DIVO CAGLIOSTRO

De l’ami des humains reconnaissez les traits;

Tous ses jours sont marqués par de nouveaux bienfaits;

Il prolonge la vie, il secourt l’indigence;

Le plaisir d’être utile est seul sa récompense.

Les vers eussent pu être meilleurs, mais le cardinal, ayant quatre cent

cinquante mille livres de revenu, n’avait que faire d’être bon poète.

Chaque fois qu’il me rencontrait, il ployait le genou devant moi, et ne

se relevait que quand je lui avais donné ma main à baiser; j’avouerai

qu’il ne me déplaisait pas de voir à mes pieds la pourpre romaine. Au

surplus, je l’estimais fort, ce prélat, quoique des impertinents aient

prétendu le donner pour un personnage d’une extrême crédulité et d’une

intelligence facile à surprendre. Il distinguait fort adroitement la

part de vérité qu’il y avait dans mes prestiges. Qu’il ait été la dupe

de Mlle de Valois, je ne saurais y contredire; mais la mienne, non pas;

on le verra bien par la suite. Quoi qu’il en soit, Paris m’appartenait

déjà, et Lorenza, dont la beauté grandissait en même temps que ma

fortune, m’appartenait encore. Cette ville illustre et cette jolie

femme, il y avait de quoi être satisfait. J’étais pourtant, ce matin-là,

parfaitement maussade.

Lorenza, qui était couchée sur un sopha, me jeta au nez l’une de ses

mules, et la vue de son petit pied nu ne réussit même pas à me faire

sourire.

--Quel air boudeur! dit-elle avec son beau rire d’enfant. Est-ce le

moment d’être morose, le jour où ta femme va être élevée à la plus haute

dignité de la terre?

--Oui, tu seras ce soir Grande Maîtresse de la loge d’Isis. Puisque tu

as l’air d’une déesse descendue sur la terre pour y demander des autels,

il fallait bien qu’on t’en élevât. Mais, précisément, il y a dans la

cérémonie d’intronisation des détails qui m’affligent.

--Et lesquels, mon Joseph?

--Ta robe de grande-maîtresse doit s’écarter à un moment donné...

--Eh bien?

--Je suis jaloux, Lorenza.

--Bon! tu plaisantes! Tu sais bien, bête, qu’il n’y aura ce soir, à la

loge, que les initiés et toi.

--Il est vrai. J’ai peut-être quelque autre sujet de souci. Nous en

reparlerons, laissons cela. Ah! ah! voici une gazette de Hollande qui

traîne sur le tapis. T’es-tu fait raconter l’histoire de la sultane

Myria? Il n’y a rien de plus divertissant, et j’ai bonne envie de te la

lire.

Je m’assis près de Lorenza, je ramassai la gazette, sans qu’elle

répondît, et je me mis à lire à haute voix:

--«Il était une fois un calife bien portant qui gouvernait ses peuples à

la bonne franquette, pas méchant, point bruyant, et ne demandant qu’une

chose au monde, c’est qu’on le laissât fabriquer des cages à hannetons,

dont il était fort curieux...»

--Ma foi dit ma belle Lorenza, en mordillant les plumes de cygne d’un

éventail peint par Adélaïde Ouyard, ton conte commence agréablement;

continue, Joseph.

--«Ce bonhomme de calife ne voulait donc que la félicité de ses peuples,

à la condition, s’entend, qu’il ne fût point obligé d’y veiller de trop

près, et qu’on ne le chicanât point sur ses manies innocentes. (Il avait

des cages à hommes pour ceux qui blâmaient ses cages à hannetons.)

N’étant encore qu’héritier présomptif de la couronne de Perse, il avait

donné une belle preuve de sa longanimité en épousant, sans la connaître,

la première princesse qu’on lui avait offerte. Par bonheur, lorsqu’il

prit le temps de la regarder, il se trouva que c’était la plus belle

sultane de la terre.

«On l’appelait Myria, à cause de sa fière prestance, de son corsage

splendide, de ses beaux yeux souverains et de son éblouissante

blancheur; toutes qualités exprimées par ce nom de Myria qu’on réserve

aux divinités, et dont le sens peut se traduire par «dix mille

perfections».

