tactique de guerre dont je viens de donner un pâle aperçu. Les
Cerceris s'attaquent à un adversaire passif, incapable de fuir,
presque privé d'armes offensives, et dont toutes les chances de
salut résident en une solide cuirasse, dont le meurtrier sait
toutefois trouver le point faible. Mais ici, quelles différences!
La proie est armée de mandibules redoutables, capables d'éventrer
l'agresseur si elles parviennent à le saisir; elle est pourvue de
deux pattes vigoureuses, véritables massues hérissées d'un double
rang d'épines acérées, qui peuvent tour à tour servir au Grillon
pour bondir loin de son ennemi, ou pour le culbuter sous de
brutales ruades. Aussi voyez quelles précautions, de la part du
Sphex, avant de faire manoeuvrer son aiguillon. La victime,
renversée sur le dos, ne peut, faute de point d'appui, faire
usage, pour s'évader, de ses leviers postérieurs, ce qu'elle ne
manquerait pas de faire si elle était attaquée dans la station
normale, comme le sont les gros Charançons du Cerceris tuberculé.
Ses jambes épineuses, maîtrisées par les pattes antérieures du
Sphex, ne peuvent non plus agir comme armes offensives; et ses
mandibules, retenues à distance par les pattes postérieures de
l'hyménoptère, s'entr'ouvrent menaçantes, mais sans pouvoir rien
saisir. Mais ce n'est pas assez pour le Sphex de mettre sa victime
dans l'impossibilité de lui nuire; il lui faut encore la tenir si
étroitement garrottée, qu'elle ne puisse faire le moindre
mouvement capable de détourner l'aiguillon des points où doit être
instillée la goutte de venin; et c'est probablement dans le but de
paralyser les mouvements de l'abdomen qu'est saisi l'un des filets
qui le terminent. Non, si une imagination féconde s'était donné le
champ libre pour inventer à plaisir le plan d'attaque, elle n'eût
pas trouvé mieux; et il est douteux que les athlètes des antiques
palestres, en se prenant corps à corps avec un adversaire, eussent
des attitudes calculées avec plus de science.
Je viens de dire que l'aiguillon est dardé à plusieurs reprises
dans le corps du patient: d'abord sous le cou, puis en arrière du
prothorax, puis enfin vers la naissance de l'abdomen. C'est dans
ce triple coup de poignard que se montrent, dans toute leur
magnificence, l'infaillibilité, la science infuse de l'instinct.
Rappelons d'abord les principales conséquences où nous a conduits
la précédente étude sur le Cerceris. Les victimes des Hyménoptères
dont les larves vivent de proie ne sont pas de vrais cadavres,
malgré leur immobilité parfois complète. Chez elles, il y a simple
paralysie totale ou partielle des mouvements, il y a
anéantissement plus ou moins complet de la vie animale; mais la
vie végétative, la vie des organes de nutrition, se maintient
longtemps encore, et préserve de la décomposition la proie que la
larve ne doit dévorer qu'à une époque assez reculée. Pour produire
cette paralysie, les Hyménoptères chasseurs emploient précisément
les procédés que la science avancée de nos jours pourrait suggérer
aux physiologistes expérimentateurs, c'est-à-dire la lésion, au
moyen de leur dard vénénifère, des centres nerveux qui animent les
organes locomoteurs. On sait, en outre, que les divers centres ou
ganglions de la chaîne nerveuse des animaux articulés sont, dans
une certaine limite, indépendants les uns des autres dans leur
action; de telle sorte que la lésion de l'un d'eux n'entraîne,
immédiatement du moins, que la paralysie du segment correspondant;
et ceci est d'autant plus exact que les divers ganglions sont plus
séparés, plus distants l'un de l'autre. S'ils sont, au contraire,
soudés ensemble, la lésion de ce centre commun amène la paralysie
de tous les segments où se distribuent ses ramifications. C'est le
cas qui se présente chez les Buprestes et les Charançons, que les
Cerceris paralysent d'un seul coup d'aiguillon dirigé vers la
masse commune des centres nerveux du thorax. Mais ouvrons un
Grillon. Qu'y trouvons-nous pour animer les trois paires de
pattes? On y trouve ce que le Sphex savait fort bien avant les
anatomistes: trois centres nerveux largement distants l'un de
l'autre. De là, la sublime logique de ces coups d'aiguillon
réitérés à trois reprises. Science superbe, humiliez-vous!
