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Jean-Henri Fabre

SOUVENIRS

ENTOMOLOGIQUES

Livre I

Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes

(1879)

Table des matières

CHAPITRE I LE SCARABÉE SACRÉ

CHAPITRE II LA VOLIÈRE

CHAPITRE III LE CERCERIS BUPRESTICIDE

CHAPITRE IV LE CERCERIS TUBERCULÉ

CHAPITRE V UN SAVANT TUEUR

CHAPITRE VI LE SPHEX À AILES JAUNES

CHAPITRE VII LES TROIS COUPS DE POIGNARD

CHAPITRE VIII LA LARVE ET LA NYMPHE

CHAPITRE IX LES HAUTES THÉORIES

CHAPITRE X LE SPHEX LANGUEDOCIEN

CHAPITRE XI SCIENCE DE L'INSTINCT

CHAPITRE XII IGNORANCE DE L'INSTINCT

CHAPITRE XIII UNE ASCENSION AU MONT VENTOUX

CHAPITRE XIV LES ÉMIGRANTS

CHAPITRE XV LES AMMOPHILES

CHAPITRE XVI LES BEMBEX

CHAPITRE XVII LA CHASSE AUX DIPTÈRES

CHAPITRE XVIII UN PARASITE. LE COCON

CHAPITRE XIX RETOUR AU NID

CHAPITRE XX LES CHALICODOMES

CHAPITRE XXI EXPÉRIENCES

CHAPITRE XXII ÉCHANGE DE NIDS

NOTES

Pour tous les yeux attentifs, c'est un spectacle à la fois étrange

et d'une grandeur singulière que celui des insectes industrieux

déployant dans leurs travaux l'art le plus raffiné. L'instinct

porté ainsi au plus haut degré dont la nature offre des exemples,

confond la raison humaine. Le trouble de l'esprit augmente,

lorsque intervient l'observation patiente et minutieuse de tous

les détails de la vie des êtres les mieux doués sous le rapport de

l'instinct.

E. Blanchard.

CHAPITRE I

LE SCARABÉE SACRÉ

Les choses se passèrent ainsi. Nous étions cinq ou six: moi le

plus vieux, leur maître, mais encore plus leur compagnon et leur

ami; eux, jeunes gens à coeur chaleureux, à riante imagination,

débordant de cette sève printanière de la vie qui nous rend si

expansifs et si désireux de connaître. Devisant de choses et

d'autres, par un sentier bordé d'hyèbles et d'aubépines, où déjà

la Cétoine dorée s'enivrait d'amères senteurs sur les corymbes

épanouis, on allait voir si le Scarabée sacré avait fait sa

première apparition au plateau sablonneux des Angles[1], et roulait

sa pilule de bouse, image du monde pour la vieille Égypte; on

allait s'informer si les eaux vives de la base de la colline

n'abritaient point, sous leur tapis de lentilles aquatiques, de

jeunes tritons, dont les branchies ressemblent à de menus rameaux

de corail; si l'épinoche, l'élégant petit poisson des ruisselets,

avait mis sa cravate de noces, azur et pourpre; si, de son aile

aiguë, l'hirondelle, nouvellement arrivée, effleurait la prairie,

pourchassant les tipules, qui sèment leurs oeufs en dansant; si,

sur le seuil d'un terrier creusé dans le grès, le lézard ocellé

étalait au soleil sa croupe constellée de taches bleues; si la

mouette rieuse, venue de la mer à la suite des légions de poissons

qui remontent le Rhône pour frayer dans ses eaux, planait par

bandes sur le fleuve en jetant par intervalles son cri pareil à

l'éclat de rire d'un maniaque; si... mais tenons-nous-en là; pour

abréger, disons que, gens simples et naïfs, prenant un vif plaisir

à vivre avec les bêtes, nous allions passer une matinée à la fête

ineffable du réveil de la vie au printemps.

Les événements répondirent à nos espérances. L'épinoche avait fait

sa toilette; ses écailles eussent fait pâlir l'éclat de l'argent;

sa gorge était frottée du plus vif vermillon. À l'approche de

l'aulastome, grosse sangsue noire mal intentionnée, sur le dos,

sur les flancs, ses aiguillons brusquement se dressaient, comme

poussés par un ressort. Devant cette attitude déterminée, le

bandit se laisse honteusement couler parmi les herbages. La gent

béate des mollusques, planorbes, physes, limnées, humait l'air à

la surface des eaux. L'hydrophile et sa hideuse larve, pirates des

mares, tantôt à l'un tantôt à l'autre en passant tordaient le cou.

Le stupide troupeau ne paraissait pas même s'en apercevoir. Mais

laissons les eaux de la plaine et gravissons la falaise qui nous

sépare du plateau. Là-haut, des moutons pâturent, des chevaux

s'exercent aux courses prochaines, tous distribuant la manne aux

bousiers en liesse.

Voici à l'oeuvre les coléoptères vidangeurs à qui est dévolue la

haute mission d'expurger le sol de ses immondices. On ne se

lasserait pas d'admirer la variété d'outils dont ils sont munis,

soit pour remuer la matière stercorale, la dépecer, la façonner,

soit pour creuser de profondes retraites où ils doivent s'enfermer

avec leur butin. Cet outillage est comme un musée technologique,

où tous les instruments de fouille seraient représentés. Il y a là

des pièces qui semblent imitées de celles de l'industrie humaine;

il y en a d'autres d'un type original, où nous pourrions nous-

mêmes prendre modèle pour de nouvelles combinaisons.

Le Copris espagnol porte sur le front une vigoureuse corne,

pointue et recourbée en arrière, pareille à la longue branche d'un

pic. À semblable corne, le Copris lunaire adjoint deux fortes

pointes taillées en soc de charrue, issues du thorax; et entre les

deux, une protubérance à arête vive faisant office de large

racloir. Le Bubas Bubale et le Bubas Bison, tous les deux confinés

aux bords de la Méditerranée, sont armés sur le front de deux

robustes cornes divergentes, entre lesquelles s'avance un soc

horizontal fourni par le corselet. Le Minotaure Typhée porte sur

le devant du thorax, trois pointes d'araire, parallèles et

dirigées en avant, les latérales plus longues, la médiane plus

courte. L'Onthophage taureau a pour outil deux pièces longues et

courbes qui rappellent les cornes d'un taureau; l'Onthophage

fourchu a pour sa part une fourche à deux branches, dressées

d'aplomb sur sa tête aplatie. Le moins avantagé est doué, tantôt

sur la tête, tantôt sur le corselet, de tubercules durs, outils

obtus que la patience de l'insecte sait toutefois très-bien

utiliser. Tous sont armés de la pelle, c'est-à-dire qu'ils ont la

tête large, plate et à bord tranchant; tous font usage du râteau,

c'est-à-dire qu'ils recueillent avec leurs pattes antérieures

dentelées.