«Myria ne tarda pas à donner a son époux une jolie petite fille, et le

bon roi, qui n’espérait pas se voir à pareille fête, car il n’avait

jamais eu d’enfants, même avant son mariage, voulut faire présent à sa

femme d’un collier de diamants d’une magnificence telle que la sultane

en demeura éblouie. Mais cette merveille était chère et les finances de

l’État étaient si obérées! Myria crut devoir montrer une grandeur d’âme

inusitée, et refusa cette parure, en déclarant qu’il valait mieux

acheter un vaisseau à l’État avec la somme que les pierreries auraient

coûtée. Une si noble réponse rendit la sultane très populaire, et les

poètes du temps, car cette engeance pullule partout, déclarèrent que le

collier ne valait pas la place qu’il aurait cachée...»

--On dit cela, interrompit Lorenza, mais les diamants sont faits pour ne

rien gâter. Enfin, il faut bien se résigner, puisque les contes

orientaux sont à la mode. Après?

--«Après la petite fille, continuai-je de lire, vint un petit garçon, et

les réjouissances furent au-delà de ce que vous pouvez imaginer. Le roi

revint à la charge; le précieux collier, qui valait deux millions de

tomans,--un peu plus, un peu moins (je ne l’ai point soupesé, et Dieu

sait si je m’en soucie),--fut derechef mis en avant. Mais en vain. Ce

nouvel acte de désintéressement causa dans le pays un tel enthousiasme

que la sultane commença à mourir d’envie d’avoir ce collier qu’elle

passait son temps à refuser.

«Les joailliers de la cour, qui étaient d’habiles gens, apportaient de

temps à autre dans leur manche la miraculeuse parure; ils la faisaient

reluire aux yeux de Myria comme un miroir à prendre les alouettes. La

vue n’en coûtait rien. Or, le bruit se répandit tout à coup que la

princesse de Trébizonde,--à moins que ce ne fût la reine de

Portugal,--marchandait le collier qu’elle voulait enlever à la Perse.

«Vous pensez que cette nouvelle ne fut pas pour plaire à Myria et

qu’elle irrita fort son désir.

«Il y avait alors à Ispahan un illustre gentilhomme, grand-prêtre du

dieu de l’endroit,--grand-prêtre galant, s’il en fut, et que je crois

proche parent de celui qu’on força à lécher une écumoire.

«Le nôtre était éperdument épris de la belle Myria qu’il avait connue

toute jeune dans une cour étrangère, et qui, autrefois, lui avait fait

accueil. Mais il était tombé depuis dans la disgrâce de la souveraine, à

cause de certaines indiscrétions que ne doit pas se permettre un homme

bien élevé.

«Il désespérait de reconquérir son ancienne faveur, lorsqu’un hasard

assez doux lui fit faire la connaissance d’une jolie sorcière, nommée

O’Silva, laquelle approchait facilement de la sultane.»

--Est-elle de nos Trente-Six, ta sorcière? me demanda Lorenza.

--Peut-être, ma belle curieuse, répondis-je un peu étonné de la

perspicacité de ma femme; mais ne m’interromps pas davantage, ou

l’histoire ne finira jamais.

«O’Silva, fort habile à tirer les cartes, y lut l’horoscope du

grand-prêtre, et lui déclara qu’il ne rentrerait en faveur auprès de la

sultane qu’en lui offrant le bijou merveilleux; la sorcière ajouta

qu’elle se chargerait volontiers,--uniquement par tendresse pour

monseigneur,--de porter le présent. Un cœur bien épris n’hésite point en

pareille circonstance. Le grand-prêtre n’avait pas l’argent nécessaire à

l’achat du riche collier; mais, quoique compromis dans d’assez méchantes

affaires, il avait du crédit, et il acheta aux joailliers le talisman

qui devait lui procurer l’inestimable joie d’être aimé de Myria.»

--Et qu’est-il résulté de tout cela? dit ma femme.

