manoeuvres de ces laborieux mineurs. Les uns, avec leurs
mandibules, arrachent patiemment au fond de l'excavation quelques
grains de gravier et en poussent la lourde masse au dehors;
d'autres, grattant les parois de leur couloir avec les râteaux
acérés des tarses, forment un tas de déblais qu'ils balaient au
dehors à reculons, et qu'ils font ruisseler sur les flancs des
talus en longs filets pulvérulents. Ce sont ces ondées périodiques
de sable rejeté hors de galeries en construction, qui ont trahi
mes premiers Cerceris et m'ont fait découvrir leurs nids.
D'autres, soit par fatigue, soit par suite de l'achèvement de leur
rude tâche, semblent se reposer et lustrent leurs antennes et
leurs ailes sous l'auvent naturel qui, le plus souvent, protège
leur domicile; ou bien encore restent immobiles à l'orifice de
leur trou, et montrent seulement leur large face carrée, bariolée
de jaune et de noir. D'autres enfin, avec un grave bourdonnement,
voltigent sur les buissons voisins du Chêne au Kermès, où les
mâles, sans cesse aux aguets dans le voisinage des terriers en
construction, ne tardent pas à les suivre. Des couples se forment,
souvent troublés par l'arrivée d'un second mâle qui cherche à
supplanter l'heureux possesseur. Les bourdonnements deviennent
menaçants, des rixes ont lieu, et souvent les deux mâles se
roulent dans la poussière jusqu'à ce que l'un des deux reconnaisse
la supériorité de son rival. Non loin de là, la femelle attend,
indifférente, le dénouement de la lutte; enfin elle accueille le
mâle que les hasards du combat lui ont donné, et le couple,
s'envolant à perte de vue, va chercher la tranquillité sur quelque
lointaine touffe de broussailles. Là se borne le rôle de mâles. De
moitié plus petits que les femelles, et presque aussi nombreux
qu'elles, ils rôdent çà et là, à proximité des terriers, mais sans
y pénétrer, et sans jamais prendre part aux laborieux travaux de
mine et aux chasses, peut-être encore plus pénibles, qui doivent
approvisionner les cellules.
En peu de jours les galeries sont prêtes, d'autant plus que celles
de l'année précédente sont employées de nouveau après quelques
réparations. Les autres Cerceris, à ma connaissance, n'ont pas de
domicile fixe, héritage de famille transmis d'une génération à
l'autre. Vraie Bohême errante, ils s'établissent isolément où les
ont conduits les hasards de leur vie vagabonde, pourvu que le sol
leur convienne. Le Cerceris tuberculé est, lui, fidèle à ses
pénates. La lame de grès qui surplombe et servait d'auvent à ses
prédécesseurs, il l'adopte à son tour; il creuse la même assise de
sable qu'ont creusée ses ancêtres, et ajoutant ses propres travaux
aux travaux antérieurs, il obtient des retraites profondes qu'on
ne visite pas toujours sans difficulté. Le diamètre des galeries
est assez large pour qu'on puisse y plonger le pouce, et l'insecte
peut s'y mouvoir aisément, même lorsqu'il est chargé de la proie
que nous lui verrons saisir. Leur direction, qui d'abord est
horizontale jusqu'à la profondeur de un à deux décimètres, fait
subitement un coude, et plonge plus ou moins obliquement tantôt
dans un sens, tantôt dans l'autre. Sauf la partie horizontale et
le coude du tube, le reste ne paraît réglé que par les difficultés
du terrain, comme le prouvent les sinuosités, les orientations
variables qu'on observe dans la partie la plus reculée. La
longueur totale de cette espèce de trou de sonde atteint jusqu'à
un demi-mètre. À l'extrémité la plus reculée du tube se trouvent
les cellules, en assez petit nombre, et approvisionnées chacune
avec cinq ou six cadavres de coléoptères. Mais laissons ces
détails de maçonnerie, et arrivons à des faits plus capables
d'exciter notre admiration.
