C'est vers la fin du mois de juillet que le Sphex à ailes jaunes

déchire le cocon qui l'a protégé jusqu'ici et s'envole de son

berceau souterrain. Pendant tout le mois d'août, on le voit

communément voltiger, à la recherche de quelque gouttelette

mielleuse, autour des têtes épineuses du chardon-roland, la plus

commune des plantes robustes qui bravent impunément les feux

caniculaires de ce mois. Mais cette vie insouciante est de courte

durée, car dès les premiers jours de septembre, le Sphex est à sa

rude tâche de pionnier et de chasseur. C'est ordinairement quelque

plateau de peu d'étendue, sur les berges élevées des chemins,

qu'il choisit pour l'établissement de son domicile, pourvu qu'il y

trouve deux choses indispensables: un sol aréneux facile à creuser

et du soleil. Du reste aucune précaution n'est prise pour abriter

le domicile contre les pluies de l'automne et les frimas de

l'hiver. Un emplacement horizontal, sans abri, battu par la pluie

et les vents, lui convient à merveille, avec la condition

cependant d'être exposé au soleil. Aussi, lorsqu'au milieu de ses

travaux de mineur, une pluie abondante survient, c'est pitié de

voir, le lendemain, les galeries en construction bouleversées,

obstruées de sable et finalement abandonnées.

Rarement le Sphex se livre solitaire à son industrie; c'est par

petites tribus de dix, vingt pionniers ou davantage que

l'emplacement élu est exploité. Il faut avoir passé quelques

journées en contemplation devant l'une de ces bourgades, pour se

faire une idée de l'activité remuante, de la prestesse saccadée,

de la brusquerie de mouvements de ces laborieux mineurs. Le sol

est rapidement attaqué avec les râteaux des pattes antérieures:

_canis instar_, comme dit Linné. Un jeune chien ne met pas plus de

fougue à fouiller le sol pour jouer. En même temps, chaque ouvrier

entonne sa joyeuse chanson, qui se compose d'un bruit strident,

aigu, interrompu à de très-courts intervalles, et modulé par les

vibrations des ailes et du thorax. On dirait une troupe de gais

compagnons se stimulant au travail par un rythme cadencé.

Cependant le sable vole, retombant en fine poussière sur leurs

ailes frémissantes, et le gravier trop volumineux, arraché grain à

grain, roule loin du chantier. Si la pièce résiste trop, l'insecte

se donne de l'élan avec une note aigre qui fait songer aux ahans!

dont le fendeur de bois accompagne un coup de hache. Sous les

efforts redoublés des tarses et des mandibules, l'antre ne tarde

pas à se dessiner; l'animal peut déjà y plonger en entier. C'est

alors une vive alternative de mouvements en avant pour détacher de

nouveaux matériaux, et de mouvements de recul pour balayer au

dehors les débris. Dans ce va-et-vient précipité, le Sphex ne

marche pas, il s'élance, comme poussé par un ressort; il bondit,

l'abdomen palpitant, les antennes vibrantes, tout le corps enfin

animé d'une sonore trépidation. Voilà le mineur dérobé aux

regards; on entend encore sous terre son infatigable chanson,

tandis qu'on entrevoit, par intervalles, ses jambes postérieures,

poussant à reculons une ondée de sable jusqu'à l'orifice du

terrier. De temps à autre, le Sphex interrompt son travail

souterrain, soit pour venir s'épousseter au soleil, se débarrasser

des grains de poussière qui, en s'introduisant dans ses fines

articulations, gênent la liberté de ses mouvements, soit pour

opérer dans les alentours une ronde de reconnaissance. Malgré ces

interruptions, qui d'ailleurs sont de courte durée, dans

l'intervalle de quelques heures la galerie est creusée, et le

Sphex vient sur le seuil de sa porte chanter son triomphe et

donner le dernier poli au travail, en effaçant quelques

inégalités, en enlevant quelques parcelles terreuses dont son oeil

clairvoyant peut seul discerner les inconvénients.

Des nombreuses tribus de Sphex que j'ai visitées, une surtout m'a

laissé de vifs souvenirs à cause de son originale installation.

Sur le bord d'une grande route s'élevaient de petits tas de boue

retirée des rigoles latérales par la pelle du cantonnier. L'un de

ces tas, depuis longtemps desséchés au soleil, formait un

monticule conique, un gros pain de sucre d'un demi-mètre de haut.

