première proie, et que je retirais mon Cléone pour l'examiner plus
à loisir. Cet examen n'a fait que me confirmer dans la haute idée
que j'avais du talent redoutable de l'assassin. Au point atteint,
il est impossible d'apercevoir le plus léger signe de blessure, le
moindre épanchement de liquides vitaux. Mais ce qui a surtout le
droit de nous surprendre, c'est l'anéantissement si prompt et si
complet de tout mouvement. Aussitôt après le meurtre, j'ai en vain
épié sur les trois Charançons opérés sous mes yeux des traces
d'irritabilité; ces traces ne se manifestent jamais en pinçant, en
piquant l'animal, et il faut les moyens artificiels décrits plus
haut pour les provoquer. Ainsi, ces robustes Cléones qui,
transpercés vivants d'une épingle et fixés sur la fatale
planchette de liège du collectionneur d'insectes, se seraient
démenés des jours, des semaines, que dis-je, des mois entiers,
perdent à l'instant même tous leurs mouvements par l'effet d'une
fine piqûre qui leur inocule une invisible gouttelette de venin.
Mais la chimie ne possède pas de poison aussi actif à si minime
dose; l'acide prussique produirait à peine ces effets, si
toutefois il peut les produire. Aussi n'est-ce pas à la
toxicologie mais bien à la physiologie et à l'anatomie qu'il faut
s'adresser, pour saisir la cause d'un anéantissement si
foudroyant; ce n'est pas tant la haute énergie du venin inoculé
que l'importance de l'organe lésé qu'il faut considérer pour se
rendre compte de ces merveilleux faits.
Qu'y a-t-il donc au point où pénètre le dard?
CHAPITRE V
UN SAVANT TUEUR
L'Hyménoptère vient de nous révéler en partie son secret en nous
montrant le point qu'atteint son aiguillon. La question est-elle
avec cela résolue? Pas encore, et de bien s'en faut. Revenons en
arrière: oublions un instant ce que la bête vient de nous
apprendre, et proposons-nous à notre tour le problème du Cerceris.
Le problème est celui-ci: emmagasiner sous terre, dans une
cellule, un certain nombre de pièces de gibier qui puissent
suffire à la nourriture de la larve, provenant de l'oeuf pondu sur
l'amas de vivres.
Tout d'abord cet approvisionnement paraît chose bien simple; mais
la réflexion ne tarde pas à y découvrir les plus graves
difficultés. Notre gibier à nous est abattu par exemple d'un coup
de feu: il est tué avec d'horribles blessures. L'Hyménoptère a des
délicatesses qui nous sont inconnues: il veut une proie intacte,
avec toutes ses élégances de forme et de coloration. Pas de
membres fracassés, pas de plaies béantes, pas de hideux
événements. Sa proie a toute la fraîcheur de l'insecte vivant;
elle conserve, sans un grain de moins, cette fine poussière
colorée, que déflore le simple contact de nos doigts. L'insecte
serait-il mort, serait-il réellement un cadavre, quelles
difficultés pour nous s'il fallait obtenir semblable résultat!
Tuer un insecte par le brutal écrasement sous le pied est à la
portée de tous; mais le tuer proprement, sans que cela y paraisse,
n'est pas opération aisée, où chacun puisse réussir. Combien
d'entre nous se trouveraient dans un insurmontable embarras s'il
leur était proposé de tuer, à l'instant même, sans l'écraser, une
bestiole à vie dure qui, même la tête arrachée, se débat longtemps
encore! Il faut être entomologiste pratique pour songer aux moyens
par l'asphyxie. Mais ici encore, la réussite serait douteuse avec
les méthodes primitives par la vapeur de la benzine ou du soufre
brûlé. Dans ce milieu délétère, l'insecte trop longtemps se démène
et ternit sa parure. On doit recourir à des moyens plus héroïques,
par exemple aux émanations terribles de l'acide prussique se
dégageant lentement de bandelettes de papier imprégnées de cyanure
de potassium; ou bien encore, ce qui vaut mieux, étant sans danger
pour le chasseur d'insectes, aux vapeurs foudroyantes du sulfure
de carbone. C'est tout un art, on le voit, un art appelant à son
aide le redoutable arsenal de la chimie, que de tuer proprement un
insecte, que de faire ce que le Cerceris obtient si vite, avec son
élégante méthode, dans la supposition bien grossière où sa capture
deviendrait en réalité cadavre.