La victime que le Cerceris choisit pour alimenter ses larves est
un Curculionite de grande taille, le _Cleonus ophthalmicus_. On
voit le ravisseur arriver pesamment chargé, portant sa victime
entre les pattes, ventre à ventre, tête contre tête, et s'abattre
lourdement à quelque distance du trou, pour achever le reste du
trajet sans le secours des ailes. Alors l'hyménoptère traîne
péniblement sa proie avec les mandibules sur un plan vertical ou
au moins très incliné, cause de fréquentes culbutes qui font
rouler pêle-mêle le ravisseur et sa victime jusqu'au bas du talus,
mais incapables de décourager l'infatigable mère qui, souillée de
poussière, plonge enfin dans le terrier avec le butin dont elle ne
s'est point dessaisie un instant. Si la marche avec un tel fardeau
n'est point aisée pour le Cerceris, surtout sur un pareil terrain,
il n'en est pas de même du vol dont la puissance est admirable, si
l'on considère que la robuste bestiole emporte une proie presque
aussi grosse et plus pesante qu'elle. J'ai eu la curiosité de
peser comparativement le Cerceris et son gibier: j'ai trouvé pour
le premier 150 milligrammes, pour le second, en moyenne, 250
milligrammes, presque le double.
Ces nombres parlent assez éloquemment en faveur du vigoureux
chasseur; aussi ne pouvais-je me lasser d'admirer avec quelle
prestesse, quelle aisance, il reprenait son vol, le gibier entre
les pattes, et s'élevait à une hauteur où je le perdais de vue,
lorsque traqué de trop près par ma curiosité indiscrète, il se
décidait à fuir pour sauver son précieux butin. Mais il ne fuyait
pas toujours, et je parvenais alors, non sans difficulté pour ne
pas blesser le chasseur, en le harcelant, en le culbutant avec une
paille, à lui faire abandonner sa proie dont je m'emparais
aussitôt. Le Cerceris ainsi dépouillé cherchait çà et là, entrait
un instant dans sa tanière et en sortait bientôt pour voler à de
nouvelles chasses. En moins de dix minutes, l'adroit investigateur
avait trouvé une nouvelle victime, consommé le meurtre et accompli
le rapt, que je me suis souvent permis de faire tourner à mon
profit. Huit fois, aux dépens du même individu, j'ai commis coup
sur coup le même larcin; huit fois avec une constance
inébranlable, il a recommencé son expédition infructueuse. Sa
patience a lassé la mienne, et la neuvième capture lui est restée
définitivement acquise.
Par ce procédé, ou en violant les cellules déjà approvisionnées,
je me suis procuré près d'une centaine de Curculionites; et malgré
ce que j'avais droit d'attendre, d'après ce que L. Dufour nous a
appris sur les moeurs du Cerceris bupresticide, je n'ai pu
réprimer mon étonnement à la vue de la singulière collection que
je venais de faire. Si le chasseur de Buprestes, sans sortir des
limites d'un genre, passe indistinctement d'une espèce à l'autre,
celui-ci, plus exclusif, s'adresse invariablement à la même
espèce, le _Cleonus ophthalmicus_. Dans le dénombrement de mon
butin, je n'ai reconnu qu'une exception, une seule, et encore
était-elle fournie par une espèce congénère, le _Cleonus
alternans_, espèce que je n'ai pu revoir une seconde fois dans mes
fréquentes visites aux Cerceris. Des recherches ultérieures m'ont
fourni une seconde exception, le _Bothynoderes albidus;_ et voilà
tout. Une proie plus savoureuse, plus succulente, suffit-elle pour
expliquer cette prédilection pour une espèce unique? Les larves
trouvent-elles, dans ce gibier sans variété, des sucs mieux à leur
convenance et qu'elles ne trouveraient pas ailleurs? Je ne le
pense pas; et si le Cerceris de L. Dufour chasse indistinctement
tous les Buprestes, c'est que, sans doute, tous les Buprestes ont
les mêmes propriétés nutritives. Mais les Curculionides doivent
être en général dans le même cas; leurs qualités alimentaires
doivent être identiques, et alors ce choix si surprenant n'est
plus qu'une question de volume, et par suite d'économie de fatigue
et de temps. Notre Cerceris, le géant de ses congénères, s'attaque
de préférence au Cléone ophthalmique parce que ce Charançon est le
plus gros de nos contrées et peut-être aussi le plus fréquent.
Mais si cette proie préférée vient à lui manquer, il doit se
rabattre sur d'autres espèces, seraient-elles moins grosses, comme
le prouvent les deux exceptions constatées.