--Je te ferai remarquer, repris-je, que je lis ce conte dans la _Gazette

de Hollande_, et que cette gazette a l’habitude de couper ses histoires

en morceaux et de les interrompre au plus beau moment. Je tourne la

page, et je lis: «_La suite au prochain ordinaire._» Je ne puis donc

continuer.

--Donne-moi le journal, fit Lorenza avec un peu de méfiance.

--Hé! tu ne sais pas lire, chère Italienne que tu es!

--Hum fit-elle. Et si je te demandais la suite de l’aventure, à toi, mon

ami? Ton état est de tout savoir, et tu es pour moi la meilleure des

gazettes.

--Je craindrais de me tromper, répondis-je; car, s’il faut te l’avouer,

je n’ai pas grande confiance dans cette jolie sorcière qui mène le

grand-prêtre par le bout du nez. Elle est trop ambitieuse pour son

compte, et dépasse la limite des rôles qu’on lui confie. Le grand-prêtre

me paraît soucieux depuis quelques jours et n’a plus la même allure. Je

crains fort qu’elle ne lui en ait fait accroire, et il se pourrait bien

que, loin de remettre le collier à Myria, elle l’eût gardé pour

elle-même.

--Voilà qui expliquerait, dit Lorenza, les tristesses du grand-prêtre.

--Ses tristesses seraient peu de chose. Mais il ne tardera pas à

concevoir des soupçons. Les petits billets de remerciement qu’on lui

transmet commencent à ne plus lui suffire, et, n’obtenant aucune faveur

certaine de la sultane, il se lasse de méditer sur ces jolis vers de

Molière, que les Français ont grand tort de trouver si mauvais:

Belle Philis, on désespère

Alors qu’on espère toujours!

--De sorte? interrogea Lorenza.

--De sorte qu’il brusquera sans doute les choses, si bien que les

stratagèmes d’O’Silva seront découverts, et que l’innocence de la

sultane sautera aux yeux.

--Ce qui ne doit pas être, apparemment?

--Ce qui ne doit pas être, répétai-je gravement.

Et, après un silence, je repris d’un air profond:

--Il faudrait que O’Silva poussât la sultane à quelque démarche

véritablement compromettante.

--Cela est aisé à dire, mon cher. Myria est peut-être vertueuse.

--Oui, mais le collier est resplendissant comme un ciel étoilé par une

belle nuit! Toi-même, Lorenza, tu résisterais avec peine à un tel

éblouissement.

--Eh! il ne s’agit pas de moi, répondit-elle. Tiens, laisse-moi te dire

mon avis là-dessus: tu aurais cent fois mieux fait de ne point te mêler

de ces intrigues dangereuses et de me donner le collier, tout

simplement.

--Qui sait, lui dis-je, si tu ne l’auras pas quelque jour?

Au même instant, on nous annonça une visite. C’était S. E. le prince de

Rohan, qui ne passait jamais une journée sans me voir. Je me levai avec

un air de condoléance approprié à ses mélancolies, car il était fort

sombre depuis quelque temps. Sangodemi! je vis entrer le prince en

lévite courte, la lèvre allumée, l’œil émerillonné, le visage épanoui,

fier comme Artaban, pareil à Malborough partant en guerre. Sa joie était

telle qu’il en perdait le respect. Il oublia de me baiser la main et ne

put que s’écrier:

--Ah! mon cher maître!

Lorenza vit qu’elle nous gênait et disparut en nous faisant l’aumône

d’un sourire. Alors, je considérai tout à mon aise le prince extasié et

je lui demandai:

--Qu’y a-t-il, Monseigneur?

--Il y a, répondit-il, que tout est oublié et que je suis le plus

heureux des hommes!

--Qui vous l’a dit?

--Comment, qui me l’a dit?

--Oui, la comtesse ou la «personne» elle-même? O’Silva ou Myria?

--J’ai mieux que des paroles. Vous savez, mon divin Cagliostro, que je

n’ai pas de secrets pour vous; vous êtes mon père, mon maître, mon

oracle et mon Dieu,--la Trinité réservée. Eh bien! voyez.

Il me tendait une petite boîte ornée de diamants, en forme de médaillon,

qui me parut humide des baisers dont on l’avait couverte. Je l’ouvris,

et j’avoue que je demeurai interdit.