Un cadavre! mais ce n'est pas là du tout l'ordinaire des larves,
petits ogres friands de chair fraîche, à qui gibier faisandé, si
peu qu'il le fût, inspirerait insurmontable dégoût. Il leur faut
viande du jour, sans fumet aucun, premier indice de la corruption.
La proie néanmoins ne peut être emmagasinée vivante dans la
cellule, comme nous le faisons des bestiaux destinés à fournir des
vivres frais à l'équipage et aux passagers d'un navire. Que
deviendrait, en effet, l'oeuf délicat déposé au milieu de vivres
animés; que deviendrait la faible larve, vermisseau qu'un rien
meurtrit, parmi de vigoureux coléoptères remuant des semaines
entières leurs longues jambes éperonnées. Il faut ici,
contradiction qui paraît sans issue, il faut ici de toute
nécessité l'immobilité de la mort et la fraîcheur d'entrailles de
la vie. Devant pareil problème alimentaire, l'homme du monde,
possédât-il la plus large instruction, resterait impuissant;
l'entomologiste pratique lui-même s'avouerait inhabile. Le garde-
manger du Cerceris défierait leur raison.
Supposons donc une Académie d'anatomistes et de physiologistes:
imaginons un congrès où la question soit agitée parmi les
Flourens, les Magendie, les Claude Bernard. Pour obtenir à la fois
immobilité complète et longue durée des vivres sans altération
putride, la première idée qui surgira, la plus naturelle, la plus
simple, sera celle de conserves alimentaires. On invoquera quelque
liqueur préservatrice, comme le fit, devant ses Buprestes,
l'illustre savant des Landes; on supposera d'exquises vertus
antiseptiques à l'humeur venimeuse de l'hyménoptère, mais ces
vertus étranges resteront à démontrer. Une hypothèse gratuite
remplaçant l'inconnu de la conservation des chairs par l'inconnu
du liquide conservateur, sera peut-être le dernier mot de la
savante assemblée, comme elle a été le dernier mot du naturaliste
Landais.
Si l'on insiste, si l'on explique qu'il faut aux larves, non des
conserves, qui ne sauraient avoir jamais les propriétés d'une
chair encore palpitante, mais bien une proie qui soit comme vive
malgré sa complète inertie, après mûre réflexion, le docte congrès
arrêtera ses pensées sur la paralysie. -- Oui, c'est bien cela! Il
faut paralyser la bête; il faut lui enlever le mouvement mais sans
lui enlever la vie. -- Pour arriver à ce résultat le moyen est
unique: léser, couper, détruire l'appareil nerveux de l'insecte en
un ou plusieurs points habilement choisis.
Abandonnée en cet état entre des mains à qui ne seraient pas
familiers les secrets d'une délicate anatomie, la question
n'aurait guère avancé. Comment est-il disposé, en effet, cet
appareil nerveux qu'il s'agit d'atteindre pour paralyser l'insecte
sans le tuer néanmoins? Et d'abord, où est-il? Dans la tête sans
doute et suivant la longueur du dos, comme le cerveau et la moelle
épinière des animaux supérieurs. -- En cela grave erreur, dirait
notre congrès: l'insecte est comme un animal renversé, qui
marcherait sur le dos; c'est-à-dire qu'au lieu d'avoir la moelle
épinière en haut, il l'a en bas, le long de la poitrine et du
ventre. C'est donc à la face inférieure, et à cette face
exclusivement que devra se pratiquer l'opération sur l'insecte à
paralyser.
Cette difficulté levée, une autre se présente, autrement sérieuse.