Comme dédommagement à sa besogne ordurière, plus d'un exhale

l'odeur forte du musc, et brille sous le ventre du reflet des

métaux polis. Le Géotrupe hypocrite a par dessous l'éclat du

cuivre et de l'or; le Géotrupe stercoraire a le ventre d'un violet

améthyste. Mais, en général, leur coloration est le noir. C'est

aux régions tropicales qu'appartiennent les bousiers splendidement

costumés, véritables bijoux vivants. Sous les bouses de chameau,

la Haute-Égypte nous présenterait tel Scarabée qui rivalise avec

le vert éclatant de l'émeraude; la Guyane, le Brésil, le Sénégal,

nous montreraient tels Copris d'un rouge métallique, aussi riche

que celui du cuivre, aussi vif que celui du rubis. Si cet écrin de

l'ordure nous manque, les bousiers de nos pays ne sont pas moins

remarquables par leurs moeurs.

Quel empressement autour d'une même bouse! Jamais aventuriers

accourus des quatre coins du monde n'ont mis telle ferveur à

l'exploitation d'un placer californien. Avant que le soleil soit

devenu trop chaud, ils sont là par centaines, grands et petits,

pêle-mêle, de toute espèce, de toute forme, de toute taille, se

hâtant de se tailler une part dans le gâteau commun. Il y en a qui

travaillent à ciel ouvert, et ratissent la surface; il y en a qui

s'ouvrent des galeries dans l'épaisseur même du monceau, à la

recherche des filons de choix; d'autres exploitent la couche

inférieure pour enfouir sans délai leur butin dans le sol sous-

jacent; d'autres, les plus petits, émiettent à l'écart un lopin

éboulé des grandes fouilles de leurs forts collaborateurs.

Quelques-uns, les nouveaux venus et les plus affamés sans doute,

consomment sur place; mais le plus grand nombre songe à se faire

un avoir qui lui permette de couler de longs jours dans

l'abondance, au fond d'une sûre retraite. Une bouse, fraîche à

point, ne se trouve pas quand on veut au milieu des plaines

stériles du thym; telle aubaine est une vraie bénédiction du ciel;

les favorisés du sort ont seuls un pareil lot. Aussi les richesses

d'aujourd'hui sont-elles prudemment mises en magasin. Le fumet

stercoraire a porté l'heureuse nouvelle à un kilomètre à la ronde,

et tous sont accourus s'amasser des provisions. Quelques

retardataires arrivent encore, au vol ou pédestrement.

Quel est celui-ci qui trottine vers le monceau, craignant

d'arriver trop tard? Ses longues pattes se meuvent avec une

brusque gaucherie, comme poussées par une mécanique que l'insecte

aurait dans le ventre; ses petites antennes rousses épanouissent

leur éventail, signe d'inquiète convoitise. Il arrive, il est

arrivé, non sans culbuter quelques convives. C'est le Scarabée

sacré, tout de noir habillé, le plus gros et le plus célèbre de

nos bousiers. Le voilà attablé, côte à côte avec ses confrères,

qui, du plat de leurs larges pattes antérieures, donnent à petits

coups la dernière façon à leur boule, ou bien l'enrichissent d'une

dernière couche avant de se retirer et d'aller jouir en paix du

fruit de leur travail. Suivons dans toutes ses phases la

confection de la fameuse boule.

Le chaperon, c'est-à-dire le bord de la tête, large et plate, est

crénelé de six dentelures angulaires rangées en demi-cercle. C'est

là l'outil de fouille et de dépècement, le râteau qui soulève et

rejette les fibres végétales non nutritives, va au meilleur, le

ratisse et le rassemble. Un choix est ainsi fait, car pour ces

fins connaisseurs, ceci vaut mieux que cela; choix par à peu près,

si le Scarabée s'occupe de ses propres victuailles, mais d'une

scrupuleuse rigueur s'il faut confectionner la boule maternelle,

creusée d'une niche centrale où l'oeuf doit éclore. Alors tout

brin fibreux est soigneusement rejeté, et la quintessence

stercoraire seule cueillie pour bâtir la couche interne de la

cellule. À sa sortie de l'oeuf, la jeune larve trouve ainsi, dans

la paroi même de sa loge, un aliment raffiné qui lui fortifie

l'estomac et lui permet d'attaquer plus tard les couches externes

et grossières.

Pour ses besoins à lui, le Scarabée est moins difficile, et se

contente d'un triage en gros. Le chaperon dentelé éventre donc et

fouille, élimine et rassemble un peu au hasard. Les jambes

antérieures concourent puissamment à l'ouvrage. Elles sont

aplaties, courbées en arc de cercle, relevées de fortes nervures

et armées en dehors de cinq robustes dents. Faut-il faire acte de

force, culbuter un obstacle, se frayer une voie au plus épais du

monceau, le bousier joue des coudes, c'est-à-dire qu'il déploie de

droite et de gauche ses jambes dentelées, et d'un vigoureux coup

de râteau déblaie une demi-circonférence. La place faite, les

mêmes pattes ont un autre genre de travail: elles recueillent par

brassées la matière râtelée par le chaperon et la conduisent sous

le ventre de l'insecte, entre les quatre pattes postérieures.

Celles-ci sont conformées pour le métier de tourneur. Leurs

jambes, surtout celles de la dernière paire, sont longues et

fluettes, légèrement courbées en arc et terminées par une griffe

très-aiguë. Il suffit de les voir pour reconnaître en elles un

compas sphérique, qui, dans ses branches courbes, enlace un corps

globuleux pour en vérifier, en corriger la forme. Leur rôle est,

en effet, de façonner la boule.