Non plus que les Charançons atteints par le dard des Cerceris, les
Grillons sacrifiés par le Sphex à ailes jaunes ne sont réellement
morts, malgré des apparences qui peuvent en imposer. La
flexibilité des téguments des victimes peut ici, en traduisant
fidèlement les moindres mouvements internes, dispenser des moyens
artificiels que j'ai employés pour constater la présence d'un
reste de vie dans les Cléones du Cerceris tuberculé. En effet, si
l'on observe assidûment un Grillon étendu sur le dos, une semaine,
quinze jours même et davantage après le meurtre, on voit, à de
longs intervalles, l'abdomen exécuter de profondes pulsations.
Assez souvent on peut constater encore quelques frémissements dans
les palpes, et des mouvements très-prononcés de la part des
antennes ainsi que des filets abdominaux, qui s'écartent en
divergeant, puis se rapprochent tout à coup. En tenant les
Grillons sacrifiés dans des tubes de verre, je suis parvenu à les
conserver pendant un mois et demi avec toute leur fraîcheur. Par
conséquent les larves de Sphex, qui vivent moins de quinze jours
avant de s'enfermer dans leurs cocons, ont, jusqu'à la fin de leur
banquet, de la chair fraîche assurée.
La chasse est terminée. Les trois ou quatre Grillons qui forment
l'approvisionnement d'une cellule sont méthodiquement empilés,
couchés sur le dos, la tête au fond de la cellule, les pieds à
l'entrée. Un oeuf est pondu sur l'un d'eux. Il reste à clore le
terrier. Le sable provenant de l'excavation et amassé devant la
porte du logis est prestement balayé à reculons dans le couloir.
De temps en temps, des grains de gravier assez volumineux sont
choisis un à un, en grattant le tas de déblais avec les pattes de
devant, et transportés avec les mandibules pour consolider la
masse pulvérulente. S'il n'en trouve pas de convenable à sa
portée, l'hyménoptère va à leur recherche dans le voisinage, et
paraît en faire un choix scrupuleux, comme le ferait un maçon des
maîtresses pièces de sa construction. Des débris végétaux, de
menus fragments de feuilles sèches, sont également employés. En
peu d'instants, toute trace extérieure de l'édifice souterrain a
disparu, et si l'on n'a pas eu soin de marquer d'un signe
l'emplacement du domicile, il est impossible à l'oeil le plus
attentif de le retrouver. Cela fait, un nouveau terrier est
creusé, approvisionné et muré autant de fois que le demande la
richesse des ovaires. La ponte achevée, l'animal recommence sa vie
insouciante et vagabonde, jusqu'à ce que les premiers froids
viennent mettre fin à une vie si bien remplie.
La tâche du Sphex est accomplie; je terminerai la mienne par
l'examen de son arme. L'organe destiné à l'élaboration du venin se
compose de deux tubes élégamment ramifiés, aboutissant séparément
dans un réservoir commun ou ampoule en forme de poire.