Du reste, il est loin d'être le seul à giboyer aux dépens de la
gent porte-trompe, les Charançons. Bien d'autres Cerceris suivant
leur taille, leur force et les éventualités de la chasse,
capturent les Curculionides les plus variés pour le genre,
l'espèce, la forme, la grosseur. On sait depuis longtemps que le
_Cerceris arenaria_ nourrit ses larves de semblables provisions.
J'ai reconnu moi-même dans ses repaires les _Sitona lineata,
Sitona tibialis, Cneorinus hispidus, Brachyderes gracilis,
Geonemus flabellipes, Otiorhynchus maleficus_. Au _Cerceris
aurita_, on a reconnu pour butin l'_Otiorhynchus raucus_ et le
_Phytonomus punctatus_. Le garde-manger du _Cerceris Ferreri_ m'a
montré les pièces suivantes: _Phytonomus murinus, Phytonomus
punctatus, Sitona lineata, Cneorhinus hispidus, Rhynchites
betuleti_. Ce dernier, rouleur des feuilles de la vigne sous forme
de cigares, est parfois d'un superbe bleu métallique, et plus
ordinairement d'un splendide éclat cuivreux doré. Il m'est arrivé
de trouver jusqu'à sept de ces brillants insectes pour
l'approvisionnement d'une cellule; et alors la somptuosité du
petit amas souterrain pouvait presque soutenir la comparaison avec
les bijoux enfouis par le chasseur de Buprestes. D'autres espèces,
notamment les plus faibles, s'adonnent au menu gibier, dont le
petit volume est suppléé par l'abondance des pièces. Ainsi le
_Cerceris quadricincta_ entasse dans chaque cellule jusqu'à une
trentaine d'_Apion gravidum;_ sans dédaigner, lorsque l'occasion
s'en présente, des Curculionides plus volumineux, tels que _Sitona
lineata, Phytonomus murinus_. Pareil approvisionnement en petites
espèces est encore le lot du _Cerceris labiata_. Enfin le plus
petit des Cerceris de ma région, le _Cerceris Julii[7]_, pourchasse
les plus petits Curculionides, _Apion gravidum_ et _Bruchus
granarius_, gibier proportionné au frêle giboyeur. Pour en finir
avec ce relevé des victuailles, ajoutons que quelques Cerceris
suivent d'autres lois gastronomiques et élèvent leur famille avec
des hyménoptères. Tel est le _Cerceris ornata_. De tels goûts
sortant de notre cadre, passons outre.
Voilà donc que sur huit espèces de Cerceris dont les provisions de
bouche consistent en coléoptères, sept sont adonnées au régime des
Charançons et une à celui des Buprestes. Pour quelles raisons
singulières les déprédations de ces hyménoptères sont-elles
renfermées dans des limites si étroites? Quels sont les motifs de
ces choix si exclusifs? Quels traits de ressemblance interne y a-
t-il entre les Buprestes et les Charançons, qui extérieurement ne
se ressemblent en rien, pour devenir ainsi également la pâture de
larves carnivores congénères? Entre telle et telle autre espèce de
victime, il y a, sans doute aucun, des différences de saveur, des
différences nutritives que les larves savent très-bien apprécier;
mais une raison autrement grave doit dominer toutes ces
considérations gastronomiques et motiver ces étranges
prédilections.