Brassée par brassée, la matière s'amasse sous le ventre, entre les

quatre jambes, qui, par une simple pression, lui communiquent leur

propre courbure et lui donnent une première façon. Puis, par

moments, la pilule dégrossie est mise en branle entre les quatre

branches du double compas sphérique; elle tourne sous le ventre du

bousier et se perfectionne par la rotation. Si la couche

superficielle manque de plasticité et menace de s'écailler, si

quelque point trop filandreux n'obéit pas à l'action du tour, les

pattes antérieures retouchent les endroits défectueux; à petits

coups de leurs larges battoirs, elles tapent la pilule pour faire

prendre corps à la couche nouvelle et emplâtrer dans la masse les

brins récalcitrants.

Par un soleil vif, quand l'ouvrage presse, on est émerveillé de la

fébrile prestesse du tourneur. Aussi la besogne marche-t-elle

vite: c'était tantôt une maigre pilule, c'est maintenant une bille

de la grosseur d'une noix, ce sera tout à l'heure une boule de la

grosseur d'une pomme. J'ai vu des goulus en confectionner de la

grosseur du poing. Voilà certes sur la planche du pain pour

quelques jours.

Les provisions sont faites; il s'agit maintenant de se retirer de

la mêlée et d'acheminer les vivres en lieu opportun. Là,

commencent les traits de moeurs les plus frappants du Scarabée.

Sans délai, le bousier se met en route; il embrasse la sphère de

ses deux longues jambes postérieures, dont les griffes terminales,

implantées dans la masse, servent de pivots de rotation; il prend

appui sur les jambes intermédiaires, et faisant levier avec les

brassards dentelés des pattes de devant, qui tour à tour pressent

sur le sol, il progresse à reculons avec sa charge, le corps

incliné, la tête en bas, l'arrière-train en haut. Les pattes

postérieures, organe principal de la mécanique, sont dans un

mouvement continuel; elles vont et viennent, déplaçant la griffe

pour changer l'axe de rotation, maintenir la charge en équilibre

et la faire avancer par les poussées alternatives de droite et de

gauche. À tour de rôle, la boule se trouve de la sorte en contact

avec le sol par tous les points de sa surface, ce qui la

perfectionne dans sa forme et donne consistance égale à sa couche

extérieure par une pression uniformément répartie.

Et hardi! Ça va, ça roule; on arrivera, non sans encombre

cependant. Voici un premier pas difficile: le bousier s'achemine

en travers d'un talus, et la lourde masse tend à suivre la pente;

mais l'insecte, pour des motifs à lui connus, préfère croiser

cette voie naturelle, projet audacieux dont l'insuccès dépend d'un

faux pas, d'un grain de sable troublant l'équilibre. Le faux pas

est fait, la boule roule au fond de la vallée; l'insecte, culbuté

par l'élan de la charge, gigote, se remet sur ses jambes et

accourt s'atteler. La mécanique fonctionne de plus belle. -- Mais

prends donc garde, étourdi; suis le creux du vallon, qui

t'épargnera peine et mésaventure; le chemin y est bon, tout uni;

ta pilule y roulera sans effort. -- Eh bien non: l'insecte se

propose de remonter le talus qui lui a été fatal. Peut-être lui

convient-il de regagner les hauteurs. À cela je n'ai rien à dire;

l'opinion du Scarabée est plus clairvoyante que la mienne sur

l'opportunité de se tenir en haut lieu. -- Prends au moins ce

sentier, qui, par une pente douce, te conduira là-haut. -- Pas du

tout, s'il se trouve à proximité quelque talus bien raide,

impossible à remonter, c'est celui-là que l'entêté préfère. Alors

commence le travail de Sisyphe. La boule, fardeau énorme, est

péniblement hissée, pas à pas, avec mille précautions, à une

certaine hauteur, toujours à reculons. On se demande par quel

miracle de statique une telle masse peut être retenue sur la

pente. Ah! un mouvement mal combiné met à néant tant de fatigue:

la boule dévale entraînant avec elle le Scarabée. L'escalade est

reprise, bientôt suivie d'une nouvelle chute. La tentative

recommence, mieux conduite cette fois aux passages difficiles; une

maudite racine de gramen, cause des précédentes culbutes, est

prudemment tournée. Encore un peu, et nous y sommes; mais

doucement, tout doucement. La rampe est périlleuse et un rien peut

tout compromettre. Voilà que la jambe glisse sur un gravier poli.

La boule redescend pêle-mêle avec le bousier. Et celui-ci de

recommencer avec une opiniâtreté que rien ne lasse. Dix fois,

vingt fois, il tentera l'infructueuse escalade, jusqu'à ce que son

obstination ait triomphé des obstacles, ou que, mieux avisé et

reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il adopte le chemin en

plaine.

Le Scarabée ne travaille pas toujours seul au charroi de la

précieuse pilule: fréquemment, il s'adjoint un confrère; ou, pour

mieux dire, c'est le confrère qui s'adjoint. Voici comment

d'habitude se passe la chose. -- Sa boule préparée, un bousier

sort de la mêlée et quitte le chantier, poussant à reculons son

butin. Un voisin, des derniers venus, et dont la besogne est à

peine ébauchée, brusquement laisse là son travail et court à la

boule roulante, prêter main forte à l'heureux propriétaire, qui

paraît accepter bénévolement le secours. Désormais, les deux

compagnons travaillent en associés. À qui mieux mieux, ils

acheminent la pilule en lieu sûr. Y a-t-il eu pacte, en effet, sur

le chantier, convention tacite de se partager le gâteau? Pendant

que l'un pétrissait et façonnait la boule, l'autre ouvrait-il de

riches filons pour en extraire des matériaux de choix et les

adjoindre aux provisions communes? Je n'ai jamais surpris pareille

collaboration; j'ai toujours vu chaque bousier exclusivement

occupé de ses propres affaires sur les lieux d'exploitation. Donc,

pour le dernier venu, aucun droit acquis.