Sur des coussins écarlates, une femme était couchée, dans tout l’éclat

d’une éblouissante nudité. La petitesse de l’image n’excluait pas le

fini des détails, et la ressemblance des traits était telle qu’on ne

pouvait méconnaître l’original d’un portrait aussi compromettant. Celle

qui s’était fait peindre ainsi, c’était Myria!

On admettra que la joie du cardinal n’avait rien que de très légitime;

ce présent--Myria le lui avait envoyé par l’entremise d’O’Silva,--ne

laissait aucun doute sur les intentions clémentes de la sultane. Pour ce

qui est de moi, j’étais passablement étonné, et fort satisfait aussi.

Celle que nous appelions O’Silva s’était conformée à mes instructions;

nous avions réussi au delà de nos espérances. Le baron de Weisshaupt

serait content de moi.

Néanmoins, je n’étais pas aussi triomphant que j’aurais dû l’être, la

jolie sorcière étant sujette à caution, et je ne sais quel soupçon me

traversa l’esprit. Je regardai longuement l’aimable et téméraire

portrait, afin de loger dans ma mémoire les moindres détails de la rare

beauté qu’il offrait à mes yeux, prévoyant que ces souvenirs pourraient

m’être utiles. Mais je me donnai bien garde d’inquiéter le moins du

monde notre prélat, et il me quitta l’amour dans l’âme et l’ivresse au

cœur.

D’ailleurs, je dus remettre au lendemain l’éclaircissement de cette

affaire,--si fort qu’elle m’importât,--parce que nous avions, ma femme

et moi, d’assez grands préparatifs à faire pour l’inauguration de la

loge d’Isis, que nous devions ouvrir, le soir même, dans la rue

Verte-Saint-Honoré. Cette solennité se lie si étroitement à l’histoire

que je raconte qu’il m’est impossible de n’en pas dire quelques mots.

V

La loge d’Isis.

En ce temps là, les soixante-douze loges maçonniques de Paris révéraient

en moi un Voyant dont elles avaient deviné la puissance; elles sentaient

que je recevais la lumière du foyer central et se soumettaient à mes

décisions. Philippe d’Orléans, grand maître des nouveaux Templiers, ne

faisait rien sans mon avis et sans celui du duc de Luxembourg, qui

exerçait effectivement l’autorité dont Philippe n’était que le

titulaire.

Appuyé que j’étais par les maçons d’Allemagne et d’Italie, j’obtins des

maîtres de l’ordre l’autorisation de créer une loge androgyne, dans

laquelle les deux sexes jouiraient de privilèges égaux. C’était sur ces

bases que j’avais établi déjà, pendant mon séjour à Lyon, la MÈRE-LOGE

ÉGYPTIENNE, sous le vocable de la _Sagesse Triomphante_. Je dois

confesser que les Lyonnais se montrèrent effarouchés de cette

innovation; les pères, les frères, les maris scrupuleux voulurent

connaître d’avance les cérémonies d’initiation auxquelles j’entendais

soumettre les dames de la ville; cette prétention me parut

outrecuidante, et je la repoussai comme il convient. Au reste, je ne

cherchai pas à faire des prosélytes, assuré que la valeur de mon idée

suffirait à en assurer le succès. Si j’ai quelques doutes sur l’égalité

que je voulais proclamer, ils sont tous en faveur des femmes, dont la

supériorité me paraît incontestable; elles l’emporteront toujours sur

nous dans les questions de générosité, d’enthousiasme et de dévouement.

Pour ce qui est de la puérile objection tirée de leur indiscrétion

naturelle, il existe un moyen bien simple de les empêcher de trahir un

secret maçonnique, c’est de n’en point avoir.

