C'était un travail du patriarche de l'entomologie à cette époque,

du vénérable savant Léon Dufour, sur les moeurs d'un Hyménoptère

chasseur de Buprestes. Certes, je n'avais pas attendu jusque-là

pour m'intéresser aux insectes; depuis mon enfance, coléoptères,

abeilles et papillons étaient ma joie; d'aussi loin qu'il me

souvienne, je me vois en extase devant les magnificences des

élytres d'un Carabe et des ailes d'un Machaon. Les matériaux du

foyer étaient prêts; il manquait l'étincelle pour les embraser. La

lecture si fortuite de Léon Dufour fut cette étincelle.

Des clartés nouvelles jaillirent: ce fut en mon esprit comme une

révélation. Disposer de beaux coléoptères dans une boîte à liège,

les dénommer, les classer, ce n'était donc pas toute la science;

il y avait quelque chose de bien supérieur: l'étude intime de

l'animal dans sa structure et surtout dans ses facultés. J'en

lisais, gonflé d'émotion, un magnifique exemple. À quelque temps

de là, servi par ces heureuses circonstances que trouve toujours

celui qui les cherche avec passion, je publiais mon premier

travail entomologique, complément de celui de Léon Dufour. Ce

début eut les honneurs de l'Institut de France; un prix de

physiologie expérimentale lui fut décerné. Mais, récompense bien

plus douce encore, je recevais bientôt après, la lettre la plus

élogieuse, la plus encourageante de celui-là même qui m'avait

inspiré. Le vénéré Maître m'adressait du fond des Landes la

chaleureuse expression de son enthousiasme, et m'engageait

vivement à continuer dans la voie. À ce souvenir, mes vieilles

paupières se mouillent encore d'une larme de sainte émotion. O

beaux jours des illusions, de la foi en l'avenir, qu'êtes-vous

devenus?

J'aime à croire que le lecteur ne sera pas fâché de trouver ici,

en extrait, le mémoire point de départ de mes propres recherches,

d'autant plus que cet extrait est nécessaire pour l'intelligence

de ce qui doit suivre. Je laisse donc la parole au Maître, mais en

abrégeant.[5]

«Je ne vois dans l'histoire des Insectes aucun fait aussi curieux,

aussi extraordinaire que celui dont je vais vous entretenir. Il

s'agit d'une espèce de _Cerceris_ qui alimente sa famille avec les

plus somptueuses espèces du genre Bupreste. Permettez-moi, mon

ami, de vous associer aux vives impressions que m'a procurées

l'étude des moeurs de cet Hyménoptère.

En juillet 1839, un de mes amis qui habite la campagne, m'envoya

deux individus du _Buprestis bifasciata_, insecte alors nouveau

pour ma collection, en m'apprenant qu'une espèce de guêpe qui

transportait un de ces jolis coléoptères l'avait abandonné sur son

habit et que peu d'instants après, une semblable guêpe en avait

laissé tomber un autre à terre.

En juillet 1840, étant allé faire une visite, comme médecin, dans

la maison de mon ami, je lui rappelai sa capture de l'année

précédente, et je m'informai des circonstances qui l'avaient

accompagnée. La conformité de saisons et de lieux me faisait

espérer de renouveler moi-même cette conquête; mais le temps était

ce jour-là, sombre et frais, peu favorable, par conséquent, à la

circulation des hyménoptères. Néanmoins, nous nous mîmes en

observation dans les allées du jardin et ne voyant rien venir, je

m'avisai de chercher sur le sol des habitations d'hyménoptères

fouisseurs.

Un léger tas de sable, récemment remué et formant comme une petite

taupinière, arrêta mon attention. En le grattant, je reconnus

qu'il masquait l'orifice d'un conduit qui s'enfonçait

profondément. Au moyen d'une bêche, nous défonçons avec précaution

le terrain, et nous ne tardons pas à voir briller les élytres

épars du Bupreste si convoité. Bientôt ce ne sont plus des élytres

isolés, des fragments que je découvre; c'est un Bupreste tout

entier, ce sont trois, quatre Buprestes qui étalent leur or et

leurs émeraudes. Je n'en croyais pas mes yeux. Mais ce n'était là

qu'un prélude de mes jouissances.