L'emplacement avait plu aux Sphex, qui s'y étaient établis en une

bourgade comme je n'en ai jamais depuis rencontré de plus

populeuse. De la base au sommet, le cône de boue sèche était

criblé de terriers, lui donnant l'aspect d'une énorme éponge. À

tous les étages, c'était une animation fiévreuse, un va-et-vient

affairé, qui mettait en mémoire les scènes de quelque grand

chantier lorsque le travail presse. Grillons traînés par les

antennes sur les pentes de la cité conique, emmagasinement des

vivres dans le garde-manger des cellules, ruissellement de

poussière hors des galeries en voie d'excavation, poudreuses faces

des mineurs apparaissant par intervalles aux orifices des

couloirs, continuelles entrées et continuelles sorties, parfois un

Sphex en ses courts loisirs gravissant la cime du cône pour jeter

peut-être, du haut de ce belvédère, un regard de satisfaction sur

l'ensemble des travaux; quel spectacle propre à me tenter, à me

faire désirer d'emporter avec moi la bourgade entière et ses

habitants! Essayer était même inutile: la masse était trop lourde

on ne déracine pas ainsi un village de ses fondations pour le

transplanter ailleurs.

Revenons donc au Sphex travaillant en plaine, dans un sol naturel,

ce qui est le cas de beaucoup le plus fréquent. Aussitôt le

terrier creusé, la chasse commence. Mettons à profit les courses

lointaines de l'hyménoptère, à la recherche du gibier, pour

examiner le domicile. L'emplacement général d'une colonie de Sphex

est, disons-nous, un terrain horizontal. Cependant le sol n'y est

pas tellement uni, qu'on n'y trouve quelques petits mamelons

couronnés d'une touffe de gazon ou d'armoise, quelques plis

consolidés par les maigres racines de la végétation qui les

recouvre; c'est sur le flanc de ces rides qu'est établi le repaire

du Sphex. La galerie se compose d'abord d'une portion horizontale,

de deux à trois pouces de profondeur et servant d'avenue à la

retraite cachée, destinée aux provisions et aux larves. C'est dans

ce vestibule que le Sphex s'abrite pendant le mauvais temps; c'est

là qu'il se retire la nuit et se repose le jour quelques instants,

montrant seulement au dehors sa face expressive, ses gros yeux

effrontés. À la suite du vestibule survient un coude brusque,

plongeant plus ou moins obliquement à une profondeur de deux à

trois pouces encore, et terminé par une cellule ovalaire d'un

diamètre un peu plus grand et dont l'axe le plus long est couché

suivant l'horizontale. Les parois de la cellule ne sont crépies

d'aucun ciment particulier; mais, malgré leur nudité, on voit

qu'elles ont été l'objet d'un travail plus soigné. Le sable y est

tassé, égalisé avec soin sur le plancher, sur le plafond, sur les

côtés, pour éviter des éboulements, et pour effacer les aspérités

qui pourraient blesser le délicat épiderme de la larve. Enfin

cette cellule communique avec le couloir par une entrée étroite,

juste suffisante pour laisser passer le Sphex chargé de sa proie.

Quand cette première cellule est munie d'un oeuf et des provisions

nécessaires, le Sphex en mure l'entrée, mais il n'abandonne pas

encore son terrier. Une seconde cellule est creusée à côté de la

première et approvisionnée de la même façon, puis une troisième et

quelquefois enfin une quatrième. C'est alors seulement que le

Sphex rejette dans le terrier tous les déblais amassés devant la

porte, et qu'il efface complètement les traces extérieures de son

travail. Ainsi, à chaque terrier, il correspond ordinairement

trois cellules, rarement deux, et plus rarement encore quatre. Or,

comme l'apprend l'autopsie de l'insecte, on peut évaluer à une

trentaine le nombre des oeufs pondus, ce qui porte à dix le nombre

des terriers nécessaires. D'autre part, les travaux ne commencent

guère avant septembre, et sont achevés à la fin de ce mois. Par

conséquent, le Sphex ne peut consacrer à chaque terrier et à son

approvisionnement que deux ou trois jours au plus. On conviendra

que l'active bestiole n'a pas un moment à perdre, lorsque, en si

peu de temps, elle doit creuser le gîte, se procurer une douzaine

de grillons, les transporter quelquefois de loin à travers mille

difficultés, les mettre en magasin et boucher enfin le terrier. Et

puis d'ailleurs, il y a des journées où le vent rend la chasse

impossible, des journées pluvieuses, ou même seulement sombres,

qui suspendent tout travail. On conçoit d'après cela que le Sphex

ne peut donner à ses constructions la solidité peut-être séculaire

que les Cerceris tuberculés donnent à leurs profondes galeries.