Serait-ce alors une association des deux sexes, un couple qui va

se mettre en ménage? Quelque temps, je l'ai cru. Les deux

bousiers, l'un par devant, l'autre par derrière, poussant d'un

même zèle la lourde pelote, me rappelaient certains couplets que

moulinaient dans le temps les orgues de Barbarie. «Pour monter

notre ménage, hélas! comment ferons-nous. -- Toi devant et moi

derrière, nous pousserons le tonneau.» -- De par le scalpel, il

m'a fallu renoncer à cette idylle de famille. Chez les Scarabées,

les deux sexes ne se distinguent l'un de l'autre par aucune

différence extérieure. J'ai donc soumis à l'autopsie les deux

bousiers occupés au charroi d'une même boule; et très-souvent, ils

se sont trouvés du même sexe.

Ni communauté de famille, ni communauté de travail. Quelle est

alors la raison d'être de l'apparente société? C'est tout

simplement tentative de rapt. L'empressé confrère, sous le

fallacieux prétexte de donner un coup de main, nourrit le projet

de détourner la boule à la première occasion. Faire sa pilule au

tas demande fatigue et patience; la piller quand elle est faite,

ou du moins s'imposer comme convive, est bien plus commode. Si la

vigilance du propriétaire fait défaut, on prendra la fuite avec le

trésor; si l'on est surveillé de trop près, on s'attable à deux,

alléguant les services rendus. Tout est profit en pareille

tactique; aussi le pillage est-il exercé comme une industrie des

plus fructueuses. Les uns s'y prennent sournoisement, comme je

viens de le dire; ils accourent en aide à un confrère qui

nullement n'a besoin d'eux, et sous les apparences d'un charitable

secours, dissimulent de très indélicates convoitises. D'autres,

plus hardis peut-être, plus confiants dans leur force, vont droit

au but et détroussent brutalement.

À tout instant des scènes se passent dans le genre de celle-ci. --

Un Scarabée s'en va, paisible, tout seul, roulant sa boule,

propriété légitime, acquise par un travail consciencieux. Un autre

survient au vol, je ne sais d'où, se laisse lourdement choir,

replie sous les élytres ses ailes enfumées et du revers de ses

brassards dentés culbute le propriétaire, impuissant à parer

l'attaque dans sa posture d'attelage. Pendant que l'exproprié se

démène et se remet sur jambes, l'autre se campe sur le haut de la

boule, position la plus avantageuse pour repousser l'assaillant.

Les brassards pliés sous la poitrine et prêt à la riposte, il

attend les événements. Le volé tourne autour de la pelote,

cherchant un point favorable pour tenter l'assaut; le voleur

pivote sur le dôme de la citadelle et constamment lui fait face.

Si le premier se dresse pour l'escalade, le second lui détache un

coup de bras qui l'étend sur le dos. Inexpugnable du haut de son

fort, l'assiégé déjouerait indéfiniment les tentatives de son

adversaire si celui-ci ne changeait de tactique pour rentrer en

possession de son bien. La sape joue pour faire crouler la

citadelle avec la garnison. La boule, inférieurement ébranlée,

chancelle et roule, entraînant avec elle le bousier pillard, qui

s'escrime de son mieux pour se maintenir au dessus. Il y parvient,

mais non toujours, par une gymnastique précipitée qui lui fait

gagner en altitude ce que la rotation du support lui fait perdre.

S'il est mis à pied par un faux mouvement, les chances s'égalisent

et la lutte tourne au pugilat. Voleur et volé se prennent corps à

corps, poitrine contre poitrine. Des pattes s'emmêlent et se

démêlent, les articulations s'enlacent, les armures de corne se

choquent ou grincent avec le bruit aigre d'un métal limé. Puis

celui des deux qui parvient à renverser sur le dos son adversaire

et à se dégager, à la hâte prend position sur le haut de la boule.

Le siège recommence, tantôt par le pillard, tantôt par le pillé,

suivant que l'ont décidé les chances de la lutte corps à corps. Le

premier, hardi flibustier sans doute et coureur d'aventures,

fréquemment a le dessus. Alors, après deux ou trois défaites,

l'exproprié se lasse et revient philosophiquement au tas pour se

confectionner une nouvelle pilule. Quant à l'autre, toute crainte

de surprise dissipée, il s'attelle et pousse où bon lui semble la

boule conquise. J'ai vu parfois survenir un troisième larron qui

volait le voleur. En conscience, je n'en étais pas fâché.

Vainement, je me demande quel est le Proudhon qui a fait passer

dans les moeurs du Scarabée l'audacieux paradoxe: «_La propriété,

c'est le vol_»; quel est le diplomate qui a mis en honneur chez

les bousiers la sauvage proposition: «_La force prime le droit._»

Les données me manquent pour remonter aux causes de ces

spoliations passées en habitude, de cet abus de la force pour la

conquête d'un crottin; tout ce que je peux affirmer, c'est que le

larcin est, parmi les Scarabées, d'un usage général. Ces rouleurs

de bouse se pillent entre eux avec un sans-gêne dont je ne connais

pas d'autre exemple aussi effrontément caractérisé. Je laisse aux

observateurs futurs le soin d'élucider ce curieux problème de la

psychologie des bêtes, et je reviens aux deux associés roulant de

concert leur pilule.

Mais, d'abord, dissipons une erreur qui a cours dans les livres.

Je lis dans le magnifique ouvrage de M. Émile Blanchard,

_Métamorphoses, Moeurs et Instincts des insectes_, le passage

suivant: «Notre insecte se trouve parfois arrêté, par un obstacle

insurmontable, la boule est tombée dans un trou. C'est ici

qu'apparaît chez l'Ateuchus[2] une intelligence de la situation

vraiment étonnante, et une facilité de communication entre les

individus de la même espèce plus surprenante encore.

L'impossibilité de franchir l'obstacle avec la boule étant

reconnue, l'Ateuchus semble l'abandonner, il s'envole au loin. Si

vous êtes suffisamment doué de cette grande et noble vertu qu'on

appelle la patience, demeurez près de cette boule laissée à

l'abandon: au bout de quelque temps, l'Ateuchus reviendra à cette

place, et il n'y reviendra pas seul; il sera suivi de deux, trois,

quatre, cinq compagnons qui s'abattent tous à l'endroit désigné,

mettent leurs efforts en commun pour enlever le fardeau.

