodique emploi de l'aiguillon, elle ignore les
points vulnérables, si bien connus des ravisseurs à qui proie
longtemps fraîche est nécessaire. Ce que réclament ses
nourrissons, c'est une marmelade de mouches broyées à l'instant
même; et dès lors peu importe à la Guêpe la manière dont le gibier
est tué. Le dard opère donc sans méthode aucune, à l'aveugle. On
le voit s'adresser au dos de la victime, aux flancs, à la tête, au
thorax, au ventre indifféremment, suivant les chances de la lutte
corps à corps. L'Hyménoptère paralysant sa victime agit en
chirurgien, dont une main habile dirige le scalpel; la Guêpe tuant
sa proie agit en vulgaire assassin, qui, dans la lutte, poignarde
au hasard. Aussi la résistance de l'Éristale est longue; et sa
mort est la suite plutôt de coups de ciseaux que de coups de
dague. Ces ciseaux sont les mandibules de la Guêpe, taillant,
éventrant, dépeçant. Quand la pièce est bien garrottée,
immobilisée entre les pattes du ravisseur, la tête tombe d'un coup
de mandibules; puis les ailes sont tranchées à leur jonction avec
l'épaule; les pattes les suivent, coupées une à une; enfin le
ventre est rejeté, mais vide des entrailles, que la Guêpe paraît
adjoindre au morceau préféré. Ce morceau est uniquement le thorax,
plus riche en muscles que le reste de l'Éristale. Sans tarder
davantage, la Guêpe l'emporte au vol, entre les pattes. Arrivée au
nid, elle en fera marmelade, pour distribuer la becquée aux
larves.
À peu près ainsi agit le Frelon qui vient de saisir une Abeille;
mais avec lui, ravisseur géant, la lutte ne peut être de longue
durée, malgré l'aiguillon de la victime. Sur la fleur même où la
capture a été faite, plus souvent sur quelque rameau d'un arbuste
du voisinage, le Frelon prépare sa pièce. Le jabot de l'Abeille
fut tout d'abord crevé, et le miel, qui en découle, lapé. La prise
est ainsi double: prise d'une goutte de miel, régal du chasseur,
et prise de l'Hyménoptère, régal de la larve. Parfois les ailes
sont détachées, ainsi que l'abdomen; mais en général, le Frelon se
contente de faire de l'Abeille une masse informe, qu'il emporte
sans rien dédaigner. C'est au nid que les parties de valeur
nutritive nulle, que les ailes surtout doivent être rejetées.
Enfin il lui arrive de préparer la marmelade sur les lieux mêmes
de chasse, c'est-à-dire de broyer l'Abeille entre ses mandibules
après en avoir retranché les ailes, les pattes et quelquefois
aussi l'abdomen.
Voilà donc bien, dans tous ses détails, le fait observé par
Darwin. Une Guêpe (_Vespa vulgaris_) saisit une grosse Mouche
(_Eristalis tenax_); à coups de mandibules, elle tranche la tête,
les ailes, l'abdomen, les pattes de la victime, et ne conserve que
le thorax, qu'elle emporte au vol. Mais ici, pas le moindre
souffle d'air à invoquer pour expliquer le motif du dépècement;
d'ailleurs la chose se passe dans un abri parfait, dans
l'épaisseur du gazon. Le ravisseur rejette de sa proie ce qu'il
juge sans valeur pour ses larves; et tout se réduit là.
Bref, une Guêpe est certainement le héros du récit de Darwin. Que
devient alors ce calcul si rationnel de la bête qui, pour mieux
lutter contre le vent, coupe à sa proie l'abdomen, la tête, les
ailes et ne garde que le thorax? Il devient un fait des plus
simples, d'où ne découlent en rien les grosses conséquences que
l'on veut en tirer; le fait bien trivial d'une Guêpe qui, sur
place, commence le dépècement de sa proie et ne garde que le
tronçon jugé digne des larves. Loin d'y voir le moindre indice de
raisonnement, je n'y trouve qu'un acte d'instinct, si élémentaire
qu'il ne vaut vraiment pas la peine de s'y arrêter.