Dans le chaos des débris de l'exhumation, un hyménoptère se

présente et tombe sous ma main: c'était le ravisseur des

Buprestes, qui cherchait à s'évader du milieu des victimes. Dans

cet insecte fouisseur, je reconnais une vieille connaissance, un

Cerceris que j'ai trouvé deux cents fois en ma vie, soit en

Espagne, soit dans les environs de Saint-Sever.

Mon ambition était loin d'être satisfaite. Il ne me suffisait pas

de connaître et le ravisseur et la proie ravie, il me fallait la

larve, seul consommateur de ces opulentes provisions. Après avoir

épuisé ce premier filon à Buprestes, je courus à de nouvelles

fouilles, je sondai avec un soin plus scrupuleux; je parvins enfin

à découvrir deux larves qui complétèrent la bonne fortune de cette

campagne. En moins d'une heure, je bouleversai trois repaires de

Cerceris, et mon butin fut une quinzaine de Buprestes entiers avec

des fragments d'un plus grand nombre encore. Je calculai, en

restant, je crois, bien en deçà de la vérité, qu'il y avait dans

ce jardin vingt-cinq nids, ce qui faisait une somme énorme de

Buprestes enfouis. Que sera-ce donc, me disais-je, dans les

localités où, en quelques heures, j'ai pu saisir sur les fleurs

des alliacées jusqu'à soixante Cerceris, dont les nids, suivant

toute apparence, étaient dans le voisinage et approvisionnés, sans

doute, avec la même somptuosité. Ainsi mon imagination, d'accord

avec les probabilités, me faisait entrevoir sous terre, et dans un

rayon peu étendu, des _Buprestis bifasciata_ par milliers, tandis

que depuis plus de trente ans que j'explore l'entomologie de nos

contrées, je n'en ai jamais trouvé un seul dans la campagne.

Une fois seulement, il y a peut-être vingt ans, je rencontrai,

engagé dans un trou de vieux chêne, un abdomen de cet insecte

revêtu de ses élytres. Ce dernier fait devint pour moi un trait de

lumière. En m'apprenant que la larve du _Buprestis bifasciata_

devait vivre dans le bois de chêne, il me rendait parfaitement

raison de l'abondance de ce coléoptère dans un pays où les forêts

sont exclusivement formées par cet arbre. Comme le Cerceris

bupresticide est rare dans les collines argileuses de cette

dernière contrée, comparativement aux plaines sablonneuses

peuplées par le pin maritime, il devenait piquant pour moi de

savoir si cet hyménoptère, lorsqu'il habite la région des pins,

approvisionne son nid comme dans la région des chênes. J'avais de

fortes présomptions qu'il ne devait pas en être ainsi; et vous

verrez bientôt, avec quelque surprise, combien est exquis le tact

entomologique de notre Cerceris dans le choix des nombreuses

espèces du genre Bupreste.

Hâtons-nous donc de nous rendre dans la région des pins pour

moissonner de nouvelles jouissances. Le chantier d'exploration est

le jardin d'une propriété située au milieu de forêts de pins

maritimes. -- Les repaires de Cerceris furent bientôt reconnus;

ils étaient exclusivement pratiqués dans les maîtresses allées, où

le sol, plus battu, plus compact à la surface, offrait à

l'hyménoptère fouisseur des conditions de solidité pour

l'établissement de son domicile souterrain. J'en visitai une

vingtaine environ, et je puis le dire, à la sueur de mon front.

C'est un genre d'exploitation assez pénible, car les nids, et par

conséquent les provisions, ne se rencontrent qu'à un pied de

profondeur. Aussi, pour éviter leur dégradation, il convient,

après avoir enfoncé dans la galerie des Cerceris un chaume de

graminée qui sert de jalon et de conducteur, d'investir la place

par une ligne de sape carrée dont les côtés sont distants de

l'orifice ou du jalon d'environ sept à huit pouces. Il faut saper

avec une pelle de jardin, de manière que la motte centrale, bien

détachée dans son pourtour, puisse s'enlever en une pièce, que

l'on renverse sur le sol pour la briser ensuite avec

circonspection. Telle est la manoeuvre qui m'a réussi.