Armé de son scalpel, l'anatomiste peut porter la pointe de son
instrument où bon lui semble, malgré des obstacles qu'il lui est
loisible d'écarter. L'Hyménoptère n'a pas le choix. Sa victime est
un coléoptère solidement cuirassé; son bistouri est l'aiguillon,
arme fine, d'extrême délicatesse, qu'arrêterait invinciblement
l'armure de corne. Quelques points seuls sont accessibles au frêle
outil, savoir les articulations, uniquement protégées par une
membrane sans résistance. En outre, les articulations des membres,
quoique vulnérables, ne remplissent pas le moins du monde les
conditions voulues, car par leur voie pourrait tout au plus
s'obtenir une paralysie locale, mais non une paralysie générale,
embrassant dans son ensemble l'organisme moteur. Sans lutte
prolongée, qui pourrait lui devenir fatale, sans opérations
répétées qui, trop nombreuses, pourraient compromettre la vie du
patient, l'Hyménoptère doit abolir en un seul coup, si c'est
possible, toute mobilité. Il lui est donc indispensable de porter
son aiguillon sur des centres nerveux, foyer des facultés
motrices, d'où s'irradient les nerfs qui se distribuent aux divers
organes du mouvement. Or, ces foyers de locomotion, ces centres
nerveux, consistent en un certain nombre de noyaux ou ganglions,
plus nombreux dans la larve, moins nombreux dans l'insecte
parfait, et, disposés sur la ligne médiane de la face inférieure
en un chapelet à grains plus ou moins distants et reliés l'un à
l'autre par un double ruban de substance nerveuse. Chez tous les
insectes à l'état parfait, les ganglions dits thoraciques, c'est-
à-dire ceux qui fournissent des nerfs aux ailes et aux pattes et
président à leurs mouvements, sont au nombre de trois. Voilà les
points qu'il s'agit d'atteindre. Leur action détruite d'une façon
ou d'une autre, sera détruite aussi la possibilité de se mouvoir.
Deux voies se présentent pour arriver à ces centres moteurs avec
l'outil si faible de l'Hyménoptère, l'aiguillon. L'une est
l'articulation du cou avec le corselet; l'autre est l'articulation
du corselet avec la suite du thorax, enfin entre la première et la
seconde paire de pattes. La voie par l'articulation du cou ne
convient guère: elle est trop éloignée des ganglions, eux-mêmes
rapprochés de la base des pattes qu'ils animent. C'est à l'autre,
uniquement à l'autre, qu'il faut frapper. -- Ainsi dirait
l'Académie où les Claude Bernard éclaireraient la question des
lumières de leur profonde science. -- Et c'est là, précisément là,
entre la première et la seconde paire de pattes, sur la ligne
médiane de la face inférieure, que l'Hyménoptère plonge son
stylet. Par quelle docte intelligence est-il donc inspiré?
Choisir, pour y darder l'aiguillon, le point entre tous
vulnérable, le point qu'un physiologiste versé dans la structure
anatomique des insectes pourrait seul déterminer à l'avance, est
encore fort loin de suffire: l'Hyménoptère a une difficulté bien
plus grande à surmonter, et il la surmonte avec une supériorité
qui vous saisit de stupeur. Les centres nerveux qui animent les
organes locomoteurs de l'insecte parfait sont, disons-nous, au
nombre de trois. Ils sont plus ou moins distants l'un de l'autre;
quelquefois, mais rarement, rapprochés entre eux. Enfin, ils
possèdent une certaine indépendance d'action, de telle sorte que
la lésion de l'un d'eux n'amène, immédiatement du moins, que la
paralysie des membres qui lui correspondent, sans trouble dans les
autres ganglions, et les membres auxquels ces derniers président.
Atteindre l'un après l'autre ces trois foyers moteurs, de plus en
plus reculés en arrière, et cela par une voie unique, entre la
première et la seconde paire de pattes, ne semble pas opération
praticable pour l'aiguillon, trop court, et d'ailleurs si
difficile à diriger en de pareilles conditions. Il est vrai que
certains coléoptères ont les trois ganglions thoraciques très
rapprochés, contigus presque; il en est d'autres chez lesquels les
deux derniers sont complètement réunis, soudés, fondus ensemble.
Il est aussi reconnu qu'à mesure que les divers noyaux nerveux
tendent à se confondre et se centralisent davantage, les fonctions
caractéristiques de l'animalité deviennent plus parfaites, et par
suite, hélas! plus vulnérables. Voilà vraiment la proie qu'il faut
aux Cerceris. Ces Coléoptères à centres moteurs rapprochés jusqu'à
se toucher, assemblés même en une masse commune et de la sorte
solidaires l'un de l'autre, seront à l'instant même paralysés d'un
seul coup d'aiguillon; ou bien, s'il faut plusieurs coups de
lancette, les ganglions à piquer seront tous là, du moins, réunis
sous la pointe du dard.
Ces Coléoptères, proie éminemment facile à paralyser, quels sont-
ils? Là est la question. La haute science d'un Claude Bernard
planant dans les généralités fondamentales de l'organisation et de
la vie ici, ne suffit plus; elle ne pourrait nous renseigner et
nous guider dans ce choix entomologique. Je m'en rapporte à tout
physiologiste sous les yeux de qui ces lignes pourront tomber.
