Où la sorcière donne du souci au magicien.
Lorenza ne fut pas peu étonnée de me trouver en proie à des
préoccupations profondes, après une inauguration qui ne pouvait manquer
de nous faire beaucoup d’honneur. Le nom de Grand-Cophte allait devenir
aussi respectable que celui de Pape, et il n’y aurait dans mon église ni
protestants, ni dissidents, ni athées. Le moyen de ne pas accepter une
religion qui comptait de si aimables dévotes.
Une autre chose aurait dû me satisfaire, c’est que nos entreprises, en
ce qui concernait la sultane Myria, avaient singulièrement réussi.
J’espérais qu’une voix, venant d’Allemagne, ne tarderait pas à me dire:
«C’est bien.» Mais nous avions été servis par des _hasards_ qui ne
laissaient pas que d’être obscurs à mes propres yeux, et, à cause de
cette obscurité, je n’étais pas sans inquiétude.
Certainement, la belle et majestueuse créature qui était venue dans la
loge d’Isis recevoir le baiser de paix de l’Illuminisme était bien
l’original du portrait que m’avait montré l’indiscret cardinal, et ce
portrait, c’était bien celui de la sultane. Pourtant cela me paraissait
impossible. Ma raison se révoltait contre cette réalité.
Je savais quel était le caractère frivole de Myria; je savais qu’elle ne
répugnait pas à certaines extravagances, et même qu’elle en était
arrivée, par plus d’une maladresse, à changer en défiance l’amour le
plus sincère que jamais princesse eût inspiré à son peuple. «Si les
pauvres n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche!» avait dit,
dans un accès de rire, une favorite étourdie; et Myria, ayant touché de
ses lèvres les lèvres qui avaient proféré cette parole, avait pris dans
ce baiser la moitié du blasphème. Elle comptait des ennemis, même parmi
les courtisans agenouillés à ses pieds. Si la naissance d’un enfant
royal fut saluée d’une insulte, elle le dut à un prince assis auprès
d’elle sur les marches du trône: «Jamais, s’était-il écrié, je n’obéirai
au fils de Coigny!» Le peuple écoutait d’en bas, et il s’étonnait de
voir ses dieux jouer à se couvrir de boue, comme les chiffonniers des
carrefours.
Néanmoins, j’hésitais à croire que Myria, si imprudente qu’elle fût, eût
perdu toute retenue et toute pudeur; et, par moments, je récusais le
témoignage de mes yeux.
Je dormis mal et sortis de bonne heure de mon lit, avec l’intention
d’aller faire visite à Mme de Lamotte-Valois, qui savait tout,
évidemment.
La comtesse, à ce que me dit un heiduque fort proprement empanaché,
avait couché à Versailles, au Château, et ne faisait que d’en arriver.
Sa faveur grandissait chaque jour. Elle n’épargnait rien, d’ailleurs,
pour le proclamer, et ne parlait guère à ses amis que de son intimité
croissante avec la sultane. Ce qu’on ne pouvait nier, c’est qu’elle
avait été reçue par Mesdames; et, depuis que ses titres de noblesse
avaient été certifiés par d’Hozier de Sérigny, elle avait ses petites
entrées à Trianon. Sa pétulance, sa mignardise, sa façon d’être
insolente, ses gaîtés un peu nerveuses divertissaient les hauts
seigneurs; elle passait pour une petite mignonne «amusante et sans
conséquence»; personne ne se fût avisé d’en prendre ombrage. Seul, je
m’en défiais, et au fond je ne l’aimais guère, peut-être parce que ma
magie, qui l’avait si fort émue dans l’auberge de Merspurg, perdait
chaque jour un peu de son influence sur cette petite tête non moins
obstinée et impérieuse que charmante. Quand la comtesse voulait quelque
chose, elle le voulait bien, et, s’il lui convenait de se taire, il
était malaisé de la faire parler. C’est à quoi je songeais en entrant
dans son salon.
Je la trouvai négligemment couchée sur un sopha, et occupée à
«parfiler», ce qui était alors un divertissement à la mode, bien qu’il
déplût aux visiteurs qui tenaient aux galons de leurs habits.
A ma vue, elle brandit ses petits ciseaux dorés, et je vis que je ne
m’en tirerais pas sans quelque dommage.
Devant elle, sur un «bonheur du jour», étaient dispersés des chiffons et
des papiers, où je remarquai un petit billet qui ne me parut pas placé
en cet endroit pour rester inaperçu. Comme j’ai la vue excellente, je
parvins, en prolongeant un peu la courtoisie de mon salut, il lire cette
ligne _A ma cousine de Valois_. Fort bien. Voilà qui devait imposer du
respect aux imbéciles et même à quelques gens d’esprit. Je me hâtai de
dire à la belle Jeanne quelques galanteries de bon goût sur la fraîcheur
de son teint, et je lui demandai des nouvelles de son mari, une espèce
de grand gendarme plein de bonne volonté, qu’elle avait épousé on ne
savait trop pourquoi. «Pour goûter de l’adultère», disaient les
méchantes langues.