De cette ampoule part un canal délié qui plonge dans l'axe du
stylet, et amène à son extrémité la gouttelette empoisonnée. Le
stylet n'a que des dimensions très-exiguës, auxquelles on ne
s'attendrait pas d'après la taille du Sphex, et surtout d'après
les effets que sa piqûre produit sur les Grillons. La pointe est
parfaitement lisse, tout à fait dépourvue de ces dentelures
dirigées en arrière qu'on trouve dans l'aiguillon de l'Abeille
domestique. La raison en est évidente. L'Abeille ne se sert de son
aiguillon que pour venger une injure, même aux dépens de sa vie,
les dentelures du dard s'opposant à son issue de la plaie et
amenant ainsi des ruptures mortelles dans les viscères de
l'extrémité de l'abdomen. Qu'aurait fait le Sphex d'une arme qui
lui aurait été fatale à sa première expédition? En supposant même
qu'avec des dentelures, le dard puisse se retirer, je doute
qu'aucun hyménoptère, se servant avant tout de son arme pour
blesser le gibier destiné à ses larves, soit pourvu d'un aiguillon
dentelé. Pour lui, le dard n'est pas une arme de luxe, qu'on
dégaine pour la satisfaction de la vengeance, plaisir des Dieux,
dit-on, mais plaisir bien coûteux, puisque la vindicative Abeille
le paie quelquefois de sa vie; c'est un instrument de travail, un
outil, duquel dépend l'avenir des larves. Il doit donc être d'un
emploi facile dans la lutte avec la proie saisie; il doit plonger
dans les chairs et en sortir sans hésitation aucune, condition
bien mieux remplie avec une lame unie qu'avec une lame barbelée.
J'ai voulu m'assurer à mes dépens si la piqûre du Sphex est bien
douloureuse, elle qui terrasse avec une effrayante rapidité de
robustes victimes. Eh bien! je le confesse avec une haute
admiration, cette piqûre est insignifiante et ne peut nullement se
comparer, pour l'intensité de la douleur, aux piqûres des Abeilles
et des Guêpes irascibles. Elle est si peu douloureuse, qu'au lieu
de faire usage de pinces, je prenais sans scrupule avec les doigts
les Sphex vivants dont j'avais besoin dans mes recherches. Je peux
en dire autant des divers Cerceris, des Philanthes, des Palares,
des énormes Scolies même, dont la vue seule inspire l'effroi et,
en général, de tous les hyménoptères déprédateurs que j'ai pu
observer. J'en excepte les chasseurs d'Araignées, les Pompiles, et
encore leur piqûre est bien inférieure à celle des Abeilles.
Une dernière remarque. On sait avec quelle fureur les hyménoptères
armés d'un dard uniquement pour leur défense, les Guêpes par
exemple, se précipitent sur l'audacieux qui trouble leur domicile,
et punissent sa témérité. Ceux dont le dard est destiné au gibier
sont au contraire très-pacifiques, comme s'ils avaient conscience
de l'importance qu'a, pour leur famille, la gouttelette venimeuse
de leur ampoule. Cette gouttelette est la sauvegarde de leur race,
volontiers je dirais son gagne-pain; aussi ne la dépensent-ils
qu'avec économie et dans les circonstances solennelles de la
chasse, sans faire parade d'un courage vindicatif. Établi au
milieu des peuplades de nos divers hyménoptères chasseurs, dont je
bouleversais les nids, ravissais les larves et les provisions, il
ne m'est pas arrivé une seule fois d'être puni par un coup
d'aiguillon. Il faut saisir l'animal pour le décider à faire usage
de son arme; et encore ne parvient-il pas toujours à transpercer
l'épiderme si l'on ne met à sa portée une partie plus délicate que
les doigts, le poignet par exemple.
CHAPITRE VIII
LA LARVE ET LA NYMPHE
L'oeuf du Sphex à ailes jaunes est blanc, allongé, cylindrique, un
peu courbé en arc, et mesure de trois à quatre millimètres en
longueur. Au lieu d'être pondu au hasard, sur un point quelconque
de la victime, il est au contraire, déposé sur un point privilégié
et invariable, enfin il est placé en travers de la poitrine du
Grillon, un peu par côté, entre la première et la seconde paire de
pattes. Celui du Sphex à bordures blanches et celui du Sphex
languedocien occupent une position semblable, le premier sur la
poitrine d'un Criquet, le second sur la poitrine d'une
Éphippigère. Il faut que le point choisi présente quelque
particularité d'une haute importance pour la sécurité de la jeune
larve, puisque je ne l'ai jamais vu varier.