Ces derniers se transmettent d'une génération à l'autre leurs

demeures solides, chaque année plus profondément encavées, qui

m'ont mis tout en nage lorsque j'ai voulu les visiter, et qui

même, le plus souvent, ont triomphé de mes efforts et de mes

instruments de fouille. Le Sphex n'hérite pas du travail de ses

devanciers: il a tout à faire et rapidement. Sa demeure est la

tente d'un jour, qu'on dresse à la hâte pour la lever le

lendemain. En compensation, les larves recouvertes seulement d'une

mince couche de sable, savent elles-mêmes suppléer à l'abri que

leur mère n'a pu leur créer: elles savent se revêtir d'une triple

et quadruple enveloppe imperméable, bien supérieure au mince cocon

des Cerceris.

Mais voici venir bruyamment un Sphex qui, de retour de la chasse,

s'arrête sur un buisson voisin et soutient par une antenne, avec

les mandibules, un volumineux Grillon, plusieurs fois aussi pesant

que lui. Accablé sous le poids, un instant il se repose. Puis il

reprend sa capture entre les pattes, et par un suprême effort,

franchit d'un seul trait la largeur du ravin qui le sépare de son

domicile. Il s'abat lourdement sur le plateau où je suis en

observation, au milieu même d'une bourgade de Sphex. Le reste du

trajet s'effectue à pied. L'hyménoptère que ma présence n'intimide

en rien, est à califourchon sur sa victime, et s'avance, la tête

haute et fière, tirant par une antenne, à l'aide de ses

mandibules, le Grillon qui traîne entre ses pattes. Si le sol est

nu, le transport s'effectue sans encombre; mais si quelque touffe

de gramen étend en travers de la route à parcourir, le réseau de

ses stolons, il est curieux de voir la stupéfaction du Sphex

lorsqu'une de ces cordelettes vient tout à coup à paralyser ses

efforts; il est curieux d'être témoin de ses marches et contre-

marches, de ses tentatives réitérées, jusqu'à ce que l'obstacle

soit surmonté, soit par le secours des ailes, soit par un détour

habilement calculé. Le Grillon est enfin amené à destination, et

se trouve placé de manière que ses antennes arrivent précisément à

l'orifice du terrier. Le Sphex abandonne alors sa proie, et

descend précipitamment au fond du souterrain. Quelques secondes

après, on le voit reparaître, montrant la tête au dehors, et

jetant un petit cri allègre. Les antennes du Grillon sont à sa

portée; il les saisit et le gibier est prestement descendu au fond

du repaire.

Je me demande encore, sans pouvoir trouver une solution

suffisamment motivée, pourquoi cette complication de manoeuvres au

moment d'introduire le Grillon dans le terrier. Au lieu de

descendre seul dans son gîte pour reparaître après, et reprendre

la proie quelques temps abandonnée sur le seuil de la porte, le

Sphex n'aurait-il pas plutôt fait de continuer à traîner le

Grillon dans sa galerie, comme il le fait à l'air libre, puisque

la largeur du souterrain le permet, ou bien de l'entraîner à sa

suite et pénétrant lui-même le premier à reculons? Les divers

hyménoptères déprédateurs que j'ai pu observer jusqu'ici

entraînent immédiatement, sans aucun préliminaire, au fond de

leurs cellules, le gibier retenu sous le ventre à l'aide des

mandibules et des pattes intermédiaires. Le Cerceris de L. Dufour

commence à compliquer ses manoeuvres, puisque, après avoir

momentanément déposé son Bupreste à la porte du logis souterrain,

il entre tout aussitôt à reculons dans sa galerie pour saisir

alors la victime avec les mandibules et l'entraîner au fond du

clapier. Il y a encore loin de cette tactique à celle qu'adoptent

en pareil cas les chasseurs de Grillons. Pourquoi cette visite

domiciliaire qui précède invariablement l'introduction du gibier?