--Mon cher comte, fit la belle Jeanne, vous vous souciez de mon mari à
peu près autant que moi-même; parlons de choses sérieuses. Que me
voulez-vous?
--Ne le savez-vous pas?
--Vous me jugez trop subtile.
--Eh bien... en toute franchise...
--En toute franchise?
--Oui.
--Vous allez mentir. Dites toujours.
--Eh bien, je voudrais savoir, belle Jeanne, si nous ne jouons pas un
peu la comédie?
--Si nous la jouons, n’est-ce pas vous qui avez fait la pièce?
--En partie. Mais vous êtes femme à apporter plus d’un changement à
votre rôle. Êtes-vous certaine que vous ne vous moquez pas de notre
excellent prince, et de moi par dessus le marché?
--Pour ce qui est du prince, avouez qu’il mérite qu’on se gausse de lui.
Outre qu’il y a quelque chose de plaisant dans sa passion pour la reine,
n’ai-je pas lieu de me plaindre du peu de cas qu’il fait de moi? Je
pense que ma personne, quoique un peu _incomplète_, vaut bien un hommage
à moi seule adressé, et cela m’ennuie de changer de nom après les
lumières éteintes. Quant à me moquer de vous, vous n’y songez pas, mon
cher comte. Je n’ai garde de me frotter à un sorcier de votre force.
--Ainsi, vous ne voulez rien me dire?
--Que vous dirai-je que vous n’ayez vu hier dans une carafe ou lu ce
matin dans les yeux de Lorenza? Je suppose que vous raillez.
--Comtesse, prenez garde! Un premier succès vous donne beaucoup
d’audace, et vous avez tort de ne pas rester mon amie.
--Vous aimez trop votre femme pour avoir besoin d’amies. D’ailleurs, de
quoi vous plaignez-vous? Ne vous ai-je pas bien servi? Tout ne va-t-il
pas à votre souhait?
--Peut-être. Mais je n’aime pas les réussites qui m’étonnent. Tenez,
mettez-moi au courant. Quelques mots seulement, ne fût-ce qu’à
l’oreille, mignonne?
A ce mot familier, qui lui remit probablement en mémoire des complicités
oubliées, Jeanne eut une rougeur, puis un sourire.
--Bon! dit-elle, penchez-vous.
Je m’inclinai ingénument. Elle coupa de ses petits ciseaux une demi-aune
du galon d’or de mon habit, et le jeta dans sa corbeille à parfilage.
--Voilà ce qu’on gagne, dit-elle, à tourmenter les femmes.
Je pris congé d’elle, assez mal satisfait, sachant que je n’obtiendrais
rien de plus. Quant à mon galon, bien qu’il pût valoir une dizaine de
louis, je m’en souciais peu. Ce petit pillage était usité chez les gens
du meilleur ton, et l’on risquait moins à traverser la forêt de Bondy
qu’à faire des visites d’après-midi chez les jolies parfileuses. Ce qui
me parut certain, c’est que la comtesse, tout en aidant à l’entreprise
convenue, intriguait aussi pour son propre compte. Comment osait-elle se
séparer d’alliés tels que nous dans une affaire aussi redoutable? Cela
n’était explicable que par un excès de cette audace féminine qui ne
recule devant rien et arrache au besoin leur proie aux lions affamés.
Quoiqu’il en fût, j’aurais voulu savoir où était le collier, d’autant
plus que Lorenza était fort désireuse de le voir. Poussé par un vague
pressentiment, je me fis conduire à Versailles, et je me dirigeai à pied
du côté de Trianon. J’admirai l’élégance de ses arbres et de ses bocages
mystérieux. Je méditai sur cette décadence rapide de la majesté
souveraine qui, après s’être dressée à Versailles et au Louvre dans sa
pompe hautaine, était tombée de jardin en jardinet, de parc en bosquet,
de palais en petite maison. Catherine de Médicis finissait en bergère de
Watteau.
Tout à coup, un tumulte, des cris, des «Noël!» un roulement de
carrosses, de lourdes grilles roulant sur leurs gonds, pendant que les
tambours battent aux champs et que les sentinelles présentent les armes!
Myria-Antoinette d’Autriche, reine de France, revenait de la promenade,
et son équipage entrait dans la cour pavée. J’y pénétrai à la suite de
ses gens et me tins à respectueuse distance.