Sans recourir aux archives de sa bibliothèque, lui serait-il
possible de dire les Coléoptères où peut se trouver pareille
centralisation nerveuse; et même avec la bibliothèque, saura-t-il
à l'instant où trouver les renseignements voulus? C'est qu'en
effet, nous entrons maintenant dans les détails minutieux du
spécialiste; la grande voie est laissée pour le sentier connu du
petit nombre.
Ces documents nécessaires, je les trouve dans le beau travail de
M. E. Blanchard, sur le système nerveux des insectes
Coléoptères[8]. J'y vois que cette centralisation de l'appareil
nerveux est l'apanage d'abord des Scarabéiens; mais la plupart
sont trop gros: le Cerceris ne pourrait peut-être ni les attaquer,
ni les emporter; d'ailleurs beaucoup vivent dans des ordures où
l'Hyménoptère, lui si propre, n'irait pas les chercher. Les
centres moteurs très-rapprochés se retrouvent encore chez les
Histériens, qui vivent de matières immondes, au milieu des
puanteurs cadavériques, et doivent par conséquent être abandonnés;
chez les Scolytiens, qui sont de trop petite taille; et enfin chez
les Buprestes et les Charançons.
Quel jour inattendu au milieu des obscurités primitives du
problème! Parmi le nombre immense de Coléoptères sur lesquels
sembleraient pouvoir se porter les déprédations des Cerceris, deux
groupes seulement, les Charançons et les Buprestes, remplissent
les conditions indispensables. Ils vivent loin de l'infection et
de l'ordure, objets peut-être de répugnances invincibles pour le
délicat chasseur; ils ont dans leurs nombreux représentants les
tailles les plus variées, proportionnées à la taille des divers
ravisseurs, qui peuvent ainsi choisir à leur convenance; ils sont
beaucoup plus que tous les autres vulnérables au seul point où
l'aiguillon de l'Hyménoptère puisse pénétrer avec succès, car en
ce point se pressent, tous aisément accessibles au dard, les
centres moteurs des pattes et des ailes. En ce point, pour les
Charançons, les trois ganglions thoraciques sont très-rapprochés,
les deux derniers même sont contigus; en ce même point, pour les
Buprestes, le second et le troisième sont confondus en une seule
et grosse masse, à peu de distance du premier. Et ce sont
précisément des Buprestes et des Charançons que nous voyons
chasser, à l'exclusion absolue de tout autre gibier, par les huit
espèces de Cerceris dont l'approvisionnement en Coléoptères est
constaté! Une certaine ressemblance intérieure, c'est-à-dire la
centralisation de l'appareil nerveux, telle serait donc la cause
qui, dans les repaires des divers Cerceris, fait entasser des
victimes ne se ressemblant en rien pour le dehors.
Il y a dans ce choix, comme n'en ferait pas de plus judicieux un
savoir transcendant, un tel concours de difficultés supérieurement
bien résolues, que l'on se demande si l'on n'est pas dupe de
quelque illusion involontaire, si des idées théoriques préconçues
ne sont pas venues obscurcir la réalité des faits, enfin si la
plume n'a pas décrit des merveilles imaginaires. Un résultat
scientifique n'est solidement établi que lorsque l'expérience,
répétée de toutes les manières, est venue toujours le confirmer.
Soumettons donc à l'épreuve expérimentale l'opération
physiologique que vient de nous enseigner le Cerceris tuberculé.
S'il est possible d'obtenir artificiellement ce que l'Hyménoptère
obtient avec son aiguillon, savoir l'abolition du mouvement et la
longue conservation de l'opéré dans un état de parfaite fraîcheur;
s'il est possible de réaliser cette merveille avec les Coléoptères
que chasse le Cerceris, ou bien avec ceux qui présentent une
centralisation nerveuse semblable, tandis qu'on ne peut y parvenir
avec les Coléoptères à ganglions distants, faudra-t-il admettre,
si difficile que l'on soit en matière de preuves, que
l'Hyménoptère a, dans les inspirations inconscientes de son
instinct, les ressources d'une sublime science. Voyons donc ce que
dit l'expérimentation.
