déchire le cocon qui l'a protégé jusqu'ici et s'envole de son
berceau souterrain. Pendant tout le mois d'août, on le voit
communément voltiger, à la recherche de quelque gouttelette
mielleuse, autour des têtes épineuses du chardon-roland, la plus
commune des plantes robustes qui bravent impunément les feux
caniculaires de ce mois. Mais cette vie insouciante est de courte
durée, car dès les premiers jours de septembre, le Sphex est à sa
rude tâche de pionnier et de chasseur. C'est ordinairement quelque
plateau de peu d'étendue, sur les berges élevées des chemins,
qu'il choisit pour l'établissement de son domicile, pourvu qu'il y
trouve deux choses indispensables: un sol aréneux facile à creuser
et du soleil. Du reste aucune précaution n'est prise pour abriter
le domicile contre les pluies de l'automne et les frimas de
l'hiver. Un emplacement horizontal, sans abri, battu par la pluie
et les vents, lui convient à merveille, avec la condition
cependant d'être exposé au soleil. Aussi, lorsqu'au milieu de ses
travaux de mineur, une pluie abondante survient, c'est pitié de
voir, le lendemain, les galeries en construction bouleversées,
obstruées de sable et finalement abandonnées.
Rarement le Sphex se livre solitaire à son industrie; c'est par
petites tribus de dix, vingt pionniers ou davantage que
l'emplacement élu est exploité. Il faut avoir passé quelques
journées en contemplation devant l'une de ces bourgades, pour se
faire une idée de l'activité remuante, de la prestesse saccadée,
de la brusquerie de mouvements de ces laborieux mineurs. Le sol
est rapidement attaqué avec les râteaux des pattes antérieures:
_canis instar_, comme dit Linné. Un jeune chien ne met pas plus de
fougue à fouiller le sol pour jouer. En même temps, chaque ouvrier
entonne sa joyeuse chanson, qui se compose d'un bruit strident,
aigu, interrompu à de très-courts intervalles, et modulé par les
vibrations des ailes et du thorax. On dirait une troupe de gais
compagnons se stimulant au travail par un rythme cadencé.
Cependant le sable vole, retombant en fine poussière sur leurs
ailes frémissantes, et le gravier trop volumineux, arraché grain à
grain, roule loin du chantier. Si la pièce résiste trop, l'insecte
se donne de l'élan avec une note aigre qui fait songer aux ahans!
dont le fendeur de bois accompagne un coup de hache. Sous les
efforts redoublés des tarses et des mandibules, l'antre ne tarde
pas à se dessiner; l'animal peut déjà y plonger en entier. C'est
alors une vive alternative de mouvements en avant pour détacher de
nouveaux matériaux, et de mouvements de recul pour balayer au
dehors les débris. Dans ce va-et-vient précipité, le Sphex ne
marche pas, il s'élance, comme poussé par un ressort; il bondit,
l'abdomen palpitant, les antennes vibrantes, tout le corps enfin
animé d'une sonore trépidation. Voilà le mineur dérobé aux
regards; on entend encore sous terre son infatigable chanson,
tandis qu'on entrevoit, par intervalles, ses jambes postérieures,
poussant à reculons une ondée de sable jusqu'à l'orifice du
terrier. De temps à autre, le Sphex interrompt son travail
souterrain, soit pour venir s'épousseter au soleil, se débarrasser
des grains de poussière qui, en s'introduisant dans ses fines
articulations, gênent la liberté de ses mouvements, soit pour
opérer dans les alentours une ronde de reconnaissance. Malgré ces
interruptions, qui d'ailleurs sont de courte durée, dans
l'intervalle de quelques heures la galerie est creusée, et le
Sphex vient sur le seuil de sa porte chanter son triomphe et
donner le dernier poli au travail, en effaçant quelques
inégalités, en enlevant quelques parcelles terreuses dont son oeil
clairvoyant peut seul discerner les inconvénients.
Des nombreuses tribus de Sphex que j'ai visitées, une surtout m'a
laissé de vifs souvenirs à cause de son originale installation.
Sur le bord d'une grande route s'élevaient de petits tas de boue
retirée des rigoles latérales par la pelle du cantonnier. L'un de
ces tas, depuis longtemps desséchés au soleil, formait un
monticule conique, un gros pain de sucre d'un demi-mètre de haut.
