le plus bref délai: la salubrité générale l'exige. Aussi le
Scarabée est-il doué d'une puissance digestive peut-être sans
exemple ailleurs. Une fois en loge avec des vivres, jour et nuit
il ne cesse de manger et de digérer jusqu'à ce que les provisions
soient épuisées. La preuve en est palpable. Ouvrons la cellule où
le bousier s'est retiré de ce monde. À toute heure du jour nous
trouverons l'insecte attablé, et derrière lui, appendu encore à
l'animal, un cordon continu grossièrement enroulé à la façon d'un
tas de câbles. Sans explications délicates à donner, aisément on
devine ce que le dit cordon représente. La volumineuse boule
passe, bouchée par bouchée, dans les voies digestives de
l'insecte, cède ses principes nutritifs, et reparaît du côté
opposé filée en cordon. Eh bien, ce cordon sans rupture, souvent
d'une seule pièce, toujours appendu à l'orifice de la filière,
prouve surabondamment, sans autres observations, la continuité de
l'acte digestif. Quand les provisions touchent à leur fin, le
câble déroulé est d'une longueur étonnante: cela se mesure par
pans. Où trouver le pareil de tel estomac qui, de si triste
pitance, afin que rien ne se perde au bilan de la vie, fait régal
une semaine, des quinze jours durant sans discontinuer.
Toute la pelote passée à la filière, l'ermite reparaît au jour,
cherche fortune, trouve, se façonne une nouvelle boule et
recommence. Cette vie de liesse dure un à deux mois, de mai en
juin; puis quand viennent les fortes chaleurs aimées des Cigales,
les Scarabées prennent leurs quartiers d'été et s'enfouissent au
frais dans le sol. Ils reparaissent aux premières pluies
d'automne, moins nombreux, moins actifs qu'au printemps, mais
occupés alors apparemment de l'oeuvre capitale, de l'avenir de
leur race.
CHAPITRE II
LA VOLIÈRE
Si l'on recherche dans les auteurs quelques renseignements sur les
moeurs du Scarabée sacré en particulier, et sur les rouleurs de
pilules de bouse en général, on trouve que la science en est
encore aujourd'hui à quelques-uns des préjugés ayant cours du
temps des Pharaons. La pilule cahotée à travers champs, contient,
dit-on, un oeuf; c'est un berceau où la future larve doit trouver
à la fois le vivre et le couvert. Les parents la roulent sur le
sol accidenté pour la façonner plus ronde; et quand par les chocs,
les cahotements, les chutes le long des pentes, elle est
convenablement élaborée, ils l'enfouissent et l'abandonnent aux
soins de la grande couveuse, la terre.
Ces brutalités de la première éducation m'ont toujours paru peu
probables. Comment un oeuf de Scarabée, chose si délicate, si
impressionnable sous sa tendre enveloppe, résisterait-il aux
commotions du berceau roulant? Il y a dans le germe une étincelle
de vie que le moindre attouchement, un rien, peut dissiper; et les
parents s'avisent de la cahoter des heures et des heures par monts
et vallées! Non, ce n'est pas ainsi que les choses se passent; la
tendresse maternelle ne soumet pas sa progéniture au supplice du
tonneau de Régulus.
Il fallait cependant autre chose que des considérations logiques
pour faire table rase des opinions reçues. J'ai donc ouvert par
centaines des pelotes roulées par les bousiers; j'en ai ouvert
d'autres extraites des terriers creusés sous mes yeux; et jamais,
au grand jamais, je n'ai trouvé ni loge centrale, ni oeuf dans ces
pilules. Ce sont invariablement de grossiers amas de vivres,
façonnés à la hâte, sans structure interne déterminée, de simples
munitions de bouche avec lesquelles on s'enferme pour couler en
paix quelques jours de bombance. Les bousiers mutuellement se les
jalousent, se les pillent avec une ardeur qu'ils ne mettraient
certainement pas à se dérober de nouvelles charges de famille.
Entre Scarabées, le vol des oeufs serait une absurdité, chacun
ayant assez à faire pour assurer l'avenir des siens. Donc sur ce
point désormais aucun doute: les pelotes que l'on voit rouler aux
bousiers jamais ne contiennent d'oeufs.