Vous eussiez partagé, mon ami, notre enthousiasme à la vue des

belles espèces de Buprestes que cette exploitation si nouvelle

étala successivement à nos regards empressés. Il fallait entendre

nos exclamations toutes les fois qu'en renversant de fond en

comble la mine, on mettait en évidence de nouveaux trésors, rendus

plus éclatants encore par l'ardeur du soleil; ou lorsque nous

découvrions, ici, des larves de tout âge attachées à leur proie,

là des coques de ces larves toutes incrustées de cuivre, de

bronze, d'émeraudes. Moi qui suis un entomophile praticien, et,

depuis, hélas! trois ou quatre fois dix ans, je n'avais jamais

assisté à un spectacle si ravissant, je n'avais jamais vu pareille

fête. Vous y manquiez pour en doubler la jouissance. Notre

admiration, toujours progressive, se portait alternativement de

ces brillants coléoptères au discernement merveilleux, à la

sagacité étonnante du Cerceris qui les avait enfouis et

emmagasinés. Le croiriez-vous, sur plus de quatre cents individus

exhumés, il ne s'en est pas trouvé un seul qui n'appartint au

vieux genre Bupreste. La plus minime erreur n'a point été commise

par notre savant hyménoptère. Quels enseignements à puiser dans

cette intelligente industrie d'un si petit insecte! Quel prix

Latreille n'aurait-il pas attaché au suffrage de ce Cerceris en

faveur de la méthode naturelle.[6]

Passons maintenant aux diverses manoeuvres du Cerceris pour

établir et approvisionner ses nids. J'ai déjà dit qu'il choisit

les terrains dont la surface est battue, compacte et solide:

j'ajoute que ces terrains doivent être secs et exposés au grand

soleil. Il y a dans ce choix une intelligence, ou, si vous voulez,

un instinct qu'on serait tenté de croire le résultat de

l'expérience. Une terre meuble, un sol uniquement sablonneux,

seraient, sans doute, bien plus faciles à creuser: mais comment y

pratiquer un orifice qui pût rester béant pour le besoin du

service, et une galerie dont les parois ne fussent pas exposées à

s'ébouler à chaque instant, à se déformer, à s'obstruer à la

moindre pluie? Ce choix est donc rationnel et parfaitement

calculé.

Notre hyménoptère fouisseur creuse sa galerie au moyen de ses

mandibules et de ses tarses antérieurs qui, à cet effet, sont

garnis de piquants raides, faisant l'office de râteaux. Il ne faut

pas que l'orifice ait seulement le diamètre du corps du mineur; il

faut qu'il puisse admettre une proie plus volumineuse. C'est une

prévoyance admirable. À mesure que le Cerceris s'enfonce dans le

sol, il amène au dehors les déblais, et ce sont ceux-ci qui

forment le tas que j'ai comparé plus haut à une petite taupinière.

Cette galerie n'est pas verticale, ce qui l'aurait infailliblement

exposée à se combler, soit par l'effet du vent, soit par bien

d'autres causes. Non loin de son origine, elle forme un coude; sa

longueur est de sept à huit pouces. Au fond du couloir,

l'industrieuse mère établit les berceaux de sa postérité. Ce sont

cinq cellules séparées et indépendantes les unes des autres,

disposées en demi-cercle, creusées de manière à posséder la forme

et presque la grandeur d'une olive, polies et solides à leur

intérieur. Chacune d'elles est assez grande pour contenir trois

Buprestes, qui sont la ration ordinaire pour chaque larve. La mère

pond un oeuf au milieu des trois victimes, et bouche ensuite la

galerie avec de la terre, de manière que, l'approvisionnement de

toute la couvée terminé, les cellules ne communiquent plus au

dehors.