Ne se peut-il pas qu'avant de descendre avec un fardeau

embarrassant, le Sphex ne juge prudent de donner un coup d'oeil au

fond du logis pour s'assurer que tout y est en ordre, pour chasser

au besoin quelque parasite effronté qui aurait pu s'y introduire

en son absence? Quel est alors ce parasite? Divers Diptères,

moucherons de rapine, des Tachinaires surtout, veillent aux portes

de tous les hyménoptères chasseurs, épiant le moment favorable de

déposer leurs oeufs sur le gibier d'autrui; mais aucun ne pénètre

dans le domicile et ne se hasarde dans des couloirs obscurs où le

propriétaire, s'il venait par malheur à s'y trouver, leur ferait

peut-être chèrement payer leur audace. Le Sphex, tout comme les

autres, paie son tribut aux rapines des Tachinaires; mais ceux-ci

n'entrent jamais dans le terrier pour commettre leur méfait.

N'ont-ils pas d'ailleurs tout le temps nécessaire pour déposer

leurs oeufs sur le Grillon? S'ils sont vigilants, ils sauront bien

profiter de l'abandon momentané de la victime pour lui confier

leur postérité. Quelque danger plus grand encore menace donc le

Sphex, puisque sa descente préalable au fond du terrier est pour

lui d'une si impérieuse nécessité.

Voici le seul fait d'observation qui puisse jeter quelque jour sur

le problème. Au milieu d'une colonie de Sphex en pleine activité,

colonie d'où tout autre hyménoptère est habituellement exclu, j'ai

surpris un jour un giboyeur de genre différent, un _Tachytes

nigra_, transportant un à un, sans se presser, avec le plus grand

sang-froid, au milieu de la foule où il n'était qu'un intrus, des

grains de sable, des brins de petites tiges sèches et autres menus

matériaux, pour boucher un terrier de même calibre que les

terriers voisins du Sphex. Ce travail était fait trop

consciencieusement pour qu'il fût permis de douter de la présence

de l'oeuf de l'ouvrier dans le souterrain. Un Sphex aux démarches

inquiètes, apparemment légitime propriétaire du terrier, ne

manquait pas, chaque fois que l'hyménoptère étranger pénétrait

dans la galerie, de s'élancer à sa poursuite; mais il ressortait

brusquement, comme effrayé, suivi de l'autre qui, impassible,

continuait son oeuvre. J'ai visité ce terrier, évidemment objet de

litige entre les deux hyménoptères, et j'y ai trouvé une cellule

approvisionnée de quatre Grillons. Le soupçon fait presque place à

la certitude: ces provisions dépassent, et de beaucoup, les

besoins d'une larve de Tachytes, de moitié au moins plus petit que

le Sphex. Celui que son impassibilité, ses soins à boucher le

terrier, auraient d'abord fait prendre pour le maître du logis,

n'était en réalité qu'un usurpateur. Comment le Sphex, bien plus

gros, plus vigoureux que son adversaire, se laisse-t-il impunément

dépouiller, se bornant à des poursuites sans résultat, et fuyant

lâchement lorsque l'intrus, qui n'a pas même l'air de s'apercevoir

de sa présence, se retourne pour sortir du terrier? Est-ce que,

chez les insectes comme chez l'homme, la première chance de succès

serait de l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace?

L'usurpateur certes n'en manquait pas. Je le vois encore, avec un

calme imperturbable, aller et venir devant le débonnaire Sphex,

qui trépigne d'impatience sur place mais sans oser fondre sur le

pillard.