Pour résoudre la question ardue de l'éducation de la larve, ma
première tentative fut la construction d'une ample volière, avec
sol artificiel de sable et provisions de bouche fréquemment
renouvelées. Des Scarabées sacrés y furent introduits au nombre
d'une vingtaine, en société de Copris, de Gymnopleures et
Onthophages. Jamais expérience entomologique ne me valut autant de
déboires. Le difficile était le renouvellement des vivres. Mon
propriétaire avait écurie et cheval. Je gagnai la confiance du
domestique, qui rit d'abord de mes projets, puis se laissa
convaincre par la petite pièce blanche. Chaque déjeuner de mes
bêtes me coûtait vingt-cinq centimes. Budget de bousier n'avait
jamais sans doute atteint un pareil chiffre. Or, je vois encore,
je verrai toujours Joseph qui, le matin, après le pansement du
cheval, dressait un peu la tête par-dessus le mur mitoyen des deux
jardins et, tout doucement, faisant porte-voix de la main, me
criait: hé! hé! J'accourais recevoir un plein pot de crottin. La
discrétion des deux parts était nécessaire, vous allez voir. Un
jour le maître survient de fortune au moment de l'opération; il
s'imagine que tout son fumier déménage par-dessus le mur et que je
détourne au profit de mes verveines et de mes narcisses ce qu'il
réserve pour ses choux. Vainement j'essaie d'expliquer la chose:
mes raisons paraissent plaisanteries. Joseph est houspillé, traité
de ceci, traité de cela, et menacé d'être congédié s'il
recommence. On se le tint pour dit.
Il me restait la ressource d'aller sur la grande route cueillir
honteusement, à la dérobée, dans un cornet de papier, le pain
quotidien de mes élèves. Je l'ai fait et je n'en rougis pas.
Quelquefois le sort me favorisait: un âne apportant au marché
d'Avignon les produits maraîchers de Château-Renard ou de
Barbentane, déposait son offrande en passant devant ma porte.
Telle aubaine, aussitôt recueillie, m'enrichissait pour quelques
jours. Bref, rusant, guettant, courant, faisant de la diplomatie
pour une bouse, je parvins à nourrir mes captifs. Si le succès est
attaché aux entreprises faites avec passion, avec amour que rien
ne rebute, mon expérience devait réussir; elle ne réussit pas. Au
bout de quelques temps, mes Scarabées consumés de nostalgie dans
un espace qui ne leur permettait pas les grandes évolutions, se
laissèrent misérablement mourir sans me livrer leur secret. Les
Gymnopleures et les Onthophages répondirent mieux à mon attente.
En moment opportun, je profiterai des renseignements par eux
fournis.
Avec mes essais d'éducation en volière étaient menées de front les
recherches directes, dont les résultats étaient loin de ce que je
pouvais désirer. Je crus nécessaire de m'adjoindre des aides.
Précisément, une joyeuse bande d'enfants traversaient le plateau.
C'était un jeudi. Oublieux de l'école et de l'affreuse leçon, une
pomme dans une main, un morceau de pain dans l'autre, ils venaient
du village voisin, les Angles; ils s'en allaient tout là-bas
gratter la colline pelée où viennent s'amortir les balles de la
garnison dans les exercices de tir. Quelques morceaux de plomb, de
la valeur d'un petit sou peut-être pour la récolte entière,
étaient le mobile de la matinale expédition. Les fleurettes roses
des géraniums émaillaient les pelouses qui se hâtaient d'embellir
un moment cette Arabie pétrée; le motteux oreillard, mi-partie
blanc et noir, ricanait en voletant d'une pointe de rocher à
l'autre; sur le seuil de terriers creusés au pied des touffes de
thym, les grillons emplissaient l'air de leur monotone symphonie.
Et les enfants étaient heureux de cette fête printanière; plus
heureux encore des richesses en perspective, du petit sou, prix
des balles trouvées, du petit sou qui leur permettrait d'acheter
le dimanche suivant, à la marchande établie devant la porte de
l'église, deux berlingots à la menthe, deux gros berlingots de
deux liards pièce.