Rabaisser l'homme, exalter la bête pour établir un point de
contact, puis un point de fusion, telle a été, telle est encore la
marche générale dans les _hautes théories_ en vogue de nos jours.
Ah! combien, dans ces _sublimes théories_, engouement maladif de
l'époque, ne trouve-t-on pas, magistralement affirmées, de preuves
qui, soumises aux lumières expérimentales, finiraient
dérisoirement comme le Sphex du docte Érasme Darwin.
CHAPITRE X
LE SPHEX LANGUEDOCIEN
Lorsqu'il a mûrement arrêté le plan de ses recherches, le
chimiste, au moment qui lui convient le mieux, mélange ses
réactifs et met le feu sous sa cornue. Il est maître du temps, des
lieux, des circonstances. Il choisit son heure, il s'isole dans la
retraite du laboratoire, où rien ne viendra le distraire de ses
préoccupations; il fait naître à son gré telle ou telle autre
circonstance que la réflexion lui suggère: il poursuit les secrets
de la nature brute, dont la science peut susciter, quand bon lui
semble, les activités chimiques.
Les secrets de la nature vivante, non ceux de la structure
anatomique, mais bien ceux de la vie en action, de l'instinct
surtout, font à l'observateur des conditions bien autrement
difficultueuses et délicates. Loin de pouvoir disposer de son
temps, on est esclave de la saison, du jour, de l'heure, de
l'instant même. Si l'occasion se présente, il faut, sans hésiter,
la saisir au passage, car de longtemps peut-être ne se présentera-
t-elle plus. Et comme elle se présente d'habitude au moment où
l'on y songe le moins, rien n'est prêt pour en tirer
avantageusement profit. Il faut sur-le-champ improviser son petit
matériel d'expérimentation, combiner ses plans, dresser sa
tactique, imaginer ses ruses; trop heureux encore si l'inspiration
arrive assez prompte pour vous permettre de tirer parti de la
chance offerte. Cette chance, d'ailleurs, ne se présente guère
qu'à celui qui la recherche. Il faut l'épier patiemment des jours
et puis des jours, ici sur des pentes sablonneuses exposées à
toutes les ardeurs du soleil, là dans l'étuve de quelque sentier
encaissé entre de hautes berges, ailleurs sur quelque corniche de
grès dont la solidité n'inspire pas toujours confiance. S'il vous
est donné de pouvoir établir votre observatoire sous un maigre
olivier, qui fait semblant de vous protéger contre les rayons d'un
soleil implacable, bénissez le destin qui vous traite en sybarite:
votre lot est un Eden. Surtout, ayez l'oeil au guet. L'endroit est
bon, et qui sait? d'un moment à l'autre l'occasion peut venir.
Elle est venue, tardive il est vrai: mais enfin elle est venue.
Ah! si l'on pouvait maintenant observer à son aise, dans le calme
de son cabinet d'étude, isolé, recueilli, tout à son sujet, loin
du profane passant, qui s'arrêtera, vous voyant si préoccupé en
face d'un point où lui-même ne voit rien, vous accablera de
questions, vous prendra pour quelque découvreur de sources avec la
baguette divinatoire de coudrier, ou, soupçon plus grave, vous
considérera comme un personnage suspect, retrouvant sous terre,
par des incantations, les vieilles jarres pleines de monnaie! Si
vous conservez à ses yeux tournure de chrétien, il vous abordera,
regardera ce que vous regardez, et sourira de façon à ne laisser
aucune équivoque sur la pauvre idée qu'il se fait des gens occupés
à considérer des mouches. Trop heureux serez-vous si le fâcheux
visiteur, riant de vous en sa barbe, se retire enfin sans apporter
ici le désordre, sans renouveler innocemment le désastre amené par
la semelle de mes deux conscrits.