La manière d'opérer est des plus simples. Il s'agit, avec une
aiguille, ou, ce qui est plus commode, avec la pointe bien acérée
d'une plume métallique, d'amener une gouttelette de quelque
liquide corrosif sur les centres moteurs thoraciques, en piquant
légèrement l'insecte à la jointure du prothorax en arrière de la
première paire de pattes. Le liquide que j'emploie est
l'ammoniaque; mais il est évident que tout autre liquide ayant une
action aussi énergique produirait les mêmes résultats. La plume
métallique étant chargée d'ammoniaque comme elle le serait d'une
très-petite goutte d'encre, j'opère la piqûre. Les effets ainsi
obtenus diffèrent énormément, suivant que l'on expérimente sur des
espèces dont les ganglions thoraciques sont rapprochés, ou sur des
espèces où ces mêmes ganglions sont distants. Pour la première
catégorie, mes expériences ont été faites sur des Scarabéiens, le
Scarabée sacré et le Scarabée à large cou; sur des Buprestes, le
Bupreste bronzé; enfin sur des Charançons, en particulier sur le
Cléone que chasse le héros de ces observations. Pour la seconde
catégorie, j'ai expérimenté sur des Carabiques: Carabes,
Procustes, Chlaenies, Sphodres, Nébries; sur des Longicornes:
Saperdes et Lamies; sur des Mélasomes: Blaps, Scaures, Asides.
Chez les Scarabées, les Buprestes et les Charançons, l'effet est
instantané; tout mouvement cesse subitement sans convulsions, dès
que la fatale gouttelette a touché les centres nerveux. La piqûre
du Cerceris ne produit pas un anéantissement plus prompt. Rien de
plus frappant que cette immobilité soudaine provoquée dans un
vigoureux Scarabée sacré. Mais là ne s'arrête pas la ressemblance
des effets produits par le dard de l'Hyménoptère et par la pointe
métallique empoisonnée avec de l'ammoniaque. Les Scarabées, les
Buprestes et les Charançons piqués artificiellement, malgré leur
immobilité complète, conservent pendant trois semaines, un mois et
même deux, la parfaite flexibilité de toutes les articulations et
la fraîcheur normale des viscères. Chez eux, la défécation s'opère
les premiers jours comme dans l'état habituel, et les mouvements
peuvent être provoqués par le courant voltaïque. En un mot, ils se
comportent absolument comme les Coléoptères sacrifiés par le
Cerceris; il y a identité complète entre l'état où le ravisseur
plonge ses victimes et celui qu'on produit, à volonté, en lésant
les centres nerveux thoraciques avec de l'ammoniaque. Or, comme il
est impossible d'attribuer à la gouttelette inoculée la
conservation parfaite de l'insecte pendant un temps aussi long, il
faut rejeter bien loin toute idée de liqueur antiseptique, et
admettre que, malgré sa profonde immobilité, l'animal n'est pas
réellement mort, qu'il lui reste encore une lueur de vie,
maintenant quelque temps encore les organes dans leur fraîcheur
normale, mais les abandonnant peu à peu pour les laisser enfin
livrés à la corruption. Dans quelques cas d'ailleurs, l'ammoniaque
ne produit l'anéantissement complet des mouvements que dans les
pattes; et alors, l'action délétère du liquide ne s'étant pas sans
doute étendue assez loin, les antennes conservent un reste de
mobilité; et l'on voit l'animal, même plus d'un mois après
l'inoculation, les retirer avec vivacité au moindre attouchement:
preuve évidente que la vie n'a pas complètement abandonné ce corps
inerte. Ce mouvement des antennes n'est pas rare non plus chez les
Charançons blessés par le Cerceris.
L'inoculation de l'ammoniaque arrête toujours sur le champ les
mouvements des Scarabées, des Charançons et des Buprestes; mais on
ne parvient pas toujours à mettre l'animal dans l'état que je
viens de décrire. Si la blessure est trop profonde, si la
gouttelette instillée est trop forte, la victime meurt réellement,
et au bout de deux ou trois jours, on n'a plus qu'un cadavre
infect. Si la piqûre est trop faible, au contraire, l'animal,
après un temps plus ou moins long d'un profond engourdissement,
revient à lui, et recouvre au moins en partie ses mouvements. Le
ravisseur lui-même peut parfois opérer maladroitement, tout comme
l'homme, car j'ai pu constater cette espèce de résurrection dans
une victime atteinte par le dard d'un Hyménoptère fouisseur. Le
Sphex à ailes jaunes, dont l'histoire va bientôt nous occuper,
entasse dans ses repaires de jeunes Grillons préalablement
atteints par son stylet venimeux. J'ai retiré de l'un de ces
repaires trois pauvres Grillons, dont la flaccidité extrême aurait
dénoté la mort dans toute autre circonstance. Mais ici encore ce
n'était qu'une mort apparente. Mis dans un flacon, ces Grillons se
sont conservés en fort bon état, et toujours immobiles, pendant
près de trois semaines. À la fin, deux se sont moisis, et le
troisième a partiellement ressuscité, c'est-à-dire qu'il a
recouvré le mouvement des antennes, des pièces de la bouche et,
chose plus remarquable, des deux premières paires de pattes. Si
l'habileté de l'Hyménoptère est parfois en défaut pour engourdir à
jamais la victime, peut-on exiger des grossières expérimentations
de l'homme une réussite constante!