J'aborde le plus grand, dont la mine éveillée me donne bon espoir;
les petits font cercle tout en mangeant leur pomme. J'expose la
chose, je leur montre le Scarabée sacré roulant sa boule; je leur
dis que dans cette boule, enfouie quelque part en terre, je ne
sais où, doit quelquefois se trouver une niche creuse et dans
cette niche un ver. Il s'agit, en fouillant çà et là au hasard, en
surveillant les manoeuvres du Scarabée, de trouver la boule
habitée par le ver. Les boules sans ver ne doivent pas compter. Et
pour les allécher par une somme fabuleuse, qui détournât désormais
au profit de mes recherches le temps consacré à quelques liards de
plomb, je promis un franc, une belle pièce toute neuve de vingt
sous, pour chaque boule habitée. À l'énoncé de cette somme, il y
eut des écarquillements d'yeux d'une adorable naïveté. Je venais
de bouleverser leurs conceptions sur le numéraire, en cotant à ce
prix fou la valeur d'un crottin. Puis, pour confirmer le sérieux
de ma proposition, quelques sous furent distribués en manière
d'arrhes. La semaine suivante, à pareil jour, à pareille heure, je
devais me retrouver aux mêmes lieux, et fidèlement remplir les
conditions du marché envers tous ceux qui auraient la précieuse
trouvaille. La bande bien endoctrinée, je congédiai les enfants.
«C'est pour tout de bon, disaient-ils entre eux en s'en allant;
c'est pour tout de bon! Si nous pouvions gagner une pièce chacun!»
Et le coeur gonflé de douces espérances, ils faisaient tinter les
sous d'arrhes dans le creux de la main. Les balles aplaties
étaient oubliées. Je vis les enfants se disséminer dans la plaine
et chercher.
Au jour dit, la semaine d'après, je revins au plateau. Je ne
doutais pas du succès. Mes jeunes collaborateurs avaient dû parler
à leurs camarades du commerce si lucratif des pilules de bousier,
et montrer les arrhes pour convaincre les incrédules. Je trouvai,
en effet, sur les lieux un groupe plus nombreux que la première
fois. À mon arrivée, ils accoururent, mais sans élan de triomphe,
sans cris de joie. Je voyais déjà les choses prendre une mauvaise
tournure. L'appréhension n'était que trop fondée. Au sortir de
l'école, à bien des reprises, ils avaient cherché sans rien
trouver de conforme à ce que je leur avais décrit. Il me fut
présenté quelques pelotes trouvées en terre avec le Scarabée; mais
c'était simplement des amas de vivres, ne contenant pas de ver. De
nouvelles explications sont données, et la partie remise au jeudi
suivant. L'insuccès fut le même. Les chercheurs découragés
n'étaient déjà plus qu'en petit nombre. Une dernière fois, je fais
appel à leur bonne volonté, toujours sans résultat. Enfin, je
dédommageai les plus zélés, ceux qui avaient tenu bon jusqu'au
bout, et le pacte fut rompu. Je ne devais compter que sur moi seul
pour des recherches qui, très simples en apparence, étaient
réellement d'une difficulté extrême.
Aujourd'hui même, après bien des années, les fouilles faites en
lieux opportuns, les occasions épiées en temps favorables ne m'ont
pas encore donné un résultat net et suivi. J'en suis réduit à
raccorder entre elles des observations tronquées, et à combler les
lacunes par l'analogie. Le peu que j'ai vu, combiné avec les
renseignements que m'ont donné en volière d'autres bousiers,
Gymnopleures, Copris et Onthophages, se résume dans l'exposé
suivant.
La boule destinée à l'oeuf ne se confectionne pas en public, dans
le pêle-mêle du chantier d'exploitation. C'est une oeuvre d'art et
de haute patience, qui demande recueillement et soins minutieux,
impossibles au sein de la foule. On entre en loge pour méditer ses
plans et se mettre à l'ouvrage. La mère se creuse donc un terrier
à un décimètre ou deux dans le sable. C'est une assez vaste salle
communiquant au dehors par une galerie bien moindre en diamètre.
L'insecte y introduit des matériaux de choix, roulés sans doute
sous forme de pilule. Les voyages doivent être multiples, car, sur
la fin du travail, le contenu de la loge est hors de proportion
avec la porte d'entrée et ne pourrait être emmagasiné en une seule
fois. J'ai en mémoire un Copris espagnol qui, au moment de ma
visite, achevait une pelote de la grosseur d'une orange au fond
d'un terrier ne communiquant au dehors que par une galerie où le
doigt pouvait tout juste passer. Il est vrai que les Copris ne
roulent pas de pilules et ne font pas de longues pérégrinations
pour transporter les vivres au logis. Ils creusent directement un
puits sous l'ordure; et brassée par brassée, ils entraînent à
reculons la matière au fond du souterrain. La facilité de
l'approvisionnement et la sécurité du travail, sous l'abri de la
bouse, favorisent des goûts luxueux, qu'on ne peut trouver, au
même degré, chez les bousiers adonnés à la rude profession de
rouleurs de pilules; cependant, pour peu qu'il y revienne à deux
ou trois fois, le Scarabée sacré peut s'amasser des richesses que
jalouserait le Copris espagnol.