Paris me parut un centre admirablement préparé pour recevoir les

fondements de la nouvelle Loge. Mais il fallait éviter de blesser

l’opinion et de se heurter à la malignité française, qui a bientôt fait

de vous tuer avec un vaudeville ou un couplet de chanson. Lorenza, sur

mon conseil, annonça que le vénérable duc de Luxembourg, l’ayant

instituée Grande-Maîtresse de la Règle d’Isis, qui comprend les trois

degrés d’initiation: l’Apprentissage, le Compagnonnage et la Maîtrise,

elle ouvrirait «un Temple» exclusivement réservé aux femmes. De peur

d’effrayer les dames parisiennes, qui passent fort injustement pour un

peu frivoles, elle se garda bien, dans la réunion préparatoire qui eut

lieu chez moi, de révéler le but sublime et profond de la Loge, qui

n’était autre, à proprement parler, que le salut de l’humanité par

l’apostolat de la femme. Il s’agissait simplement, selon Lorenza, de

préparer la régénération physique et morale du sexe féminin, au moyen de

l’ACACIA, ou matière première, qui procure la longévité, la jeunesse et

la santé; et l’opération symbolique devait consister dans l’application

du pentagone mystique, qui restituerait aux initiées l’innocence perdue

par le péché originel--ou de toute autre façon. On pourrait supposer, si

l’on était pourvu de quelque malice, que beaucoup de femmes éprouvaient

le besoin de réparer des pertes de cette espèce, car plus de trois cents

souscriptions nous furent adressées, bien que le prix de l’admission eût

été fixé à cent louis; j’avais élevé ce chiffre tout exprès pour

décourager les bourgeoises et les robines. Trente-six solliciteuses

seulement furent jugées dignes d’être admises à la Lumière, et je les

triai sur le volet parmi les plus grands noms de France et les plus

intelligentes femmes de la cour. Je ne pousserai pas la discrétion

jusqu’à ne point citer, entre autres, Mme Charlotte de Polignac, les

comtesses de Brienne et Dessalles, la marquise d’Havrincourt, Mmes de

Brissac, de Choiseul, d’Espinchal, de Boursennes, de Trévières, de la

Blache, de Montchenu, d’Ailly, d’Auvet, d’Évreux, d’Erbach, de la Fare,

de Monteil, de Bréhan, de Bercy, de Baussin, de Genlis et de Loménie. Si

j’ai gardé pour la fin le nom de la comtesse Jeanne de Valois, qui

venait de faire reconnaître son royal apparentage, et dont la faveur

était si grande, à ce qu’on racontait, qu’elle disposait des carrosses

de la cour, c’est afin de dire qu’elle m’avait demandé un brevet

d’admission pour une personne qui ne voulait être ni connue, ni nommée.

Ce mystère pouvait être toléré par nos règlements et je me gardai bien

d’en tirer aucune conséquence audacieuse.

Cependant l’heure marquée pour l’inauguration du Temple arriva.

On a répandu tant d’histoires mensongères sur cette réunion et sur les

cérémonies d’initiation, empruntées au rite égyptien, que je crois

devoir rétablir la vérité, offensée par l’ignorance et la malveillance.

Nos belles profanes s’étaient préparées par un jeûne peu sévère, mais

régulier, et par des purifications personnelles; pendant huit jours,

elles durent se lever et se coucher avec le soleil,--cela dérangea

quelque peu leurs habitudes,--et ce fut le sept août, à onze heures du

soir, que Lorenza frappa d’un marteau d’or la porte du sanctuaire, qui

s’écroula devant elle.

Les trente-six élues, après avoir été introduites par des spectres d’un

aspect pacifique et d’une discrétion parfaite, furent distribuées par

chambrées de six personnes; on leur enjoignit de quitter leurs

bouffantes, leurs soutiens, leurs corps, leurs faux chignons et ce qu’on

appelait assez improprement leurs «culs». Quand elles furent en chemise,

elles revêtirent des lévites blanches de laine très fine, qui laissaient

à découvert le cou et croisaient sur la poitrine. Ces habits, d’une

simplicité gracieuse, étaient retenus par des ceintures de couleur

différente, suivant la diversité des groupes. Il y eut six ceintures

noires, six bleues, six coquelicot, six violettes, six roses et six

_impossible_, du nom d’une couleur à la mode que je ne saurais désigner

autrement. Les aspirantes avaient en outre les cheveux épars sur les

épaules, sans poudre, retenus sur le front par une fontange de même

nuance que la ceinture. Toutes étaient chaussées de mules et de bas de

soie blanche, et leurs jarretières se nouaient au-dessus du genou. Enfin

un grand voile couvrait leur tête et ne permettait pas de distinguer

leurs traits. La division des groupes avait été faite d’après le désir

des disciples, de façon à grouper les personnes que réunissaient

d’ordinaire des raisons de convenance ou de sympathie.