L'Ateuchus a été chercher du renfort, et voilà comment, au milieu

des champs arides, il est si ordinaire de voir plusieurs Ateuchus

réunis pour le transport d'une seule boule.» -- Je lis enfin dans

le _Magasin d'entomologie_ d'Illiger: -- «Un Gymnopleure

pilulaire[3] en construisant la boule de fiente destinée à

renfermer ses oeufs, la fit rouler dans un trou, d'où il s'efforça

pendant longtemps de la tirer tout seul. Voyant qu'il perdait son

temps en vains efforts, il courut à un tas de fumier voisin

chercher trois individus de son espèce, qui, unissant leurs forces

aux siennes, parvinrent à retirer la boule de la cavité où elle

était tombée, puis retournèrent à leur fumier continuer leurs

travaux.»

J'en demande bien pardon à mon illustre maître, M. Blanchard, mais

certainement, les choses ne se passent pas ainsi. D'abord les deux

récits sont tellement conformes, qu'ils ont sans doute chacun même

origine. Illiger, sur une observation trop peu suivie pour mériter

confiance aveugle, a mis en avant l'aventure de son Gymnopleure;

et le même fait a été répété pour les Scarabées, parce que, en

effet, il est très commun de voir deux de ces insectes occupés en

commun soit à faire rouler une pilule, soit à la retirer d'un

endroit difficile. Mais le concours de deux ne prouve en rien que

le bousier dans l'embarras soit allé requérir main forte auprès

des camarades. J'ai eu, dans une large mesure, la patience que

recommande M. Blanchard; j'ai vécu de longs jours, pourrais-je

dire, en intimité avec le Scarabée sacré; je me suis ingénié de

toutes les manières pour voir clair, autant que possible, dans ses

us et coutumes et les étudier sur le vif, et je n'ai jamais rien

surpris qui de près ou de loin, fit songer à des compagnons

appelés en aide. Comme je le relaterai bientôt, j'ai soumis le

bousier à des épreuves bien autrement sérieuses que celles d'une

cavité où la pilule aurait pu choir; je l'ai mis dans des embarras

plus graves que celui d'une pente à remonter, vrai jeu pour le

Sisyphe entêté qui semble se complaire à la rude gymnastique des

endroits déclives, comme si la pilule en devenant de la sorte plus

ferme, gagnait ainsi en valeur; j'ai fait naître par mon artifice

des situations où l'insecte avait besoin plus que jamais de

secours, et jamais à mes yeux n'a paru quelque preuve de bons

offices entre camarades. J'ai vu des pillés, j'ai vu des pillards,

et rien de plus. Si plusieurs bousiers entouraient la même pilule,

c'est qu'il y avait bataille. Mon humble avis est donc que

quelques Scarabées réunis autour d'une même pelote dans des

intentions de pillage, ont donné lieu à ces récits de camarades

appelés pour donner un coup de main. Des observations incomplètes,

ont fait d'un audacieux détrousseur un compagnon serviable, qui se

dérange de son travail pour prêter un coup d'épaule.

Ce n'est pas affaire de faible portée que d'accorder à un insecte

une intelligence de la situation vraiment étonnante, et une

facilité de communication entre individus de la même espèce plus

surprenante encore. J'insiste donc sur ce point. Comment? Un

Scarabée dans la détresse concevrait l'idée d'aller quérir de

l'aide? Il s'en irait au vol, explorant le pays tout à la ronde,

pour trouver des confrères à l'oeuvre autour d'une bouse; et les

trouvant, par une pantomime quelconque, par le geste des antennes

en particulier, il leur tiendrait à peu près ce langage: «Dites

donc, vous autres, ma charge a versé là-bas dans un trou; venez

m'aider à la retirer. Je vous revaudrai cela dans l'occasion.» Et

les collègues comprendraient! Et, chose non moins forte, ils

laisseraient aussitôt là leur travail, leur pilule commencée, leur

chère pilule exposée aux convoitises des autres et certainement

pillée en leur absence, pour s'en aller prêter secours au

suppliant! Tant d'abnégation me laisse d'une profonde incrédulité,

que corrobore tout ce que j'ai vu pendant des années et des

années, non dans des boites à collection, mais sur les lieux mêmes

de travail du Scarabée. En dehors des soins de la maternité, soins

dans lesquels il est presque toujours admirable, l'insecte, à

moins qu'il ne vive en société, comme les Abeilles, les Fourmis et

les autres, ne se préoccupe d'autre chose que de lui-même.

Mais terminons là cette digression, qu'excuse l'importance du

sujet. J'ai dit qu'un Scarabée, propriétaire d'une boule qu'il

pousse à reculons, est fréquemment rejoint par un confrère, qui

accourt le seconder dans un but intéressé, et le piller si

l'occasion s'en présente. Appelons associés, bien que ce ne soit

pas là le mot propre, les deux collaborateurs, dont l'un s'impose

et dont l'autre peut-être, n'accepte des offices étrangers que

crainte d'un mal pire. La rencontre est d'ailleurs des plus

pacifiques. Le bousier propriétaire ne se détourne pas un seul

instant de son travail à l'arrivée de l'acolyte; le nouveau venu

semble animé des meilleures intentions et se met incontinent à

l'ouvrage. Le mode d'attelage est différent pour chacun des

associés. Le propriétaire occupe la position principale, la place

d'honneur: il pousse à l'arrière de la charge, les pattes

postérieures en haut, la tête en bas. L'acolyte occupe le devant,

dans une position inverse, la tête en haut, les bras dentés sur la

boule, les longues jambes postérieures sur le sol. Entre les deux,

la pilule chemine, chassée devant par le premier, attirée à lui

par le second.

Les efforts du couple ne sont pas toujours bien concordants,

d'autant plus que l'aide tourne le dos au chemin à parcourir, et

que le propriétaire a la vue bornée par la charge. De là, des

accidents réitérés, de grotesques culbutes dont on prend gaîment

son parti: chacun se ramasse à la hâte et reprend position sans

intervertir l'ordre. En plaine, ce mode de charroi ne répond pas à

la dépense dynamique, faute de précision dans les mouvements

combinés; à lui seul, le Scarabée de l'arrière ferait aussi vite

et mieux. Aussi l'acolyte, après avoir donné des preuves de son

bon vouloir, au risque de troubler le mécanisme, prend-il le parti

de se tenir en repos, sans abandonner, bien entendu, la précieuse

pelote qu'il regarde comme déjà sienne. Pelote touchée est pelote

acquise. Il ne commettra pas cette imprudence: l'autre le

planterait là.