Ce ne sont encore là que des matériaux bruts, amalgamés au hasard.
Un triage minutieux est tout d'abord à faire: ceci, le plus fin,
pour les couches internes dont la larve doit se nourrir; cela, le
plus grossier, pour les couches externes non destinées à
l'alimentation et faisant seulement office de coque protectrice.
Puis, autour d'une niche centrale qui reçoit l'oeuf, il faut
disposer les matériaux assise par assise d'après l'ordre
décroissant de leur finesse et de leur valeur nutritive; il faut
donner consistance aux couches, les faire adhérer l'une à l'autre,
enfin, feutrer les brins filamenteux des dernières, qui doivent
protéger le tout. Comment, dans une complète obscurité, au fond
d'un terrier qui, encombré de vivres, laisse à peine la place pour
se mouvoir, le Scarabée vient-il à bout d'oeuvre pareille, lui si
gauche d'allures, si raide de mouvements? Quand je songe à la
délicatesse du travail accompli et aux grossiers outils de
l'ouvrier, pattes anguleuses bonnes pour éventrer le sol et au
besoin le tuf, l'idée me vient d'un éléphant qui s'aviserait de
tisser de la dentelle. Explique qui voudra ce miracle de
l'industrie maternelle: quant à moi, j'y renonce, d'autant plus
qu'il ne m'a pas été donné de voir l'artiste en ses fonctions.
Bornons-nous à décrire le chef-d'oeuvre.
La pilule où l'oeuf est renfermé a généralement le volume d'une
moyenne pomme. Au centre est une niche ovalaire d'un centimètre
environ de diamètre. Sur le fond est fixé verticalement l'oeuf,
cylindrique, arrondi aux deux bouts, d'un blanc jaunâtre, du
volume à peu près d'un grain de froment mais plus court. La paroi
de la niche est crépie d'une matière brune verdâtre, luisante,
demi-fluide, vraie crème stercorale destinée aux premières
bouchées de la larve. Pour cet aliment raffiné, la mère
cueillerait-elle la quintessence de l'ordure? L'aspect du mets me
dit autre chose, et m'affirme que c'est là une purée élaborée dans
l'estomac maternel. Le pigeon ramollit le grain dans son jabot et
le convertit en une sorte de laitage qu'il dégorge ensuite à sa
couvée. Selon toute apparence, le bousier a les mêmes tendresses:
il digère à demi des aliments de choix et les dégorge en une fine
bouillie, dont il enduit la paroi de la niche où l'oeuf est
déposé. À son éclosion, la larve trouve de la sorte une nourriture
de digestion facile, qui lui fortifie rapidement l'estomac et lui
permet d'attaquer les couches sous-jacentes, auxquelles manque ce
raffinement de préparation. Sous l'enduit demi-fluide est une
pulpe de choix, compacte, homogène, d'où tout brin filandreux est
exclu. Par-delà viennent des assises grossières, où les fibres
végétales abondent; enfin l'extérieur de la pelote est composé des
matériaux les plus communs, mais tassés, feutrés en coque
résistante.
Un changement progressif dans le régime alimentaire est ici
manifeste. En sortant de l'oeuf, le tout débile vermisseau lèche
la fine purée sur les murs de sa loge. Il y en a peu, mais c'est
fortifiant et de haute valeur nutritive. À la bouillie de la
tendre enfance succède la pâtée du nourrisson sevré, pâtée
intermédiaire entre les exquises délicatesses du début et la
nourriture grossière de la fin. La couche en est épaisse et
suffisante pour faire du vermisseau un robuste ver. Mais alors aux
forts la nourriture des forts, le pain d'orge avec ses arêtes, le
crottin naturel plein d'aiguilles de foin. La larve en est
surabondamment approvisionnée; et toute sa croissance prise, il
lui reste une couche formant cloison autour d'elle. La capacité de
l'habitacle s'est agrandie à mesure que grossissait l'habitant,
nourri de la substance même des murailles; la petite niche
primitive à parois très épaisses est maintenant une grande cellule
à parois de quelques millimètres d'épaisseur; les assises
intérieures de la maison sont devenues larve, nymphe ou Scarabée
suivant l'époque. Finalement la pilule est une solide coque,
abritant dans sa loge spacieuse le mystérieux travail de la
métamorphose.