Chez les Coléoptères de la seconde catégorie, c'est-à-dire chez
ceux dont les ganglions thoraciques sont distants l'un de l'autre,
l'effet produit par l'ammoniaque est tout à fait différent. Ce
sont les Carabiques qui se montrent les moins vulnérables. Une
piqûre qui aurait produit chez un gros Scarabée sacré
l'anéantissement instantané des mouvements ne produit, même chez
les Carabiques de médiocre taille, Chlaenie, Nébrie, Calathe, que
des convulsions violentes et désordonnées. Peu à peu l'animal se
calme, et, après quelques heures de repos, il reprend ses
mouvements habituels, ne paraissant avoir rien éprouvé. Si l'on
renouvelle l'épreuve sur le même individu, deux, trois, quatre
fois, les résultats sont les mêmes, jusqu'à ce que, la blessure
devenant trop grave, l'animal meure réellement, comme le prouvent
son dessèchement et sa putréfaction, qui surviennent bientôt
après.
Les Mélasomes et les Longicornes sont plus sensibles à l'action de
l'ammoniaque. L'inoculation de la gouttelette corrosive les plonge
assez rapidement dans l'immobilité et, après quelques convulsions,
l'animal paraît mort. Mais cette paralysie, qui aurait persisté
dans les Scarabées, les Charançons et les Buprestes, n'est ici que
momentanée: du jour au lendemain, les mouvements reparaissent,
aussi énergiques que jamais. Ce n'est qu'autant que la dose
d'ammoniaque est d'une certaine force que les mouvements ne
reparaissent plus; mais alors l'animal est mort, bien mort, car il
ne tarde pas à tomber en putréfaction. Par les mêmes procédés, si
efficaces sur les Coléoptères à ganglions rapprochés, il est donc
impossible de provoquer une paralysie complète et persistante chez
les Coléoptères à ganglions distants; on ne peut obtenir tout au
plus qu'une paralysie momentanée se dissipant du jour au
lendemain.
La démonstration est décisive: les Cerceris ravisseurs de
Coléoptères se conforment, dans leur choix, à ce que pourraient
seules enseigner la physiologie la plus savante et l'anatomie la
plus fine. Vainement on s'efforcerait de ne voir là que des
concordances fortuites: ce n'est pas avec le hasard que
s'expliquent de telles harmonies.
CHAPITRE VI
LE SPHEX À AILES JAUNES
Sous leur robuste armure, impénétrable au dard, les insectes
coléoptères n'offrent au ravisseur porte-aiguillon qu'un seul
point vulnérable. Ce défaut de la cuirasse est connu du meurtrier,
qui plonge là son stylet empoisonné et atteint du même coup les
trois centres moteurs, en choisissant les groupes Charançons et
Buprestes, dont l'appareil nerveux possède un degré suffisant de
centralisation. Mais que doit-il arriver lorsque la proie est un
insecte non cuirassé, à peau molle, que l'hyménoptère peut
poignarder ici ou là indifféremment, au hasard de la lutte, en un
point quelconque du corps? Y a-t-il encore un choix dans les coups
portés? Pareil à l'assassin qui frappe au coeur pour abréger les
résistances compromettantes de sa victime, le ravisseur suit-il la
tactique des Cerceris et blesse-t-il de préférence les ganglions
moteurs? Si cela est, que doit-il arriver lorsque ces ganglions
sont distants entre eux, et agissent avec assez d'indépendance
pour que la paralysie de l'un n'entraîne pas la paralysie des
autres? À ces questions va répondre l'histoire d'un chasseur de
Grillons, le Sphex à ailes jaunes (_Sphex flavipennis_).