L'emplacement avait plu aux Sphex, qui s'y étaient établis en une
bourgade comme je n'en ai jamais depuis rencontré de plus
populeuse. De la base au sommet, le cône de boue sèche était
criblé de terriers, lui donnant l'aspect d'une énorme éponge. À
tous les étages, c'était une animation fiévreuse, un va-et-vient
affairé, qui mettait en mémoire les scènes de quelque grand
chantier lorsque le travail presse. Grillons traînés par les
antennes sur les pentes de la cité conique, emmagasinement des
vivres dans le garde-manger des cellules, ruissellement de
poussière hors des galeries en voie d'excavation, poudreuses faces
des mineurs apparaissant par intervalles aux orifices des
couloirs, continuelles entrées et continuelles sorties, parfois un
Sphex en ses courts loisirs gravissant la cime du cône pour jeter
peut-être, du haut de ce belvédère, un regard de satisfaction sur
l'ensemble des travaux; quel spectacle propre à me tenter, à me
faire désirer d'emporter avec moi la bourgade entière et ses
habitants! Essayer était même inutile: la masse était trop lourde
on ne déracine pas ainsi un village de ses fondations pour le
transplanter ailleurs.
Revenons donc au Sphex travaillant en plaine, dans un sol naturel,
ce qui est le cas de beaucoup le plus fréquent. Aussitôt le
terrier creusé, la chasse commence. Mettons à profit les courses
lointaines de l'hyménoptère, à la recherche du gibier, pour
examiner le domicile. L'emplacement général d'une colonie de Sphex
est, disons-nous, un terrain horizontal. Cependant le sol n'y est
pas tellement uni, qu'on n'y trouve quelques petits mamelons
couronnés d'une touffe de gazon ou d'armoise, quelques plis
consolidés par les maigres racines de la végétation qui les
recouvre; c'est sur le flanc de ces rides qu'est établi le repaire
du Sphex. La galerie se compose d'abord d'une portion horizontale,
de deux à trois pouces de profondeur et servant d'avenue à la
retraite cachée, destinée aux provisions et aux larves. C'est dans
ce vestibule que le Sphex s'abrite pendant le mauvais temps; c'est
là qu'il se retire la nuit et se repose le jour quelques instants,
montrant seulement au dehors sa face expressive, ses gros yeux
effrontés. À la suite du vestibule survient un coude brusque,
plongeant plus ou moins obliquement à une profondeur de deux à
trois pouces encore, et terminé par une cellule ovalaire d'un
diamètre un peu plus grand et dont l'axe le plus long est couché
suivant l'horizontale. Les parois de la cellule ne sont crépies
d'aucun ciment particulier; mais, malgré leur nudité, on voit
qu'elles ont été l'objet d'un travail plus soigné. Le sable y est
tassé, égalisé avec soin sur le plancher, sur le plafond, sur les
côtés, pour éviter des éboulements, et pour effacer les aspérités
qui pourraient blesser le délicat épiderme de la larve. Enfin
cette cellule communique avec le couloir par une entrée étroite,
juste suffisante pour laisser passer le Sphex chargé de sa proie.
Quand cette première cellule est munie d'un oeuf et des provisions
nécessaires, le Sphex en mure l'entrée, mais il n'abandonne pas
encore son terrier. Une seconde cellule est creusée à côté de la
première et approvisionnée de la même façon, puis une troisième et
quelquefois enfin une quatrième. C'est alors seulement que le
Sphex rejette dans le terrier tous les déblais amassés devant la
porte, et qu'il efface complètement les traces extérieures de son
travail. Ainsi, à chaque terrier, il correspond ordinairement
trois cellules, rarement deux, et plus rarement encore quatre. Or,
comme l'apprend l'autopsie de l'insecte, on peut évaluer à une
trentaine le nombre des oeufs pondus, ce qui porte à dix le nombre
des terriers nécessaires. D'autre part, les travaux ne commencent
guère avant septembre, et sont achevés à la fin de ce mois. Par
conséquent, le Sphex ne peut consacrer à chaque terrier et à son
approvisionnement que deux ou trois jours au plus. On conviendra
que l'active bestiole n'a pas un moment à perdre, lorsque, en si
peu de temps, elle doit creuser le gîte, se procurer une douzaine
de grillons, les transporter quelquefois de loin à travers mille
difficultés, les mettre en magasin et boucher enfin le terrier. Et
puis d'ailleurs, il y a des journées où le vent rend la chasse
impossible, des journées pluvieuses, ou même seulement sombres,
qui suspendent tout travail. On conçoit d'après cela que le Sphex
ne peut donner à ses constructions la solidité peut-être séculaire
que les Cerceris tuberculés donnent à leurs profondes galeries.
