eurent Paris pour théâtre. Elle se bornait à des dégâts matériels, dont
l'état estimatif a fixé la valeur, pour l'intérieur de Paris, à 3 500
000 francs. Dans les banlieues, les dégâts furent plus grands: à
Villeneuve, à Choisy-le-Roi, à Alfort-Ville, il y avait eu plus d'un
mètre d'eau dans les rues. Tout cela est beaucoup, mais bien peu à côté
de ce que l'on avait à craindre, bien peu à côté des désastres rapportés
par l'histoire.
Les glaces n'arrivèrent que lentement dans la basse Seine. Elles furent
d'abord arrêtées à Meulan par le pont de la ville. Elles s'y
accumulèrent en quantité si considérable qu'elles arrivèrent à la
hauteur des poteaux télégraphiques. Puis cette muraille immense finit
par céder, et le torrent, franchissant le pont, se précipita sur
l'écluse. Il n'y eut que des accidents de bateaux. Ce fut le dernier
incident de la débâcle de la Seine.
Malheureusement, tous les riverains des grands fleuves ne devaient pas
en être quittes à si bon marché, et diverses débâcles, surtout dans le
centre de l'Europe, furent bien autrement funestes.
En Hongrie, dès le 15 décembre, il y eut de grandes inondations, et les
glaces causèrent de grands dégâts.
Au commencement de janvier, la Moselle inonde la ville de Metz, et les
glaces font de grands ravages; le Rhin emporte en divers points les
remblais du chemin de fer. La Meuse présente à Liège un spectacle
terrible et grandiose: les glaçons, en se choquant les uns contre les
autres, produisent un bruit effrayant; une terrible inondation charrie
des épaves de toutes sortes. A Sarrebourg, la Sarre démolit les ponts,
brise les arbres, inonde la campagne, et emporte tout ce qui se trouve
sur son passage. Le Danube est plus furieux encore; il inonde
complètement l'île de Shutt, près de Presbourg, et ses glaces emportent
plusieurs ponts. Près de Cracovie, plus de vingt villages sont ensevelis
par le débordement de la Vistule.
[Illustration: La débâcle sur le Rhin.]
Enfin, en France, la Saône au-dessus de Lyon, et la Loire au-dessus de
Saumur, furent arrêtées par d'immenses amoncellements de glaces qui
donnèrent la plus grande inquiétude. La rencharge de Saumur, désormais
célèbre sous le nom de glacier de Saumur, s'étendait sur une longueur de
douze kilomètres et sur toute la largeur du fleuve, atteignant presque
un kilomètre en cet endroit. Elle occupa, passionna l'opinion publique
pendant six semaines. La presse en donna les descriptions et les dessins
les plus variés, et tint le public au courant de tous les travaux
entrepris pour conjurer le péril. L'attention était d'autant plus vive
que l'on répétait sur tous les tons que le phénomène était unique, qu'il
ne s'était jamais produit en aucun temps et en aucun lieu. Il ne sera
donc pas inutile de montrer qu'au contraire les encombrements de glaces
sont presque la règle générale des débâcles, et qu'il n'y a de
différences que dans la plus ou moins grande importance de
l'amoncellement et dans la durée du glacier formé.
Dans les hivers rigoureux et longs, la glace atteint dans les fleuves
une épaisseur considérable. Au moment de la débâcle, la rupture ne se
produit que difficilement, et les glaçons charriés ont une grande
surface, par suite un poids énorme, une force d'entraînement
prodigieuse.
Il suffit alors qu'un obstacle, pont, île, bas-fond, se présente, pour
déterminer ce qu'on nomme une rencharge. Les premiers glaçons sont
arrêtés; ceux qui suivent choquent violemment les premiers, se dressent
les uns sur les autres, et forment une solide barrière qui augmente de
volume à chaque instant. Si l'obstacle est un pont, il ne tarde pas à
être emporté, et la débâcle reprend sa marche; mais si l'embâcle est
causée par une île, un bas-fond, qui ne peuvent céder, la barricade
prend des dimensions importantes: toutes les glaces d'amont se
réunissent au même endroit, se soudent les unes aux autres, et forment
un tout solide, dont le volume se chiffre par millions de mètres cubes.