Il ramasse donc ses jambes sous le ventre, s'aplatit, s'incruste

pour ainsi dire sur la boule et fait corps avec elle. Le tout,

pilule et bousier cramponné à sa surface, roule désormais en bloc

sous la poussée du légitime propriétaire. Que la charge lui passe

sur le corps, qu'il occupe le dessus, le dessous, le côté du

fardeau roulant, peu lui importe; l'aide tient bon et reste coi.

Singulier auxiliaire, qui se fait carrosser pour avoir sa part de

vivres! Mais qu'une rampe ardue se présente, et un beau rôle lui

revient. Alors, sur la pente pénible, il se met en chef de file,

retenant de ses bras dentés la pesante masse, tandis que son

confrère prend appui pour hisser la charge un peu plus haut.

Ainsi, à deux, par une combinaison d'efforts bien ménagés, celui

d'en haut retenant, celui d'en bas poussant, je les ai vus gravir

des talus où sans résultat se serait épuisé l'entêtement d'un

seul. Mais tous n'ont pas le même zèle en ces moments difficiles:

il s'en trouve qui, sur les pentes où leur concours serait le plus

nécessaire, n'ont pas l'air de se douter le moins du monde des

difficultés à surmonter. Tandis que le malheureux Sisyphe s'épuise

en tentatives pour franchir le mauvais pas, l'autre,

tranquillement laisse faire, incrusté sur la boule, avec elle

roulant dans la dégringolade, avec elle hissé derechef.

J'ai soumis bien des fois deux associés à l'épreuve suivante, pour

juger de leurs facultés inventives en un grave embarras.

Supposons-les en plaine, l'acolyte immobile sur la pelote, l'autre

poussant. Avec une longue et forte épingle, sans troubler

l'attelage, je cloue au sol la boule, qui s'arrête soudain. Le

Scarabée, non au courant de mes perfidies, croit sans doute

quelque obstacle naturel, ornière, racine de chiendent, caillou

barrant le chemin. Il redouble d'efforts, s'escrime de son mieux;

rien ne bouge. -- Que se passe-t-il donc? Allons voir. -- Par deux

ou trois fois, l'insecte fait le tour de sa pilule. Ne découvrant

rien qui puisse motiver l'immobilité, il revient à l'arrière, et

pousse de nouveau. La boule reste inébranlable. -- Voyons là-haut.

-- L'insecte y monte. Il n'y trouve que son collègue immobile, car

j'avais soin d'enfoncer assez l'épingle pour que la tête disparût

dans la masse de la pelote; il explore tout le dôme et redescend.

D'autres poussées sont vigoureusement essayées en avant, sur les

côtés; l'insuccès est le même. Jamais bousier sans doute ne

s'était trouvé en présence d'un pareil problème d'inertie.

Voilà le moment, le vrai moment de réclamer de l'aide, chose

d'autant plus aisée que le collègue est là, tout près, accroupi

sur le dôme. Le Scarabée va-t-il le secouer et lui dire quelque

chose comme ceci: «Que fais-tu là, fainéant! Mais viens donc voir,

la mécanique ne marche plus!» Rien ne le prouve, car je vois

longtemps le Scarabée s'obstiner à ébranler l'inébranlable, à

explorer d'ici et de là, par dessus, par côté, la machine

immobilisée, tandis que l'acolyte persiste dans son repos. À la

longue, cependant, ce dernier a conscience que quelque chose

d'insolite se passe; il en est averti par les allées et venues

inquiètes du confrère et par l'immobilité de la pilule. Il descend

donc et à son tour examine la chose. L'attelage à deux ne fait pas

mieux que l'attelage à un seul. Ceci se complique. Le petit

éventail de leurs antennes s'épanouit, se ferme, se rouvre,

s'épanouit, se rouvre, s'agite et trahit leur vive préoccupation.

Puis un trait de génie met fin à ces perplexités. «Qui sait ce

qu'il y a là-dessous?» -- La pilule est donc explorée par la base,

et une fouille légère a bientôt mis l'épingle à découvert.

Aussitôt il est reconnu que le noeud de la question est là.

Si j'avais eu voix délibérative au conseil, j'aurais dit: Il faut

pratiquer une excavation et extraire le pieu qui fixe la boule. --

Ce procédé, le plus élémentaire de tous et d'une mise en pratique

facile pour des fouilleurs aussi experts, ne fut pas adopté, pas

même essayé. Le bousier trouva mieux que l'homme. Les deux

collègues, qui d'ici, qui de là, s'insinuent sous la boule,

laquelle glisse d'autant et remonte le long de l'épingle à mesure

que s'enfoncent les coins vivants. La mollesse de la matière, qui

cède en se creusant d'un canal sous la tête du pieu inébranlable,

permet cette habile manoeuvre. Bientôt la pelote est suspendue à

une hauteur, égale à l'épaisseur du corps des Scarabées. Le reste

est plus difficile. Les bousiers, d'abord couchés à plat, se

dressent peu à peu sur les jambes, poussant toujours sur le dos.

C'est dur à venir à mesure que les pattes perdent de leur

puissance en se redressant davantage; mais enfin cela vient. Puis

un moment arrive où la poussée avec le dos n'est plus praticable,

la hauteur limite étant atteinte. Un dernier moyen reste, mais

bien moins favorable au développement de force. Tantôt dans l'une,

tantôt dans l'autre de ses postures d'attelage, c'est-à-dire la

tête en bas ou bien la tête en haut, l'insecte pousse soit avec

les pattes postérieures, soit avec les pattes antérieures.

Finalement, la boule tombe à terre, si l'épingle toutefois n'est

pas trop longue. L'éventrement de la pilule par le pieu est tant

bien que mal réparé et le charroi aussitôt recommence.