Il n’entrait pas dans mes idées de faire subir à ces grandes dames, la

plupart fort belles et un peu sceptiques, des épreuves terrifiantes,

bonnes tout au plus à émouvoir les esprits vulgaires. Pourtant, il

fallait les intéresser et frapper leur imagination; elles seraient

évidemment parties mécontentes, si elles n’avaient pas eu peur.

On les conduisit vers de larges fauteuils, en les engageant à s’y

asseoir et à garder le silence. Une musique céleste se fit entendre; des

nuages odorants s’élevèrent dans les airs. Les parfums ont toujours joué

un grand rôle dans les initiations, car ils prédisposent admirablement

l’esprit aux choses merveilleuses. Une chaîne d’acier, de main en main,

relia les assistantes, et il leur fut enjoint de la serrer très fort et

de ne la quitter sous aucun prétexte. Cette chaîne, chargée d’effluves

magnétiques, développa rapidement en elles une tension nerveuse, qui ne

laissait pas d’avoir quelque chose d’agréable. Les lampes dont

s’éclairait la cérémonie parurent s’éteindre peu à peu, et un point

lumineux d’une grande intensité s’ébaucha au-dessus d’une sorte d’autel

de marbre blanc qui occupait la partie la plus reculée du temple. Tous

les yeux se fixèrent sur cette clarté qui projetait l’éblouissement. En

même temps, de hautes figures pâles apparurent dans les nuages de fumée

qui montaient aux voûtes, figures insaisissables flottant dans les airs

comme des visions douteuses, mais dont on distinguait les gracieux

contours et les formes féminines.

La musique se tut; le point lumineux grandit, s’élargit et devint comme

une gloire céleste, au milieu de laquelle le Grand-Cophte apparut--le

Grand-Cophte, c’était moi--en magnifiques habits resplendissants de

pierreries.

Je dis alors la misère du peuple, l’insouciance des riches, le désordre

des cours; j’annonçai que les temps étaient proches; je prédis le

déluge, le cataclysme, la catastrophe qui allait emporter le vieux

monde,--et le bruit des respirations haletantes de mon aimable auditoire

arrivait jusqu’à moi.

Soudain, un écroulement subit, les trompettes du jugement dernier, des

cris déchirants, des sifflements aigus, des grondement d’orage et les

éclats de la foudre! tout cela résonne, retentit et se croise au-dessus

des têtes épouvantées. La clarté s’efface; l’obscurité ajoute son

horreur à ce fracas surhumain; la chaîne d’acier vibre et jette des

étincelles; des flammes circulent dans les airs; les néophytes éperdues

se réunissent en essaims et poussent de longs gémissements...

Au bout d’un moment tout s’apaise, la lumière renaît et se projette sur

une figure divine, debout sur l’autel de marbre blanc.

Elle est vêtue d’une robe de laine, mais cette robe, ouverte des pieds à

la tête, laisse apercevoir une jeune déesse qui porte, attaché à la

cuisse gauche, un large ruban de feu orné du monogramme d’Isis. Elle est

sculpturale dans sa beauté superbe; sa fière nudité soulève de longs

murmures d’admiration. Je descends de ma gloire, m’agenouille devant la

Grande-Maîtresse, et, relevé, je baise son pied blanc qu’elle retire

pour l’appuyer doucement sur ma tête.

Je disparais. Un rugissement d’orgue, suivi d’une symphonie douce et

pénétrante, annonce que la cérémonie de l’Initiation commence.

Chaque groupe s’avance à son tour et se place, sur un rang, en face de

Lorenza, qui s’incline lentement et dont la robe s’est refermée.