Après tout ce qui a été dit d'admirable par L. Dufour sur la
longue et merveilleuse conservation des insectes destinés aux
larves carnassières, il est presque inutile d'ajouter que les
Charançons, autant ceux que j'exhumais que ceux que je prenais
entre les pattes des ravisseurs, quoique privés pour toujours du
mouvement, étaient dans un parfait état de conservation. Fraîcheur
des couleurs, souplesse des membranes et des moindres
articulations, état normal des viscères, tout conspire à vous
faire douter que ce corps inerte qu'on a sous les yeux soit un
véritable cadavre, d'autant plus qu'à la loupe même il est
impossible d'y apercevoir la moindre lésion; et, malgré soi, on
s'attend à voir remuer, à voir marcher l'insecte d'un moment à
l'autre. Bien plus: par des chaleurs qui, en quelques heures,
auraient desséché et rendu friables des insectes morts d'une mort
ordinaire, par des temps humides qui les auraient tout aussi
rapidement corrompus et moisis, j'ai conservé, sans aucune
précaution et pendant plus d'un mois, les mêmes individus, soit
dans des tubes de verre, soit dans des cornets de papier; et,
chose inouïe, après cet énorme laps de temps, les viscères
n'avaient rien perdu de leur fraîcheur, et la dissection en était
aussi aisée que si l'on eût opéré sur un animal vivant. Non, en
présence de pareils faits, on ne peut invoquer l'action d'un
antiseptique et croire à une mort réelle; la vie est encore là,
vie latente et passive, la vie du végétal. Elle seule, luttant
encore quelque temps avec avantage contre l'invasion destructive
des forces chimiques, peut ainsi préserver l'organisme de la
décomposition. La vie est encore là, moins le mouvement; et l'on a
sous les yeux une merveille comme pourraient en produire le
chloroforme et l'éther, une merveille reconnaissant pour cause les
mystérieuses lois du système nerveux.
Les fonctions de cette vie végétative sont ralenties, troublées
sans doute; mais enfin elles s'exercent sourdement. J'en ai pour
preuves la défécation qui s'opère, normalement et par intervalles
chez les Charançons, pendant la première semaine de ce profond
sommeil qu'aucun réveil ne doit suivre, et qui, cependant, n'est
pas encore la mort. Elle ne s'arrête que lorsque l'intestin ne
renferme plus rien, comme le constate l'autopsie. Là, ne se
bornent pas les faibles lueurs de vie que l'animal manifeste
encore; et bien que l'irritabilité paraisse pour toujours
anéantie, j'ai pu cependant en réveiller encore quelques vestiges.
Ayant mis dans un flacon contenant de la sciure de bois humectée
de quelques gouttes de benzine des Charançons récemment exhumés et
plongés dans une immobilité absolue, je n'ai pas été peu surpris
de les voir un quart d'heure après remuer leurs pattes. Un moment
j'ai cru pouvoir les rappeler à la vie. Vain espoir! ces
mouvements, derniers vestiges d'une irritabilité qui va
s'éteindre, ne tardent pas à s'arrêter, et ne peuvent pas être
excités une seconde fois. J'ai recommencé cette expérience depuis
quelques heures jusqu'à trois ou quatre jours après le meurtre,
toujours avec le même succès. Cependant le mouvement est d'autant
plus lent à se manifester que la victime est plus vieille. Ce
mouvement se propage toujours d'avant en arrière: les antennes
exécutent d'abord quelques lentes oscillations, puis les tarses
antérieurs frémissent et prennent part à l'état oscillatoire;
enfin les tarses de seconde paire, et en dernier lieu ceux de
troisième paire, ne tardent pas à en faire autant. Une fois
l'ébranlement donné, ces divers appendices exécutent leurs
oscillations sans aucun ordre, jusqu'à ce que le tout retombe dans
l'immobilité, ce qui arrive plus ou moins promptement. À moins que
le meurtre ne soit très récent, l'ébranlement des tarses ne se
communique pas plus loin, et les jambes restent immobiles.
Dix jours après le meurtre, je n'ai pu obtenir par le même procédé
le moindre vestige d'irritabilité; alors j'ai eu recours au
courant voltaïque. Ce dernier moyen est plus énergique, et
provoque des contractions musculaires et des mouvements là où la
vapeur de benzine reste sans effet. Il suffit d'un ou deux
éléments de Bunsen dont on arme les rhéophores d'aiguilles
déliées. En plongeant la pointe de l'une sous l'anneau le plus
reculé de l'abdomen, et la pointe de l'autre sous le cou, on
obtient, toutes les fois que le courant est établi, outre le
frémissement des tarses, une forte flexion des pattes, qui se
replient sur l'abdomen, et leur relâchement quand le courant est
interrompu. Ces mouvements, fort énergiques les premiers jours,
diminuent peu à peu d'intensité et ne se montrent plus après un
certain temps. Le dixième jour, j'ai encore obtenu des mouvements
sensibles; le quinzième, la pile était impuissante à les
provoquer, malgré la souplesse des membres et la fraîcheur des
viscères. J'ai soumis comparativement à l'action de la pile des
coléoptères réellement morts, Blaps, Saperdes, Lamies, asphyxiés
par la benzine ou par le gaz sulfureux. Deux heures au plus après
l'asphyxie, il m'a été impossible de provoquer ces mouvements,
obtenus si aisément dans les Charançons qui sont déjà depuis
plusieurs jours dans cet état singulier, intermédiaire entre la
vie et la mort, où les plonge leur redoutable ennemi.