Les eaux, arrêtées dans leur cours, s'élèvent à une hauteur anormale. Il
se produit de part et d'autre du glacier une différence de niveau de
plusieurs mètres; les campagnes voisines sont inondées, dévastées, et
souvent le fleuve se creuse, dans les vallées latérales, un lit nouveau
qu'il conservera peut être définitivement si les travaux de l'homme ne
viennent le déposséder de sa conquête. Suivant l'importance du fleuve,
l'épaisseur des glaces, la hauteur des eaux et la durée du dégel, le
glacier sera plus ou moins considérable, l'inondation plus ou moins
dévastatrice, la débâcle définitive plus ou moins tardive, plus ou moins
désastreuse, mais au fond le phénomène sera toujours le même.
Et qu'on ne vienne pas dire que ce sont là de pures spéculations;
l'histoire nous montre à chaque instant ces amoncellements de glaces et
leurs tristes conséquences. Nous en avons cité un certain nombre,
notamment pour les années 1216, 1364, 1789, 1830. Ajoutons-en encore
deux ou trois.
En 1840, un engorgement du genre de celui dont nous nous occupons a eu
lieu dans la Vistule, à deux kilomètres environ au-dessus de la ville de
Dantzig. La rivière, arrêtée par les glaces empilées, s'ouvrit un
nouveau cours sur la rive droite. En quelques jours elle se creusa, à
travers des collines sablonneuses de douze à dix-huit mètres de haut, un
lit profond et large de plusieurs lieues de longueur.
En 1876, le 3 mars, le Danube, arrêté par des glaces qui s'élevaient à
une hauteur prodigieuse, causa de terribles inondations et d'immenses
dégâts.
Mais notre étonnement redouble quand nous considérons les faits mêmes du
grand hiver de 1879. Juste au moment où tous les journaux de France
étaient pleins du glacier de Saumur et le déclaraient unique, il se
produisait au-dessus de Lyon un phénomène du même genre. Il subsistait
aussi longtemps que celui de Saumur, donnait aux ingénieurs les mêmes
inquiétudes, en un mot, lui ressemblait de tous points. L'accumulation
des glaces, énorme cependant, était seulement un peu moins considérable.
Occupons-nous de ce premier glacier, si dédaigné des chroniqueurs, à
cause sans doute de son éloignement de Paris, et nous verrons s'il était
en réalité bien différent de celui de Saumur. Nous emprunterons les
récits qui suivent aux journaux de Lyon, qui seuls s'entretenaient de ce
fait effrayant, dont le reste de la France semblait se désintéresser
absolument.
La débâcle de la Saône commença le 2 janvier: les glaces emportèrent
d'abord le pont de Taissey (Ain). A Lyon, le mouvement se produisit le
3. Aussitôt après la rupture de la couche de glace le fleuve charrie à
pleins bords. Mais il se forme bientôt, en face de l'île Barbe et du
pont Serin, un immense amoncellement. Le 5, ces glaces se mettent en
mouvement avec un fracas épouvantable, mais elles s'arrêtent de nouveau
à Vaise: là, l'embâcle se reforme avec plus d'intensité. En quelques
heures, tout l'espace compris entre Vaise et l'île Barbe est encombré;
les glaces, à l'île Barbe, atteignent le pied de la maison éclusière;
les glaçons, entassés les uns sur les autres, dépassent, en certains
endroits, les parapets des quais. L'aspect de la Saône est saisissant et
grandiose: c'est celui d'une véritable mer de glace, mais d'une mer
tourmentée, convulsée. Les glaçons, éclairés par un resplendissant
soleil, jettent mille lueurs; ceux de provenance du Doubs se
reconnaissent à leur couleur bleue très pure. Dans cet enchevêtrement de
glaçons immenses, on distingue les formes les plus fantastiques: des
pièces de bois, des carcasses de bateaux brisés, des arbres, des débris
de toutes provenances, rappellent au sentiment de la réalité; ces traces
des malheurs de la veille en font craindre de plus terribles pour le
lendemain.
Le 13 janvier, M. Pasquot, ingénieur chargé de la navigation, fait un
rapport sur le phénomène. Il dit que sur toute la largeur du fleuve, et
sur une longueur de plusieurs kilomètres, la Saône est un véritable
glacier. «La glace, ajoute-t-il, a de huit à dix mètres d'épaisseur, et
le volume total dépasse certainement cinq millions de mètres cubes. Ce
glacier descend jusqu'au fond du lit même de la Saône, et il barre si
complètement la rivière, que le niveau de l'eau en amont de cette digue
est arrivé à dépasser de 3m.17 le niveau de l'eau en aval. Si cette
barre, ajoute le rapport, est soulevée ou rompue brusquement par l'effet
du dégel ou d'une poussée venant de la débâcle du haut, la Saône peut
monter dans Lyon de deux mètres en quelques minutes.»