L'éclosion a lieu au bout de trois ou quatre jours. Une tunique
des plus délicates se déchire, et on a sous les yeux un débile
vermisseau, transparent comme du cristal, un peu atténué et comme
étranglé en avant, légèrement renflé en arrière, et orné, de
chaque côté, d'un étroit filet blanc formé par les principaux
troncs trachéens. La faible créature occupe la position même de
l'oeuf. Sa tête est comme implantée au point même où l'extrémité
antérieure de l'oeuf était fixée, et tout le reste du corps
s'appuie simplement sur la victime sans y adhérer. On ne tarde pas
à distinguer, par transparence, dans l'intérieur du vermisseau,
des fluctuations rapides, des ondes qui marchent les unes à la
suite des autres avec une mathématique régularité, et qui naissant
du milieu du corps, se propagent, les unes en avant, les autres en
arrière. Ces mouvements ondulatoires sont dus au canal digestif,
qui s'abreuve à longs traits des sucs puisés dans les flancs de la
victime.
Arrêtons-nous un instant sur un spectacle fait pour captiver
l'attention. La proie est couchée sur le dos, immobile. Dans la
cellule du Sphex à ailes jaunes, c'est un Grillon, ce sont trois
et quatre Grillons empilés; dans la cellule du Sphex languedocien,
c'est une pièce unique mais proportionnellement énorme, une
Éphippigère ventrue. Le vermisseau est perdu s'il vient à être
arraché du point où il puise la vie; tout est fini pour lui s'il
fait une chute, car dans sa débilité et privé qu'il est des moyens
de se mouvoir, comment retrouvera-t-il le point où il doit
s'abreuver? Un rien suffit à la victime pour se débarrasser de
l'animalcule qui lui ronge les entrailles, et la gigantesque proie
se laisse faire, sans le moindre frémissement de protestation. Je
sais bien qu'elle est paralysée, qu'elle a perdu l'usage des
pattes sous l'aiguillon de son meurtrier; mais encore, récente
comme elle est, conserve-t-elle plus ou moins les facultés
motrices et sensitives dans les régions non atteintes par le dard.
L'abdomen palpite, les mandibules s'ouvrent et se referment, les
filets abdominaux oscillent ainsi que les antennes.
Qu'adviendrait-il si le ver mordait en l'un des points encore
impressionnables, au voisinage des mandibules, ou même sur le
ventre qui, plus tendre et plus succulent, semblerait pourtant
devoir fournir les premières bouchées du faible vermisseau? Mordus
dans le vif, le Grillon, le Criquet, l'Éphippigère, auraient au
moins quelques frémissements de peau; et cela suffirait pour
détacher, pour faire choir l'infime larve, désormais perdue sans
doute, exposée à se trouver sous la redoutable tenaille des
mandibules.
Mais il est une partie du corps où pareil danger n'est pas à
craindre, la partie que l'Hyménoptère a blessée de son dard, enfin
le thorax. Là et seulement là, sur une victime récente,
l'expérimentateur peut fouiller avec la pointe d'une aiguille,
percer de part en part, sans que le patient manifeste signe de
douleur. Eh bien, c'est là aussi que l'oeuf est invariablement
pondu; c'est par là que la jeune larve entame toujours sa proie.
Rongé en un point qui n'est plus apte à la douleur, le Grillon
reste donc immobile. Plus tard, lorsque le progrès de la plaie
aura gagné un point sensible, il se démènera sans doute dans la
mesure de ce qui lui est permis; mais il sera trop tard: sa
torpeur sera trop profonde, et d'ailleurs l'ennemi aura pris des
forces. Ainsi s'explique pourquoi l'oeuf est déposé en un point
invariable, au voisinage des blessures faites par l'aiguillon, sur
le thorax enfin, non au milieu, où la peau serait peut-être
épaisse pour le vermisseau naissant, mais de côté, vers la
jointure des pattes, où la peau est bien plus fine. Quel choix
judicieux, quelle logique de la part de la mère lorsque, sous
terre, dans une complète obscurité, elle discerne sur la victime
et adopte le seul point convenable pour son oeuf!