Tous ces faits sont contradictoires avec la supposition d'un
animal complètement mort, avec l'hypothèse d'un vrai cadavre
devenu incorruptible par l'effet d'une liqueur préservatrice. On
ne peut les expliquer qu'en admettant que l'animal est atteint
dans le principe de ses mouvements; que son irritabilité
brusquement engourdie s'éteint avec lenteur, tandis que les
fonctions végétatives, plus tenaces, s'éteignent plus lentement
encore et maintiennent, pendant le temps nécessaire aux larves, la
conservation des viscères.
La particularité qu'il importait le plus de constater, c'était la
manière dont s'opère le meurtre. Il est bien évident que
l'aiguillon à venin du Cerceris doit jouer ici le premier rôle.
Mais où et comment pénètre-t-il dans le corps du Charançon,
couvert d'une dure cuirasse, dont les pièces sont si étroitement
ajustées? Dans les individus atteints par le dard, rien, même à la
loupe, ne trahit l'assassinat. Il faut donc constater, par un
examen direct, les manoeuvres meurtrières de l'hyménoptère,
problème devant les difficultés duquel avait déjà reculé L. Dufour
et dont la solution m'a paru quelque temps impossible à trouver.
J'ai essayé cependant, et j'ai eu la satisfaction d'y parvenir,
mais non sans tâtonnements.
En s'envolant de leurs cavernes pour faire leurs chasses, les
Cerceris se dirigeaient indifféremment, tantôt d'un côté, tantôt
de l'autre, et ils rentraient chargés de leur proie suivant toutes
les directions. Tous les alentours étaient donc indistinctement
exploités; mais comme les chasseurs ne mettaient guère plus de dix
minutes entre l'aller et le retour, le rayon du terrain exploré ne
paraissait pas devoir être d'une grande étendue, surtout en tenant
compte du temps nécessaire pour découvrir la proie, l'attaquer et
en faire une masse inerte. Je me suis donc mis à parcourir, avec
toute l'attention possible, les terres circonvoisines, dans
l'espoir de trouver quelques Cerceris en chasse. Un après-midi
consacré à ce travail ingrat a fini par me convaincre de
l'inutilité de mes recherches, et du peu de chances que j'avais de
surprendre sur le fait quelques rares chasseurs disséminés çà et
là, et bientôt dérobés aux regards par la rapidité du vol, surtout
dans un terrain difficile, complanté de vignes et d'oliviers. J'ai
renoncé à ce procédé.
En apportant moi-même des Charançons vivants dans le voisinage des
nids, ne pourrais-je tenter les Cerceris par une proie trouvée
sans fatigue, et assister ainsi au drame tant désiré? L'idée m'a
paru bonne, et dès le lendemain matin j'étais en course pour me
procurer des _Cleonus ophthalmicus_ vivants. Vignes, champs de
luzerne, terres à blé, haies, tas de pierres, bords des chemins,
j'ai tout visité, tout scruté; et après deux mortelles journées de
recherches minutieuses, j'étais possesseur, oserai-je le dire,
j'étais possesseur de trois Charançons, tout pelés, souillés de
poussière, privés d'antennes ou de tarses, vétérans éclopés dont
les Cerceris ne voudront peut-être pas! Depuis le jour de cette
fiévreuse recherche où, pour un Charançon, je me mettais en nage
dans des courses folles, bien des années se sont écoulées, et
malgré mes explorations entomologiques presque quotidiennes,
j'ignore toujours dans quelles conditions vit le fameux Cléone,
que je rencontre par-ci, par-là, vagabondant au bord des sentiers.
Puissance admirable de l'instinct! Dans les mêmes lieux, en un
rien de temps, c'est par centaines que nos hyménoptères auraient
trouvé ces insectes, introuvables pour l'homme; ils les auraient
trouvés frais, lustrés, récemment sortis sans doute de leurs
coques de nymphe!