Non, non! il ne m’était pas possible d’en douter: _c’était bien elle!_
J’avais cent fois éprouvé la justesse de mon regard dans de pareilles
observations, et, si l’on veut se souvenir de mes erreurs de jeunesse,
on m’accordera quelque connaissance des femmes. Peu de gens savent
déshabiller ces adorables poupées aussi sûrement que moi. Véritablement,
je ne m’y trompe guère. D’ailleurs, je l’avouerai irrévérencieusement,
je fus cruel et impudent dans mon investigation. Mon regard dissipa les
vêtements blancs, flottants et légers, dont s’entourait cette déesse de
la terre; sa beauté, sous ces tissus, m’apparut sans voile et dans toute
sa splendeur. C’étaient bien les formes superbes, les souplesses et les
rondeurs qu’on n’avait pas craint de fixer sur l’ivoire. Les ondulations
de la démarche, la mollesse des mouvements décelaient cette plénitude de
contours harmonieux dont la perfection fait oublier l’attrait des
beautés juvéniles. Ce genou qui se moulait dans l’étoffe m’avait été
dévoilé, dans sa blancheur immaculée, à l’initiation d’Isis:--et ce qui
me troublait le plus, ce qu’il faut pourtant que je dise, c’est que
j’étais sûr, pour l’avoir bien regardé, que _le médaillon du prince
Louis n’avait pas été fait sans modèle_.
Ainsi, la partie était gagnée. Restait à connaître le but poursuivi par
la petite comtesse, que la situation obligeait à traiter avec
ménagement. Lorenza avait souvent eu à cet égard des idées étranges, que
j’avais volées à son sommeil. Une fois, nous avions couché à Versailles,
chez la belle Jeanne, qui avait un pied à terre près du Château; on nous
donna un lit où la comtesse avait dormi la nuit précédente. La
sensibilité des nerfs de ma femme était si parfaite qu’elle se sentit
fort troublée en se plaçant entre les draps où avait reposé notre amie.
J’essayai de calmer son agitation; elle me parla, les yeux fermés; elle
voyait en songe Jeanne découronner Myria, et revêtir la pourpre
royale!...--Je n’osai pas prolonger cette expérience qui m’effraya un
peu. D’ailleurs, dans de pareilles circonstances, Lorenza me procurait
des distractions naturelles; comme, pour l’interroger, j’étais obligé de
projeter mon regard au creux de sa poitrine, je ne pouvais m’empêcher de
regarder à côté, ce qui la réveillait et lui faisait dire en riant:
«Mais ne pense donc pas à deux choses à la fois!»
Cependant, j’étais reparti pour Paris à grandes guides, et j’y trouvai
Lorenza fort inquiète de moi. Le prince Louis était venu et m’attendait.
--Je serai premier ministre avant un mois! me dit-il, plus rayonnant
encore que de coutume.
Il ne m’appartenait pas de lui insinuer le contraire; je le laissai avec
ma femme, et me retirai dans mon cabinet pour écrire au baron de
Weisshaupt.
J’étais occupé à annoncer notre triomphe au chef des Aréopagistes, quand
on m’annonça le père Loth, religieux minime que j’avais rencontré deux
ou trois fois chez madame de Valois. C’était un gros moine, fort bon
enfant, lourd, mais d’un esprit assez délié, qui avait obtenu de prêcher
devant le roi, par la protection du grand aumônier de France. Je me
souviens même, à cette occasion, que la comtesse l’avait désolé, en
affirmant qu’il «prêchait comme une pantoufle».
Le révérend père entra, s’assura par un coup d’œil que nous étions
seuls, et me fit un signe maçonnique après lequel je lui tendis la main.
--On vous trompe, dit-il, et l’on trompe aussi le prince Louis.
Il ajouta:
--Prenez garde qu’une affaire de cette importance ne finisse par un
étroit scandale, retombant sur vous, et qui ne vous serait d’aucun
profit.
Il me fit un geste de discrétion et de fraternité, reprit l’allure
pesante qu’il avait quittée en me parlant, et sortit.
Je courus retrouver Lorenza et le prince, qui parurent surpris de me
voir revenir si vite.
--Prince, dis-je vivement, quels gages certains avez-vous de la faveur
dont vous vous flattez?
--Celui-ci d’abord, fit-il en portant la main au médaillon qu’il avait
au cou.
--Ensuite?
--Que vous dirai-je? Des sourires, des signes imperceptibles auxquels
les yeux ne se trompent pas.
--Peu de choses, répondis-je. Craignez les pièges et les erreurs. Vous
savez que j’ai la prescience; écoutez-moi. Vous demanderez à voir la
personne.
--C’est une hardiesse inouïe!
--La fortune est aux audacieux. Il faut aussi qu’elle vous écrive.
Exigez-le.
--J’obéirai, cher comte.
--Que ce conseil reste entre nous!
--Je vous le promets.
Là-dessus le prince nous quitta, et je dis à ma femme:
Lorenza, sais-tu ce que je prévois? c’est que notre petite comtesse va
être bien embarrassée.
--Oh! dit Lorenza, pourquoi? Tu es bien étrange d’avoir une aussi bonne
opinion des reines, toi qui connais si bien les femmes.