J'ai élevé des larves de Sphex en leur donnant, l'un après
l'autre, les Grillons pris dans les cellules; et j'ai pu suivre
ainsi jour par jour les progrès rapides de mes nourrissons. Le
premier Grillon, celui-là même sur lequel l'oeuf a été pondu, est
attaqué, ainsi que je viens de le dire, vers le point où le dard
du chasseur s'est porté en second lieu, c'est-à-dire entre la
première et la seconde paire de pattes. En peu de jours, la jeune
larve a creusé dans la poitrine de la victime un puits suffisant
pour y plonger à demi. Il n'est pas rare de voir alors le Grillon,
mordu au vif, agiter inutilement les antennes et les filets
abdominaux, ouvrir et fermer à vide les mandibules, et même remuer
quelque patte. Mais l'ennemi est en sûreté et fouille impunément
ses entrailles. Quel épouvantable cauchemar pour le Grillon
paralysé!
Cette première ration est épuisée dans l'intervalle de six à sept
jours; il n'en reste que la carcasse tégumentaire, dont toutes les
pièces sont à peu près en place. La larve, dont la longueur est
alors d'une douzaine de millimètres, sort du corps du Grillon par
le trou qu'elle a pratiqué au début dans le thorax. Pendant cette
opération, elle subit une mue, et sa dépouille reste souvent
engagée dans l'ouverture par où elle est sortie. Après le repos de
la mue, une seconde ration est entamée. Fortifiée maintenant, la
larve n'a rien à craindre des faibles mouvements du Grillon, dont
la torpeur chaque jour croissante, a eu le temps d'éteindre les
dernières velléités de résistance, depuis plus d'une semaine que
les coups d'aiguillon ont été donnés. Aussi l'attaque-t-elle sans
précaution, et habituellement par le ventre, plus tendre et plus
riche en sucs. Bientôt vient le tour du troisième Grillon, et
enfin celui du quatrième, qui est dévoré en une dizaine d'heures.
De ces trois dernières victimes, il ne reste que les téguments
coriaces dont les diverses pièces sont démembrées une à une et
soigneusement vidées. Si une cinquième ration lui est offerte, la
larve la dédaigne ou y touche à peine, non par tempérance, mais
par une impérieuse nécessité. Remarquons, en effet, que jusqu'ici
la larve n'a rejeté aucun excrément, et que son intestin, où se
sont engouffrés quatre Grillons, est tendu jusqu'à crever.
Une nouvelle ration ne peut donc tenter sa gloutonnerie, et
désormais elle songe à se faire un habitacle de soie. En tout, son
repas a duré de dix à douze jours, sans discontinuer. À cette
époque, la longueur de la larve mesure de 25 à 30 millimètres, et
la plus grande largeur de 5 à 6. Sa forme générale, un peu élargie
en arrière, graduellement rétrécie en avant, est conforme au type
ordinaire des larves d'Hyménoptères. Ses segments sont au nombre
de quatorze, en y comprenant la tête, fort petite et armée de
faibles mandibules, qu'on croirait incapables du rôle qu'elles
viennent de remplir. De ces quatorze segments, les intermédiaires
sont munis de stigmates. Sa livrée se compose d'un fond blanc
jaunâtre, semé d'innombrables ponctuations d'un blanc crétacé.
Nous venons de voir la larve commencer le deuxième Grillon par le
ventre, partie la plus juteuse, la plus moelleuse de la pièce de
gibier. Pareille à l'enfant, qui lèche d'abord le raisiné de sa
tartine et mord après sur le pain d'une dent dédaigneuse, elle va
tout de suite au meilleur, aux viscères abdominaux, et laisse pour
le loisir d'une douce digestion les chairs qu'il faut patiemment
extraire de leur étui de corne. Cependant le vermisseau tout
jeune, au sortir de l'oeuf, ne débute pas avec semblable
friandise: à lui le pain d'abord et puis le raisiné. Il n'a pas le
choix: il doit mordre, pour première bouchée, en pleine poitrine,
au point même où la mère a fixé l'oeuf. C'est un peu plus dur,
mais la place est sûre, à cause de l'inertie profonde dans
laquelle trois coups de stylet ont plongé le thorax. Ailleurs il y
aurait, sinon toujours, du moins souvent, des frémissements
spasmodiques, qui détacheraient le faible ver et l'exposeraient
ainsi à de terribles chances, au milieu d'un amoncellement de
victimes dont les jambes postérieures, dentelées en scie, peuvent
avoir de loin en loin quelques soubresauts et dont les mandibules
peuvent encore happer. Ce sont donc bien des motifs de sécurité et
non les appétits du ver qui déterminent le choix de la mère pour
l'emplacement de l'oeuf.