Ces derniers se transmettent d'une génération à l'autre leurs
demeures solides, chaque année plus profondément encavées, qui
m'ont mis tout en nage lorsque j'ai voulu les visiter, et qui
même, le plus souvent, ont triomphé de mes efforts et de mes
instruments de fouille. Le Sphex n'hérite pas du travail de ses
devanciers: il a tout à faire et rapidement. Sa demeure est la
tente d'un jour, qu'on dresse à la hâte pour la lever le
lendemain. En compensation, les larves recouvertes seulement d'une
mince couche de sable, savent elles-mêmes suppléer à l'abri que
leur mère n'a pu leur créer: elles savent se revêtir d'une triple
et quadruple enveloppe imperméable, bien supérieure au mince cocon
des Cerceris.
Mais voici venir bruyamment un Sphex qui, de retour de la chasse,
s'arrête sur un buisson voisin et soutient par une antenne, avec
les mandibules, un volumineux Grillon, plusieurs fois aussi pesant
que lui. Accablé sous le poids, un instant il se repose. Puis il
reprend sa capture entre les pattes, et par un suprême effort,
franchit d'un seul trait la largeur du ravin qui le sépare de son
domicile. Il s'abat lourdement sur le plateau où je suis en
observation, au milieu même d'une bourgade de Sphex. Le reste du
trajet s'effectue à pied. L'hyménoptère que ma présence n'intimide
en rien, est à califourchon sur sa victime, et s'avance, la tête
haute et fière, tirant par une antenne, à l'aide de ses
mandibules, le Grillon qui traîne entre ses pattes. Si le sol est
nu, le transport s'effectue sans encombre; mais si quelque touffe
de gramen étend en travers de la route à parcourir, le réseau de
ses stolons, il est curieux de voir la stupéfaction du Sphex
lorsqu'une de ces cordelettes vient tout à coup à paralyser ses
efforts; il est curieux d'être témoin de ses marches et contre-
marches, de ses tentatives réitérées, jusqu'à ce que l'obstacle
soit surmonté, soit par le secours des ailes, soit par un détour
habilement calculé. Le Grillon est enfin amené à destination, et
se trouve placé de manière que ses antennes arrivent précisément à
l'orifice du terrier. Le Sphex abandonne alors sa proie, et
descend précipitamment au fond du souterrain. Quelques secondes
après, on le voit reparaître, montrant la tête au dehors, et
jetant un petit cri allègre. Les antennes du Grillon sont à sa
portée; il les saisit et le gibier est prestement descendu au fond
du repaire.
Je me demande encore, sans pouvoir trouver une solution
suffisamment motivée, pourquoi cette complication de manoeuvres au
moment d'introduire le Grillon dans le terrier. Au lieu de
descendre seul dans son gîte pour reparaître après, et reprendre
la proie quelques temps abandonnée sur le seuil de la porte, le
Sphex n'aurait-il pas plutôt fait de continuer à traîner le
Grillon dans sa galerie, comme il le fait à l'air libre, puisque
la largeur du souterrain le permet, ou bien de l'entraîner à sa
suite et pénétrant lui-même le premier à reculons? Les divers
hyménoptères déprédateurs que j'ai pu observer jusqu'ici
entraînent immédiatement, sans aucun préliminaire, au fond de
leurs cellules, le gibier retenu sous le ventre à l'aide des
mandibules et des pattes intermédiaires. Le Cerceris de L. Dufour
commence à compliquer ses manoeuvres, puisque, après avoir
momentanément déposé son Bupreste à la porte du logis souterrain,
il entre tout aussitôt à reculons dans sa galerie pour saisir
alors la victime avec les mandibules et l'entraîner au fond du
clapier. Il y a encore loin de cette tactique à celle qu'adoptent
en pareil cas les chasseurs de Grillons. Pourquoi cette visite
domiciliaire qui précède invariablement l'introduction du gibier?