Le Cerceris bupresticide doit être un adroit, un intrépide, un

habile chasseur. La propreté, la fraîcheur des Buprestes qu'il

enfouit dans sa tanière, portent à croire qu'il les saisit au

moment où ces coléoptères sortent des galeries ligneuses où vient

de s'opérer leur dernière métamorphose. Mais quel inconcevable

instinct le pousse, lui qui ne vit que du nectar des fleurs, à se

procurer, à travers mille difficultés, une nourriture animale pour

des enfants carnivores qu'il ne doit jamais voir, et à venir se

placer en arrêt sur les arbres les plus dissemblables, recélant

dans les profondeurs de leurs troncs les insectes destinés à

devenir sa proie? Quel tact entomologique, plus inconcevable

encore, lui fait une rigoureuse loi de se renfermer, pour le choix

de ses victimes, dans un seul groupe générique et de capturer des

espèces qui ont entre elles des différences considérables de

taille, de configuration, de couleur? Car voyez, mon ami, combien

peu se ressemblent le _B. biguttata_ à corps mince et allongé, à

couleur sombre; le _B. octo-guttata_, ovale-oblong, à grandes

taches d'un beau jaune sur un fond bleu ou vert; le _B. micans_,

qui a trois ou quatre fois le volume du _B. biguttata_ et une

couleur métallique d'un beau vert doré éclatant.

Il est encore, dans les manoeuvres de notre assassin des

Buprestes, un fait des plus singuliers. Les Buprestes enterrés,

ainsi que ceux dont je me suis emparé entre les pattes de leurs

ravisseurs, sont toujours dépourvus de tout signe de vie; en un

mot, ils sont décidément morts. Je remarquai avec surprise que,

n'importe l'époque de l'exhumation de ces cadavres, non-seulement

ils conservaient toute la fraîcheur de leur coloris, mais ils

avaient les pattes, les antennes, les palpes et les membranes qui

unissent les parties du corps, parfaitement souples et flexibles.

On ne reconnaissait en eux aucune mutilation, aucune blessure

apparente. On croirait d'abord en trouver la raison, pour ceux qui

sont ensevelis, dans la fraîcheur des entrailles du sol, dans

l'absence de l'air et de la lumière; et pour ceux enlevés aux

ravisseurs, dans une mort très récente.

Mais observez, je vous prie, que lors de mes expériences, après

avoir placé isolément dans des cornets de papier les nombreux

Buprestes exhumés, il m'est souvent arrivé de ne les enfiler avec

des épingles qu'après trente-six heures de séjour dans les

cornets. Eh bien! malgré la sécheresse et la vive chaleur de

juillet, j'ai toujours trouvé la même flexibilité dans leurs

articulations. Il y a plus: après ce laps de temps, j'ai disséqué

plusieurs d'entre eux, et leurs viscères étaient aussi

parfaitement conservés que si j'avais posé le scalpel dans les

entrailles encore vivantes de ces insectes. Or, une longue

expérience m'a appris que, même dans un coléoptère de cette

taille, lorsqu'il s'est écoulé douze heures depuis la mort en été,

les organes intérieurs sont ou desséchés ou corrompus, de manière

qu'il est impossible d'en constater la forme et la structure. Il y

a dans les Buprestes mis à mort par les Cerceris quelque

circonstance particulière qui les met à l'abri de la dessiccation

et de la corruption pendant une et peut-être deux semaines. Mais

quelle est cette circonstance?»