À ce même sujet, un soupçon me vient. La première ration, le
Grillon sur lequel l'oeuf est pondu, expose plus que les autres le
ver à des chances périlleuses. D'abord la larve n'est encore qu'un
frêle vermisseau; et puis la victime est toute récente et par
conséquent dans les meilleures conditions pour donner signe d'un
reste de vie. Cette première pièce doit être paralysée aussi
complètement que possible: à elle donc les trois coups d'aiguillon
de l'Hyménoptère. Mais les autres, dont la torpeur devient plus
profonde à mesure qu'elles vieillissent, les autres que la larve
attaquera devenue forte, exigent-elles d'être opérées avec le même
soin? Une seule piqûre, deux piqûres dont les effets gagneraient
peu à peu de proche en proche tandis que le ver dévore sa première
ration, ne pourraient-elles suffire? Le liquide venimeux est trop
précieux pour que l'Hyménoptère le prodigue sans nécessité: c'est
la munition de chasse dont l'emploi doit se faire avec économie.
Du moins si j'ai pu assister à trois coups de dard consécutifs sur
la même victime, d'autres fois je n'en ai vu donner que deux. Il
est vrai que la pointe frémissante de l'abdomen du Sphex semblait
rechercher le point favorable pour une troisième blessure, qui m'a
échappé si réellement elle est faite. J'inclinerais donc à croire
que la première ration est toujours poignardée trois fois, mais
que les autres, par économie, ne reçoivent que deux coups
d'aiguillon. L'étude des Ammophiles, chasseurs de Chenilles,
viendra plus tard confirmer ce soupçon.
Le dernier Grillon dévoré, la larve s'occupe du tissage du cocon.
En moins de deux fois vingt-quatre heures, l'oeuvre est achevée.
Désormais l'habile ouvrière peut, en sûreté sous un abri
impénétrable, s'abandonner à cette profonde torpeur qui la gagne
invinciblement, à cette manière d'être sans nom, qui n'est ni le
sommeil, ni la veille, ni la mort, ni la vie, et d'où elle doit
sortir transfigurée au bout de dix mois. Peu de cocons sont aussi
complexes que le sien. On y trouve, en effet, outre un lacis
grossier et extérieur, trois couches distinctes figurant comme
trois cocons inclus l'un dans l'autre. Examinons en détail ces
diverses assises de l'édifice de soie.
C'est en premier lieu une trame à claire-voie, grossière,
aranéeuse, sur laquelle la larve s'isole d'abord et se suspend
comme dans un hamac, pour travailler plus aisément au cocon
proprement dit. Ce réseau incomplet, tissé à la hâte pour servir
d'échafaudage de construction, est formé de fil jetés au hasard,
qui relient des grains de sable, des parcelles terreuses et les
reliefs du festin de la larve, les cuisses encore galonnées de
rouge du Grillon, les pattes, les calottes crâniennes. L'enveloppe
suivante, qui est la première du cocon proprement dit, se compose
d'une tunique feutrée, d'un roux clair, très-fine, très-souple et
irrégulièrement chiffonnée. Quelques fils jetés çà et là la
rattachent à l'échafaudage précédent et à l'enveloppe suivante.
Elle forme une bourse cylindrique, close de toute part, et d'une
ampleur trop grande pour le contenu, ce qui donne lieu aux plis de
sa surface.