Ajoutons qu'en d'autres circonstances, à diverses reprises, j'ai

trouvé le même hyménoptère, parasite présumé, enfin le Tachyte

noir, traînant un Grillon par une antenne. Était-ce un gibier

légitimement acquis? J'aimerais à le croire; mais les allures

indécises de l'insecte qui s'en allait vagabondant par les

ornières des chemins, comme à la recherche d'un terrier à sa

convenance, m'ont toujours laissé des soupçons. Je n'ai jamais

assisté à ses travaux de fouille, s'il se livre en réalité aux

fatigues de l'excavation. Chose plus grave: je l'ai vu abandonner

son gibier à la voirie, ne sachant peut-être qu'en faire, faute

d'un terrier où le déposer. Pareil gaspillage me semble indice de

bien mal acquis, et je me demande si le Grillon ne provient pas

d'un larcin fait au Sphex à l'instant où celui-ci abandonne sa

proie sur le seuil de sa porte. Mes soupçons planent également sur

le _Tachytes obsoleta, _ceinturé de blanc à l'abdomen comme le

_Sphex albisecta_, et qui nourrit ses larves avec des Criquets

pareils à ceux que chasse ce dernier. Je ne l'ai jamais vu creuser

des galeries, mais je l'ai surpris traînant un Criquet que

n'aurait pas désavoué le Sphex. Cette identité des provisions de

bouche dans des espèces de genres différents me donne à réfléchir

sur la légitimité du butin. Disons enfin, pour réparer en partie

les atteintes que mes soupçons pourraient porter à la réputation

du genre, que j'ai été témoin oculaire de la capture très-loyale

d'un petit Criquet encore sans ailes par le _Tachytes tarsina_;

que j'ai vu celui-ci creuser des cellules et les approvisionner

avec une proie vaillamment acquise.

Je n'ai donc que des soupçons à proposer pour expliquer

l'opiniâtreté des Sphex à descendre au fond de leurs souterrains

avant d'y introduire le gibier. Auraient-ils un autre but que

celui de déloger un parasite survenu en leur absence? C'est ce que

je désespère de savoir, car qui pourra jamais interpréter les

mille manoeuvres de l'instinct? Pauvre raison humaine, qui ne sait

pas se rendre compte de la sapience d'un Sphex!

Quoi qu'il en soit, il est constaté que ces manoeuvres sont d'une

singulière invariabilité. Je citerai à ce sujet une expérience qui

m'a vivement intéressé. Voici le fait: au moment où le Sphex opère

sa visite domiciliaire, je prends le Grillon, abandonné à l'entrée

du logis, et le place quelques pouces plus loin. Le Sphex remonte,

jette son cri ordinaire, regarde étonné de çà et de là, et voyant

son gibier trop loin, il sort de son trou pour aller le saisir et

le ramener dans la position voulue. Cela fait, il redescend

encore, mais seul. Même manoeuvre de ma part, même désappointement

du Sphex à son arrivée. Le gibier est encore rapporté au bord du

trou, mais l'hyménoptère descend toujours seul; et ainsi de suite,

tant que ma patience n'est pas lassée. Coup sur coup, une

quarantaine de fois, j'ai répété la même épreuve sur le même

individu; son obstination a vaincu la mienne, et sa tactique n'a

jamais varié.

Constatée chez tous les Sphex qu'il me prit désir d'expérimenter

dans la même bourgade, l'inflexible obstination que je viens de

décrire ne laissa pas de me tourmenter l'esprit quelque temps.

L'insecte, me disais-je, obéirait donc à une inclination fatale,

que les circonstances ne peuvent modifier en rien; ses actes

seraient invariablement réglés, et la faculté d'acquérir la

moindre expérience, à ses propres dépens, lui serait étrangère. De

nouvelles observations modifièrent cette manière de voir, trop

absolue.

L'année d'après, en temps opportun, je visite le même point. Pour

creuser les terriers, la génération nouvelle a hérité de

l'emplacement élu par la génération précédente; elle a aussi

fidèlement hérité de ses tactiques: l'expérience du Grillon reculé

donne les mêmes résultats. Tels étaient les Sphex de l'année

passée, tels sont ceux de l'année présente, également obstinés

dans une infructueuse manoeuvre. L'erreur allait s'aggravant,

lorsqu'une bonne fortune me met en présence d'une autre colonie de

Sphex dans un canton éloigné du premier. Je recommence mes essais.

Après deux ou trois épreuves dont le résultat est pareil à celui

que j'ai si souvent obtenu, le Sphex se met à califourchon sur le

Grillon, le saisit avec les mandibules par les antennes et

l'entraîne immédiatement dans le terrier. Qui fut sot? ce fut

l'expérimentateur déjoué par le malin hyménoptère. Aux autres

trous, qui plus tôt, qui plus tard, ses voisins éventent

pareillement mes perfidies et pénètrent dans leur domicile avec le

gibier, au lieu de s'obstiner à l'abandonner un instant sur le

seuil pour le saisir après. Que veut dire ceci? La peuplade que

j'examine aujourd'hui, issue d'une autre souche, car les fils

reviennent à l'emplacement choisi par les aïeux, est plus habile

que la peuplade de l'an passé. L'esprit de ruse se transmet: il y

a des tribus plus habiles et des tribus plus simples, apparemment

suivant les facultés des pères. Pour les Sphex, comme pour nous,

l'esprit change avec la province. -- Le lendemain, en une autre

localité, je recommence l'épreuve du Grillon. Elle me réussit

indéfiniment. J'étais tombé sur une tribu à vues obtuses, une

vraie bourgade de Béotiens, comme dans mes premières observations.