Pour expliquer cette merveilleuse conservation des chairs qui,

d'un insecte plongé depuis plusieurs semaines dans l'inertie d'un

cadavre, fait une pièce de gibier ne se faisandant pas et se

tenant aussi fraîche qu'à la minute même de sa capture, pendant

les plus fortes chaleurs de l'été, l'habile historien du chasseur

de Buprestes, suppose un liquide antiseptique, agissant à la

manière des préparations usitées pour conserver les pièces

d'anatomie. Ce liquide ne saurait être que le venin de

l'hyménoptère, inoculé dans le corps de la victime. Une petite

gouttelette de l'humeur venimeuse accompagnant le dard, stylet

destiné à l'inoculation, ferait office d'une sorte de saumure ou

de liqueur préservatrice pour conserver les chairs dont la larve

doit se nourrir. Mais quelle supériorité n'aurait pas sur les

nôtres le procédé de l'hyménoptère en matière de conserves

alimentaires! Nous saturons de sel, nous imprégnons des âcretés de

la fumée, nous enfermons dans des boîtes de fer-blanc

hermétiquement closes, des aliments qui se maintiennent

mangeables, il est vrai, mais sont loin, bien loin, des qualités

qu'ils avaient à l'état de fraîcheur. Les boîtes de sardines

noyées dans de l'huile, les harengs fumés de la Hollande, les

morues réduites en une plaque racornie par le sel et le soleil,

tout cela peut-il soutenir la comparaison avec les mêmes poissons

livrés à la cuisine alors qu'ils frétillent encore? Pour les

viandes proprement dites, c'est encore pire. Hors de la salaison

et du boucanage, nous n'avons rien qui puisse, même pendant une

période assez courte, maintenir mangeable à la rigueur un morceau

de chair. Aujourd'hui, après mille tentatives infructueuses dans

les voies les plus variées, on équipe à grands frais des navires

spéciaux, qui, munis de puissants appareils frigorifiques, nous

apportent congelées et soustraites à l'altération par l'intensité

du froid, les chairs des moutons et des boeufs abattus dans les

pampas de l'Amérique du Sud. Comme le Cerceris prime sur nous par

sa méthode, si prompte, si peu coûteuse, si efficace! Quelles

leçons nous aurions à prendre dans sa chimie transcendante! Avec

une imperceptible goutte de son liquide à venin, il rend à

l'instant même sa proie incorruptible. Que dis-je! incorruptible!

C'est fort loin d'être tout! Il met son gibier dans un état qui

empêche la dessiccation, qui laisse aux articulations leur

souplesse, qui maintient dans leur fraîcheur première tous les

organes tant intérieurs qu'extérieurs; enfin il met l'insecte

sacrifié dans un état ne différant de la vie que par l'immobilité

cadavérique.

Telle est l'idée à laquelle s'est arrêté L. Dufour, devant

l'incompréhensible merveille des Buprestes morts que la corruption

n'envahit pas. Une liqueur préservatrice, incomparablement

supérieure à tout ce que la science humaine sait produire,

expliquerait le mystère. Lui, le maître, habile parmi les habiles,

rompu aux fines anatomies; lui qui, de la loupe et du scalpel, a

scruté la série entomologique entière, sans laisser un recoin

inexploré; lui, enfin, pour qui l'organisation des insectes n'a

pas de secrets, ne peut rien imaginer de mieux qu'un liquide

antiseptique pour donner au moins une apparence d'explication, à

un fait qui le laisse confondu. Qu'il me soit permis d'insister

sur ce rapprochement entre l'instinct de la bête et la raison du

savant pour mieux mettre en son jour, en temps opportun,

l'écrasante supériorité de l'animal.