Ne se peut-il pas qu'avant de descendre avec un fardeau
embarrassant, le Sphex ne juge prudent de donner un coup d'oeil au
fond du logis pour s'assurer que tout y est en ordre, pour chasser
au besoin quelque parasite effronté qui aurait pu s'y introduire
en son absence? Quel est alors ce parasite? Divers Diptères,
moucherons de rapine, des Tachinaires surtout, veillent aux portes
de tous les hyménoptères chasseurs, épiant le moment favorable de
déposer leurs oeufs sur le gibier d'autrui; mais aucun ne pénètre
dans le domicile et ne se hasarde dans des couloirs obscurs où le
propriétaire, s'il venait par malheur à s'y trouver, leur ferait
peut-être chèrement payer leur audace. Le Sphex, tout comme les
autres, paie son tribut aux rapines des Tachinaires; mais ceux-ci
n'entrent jamais dans le terrier pour commettre leur méfait.
N'ont-ils pas d'ailleurs tout le temps nécessaire pour déposer
leurs oeufs sur le Grillon? S'ils sont vigilants, ils sauront bien
profiter de l'abandon momentané de la victime pour lui confier
leur postérité. Quelque danger plus grand encore menace donc le
Sphex, puisque sa descente préalable au fond du terrier est pour
lui d'une si impérieuse nécessité.
Voici le seul fait d'observation qui puisse jeter quelque jour sur
le problème. Au milieu d'une colonie de Sphex en pleine activité,
colonie d'où tout autre hyménoptère est habituellement exclu, j'ai
surpris un jour un giboyeur de genre différent, un _Tachytes
nigra_, transportant un à un, sans se presser, avec le plus grand
sang-froid, au milieu de la foule où il n'était qu'un intrus, des
grains de sable, des brins de petites tiges sèches et autres menus
matériaux, pour boucher un terrier de même calibre que les
terriers voisins du Sphex. Ce travail était fait trop
consciencieusement pour qu'il fût permis de douter de la présence
de l'oeuf de l'ouvrier dans le souterrain. Un Sphex aux démarches
inquiètes, apparemment légitime propriétaire du terrier, ne
manquait pas, chaque fois que l'hyménoptère étranger pénétrait
dans la galerie, de s'élancer à sa poursuite; mais il ressortait
brusquement, comme effrayé, suivi de l'autre qui, impassible,
continuait son oeuvre. J'ai visité ce terrier, évidemment objet de
litige entre les deux hyménoptères, et j'y ai trouvé une cellule
approvisionnée de quatre Grillons. Le soupçon fait presque place à
la certitude: ces provisions dépassent, et de beaucoup, les
besoins d'une larve de Tachytes, de moitié au moins plus petit que
le Sphex. Celui que son impassibilité, ses soins à boucher le
terrier, auraient d'abord fait prendre pour le maître du logis,
n'était en réalité qu'un usurpateur. Comment le Sphex, bien plus
gros, plus vigoureux que son adversaire, se laisse-t-il impunément
dépouiller, se bornant à des poursuites sans résultat, et fuyant
lâchement lorsque l'intrus, qui n'a pas même l'air de s'apercevoir
de sa présence, se retourne pour sortir du terrier? Est-ce que,
chez les insectes comme chez l'homme, la première chance de succès
serait de l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace?
L'usurpateur certes n'en manquait pas. Je le vois encore, avec un
calme imperturbable, aller et venir devant le débonnaire Sphex,
qui trépigne d'impatience sur place mais sans oser fondre sur le
pillard.