N'importe, essayons avec mon pitoyable gibier. Un Cerceris vient
d'entrer dans sa galerie avec la proie accoutumée; avant qu'il
ressorte pour une autre expédition, je place un Charançon à
quelques pouces du trou. L'insecte va et vient; quand il s'écarte
trop, je le ramène à son poste. Enfin le Cerceris montre sa large
face et sort du trou: le coeur me bat d'émotion. L'hyménoptère
arpente quelques instants les abords de son domicile, voit le
Charançon, le coudoie, se retourne, lui passe à plusieurs reprises
sur le dos, et s'envole sans honorer ma capture d'un coup de
mandibule, ma capture qui m'a donné tant de mal. J'étais confondu,
atterré. Nouveaux essais à d'autres trous; nouvelles déceptions.
Décidément ces chasseurs délicats ne veulent pas du gibier que je
leur offre. Peut-être, le trouvent-ils trop vieux, trop fané.
Peut-être, en le prenant entre les doigts, lui ai-je communiqué
quelque odeur qui leur déplaît. Pour ces raffinés, un attouchement
étranger est cause de dégoût.
Serai-je plus heureux en obligeant le Cerceris à faire usage de
son dard pour sa propre défense? J'ai enfermé dans le même flacon
un Cerceris et un Cléone, que j'ai irrités par quelques secousses.
L'hyménoptère, nature fine, est plus impressionné que l'autre
prisonnier, épaisse et lourde organisation; il songe à la fuite et
non à l'attaque. Les rôles mêmes sont intervertis: le Charançon
devenant l'agresseur, saisit parfois du bout de sa trompe une
patte de son mortel ennemi, qui ne cherche pas même à se défendre,
tant la frayeur le domine. J'étais à bout de ressources, et mon
désir d'assister au dénouement n'avait fait qu'augmenter par les
difficultés déjà éprouvées. Voyons, cherchons encore.
Une idée lumineuse survient, amenant avec elle l'espoir, tant elle
entre d'une façon naturelle dans le vif de la question. Oui, c'est
bien cela; cela doit réussir. Il faut offrir mon gibier dédaigné
au Cerceris au plus fort de l'ardeur de la chasse. Alors, emporté
par la préoccupation qui l'absorbe, il ne s'apercevra pas de ses
imperfections. -- J'ai déjà dit qu'en revenant de la chasse, le
Cerceris s'abat au pied du talus, à quelque distance du trou, où
il achève de traîner péniblement sa proie. Il s'agit alors de lui
enlever cette victime en la tiraillant par une patte avec des
pinces, et de lui jeter aussitôt en échange le Charançon vivant.
Cette manoeuvre m'a parfaitement réussi. Dès que le Cerceris a
senti la proie lui glisser sous le ventre et lui échapper, il
frappe le sol de ses pattes avec impatience, se retourne, et
apercevant le Charançon qui a remplacé le sien, il se précipite
sur lui et l'enlace de ses pattes pour l'emporter. Mais il
s'aperçoit promptement que la proie est vivante, et alors le drame
commence pour s'achever avec une inconcevable rapidité.
L'hyménoptère se met face à face avec sa victime, lui saisit la
trompe entre ses puissantes mandibules, l'assujettit
vigoureusement; et tandis que le Curculionite se cambre sur ses
jambes, l'autre, avec les pattes antérieures, le presse avec
effort sur le dos comme pour faire bâiller quelque articulation
ventrale. On voit alors l'abdomen du meurtrier se glisser sous le
ventre du Cléone, se recourber, et darder vivement à deux ou trois
reprises son stylet venimeux à la jointure du prothorax, entre la
première et la seconde paire de pattes. En un clin d'oeil, tout
est fait. Sans le moindre mouvement convulsif, sans aucune de ces
pandiculations des membres qui accompagnent l'agonie d'un animal,
la victime, comme foudroyée, tombe pour toujours immobile. C'est
terrible en même temps qu'admirable de rapidité. Puis le ravisseur
retourne le cadavre sur le dos, se met ventre à ventre avec lui,
jambes de çà, jambes de là, l'enlace et s'envole. Trois fois, avec
mes trois Charançons, j'ai renouvelé l'épreuve; les manoeuvres
n'ont jamais varié.