Si ce n'est pas le passant que vos inexplicables occupations
intriguent, ce sera le garde champêtre, l'intraitable représentant
de la loi au milieu des guérets. Depuis longtemps il vous
surveille. Il vous a vu si souvent errer, de çà, de là, sans motif
appréciable, comme une âme en peine; si souvent il vous a surpris
fouillant le sol, abattant avec mille précautions quelque pan de
paroi dans un chemin creux, qu'à la fin des suspicions lui sont
venues en votre défaveur. Bohémien, vagabond, rôdeur suspect,
maraudeur, ou tout au moins maniaque, vous n'êtes pas autre chose
pour lui. Si la boîte d'herborisation vous accompagne, c'est à ses
yeux la boîte à furet du braconnier, et l'on ne lui ôterait pas de
la cervelle que vous dépeuplez de lapins tous les clapiers du
voisinage, dédaigneux des lois de la chasse et des droits du
propriétaire. Méfiez-vous. Si pressante que devienne la soif, ne
portez la main sur la grappe de la vigne voisine: l'homme à la
plaque municipale serait là, heureux de verbaliser pour avoir
enfin l'explication d'une conduite qui l'intrigue au plus haut
point.
Je n'ai jamais, je peux me rendre cette justice, commis pareil
méfait, et cependant un jour, couché sur le sable, absorbé dans
les détails de ménage d'un Bembex, tout à coup j'entends à côté de
moi: «Au nom de la loi, je vous somme de me suivre!» C'était le
garde champêtre des Angles qui, après avoir épié vainement
l'occasion de me prendre en défaut, et chaque jour plus désireux
du mot de l'énigme lui tourmentant l'esprit, s'était enfin décidé
à une brutale sommation. Il fallut s'expliquer. Le pauvre homme ne
parut nullement convaincu. -- «Bah! bah! fit-il, vous ne me ferez
jamais accroire que vous venez ici vous rôtir au soleil uniquement
pour voir voler des mouches. Je ne vous perds pas de vue, vous
savez! Et à la première occasion! Enfin suffit.» Il partit. J'ai
toujours cru que mon ruban rouge avait été pour beaucoup dans ce
départ. J'inscris encore à l'actif dudit ruban rouge d'autres
petits services du même genre dans mes expéditions entomologiques
ou botaniques. Il m'a semblé, était-ce une illusion, il m'a semblé
que dans mes herborisations au mont Ventoux, le guide était plus
traitable et l'âne moins récalcitrant.
La petite bande écarlate ne m'a pas toujours épargné les
tribulations auxquelles doit s'attendre l'entomologiste
expérimentant sur la voie publique. Citons-en une,
caractéristique. -- Dès le jour, je suis en embuscade, assis sur
une pierre, au fond d'un ravin. Le Sphex languedocien est le sujet
de ma matinale visite. Un groupe de trois vendangeuses passe, se
rendant au travail. Un coup d'oeil est donné à l'homme assis, qui
paraît absorbé dans ses réflexions. Un bonjour même est donné
poliment et poliment rendu. Au coucher du soleil, les mêmes
vendangeuses repassent, les corbeilles pleines sur la tête.
L'homme est toujours là, assis sur la même pierre, les regards
fixés sur le même point. Mon immobilité, ma longue persistance en
ce point désert durent vivement les frapper. Comme elles passaient
devant moi, je vis l'une d'elles se porter le doigt au milieu du
front, et je l'entendis chuchoter aux autres:
«_Un paouré inoucènt, pécaïré_!»
Et toutes les trois se signèrent.
Un _inoucènt_, avait-elle dit, un _inoucènt_, un idiot, un pauvre
diable inoffensif mais qui n'a pas sa raison; et toutes avaient
fait le signe de la croix, un idiot étant pour elles marqué du
sceau de Dieu. Comment! me disais-je, cruelle dérision du sort;
toi qui recherches avec tant de soin ce qui est instinct dans la
bête et ce qui est raison, tu n'as pas même ta raison aux yeux de
ces bonnes femmes! Quelle humiliation! C'est égal: _pécaïré_,
terme de la suprême commisération en provençal, _pécaïré_, venu du
fond du coeur, m'eut bientôt fait oublier _inoucènt_.