Ajoutons qu'en d'autres circonstances, à diverses reprises, j'ai
trouvé le même hyménoptère, parasite présumé, enfin le Tachyte
noir, traînant un Grillon par une antenne. Était-ce un gibier
légitimement acquis? J'aimerais à le croire; mais les allures
indécises de l'insecte qui s'en allait vagabondant par les
ornières des chemins, comme à la recherche d'un terrier à sa
convenance, m'ont toujours laissé des soupçons. Je n'ai jamais
assisté à ses travaux de fouille, s'il se livre en réalité aux
fatigues de l'excavation. Chose plus grave: je l'ai vu abandonner
son gibier à la voirie, ne sachant peut-être qu'en faire, faute
d'un terrier où le déposer. Pareil gaspillage me semble indice de
bien mal acquis, et je me demande si le Grillon ne provient pas
d'un larcin fait au Sphex à l'instant où celui-ci abandonne sa
proie sur le seuil de sa porte. Mes soupçons planent également sur
le _Tachytes obsoleta, _ceinturé de blanc à l'abdomen comme le
_Sphex albisecta_, et qui nourrit ses larves avec des Criquets
pareils à ceux que chasse ce dernier. Je ne l'ai jamais vu creuser
des galeries, mais je l'ai surpris traînant un Criquet que
n'aurait pas désavoué le Sphex. Cette identité des provisions de
bouche dans des espèces de genres différents me donne à réfléchir
sur la légitimité du butin. Disons enfin, pour réparer en partie
les atteintes que mes soupçons pourraient porter à la réputation
du genre, que j'ai été témoin oculaire de la capture très-loyale
d'un petit Criquet encore sans ailes par le _Tachytes tarsina_;
que j'ai vu celui-ci creuser des cellules et les approvisionner
avec une proie vaillamment acquise.
Je n'ai donc que des soupçons à proposer pour expliquer
l'opiniâtreté des Sphex à descendre au fond de leurs souterrains
avant d'y introduire le gibier. Auraient-ils un autre but que
celui de déloger un parasite survenu en leur absence? C'est ce que
je désespère de savoir, car qui pourra jamais interpréter les
mille manoeuvres de l'instinct? Pauvre raison humaine, qui ne sait
pas se rendre compte de la sapience d'un Sphex!
Quoi qu'il en soit, il est constaté que ces manoeuvres sont d'une
singulière invariabilité. Je citerai à ce sujet une expérience qui
m'a vivement intéressé. Voici le fait: au moment où le Sphex opère
sa visite domiciliaire, je prends le Grillon, abandonné à l'entrée
du logis, et le place quelques pouces plus loin. Le Sphex remonte,
jette son cri ordinaire, regarde étonné de çà et de là, et voyant
son gibier trop loin, il sort de son trou pour aller le saisir et
le ramener dans la position voulue. Cela fait, il redescend
encore, mais seul. Même manoeuvre de ma part, même désappointement
du Sphex à son arrivée. Le gibier est encore rapporté au bord du
trou, mais l'hyménoptère descend toujours seul; et ainsi de suite,
tant que ma patience n'est pas lassée. Coup sur coup, une
quarantaine de fois, j'ai répété la même épreuve sur le même
individu; son obstination a vaincu la mienne, et sa tactique n'a
jamais varié.
Constatée chez tous les Sphex qu'il me prit désir d'expérimenter
dans la même bourgade, l'inflexible obstination que je viens de
décrire ne laissa pas de me tourmenter l'esprit quelque temps.
L'insecte, me disais-je, obéirait donc à une inclination fatale,
que les circonstances ne peuvent modifier en rien; ses actes
seraient invariablement réglés, et la faculté d'acquérir la
moindre expérience, à ses propres dépens, lui serait étrangère. De
nouvelles observations modifièrent cette manière de voir, trop
absolue.
L'année d'après, en temps opportun, je visite le même point. Pour
creuser les terriers, la génération nouvelle a hérité de
l'emplacement élu par la génération précédente; elle a aussi
fidèlement hérité de ses tactiques: l'expérience du Grillon reculé
donne les mêmes résultats. Tels étaient les Sphex de l'année
passée, tels sont ceux de l'année présente, également obstinés
dans une infructueuse manoeuvre. L'erreur allait s'aggravant,
lorsqu'une bonne fortune me met en présence d'une autre colonie de
Sphex dans un canton éloigné du premier. Je recommence mes essais.
Après deux ou trois épreuves dont le résultat est pareil à celui
que j'ai si souvent obtenu, le Sphex se met à califourchon sur le
Grillon, le saisit avec les mandibules par les antennes et
l'entraîne immédiatement dans le terrier. Qui fut sot? ce fut
l'expérimentateur déjoué par le malin hyménoptère. Aux autres
trous, qui plus tôt, qui plus tard, ses voisins éventent
pareillement mes perfidies et pénètrent dans leur domicile avec le
gibier, au lieu de s'obstiner à l'abandonner un instant sur le
seuil pour le saisir après. Que veut dire ceci? La peuplade que
j'examine aujourd'hui, issue d'une autre souche, car les fils
reviennent à l'emplacement choisi par les aïeux, est plus habile
que la peuplade de l'an passé. L'esprit de ruse se transmet: il y
a des tribus plus habiles et des tribus plus simples, apparemment
suivant les facultés des pères. Pour les Sphex, comme pour nous,
l'esprit change avec la province. -- Le lendemain, en une autre
localité, je recommence l'épreuve du Grillon. Elle me réussit
indéfiniment. J'étais tombé sur une tribu à vues obtuses, une
vraie bourgade de Béotiens, comme dans mes premières observations.