CHAPITRE VII

LES TROIS COUPS DE POIGNARD

C'est sans doute au moment d'immoler le Grillon que le Sphex

déploie ses plus savantes ressources; il importe donc de constater

la manière dont la victime est sacrifiée. Instruit par mes

tentatives multipliées dans le but d'observer les manoeuvres de

guerre des Cerceris, j'ai immédiatement appliqué aux Sphex la

méthode qui m'avait réussi avec les premiers, méthode consistant à

enlever la proie au chasseur et à la remplacer aussitôt par une

autre vivante. Cette substitution est d'autant plus facile, que

nous avons vu le Sphex lâcher lui-même sa capture pour descendre

un instant seul au fond du terrier. Son audacieuse familiarité,

qui le porte à venir saisir au bout de vos doigts et jusque sur

votre main le Grillon qu'on vient de lui ravir et qu'on lui offre

de nouveau, se prête encore à merveille à l'heureuse issue de

l'expérience, en permettant d'observer de très-près tous les

détails du drame.

Trouver des Grillons vivants, c'est encore chose facile: il n'y a

qu'à soulever les premières pierres venues pour en trouver de

tapis à l'abri du soleil. Ces Grillons sont des jeunes de l'année,

n'ayant encore que des ailes rudimentaires, et qui, dépourvus de

l'industrie de l'adulte, ne savent pas encore se creuser ces

profondes retraites où ils seraient à l'abri des investigations

des Sphex. En peu d'instants me voilà possesseur d'autant de

Grillons vivants que je peux en désirer. Voilà tous mes

préparatifs faits. Je me hisse au haut de mon observatoire, je

m'établis sur le plateau au centre de la bourgade des Sphex, et

j'attends.

Un chasseur survient, charrie son Grillon jusqu'à l'entrée du

logis et pénètre seul dans son terrier. Ce Grillon est rapidement

enlevé et remplacé, mais à quelque distance du trou, par un des

miens. Le ravisseur revient, regarde et court saisir la proie trop

éloignée. Je suis tout yeux, tout attention. Pour rien au monde,

je ne céderais ma part du dramatique spectacle auquel je vais

assister. Le Grillon effrayé s'enfuit en sautillant; le Sphex le

serre de près, l'atteint, se précipite sur lui. C'est alors au

milieu de la poussière un pêle-mêle confus, où tantôt vainqueur,

tantôt vaincu, chaque champion occupe tour à tour le dessus ou le

dessous dans la lutte. Le succès, un instant balancé, couronne

enfin les efforts de l'agresseur. Malgré ses vigoureuses ruades,

malgré les coups de tenaille de ses mandibules, le Grillon est

terrassé, étendu sur le dos.

Les dispositions du meurtrier sont bientôt prises. Il se met

ventre à ventre avec son adversaire, mais en sens contraire,

saisit avec les mandibules l'un ou l'autre des filets terminant

l'abdomen du Grillon, et maîtrise avec les pattes de devant les

efforts convulsifs des grosses cuisses postérieures. En même

temps, ses pattes intermédiaires étreignent les flancs pantelants

du vaincu, et ses pattes postérieures s'appuyant, comme deux

leviers, sur la face, font largement bâiller l'articulation du

cou. Le Sphex recourbe alors verticalement l'abdomen de manière à

ne présenter aux mandibules du Grillon qu'une surface convexe

insaisissable; et l'on voit, non sans émotion, son stylet

empoisonné plonger une première fois dans le cou de la victime,

puis une seconde fois dans l'articulation des deux segments

antérieurs du thorax, puis encore vers l'abdomen. En bien moins de

temps qu'il n'en faut pour le raconter, le meurtre est consommé,

et le Sphex, après avoir réparé le désordre de sa toilette,

s'apprête à charrier au logis la victime, dont les membres sont

encore animés des frémissements de l'agonie.

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 6 / 23 段