Mais si l'épingle est d'une longueur trop considérable, la pelote,

encore solidement fixée, finit par être suspendue à une hauteur

que l'insecte, se redressant, ne peut plus dépasser. Dans ce cas,

après de vaines évolutions autour du mât de cocagne inaccessible,

les bousiers abandonnent la place si l'on n'a pas la bonté d'âme

d'achever soi-même la besogne et de leur restituer le trésor. Ou

bien encore, on leur vient en aide de la manière suivante. On

exhausse le sol au moyen d'une petite pierre plate, piédestal du

haut duquel il est possible à l'insecte de continuer. L'utilité de

ce secours ne semble pas immédiatement comprise, car nul des deux

ne s'empresse d'en faire profit. Néanmoins, par hasard ou à

dessein, l'un ou l'autre finit par se trouver sur le haut de la

pierre. O bonheur! en passant, le bousier a senti la pilule lui

effleurer le dos. À ce contact, le courage revient et les efforts

recommencent. Voilà l'insecte qui, sur la secourable plate-forme,

tend les articulations, fait comme on dit le gros dos et refoule

en haut la pilule. Quand le dos ne suffit plus, il manoeuvre des

pattes, soit droit, soit renversé. Nouvel arrêt et nouveaux signes

d'inquiétude lorsque la limite d'extension est atteinte. Alors,

sans déranger la bête, sur la première petite pierre mettons-en

une seconde. À l'aide de ce nouveau gradin, point d'appui pour ses

leviers, l'insecte poursuit le travail. En ajoutant ainsi assise

sur assise, à mesure qu'il en était besoin, j'ai vu le Scarabée,

hissé sur une branlante pile de trois à quatre travers de doigt de

hauteur, persister dans son oeuvre jusqu'à complet arrachement de

la pilule.

Y avait-il en lui quelque vague connaissance des services rendus

par l'exhaussement de la base d'appui? Je me permettrai d'en

douter, bien que l'insecte ait fort habilement profité de ma

plate-forme de petites pierres. Si, en effet, l'idée si

élémentaire de faire usage d'une base plus haute pour atteindre à

un objet trop élevé ne dépassait la portée de ses facultés,

comment se fait-il qu'étant deux, nul ne songe à prêter son dos à

l'autre pour l'élever d'autant et lui rendre ainsi le travail

possible? L'un aidant l'autre, ils doubleraient l'altitude gagnée.

Ah! qu'ils sont loin de semblable combinaison! Chacun pousse à la

boule, du mieux qu'il peut, il est vrai; mais il pousse comme s'il

était seul et sans paraître soupçonner l'heureux résultat

qu'amènerait une manoeuvre d'ensemble. Ils font là, sur la pilule

clouée à terre par une épingle, ce qu'ils font dans des

circonstances analogues, lorsque la charge est arrêtée par un

obstacle, retenue par un lacet de chiendent, ou bien fixée en

place par quelque menu bout de tige qui s'est implanté dans la

masse molle et roulante. Mes artifices ont réalisé une condition

d'arrêt peu différente au fond, de celles qui doivent

naturellement se produire quand la pilule roule au milieu des

mille accidents du terrain; et l'insecte agit, dans mes épreuves

expérimentales, comme il agirait en toute autre circonstance où je

ne serai pas intervenu. Il fait coin et levier avec le dos, il

pousse avec les pattes, sans rien innover dans ses moyens

d'action, même lorsqu'il pourrait disposer du concours d'un

confrère.

S'il est tout seul en face des difficultés de la boule clouée au

sol, s'il n'a pas d'acolyte, ses manoeuvres dynamiques restent

absolument les mêmes, et ses efforts aboutissent à un succès,

pourvu qu'on lui donne l'indispensable appui de la plate-forme,

édifiée petit à petit. Si pareil secours lui est refusé, le

Scarabée, que le toucher de sa chère pilule trop élevée ne stimule

plus, se décourage et, tôt ou tard, à son grand regret, sans

doute, s'envole et disparaît. Où va-t-il? Je l'ignore. Ce que je

sais fort bien, c'est qu'il ne revient pas avec une escouade de

compagnons priés de lui venir en aide. Qu'en ferait-il, lui qui ne

sait pas utiliser la présence d'un confrère quand la pilule est

part à deux?

Mais peut-être mon expérience, dont le résultat est la suspension

de la boule à une hauteur inaccessible lorsque sont épuisés les

moyens d'action de l'insecte, sort-elle un peu trop des

habituelles conditions. Essayons alors une fossette assez profonde

et assez escarpée pour que le bousier, déposé avec sa pelote au

fond du trou, ne puisse remonter la paroi en roulant sa charge.

Voilà bien les conditions exactes citées par MM. Blanchard et

Illiger. Or, qu'advient-il dans ce cas? Lorsque des efforts

obstinés, mais sans résultat aucun, l'ont convaincu de son

impuissance, le bousier prend son vol et disparaît. Longtemps,

très-longtemps, sur la foi des maîtres, j'ai attendu le retour de

l'insecte avec le renfort de quelques amis; j'ai toujours attendu

en vain. Maintes fois aussi, il m'est arrivé de retrouver,

plusieurs jours après, la pilule sur les lieux mêmes de

l'expérience, au sommet de l'épingle ou bien au fond du trou;

preuve qu'en mon absence rien de nouveau ne s'était passé. Pilule

délaissée pour cause de force majeure, est pilule abandonnée sans

retour, sans tentatives de sauvetage avec secours d'autrui. Savant

emploi du coin et du levier pour remettre en marche la boule

immobilisée, telle est donc en somme la plus haute prouesse

intellectuelle dont m'ait rendu témoin le Scarabée sacré. En

dédommagement de ce que l'expérience nie, savoir l'appel entre

confrères à un coup de main, très volontiers je transmets ce haut

fait mécanique à l'histoire pour la glorification des bousiers.

Orientés au hasard, à travers plaines de sable, fourrés de thym,

ornières et talus, les deux Scarabées collègues quelque temps

roulent la pelote et lui donnent ainsi une certaine fermeté de

pâte qui peut-être est de leur goût. Tout chemin faisant, un

endroit favorable est adopté. Le bousier propriétaire, celui qui

s'est maintenu toujours à la place d'honneur, à l'arrière de la

pilule, celui enfin qui presque à lui seul a fait tous les frais

du charroi, se met à l'oeuvre pour creuser la salle à manger. Tout

à côté de lui est la boule, sur laquelle l'acolyte reste cramponné

et fait le mort. Le chaperon et les jambes dentées attaquent le

sable; les déblais sont rejetés à reculons par brassées, et

l'excavation rapidement avance. Bientôt l'insecte disparaît en

entier dans l'antre ébauché. Toutes les fois qu'il revient à ciel

ouvert avec sa brassée de déblais, le fouisseur ne manque pas de

donner un coup d'oeil à sa pelote pour s'informer si tout va bien.