Pour continuer, les observations me manquent: mes actes de l'état
civil du Scarabée sacré s'arrêtent à l'oeuf. Je n'ai pas vu la
larve qui, du reste, est connue et décrite dans les auteurs[4]; je
n'ai pas vu davantage l'insecte parfait encore renfermé dans la
chambre de sa pilule, avant toute pratique des fonctions de
rouleur et de fouisseur. Et c'est précisément là ce que j'aurais
surtout désiré voir. J'aurais voulu trouver le bousier dans sa
loge natale, récemment transfiguré, novice de tout travail, pour
examiner la main de l'ouvrier avant sa mise à l'ouvrage. La raison
de ce souhait, la voici:
Les insectes ont chaque patte terminée par une sorte de doigt ou
tarse, comme on l'appelle, composé d'une suite de fines pièces que
l'on pourrait comparer aux phalanges de nos doigts. Un ongle en
croc termine le tout. Un doigt à chaque patte, telle est la règle;
et ce doigt, du moins pour les coléoptères supérieurs, notamment
pour les bousiers, comprend cinq phalanges ou articles. Or, par
une exception bien étrange, les Scarabées sont privés de tarses
aux pattes antérieures, tandis qu'ils en possèdent de fort bien
conformés, avec cinq articles, aux deux autres paires. Ils sont
manchots, estropiés: ils manquent, aux membres de devant, de ce
qui, dans l'insecte, représente fort grossièrement notre main.
Pareille anomalie se retrouve chez les Onitis et les Bubas,
également de la famille des bousiers. L'entomologie a depuis
longtemps enregistré ce curieux fait sans pouvoir en donner une
satisfaisante explication. L'animal est-il manchot de naissance;
vient-il au monde sans doigts aux membres antérieurs? Ou bien est-
ce par accident qu'il les perd une fois qu'il se livre à ses
travaux pénibles?
Aisément on concevrait pareille mutilation comme une suite de la
rude besogne de l'insecte. Fouiller, creuser, râteler, dépecer
tantôt dans le gravier du sol, tantôt dans la masse filandreuse du
crottin, n'est pas oeuvre où des organes aussi délicats que les
tarses puissent être engagés sans péril. Circonstance plus grave
encore: quand l'insecte roule à reculons sa pilule, la tête en
bas, c'est par l'extrémité des pattes antérieures qu'il prend
appui sur le terrain. Que pourraient devenir dans de continuel
frottement contre les rudesses du sol les faibles doigts de
l'insecte, aussi menus qu'un bout de fil? Inutiles, pur embarras,
un jour ou l'autre ils devraient disparaître, écrasés, arrachés,
usés au milieu de mille accidents. À manier de lourds outils, à
soulever de pesants fardeaux, nos ouvriers, trop souvent, hélas!
s'estropient; ainsi s'estropierait le Scarabée en roulant sa
pelote, faix énorme pour lui. Ses bras manchots seraient noble
certificat, attestant vie laborieuse.
Mais ici des doutes sérieux aussitôt surviennent. Ces mutilations,
si elles sont en réalité accidentelles et la conséquence d'un
pénible travail, doivent être l'exception et non la règle. De ce
qu'un ouvrier, de ce que plusieurs ouvriers auront la main broyée
dans les engrenages d'une machine, ce n'est pas à dire que tous
les autres seront aussi manchots. Si le Scarabée souvent, très
souvent même, perd les doigts antérieurs à son métier de rouleur
de pilules, quelques-uns au moins doivent se trouver qui, plus
heureux ou plus adroits, ont conservé leurs tarses. Consultons
donc les faits. J'ai observé en très-grand nombre les espèces de
Scarabées qui habitent la France: le _Scarabée sacré_, commun en
Provence; le _Scarabée semi-ponctué_ qui s'éloigne peu de la mer
et fréquente les plages sablonneuses de Cette, de Palavas et du
golfe Juan; enfin le _Scarabée à large cou_, beaucoup plus répandu
que les deux autres et qui remonte la vallée du Rhône au moins
jusqu'à Lyon. Enfin mes observations ont porté sur une espèce
africaine, le _Scarabée à cicatrices, _recueilli aux environs de
Constantine. Eh bien, le manque de tarses aux pattes antérieures
s'est trouvé, pour les quatre espèces, un fait constant, sans
exception aucune, du moins dans la limite de mes observations. Le
Scarabée serait donc manchot d'origine; ce serait chez lui
particularité naturelle et non accident.