CHAPITRE VII
LES TROIS COUPS DE POIGNARD
C'est sans doute au moment d'immoler le Grillon que le Sphex
déploie ses plus savantes ressources; il importe donc de constater
la manière dont la victime est sacrifiée. Instruit par mes
tentatives multipliées dans le but d'observer les manoeuvres de
guerre des Cerceris, j'ai immédiatement appliqué aux Sphex la
méthode qui m'avait réussi avec les premiers, méthode consistant à
enlever la proie au chasseur et à la remplacer aussitôt par une
autre vivante. Cette substitution est d'autant plus facile, que
nous avons vu le Sphex lâcher lui-même sa capture pour descendre
un instant seul au fond du terrier. Son audacieuse familiarité,
qui le porte à venir saisir au bout de vos doigts et jusque sur
votre main le Grillon qu'on vient de lui ravir et qu'on lui offre
de nouveau, se prête encore à merveille à l'heureuse issue de
l'expérience, en permettant d'observer de très-près tous les
détails du drame.
Trouver des Grillons vivants, c'est encore chose facile: il n'y a
qu'à soulever les premières pierres venues pour en trouver de
tapis à l'abri du soleil. Ces Grillons sont des jeunes de l'année,
n'ayant encore que des ailes rudimentaires, et qui, dépourvus de
l'industrie de l'adulte, ne savent pas encore se creuser ces
profondes retraites où ils seraient à l'abri des investigations
des Sphex. En peu d'instants me voilà possesseur d'autant de
Grillons vivants que je peux en désirer. Voilà tous mes
préparatifs faits. Je me hisse au haut de mon observatoire, je
m'établis sur le plateau au centre de la bourgade des Sphex, et
j'attends.
Un chasseur survient, charrie son Grillon jusqu'à l'entrée du
logis et pénètre seul dans son terrier. Ce Grillon est rapidement
enlevé et remplacé, mais à quelque distance du trou, par un des
miens. Le ravisseur revient, regarde et court saisir la proie trop
éloignée. Je suis tout yeux, tout attention. Pour rien au monde,
je ne céderais ma part du dramatique spectacle auquel je vais
assister. Le Grillon effrayé s'enfuit en sautillant; le Sphex le
serre de près, l'atteint, se précipite sur lui. C'est alors au
milieu de la poussière un pêle-mêle confus, où tantôt vainqueur,
tantôt vaincu, chaque champion occupe tour à tour le dessus ou le
dessous dans la lutte. Le succès, un instant balancé, couronne
enfin les efforts de l'agresseur. Malgré ses vigoureuses ruades,
malgré les coups de tenaille de ses mandibules, le Grillon est
terrassé, étendu sur le dos.
Les dispositions du meurtrier sont bientôt prises. Il se met
ventre à ventre avec son adversaire, mais en sens contraire,
saisit avec les mandibules l'un ou l'autre des filets terminant
l'abdomen du Grillon, et maîtrise avec les pattes de devant les
efforts convulsifs des grosses cuisses postérieures. En même
temps, ses pattes intermédiaires étreignent les flancs pantelants
du vaincu, et ses pattes postérieures s'appuyant, comme deux
leviers, sur la face, font largement bâiller l'articulation du
cou. Le Sphex recourbe alors verticalement l'abdomen de manière à
ne présenter aux mandibules du Grillon qu'une surface convexe
insaisissable; et l'on voit, non sans émotion, son stylet
empoisonné plonger une première fois dans le cou de la victime,
puis une seconde fois dans l'articulation des deux segments
antérieurs du thorax, puis encore vers l'abdomen. En bien moins de
temps qu'il n'en faut pour le raconter, le meurtre est consommé,
et le Sphex, après avoir réparé le désordre de sa toilette,
s'apprête à charrier au logis la victime, dont les membres sont
encore animés des frémissements de l'agonie.