De temps à autre, il la rapproche du seuil du terrier; il la

palpe, et à ce contact, il semble acquérir un redoublement de

zèle. L'autre, sainte-nitouche, par son immobilité sur la boule,

continue à inspirer confiance. Cependant la salle souterraine

s'élargit et s'approfondit; le fouisseur fait de plus rares

apparitions, retenu qu'il est par l'ampleur des travaux. Le moment

est bon. L'endormi se réveille, l'astucieux acolyte décampe

chassant derrière lui la boule avec la prestesse d'un larron qui

ne veut pas être pris sur le fait. Cet abus de confiance

m'indigne, mais je laisse faire dans l'intérêt de l'histoire: il

me sera toujours temps d'intervenir pour sauvegarder la morale si

le dénouement menace de tourner à mal.

Le voleur est déjà à quelques mètres de distance. Le volé sort du

terrier, regarde et ne trouve plus rien. Coutumier du fait lui-

même, sans doute, il sait ce que cela veut dire. Du flair et du

regard, la piste est bientôt trouvée. À la hâte, le bousier

rejoint le ravisseur; mais celui-ci, roué compère, dès qu'il se

sent talonné de près, change de mode d'attelage, se met sur les

jambes postérieures et enlace la boule avec ses bras dentés, comme

il le fait en ses fonctions d'aide. -- «Ah! mauvais drôle!

j'évente ta mèche: tu veux alléguer pour excuse que la pilule a

roulé sur la pente et que tu t'efforces de la retenir et de la

ramener au logis. Pour moi, témoin impartial de l'affaire,

j'affirme que la boule bien équilibrée à l'entrée du terrier n'a

pas roulé d'elle-même: d'ailleurs le sol est en plaine; j'affirme

t'avoir vu mettre la pelote en mouvement et t'éloigner avec des

intentions non équivoques. C'est une tentative de rapt, ou je ne

m'y connais pas.» -- Mon témoignage n'étant pas pris en

considération, le propriétaire accueille débonnairement les

excuses de l'autre; et les deux, comme si de rien n'était,

ramènent la pilule au terrier.

Mais si le voleur a le temps de s'éloigner assez, ou s'il parvient

à celer la piste par quelque adroite contremarche, le mal est

irréparable. Avoir amassé des vivres sous les feux du soleil, les

avoir péniblement voiturés au loin, s'être creusé dans le sable

une confortable salle de banquet, et au moment où tout est prêt,

quand l'appétit aiguisé par l'exercice ajoute de nouveaux charmes

à la perspective de la prochaine bombance, se trouver tout à coup

dépossédé par un astucieux collaborateur, c'est, il faut en

convenir, un revers de fortune qui ébranlerait plus d'un courage.

Le bousier ne se laisse pas abattre par ce mauvais coup du sort:

il se frotte les joues, épanouit les antennes, hume l'air et prend

son vol vers le tas prochain pour recommencer à nouveau. J'admire

et j'envie cette trempe de caractère.

Supposons le Scarabée assez heureux pour avoir trouvé un associé

fidèle; ou, ce qui est mieux, supposons qu'il n'ait pas rencontré

en route de confrère s'invitant lui-même. Le terrier est prêt.

C'est une cavité creusée en terrain meuble, habituellement dans le

sable, peu profonde, du volume du poing, et communiquant au dehors

par un court goulot, juste suffisant au passage de la pilule.

Aussitôt les vivres emmagasinés, le Scarabée s'enferme chez lui en

bouchant l'entrée du logis avec des déblais tenus en réserve dans

un coin. La porte close, rien au dehors ne trahit la salle du

festin. Et maintenant vive la joie; tout est pour le mieux dans le

meilleur des mondes! La table est somptueusement servie; le

plafond tamise les ardeurs du soleil et ne laisse pénétrer qu'une

chaleur douce et moite; le recueillement, l'obscurité, le concert

extérieur des grillons, tout favorise les fonctions du ventre.

Dans mon illusion, je me suis surpris à écouter aux portes,

croyant ouïr, pour couplets de table, le fameux morceau de l'opéra

de Galathée: «Ah! qu'il est doux de ne rien faire, quand tout

s'agite autour de nous.»

Qui oserait troubler les béatitudes d'un pareil banquet? Mais le

désir d'apprendre est capable de tout, et cette audace, je l'ai

eue. J'inscris ici le résultat de mes violations de domicile. -- À

elle seule, la pilule presque en entier remplit la salle; la

somptueuse victuaille s'élève du plancher au plafond. Une étroite

galerie la sépare des parois. Là se tiennent les convives, deux ou

plus, un seul très souvent, le ventre à table, le dos à la

muraille. Une fois la place choisie, on ne bouge plus, toutes les

puissances vitales sont absorbées par les facultés digestives. Pas

de menus ébats, qui feraient perdre une bouchée, pas d'essais

dédaigneux, qui gaspilleraient les vivres. Tout doit y passer, par

ordre et religieusement. À les voir si recueillis autour de

l'ordure, on dirait qu'ils ont conscience de leur rôle

d'assainisseurs de la terre, et qu'ils se livrent avec

connaissance de cause à cette merveilleuse chimie qui de

l'immondice fait la fleur, joie des regards, et l'élytre des

Scarabées, ornement des pelouses printanières. Pour ce travail

transcendant qui doit faire matière vivante des résidus non

utilisés par le cheval et le mouton, malgré la perfection de leurs

voies digestives, le bousier doit être outillé d'une manière

particulière. Et, en effet, l'anatomie nous fait admirer la

prodigieuse longueur de son intestin, qui, plié et replié sur lui-

même, lentement élabore les matériaux en ses circuits multipliés

et les épuise jusqu'au dernier atome utilisable. D'où l'estomac de

l'herbivore n'a rien pu retirer, ce puissant alambic extrait des

richesses qui, par une simple retouche, deviennent armure d'ébène

chez le Scarabée sacré, cuirasse d'or et de rubis chez d'autres

bousiers.

Souvenirs entomologiques - Livre I Étude sur l'instinct et les moeurs des insectes · 第 1 / 23 段