Une autre raison d'ailleurs apporte un supplément de preuves. Si
l'absence de doigts antérieurs était une mutilation accidentelle,
suite de violents exercices, il ne manque pas d'autres insectes,
de bousiers notamment, qui se livrent à des travaux d'excavation
encore plus pénibles que ceux du Scarabée, et qui devraient alors,
à plus forte raison, être privés des tarses de devant, appendices
sans usage, embarrassants même quand la patte doit être un robuste
outil de fouille. Les Géotrupes, par exemple, qui méritent si bien
leur nom, signifiant troueur de terre, creusent dans le sol battu
des chemins, au milieu des cailloux cimentés d'argile, des puits
verticaux tellement profonds qu'il faut, pour en visiter la
cellule terminale, faire emploi de puissants instruments de
fouille, et encore ne réussit-on pas toujours. Or, ces mineurs par
excellence, qui s'ouvrent aisément de longues galeries dans un
milieu dont le Scarabée sacré pourrait à peine entamer la surface,
ont leurs tarses antérieurs intacts, comme si perforer le tuf
était oeuvre de délicatesse et non de violence. Tout porte donc à
croire qu'observé, novice encore, dans la cellule natale, le
Scarabée se trouverait manchot et semblable au vétéran qui a couru
le monde et s'est usé au travail.
Sur cette absence de doigts pourrait se baser un raisonnement en
faveur des théories à la mode aujourd'hui, concurrence vitale et
transformation de l'espèce. On dirait: «Les Scarabées ont eu
d'abord des tarses à toutes les pattes, conformément aux lois
générales de l'organisation chez les insectes. D'une façon ou de
l'autre, quelques-uns ont perdu aux pattes antérieures ces
appendices embarrassants, plus nuisibles qu'utiles; se trouvant
bien de cette mutilation qui favorisait le travail, ils ont
prévalu peu à peu sur les autres, moins avantagés; ils ont fait
souche en transmettant à leur descendance leurs moignons sans
doigts, et finalement l'antique insecte doigté est devenu
l'insecte manchot de nos jours». À ces raisons je veux bien me
rendre si l'on me démontre d'abord pour quels motifs, avec des
travaux analogues et bien autrement rudes, le Géotrupe a conservé
ses tarses. Jusque-là, continuons à croire que le premier Scarabée
qui roula sa pilule, peut-être sur la plage de quelque lac où se
baignait le Paloeothérium, était privé de tarses antérieurs comme
le nôtre.
CHAPITRE III
LE CERCERIS BUPRESTICIDE
Il est pour chacun, suivant la tournure de ses idées, certaines
lectures qui font date en montrant à l'esprit des horizons non
encore soupçonnés. Elles ouvrent toutes grandes les portes d'un
monde nouveau où doivent désormais se dépenser les forces de
l'intelligence: elles sont l'étincelle qui porte la flamme dans un
foyer dont les matériaux, privés de son concours, persisteraient
indéfiniment inutiles. Et ces lectures, point de départ d'une ère
nouvelle dans l'évolution de nos idées, c'est fréquemment le
hasard qui nous en fournit l'occasion. Les circonstances les plus
fortuites, quelques lignes venues sous nos yeux on ne sait plus
comment, décident de notre avenir et nous engagent dans le sillon
de notre lot.
Un soir d'hiver, à côté d'un poêle dont les cendres étaient encore
chaudes, et la famille endormie, j'oubliais, dans la lecture, les
soucis du lendemain, les noirs soucis du professeur de physique
qui, après avoir empilé diplôme universitaire sur diplôme et rendu
pendant un quart de siècle des services dont le mérite n'était pas
méconnu, recevait pour lui et les siens 1600 fr., moins que le
gage d'un palefrenier de bonne maison. Ainsi le voulait la
honteuse parcimonie de cette époque pour les choses de
l'enseignement. Ainsi le voulaient les paperasses administratives:
j'étais un irrégulier, fils de mes études solitaires. J'oubliais
donc, au milieu des livres, mes poignantes misères du professorat,
quand, de fortune, je vins à feuilleter une brochure entomologique
qui m'était venue entre les mains je ne sais plus par quelles
circonstances.