Les six néophytes découvrent leur sein gauche et tendent la main. La

Grande-Maîtresse leur dicte le serment qui les engage, et sur leur

réponse: «Je le jure!» leur remet la «pièce magique» où le pentagramme

est tracé. De ses doigts elle donne l’onction cruciale à chaque sein

découvert, et elle baise l’une des initiées sur les lèvres. Celle-ci

rend le baiser à toutes les sœurs présentes, en leur confiant à voix

basse le mot de reconnaissance qu’on vient de lui apprendre.

Une dernière cérémonie reste à accomplir. Lorenza prend sur l’autel une

corbeille d’or, remplie de rubans de couleur éclatante. Elle s’assied

sur un trépied de bronze, et les néophytes viennent devant elle l’une

après l’autre, entr’ouvrant leurs robes flottantes pour recevoir

l’écharpe d’Isis. Lorenza l’attache à leur cuisse gauche,--accordant des

dispenses aux initiées que des raisons sociales empêcheront de porter ce

glorieux insigne. Tout cela se fait dans le crépuscule, dans l’harmonie

et les parfums, avec un respect religieux et un recueillement profond;

car, sous l’empire d’une exaltation factice, ces têtes étourdies et

coquettes ont compris qu’il y avait au fond de ces rites un but élevé,

une grande idée, un vœu de régénération sociale, supérieur aux

puérilités des dogmes de la magie.

Cependant, caché sous les plis d’un rideau, derrière Lorenza, dans un

endroit obscur d’où je puis tout observer, je regarde.

Le groupe noir s’avance le dernier; c’est celui où s’est mêlée l’adepte

inconnue. En dépit des voiles épais dont elle s’enveloppe, je reconnais

d’abord la comtesse de Valois à sa taille, à sa jambe élégante et à son

petit pied. Mais la personne qui la suit la dépasse presque de la tête;

elle a la majesté et l’ondulation du cygne, bien que sa démarche soit un

peu embarrassée. On sent qu’elle est en proie à une vive émotion. Ses

compagnes la soutiennent doucement avec une sorte de respect, et

semblent l’encourager. Elle reçoit le ruban d’Isis, et je pâlis, et je

me sens devenir fou devant la blancheur neigeuse et la splendeur

magistrale de ses formes. J’ai reconnu, oui, j’ai reconnu l’original du

portrait que m’a montré le cardinal de Rohan! Quoi! il serait possible

que Myria... Mais soudain, un coup de gong retentit, remplissant la nef

de vibrations métalliques. Lorenza se lève, frissonnante comme une

pythonisse, étend la main sur les fronts qui se courbent devant elle, et

crie: «Allez en paix, femmes, et faites des hommes!» Au même instant, le

Temple se remplit de lumière; une marche guerrière se fait entendre, et

les groupes se dispersent dans les appartements d’où ils sont sortis.

Voilà, je le dis hautement, tout ce qui s’est passé dans la loge de la

rue Verte le jour de l’ouverture. Les mêmes cérémonies ont été répétées,

avec de légères variantes, à l’occasion de nouvelles initiations. Je

proteste, avec toute l’indignation d’un cœur honnête, contre les

libelles et les pamphlets qui ont essayé de déshonorer une noble idée,

une sublime création. On m’a accusé d’avoir convoqué à ces solennités

«les amants de ces dames!» Voilà qui est tout à fait impertinent. Si

l’on poussait l’audace jusqu’à prêter à l’une de nos initiées quelque

faiblesse de cœur,--Dieu me garde d’une telle pensée!--on ne saurait

raisonnablement admettre qu’elle eût voulu donner audience à un

adorateur devant tant de témoins; et, quant à supposer qu’il y eût des

hommes déguisés parmi les néophytes, cela serait parfaitement absurde,

après ce que j’ai dit du costume obligatoire. Lorenza ne s’y fût pas

trompée. On m’a reproché, avec plus de justice, il est vrai, d’avoir

assisté, en tant que Grand-Cophte, à cette solennité. J’ai avoué cette

présence. Mais je me suis toujours dissimulé suffisamment pour ne causer

aucun embarras aux initiées, et les secrets de beauté qu’elles m’ont

révélés sont restés entre Dieu et moi.

Véritables mémoires de Cagliostro · 第 21 / 34 题