Je n'ajouterai que peu de mots à l'histoire du Cerceris

bupresticide. Cet hyménoptère, commun dans les Landes, ainsi que

nous l'enseigne son historien, paraît être fort rare dans le

département de Vaucluse. Il ne m'est arrivé que de loin en loin de

le rencontrer en automne, et toujours par individus isolés, sur

les capitules épineux du Chardon-Roland (_Eryngium campestre_),

soit aux environs d'Avignon, soit aux environs d'Orange et de

Carpentras. Dans cette dernière localité, si favorable aux travaux

des hyménoptères fouisseurs par son terrain sablonneux de mollasse

marine, j'ai eu la bonne fortune, non d'assister à l'exhumation de

richesses entomologiques, telles que nous les décrit L. Dufour,

mais de trouver quelques vieux nids, que je rapporte sans hésiter

au chasseur de Buprestes, me basant sur la forme des cocons, le

genre d'approvisionnement et la rencontre de l'hyménoptère dans

les environs. Ces nids, creusés au sein d'un grès très friable,

nommé _safre_ dans le pays, étaient bourrés de débris de

coléoptères, débris très reconnaissables et consistant en élytres

détachés, corselets vidés, pattes entières. Or ces reliefs du

festin des larves se rapportaient tous à une seule espèce; et

cette espèce était encore un Bupreste, le Bupreste géminé

(_Sphaenoptera geminata_). Ainsi de l'ouest à l'est de la France,

du département des Landes à celui de Vaucluse, le Cerceris reste

fidèle à son gibier de prédilection; la longitude ne change rien à

ses préférences; chasseur de Buprestes au milieu des pins

maritimes des dunes océaniques, il reste chasseur de Buprestes au

milieu des yeuses et des oliviers de la Provence. Il change

d'espèces suivant les lieux, le climat et la végétation, qui font

tant varier les populations entomologiques; mais il ne sort pas de

son genre favori, le genre Bupreste. Pour quel singulier motif?

C'est ce que je vais essayer de démontrer.

CHAPITRE IV

LE CERCERIS TUBERCULÉ

La mémoire pleine des hauts faits du chasseur de Buprestes,

j'épiais l'occasion d'assister à mon tour aux travaux des

Cerceris; et je l'épiai tellement que je finis par la trouver. Ce

n'était pas, il est vrai, l'hyménoptère célébré par L. Dufour,

avec ses somptueuses victuailles, dont les débris exhumés du sol

font songer à la poudre de quelque pépite brisée sous le pic du

mineur dans un placer aurifère; c'était une espèce congénère,

ravisseur géant qui se contente d'une proie plus modeste, enfin le

Cerceris tuberculé ou Cerceris majeur, le plus grand, le plus

robuste du genre.

La dernière quinzaine de septembre est l'époque où notre

hyménoptère fouisseur creuse ses terriers et enfouit dans leur

profondeur la proie destinée à ses larves. L'emplacement pour le

domicile, toujours choisi avec discernement, est soumis à ces lois

mystérieuses si variables d'une espèce à l'autre, mais immuables

pour une même espèce. Au Cerceris de L. Dufour, il faut un sol

horizontal, battu et compact, tel que celui d'une allée, pour

rendre impossible les éboulements, les déformations qui

ruineraient sa galerie à la première pluie. Il faut au nôtre, au

contraire, un sol vertical. Avec cette légère modification

architectonique, il évite la plupart des dangers qui pourraient

menacer sa galerie; aussi se montre-t-il peu difficile dans le

choix de la nature du sol, et creuse-t-il indifféremment ses

terriers soit dans une terre meuble légèrement argileuse, soit

dans les sables friables de la mollasse; ce qui rend ses travaux

d'excavation beaucoup plus aisés. La seule condition indispensable

paraît être un sol sec et exposé, la plus grande partie du jour,

aux rayons du soleil. Ce sont donc les talus à pic des chemins,

les flancs des ravins, creusés par les pluies dans les sables de

la mollasse, que notre hyménoptère choisit pour établir son

domicile. Semblables conditions sont fréquentes au voisinage de

Carpentras, au lieu-dit le _Chemin creux;_ c'est là aussi que j'ai

observé en plus grande abondance le Cerceris tuberculé et que j'ai

recueilli la majeure partie des faits relatifs à son histoire.

Ce n'est pas assez pour lui du choix de cet emplacement vertical:

d'autres précautions sont prises pour se garantir des pluies

inévitables de la saison déjà avancée. Si quelque lame de grès dur

fait saillie en forme de corniche; si quelque trou, à y loger le

poing, est naturellement creusé dans le sol, c'est là, sous cet

auvent, au fond de cette cavité, qu'il pratique sa galerie,

ajoutant ainsi un vestibule naturel à son propre édifice. Bien

qu'il n'y ait entre eux aucune espèce de communauté, ces insectes

aiment cependant à se réunir en petit nombre; et c'est toujours

par groupes d'une dizaine environ au moins que j'ai observé leurs

nids, dont les orifices, le plus souvent assez distants l'un de

l'autre, se rapprochent quelquefois jusqu'à se toucher.

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 3 / 23 段