En présence d'un semblable péril, des ingénieurs sont envoyés qui se
mettent à l'ouvrage. On attaque, d'abord sans grand espoir, la banquise
avec la dynamite; dans l'axe on perce un chenal pour permettre
l'écoulement des eaux. Du reste, le niveau du fleuve baisse rapidement,
et bientôt la surface du glacier présente l'aspect d'une vallée
profonde, bordée de montagnes de sept à huit mètres de hauteur. Malgré
les doutes d'un grand nombre d'ingénieurs, on travaille avec ardeur; on
brûle jusqu'à deux mille kilogrammes de dynamite par jour, les
détonations se succèdent sans relâche. Grâce au beau temps, et aussi aux
efforts faits, le danger diminue tous les jours. C'est seulement le 15
février que toutes les glaces ont quitté la Saône.
La dynamite, jointe à un temps favorable, avait évité à Lyon, comme elle
évitait à Saumur, bien des dévastations. Le moyen que l'on avait employé
pour émietter le glacier était-il le meilleur? Beaucoup, et notamment
des ingénieurs, avaient proposé de scier les banquises. Ils rappelaient
que l'ingénieur Venetz avait sauvé, au commencement du siècle, la ville
de Viège, dans le Valais, en sciant une immense banquise de glace qui la
menaçait, et derrière laquelle se trouvait un lac qui aurait produit une
inondation formidable. Ils rappelaient que l'amiral Pâris avait, lui
aussi, utilisé le sciage d'une façon très heureuse, pour maintenir
libres ses navires emprisonnés par les glaces du grand lac Léman, du
Boug et du Dnieper. L'amiral Pâris, interrogé à ce sujet dans une séance
de l'Académie des sciences, avait déclaré que dans une rivière où l'on a
un courant pour enlever à mesure les glaçons, il devait y avoir grand
profit de temps et de travail à employer la scie. Et cependant la scie
n'a pas été employée: c'est que l'épaisseur de la glace était, à Lyon
comme à Saumur, de plusieurs mètres, et qu'il semblait impossible de
manoeuvrer des scies de dimension suffisante; c'est que, presque
partout, la glace touchait le fond de la rivière, et que, dans ce cas,
le sciage n'aurait produit absolument aucun résultat. Il n'y avait
aucune analogie à établir entre la couche de glace sciée par l'amiral
Pâris, et les amoncellements que l'on voulait dissiper sur la Saône et
sur la Loire.
D'autres ingénieurs proposaient en même temps à l'Académie des sciences
un nouveau procédé pour débiter rapidement les glaces de n'importe
quelle épaisseur. Ce procédé consiste à poser à la surface de la glace
un tube flexible en plomb, de petit calibre, et communiquant au moyen
d'un robinet à un générateur mobile de vapeur. Le tube, fondant la glace
à sa périphérie, s'enfoncerait à mesure, laissant une tranchée verticale
de faible largeur, pendant que l'eau de condensation s'échapperait par
l'extrémité opposée restée ouverte. Ce nouveau procédé ne fut pas
employé non plus. Il semble impossible, du reste, que les eaux provenant
de la fonte de la glace et de la condensation de la vapeur ne se
regèlent pas dans la tranchée même, au-dessus du tuyau, si le froid
extérieur est un peu vif.
Nous allons voir maintenant que le glacier de Saumur ne différait que
par des points de détail de celui qui existait au même moment à Lyon. Il
commence à la même époque, ne dure que quelques jours de plus, est
favorisé par les mêmes circonstances, attaqué par les mêmes moyens, et
se termine de la même manière, sans accident grave. Sa dimension était
peut-être double de la dimension du premier.
La débâcle de la haute Loire se signale d'abord par un désastre. Au
village de Némant, commune d'Avaine, les glaces, poussées par le
courant, coupent, sur une étendue de 300 mètres, le chemin qui longe le
fleuve. Il se forme là une première embâcle que l'on détruit par la
dynamite; la retenue des eaux avait été telle, qu'en moins de 30 minutes
la Loire était montée d'un mètre au pont de Saumur. Les glaces se
remettent en mouvement, et bientôt elles arrivent en masse à
Villebernier. Sous la poussée de l'eau la surface solide tout entière
s'ébranle; les glaçons, serrés les uns contre les autres, sont entraînés
par le courant; le fracas sinistre de la débâcle se fait entendre
jusqu'à Saumur, semblable à un roulement de tonnerre. Mais, au bout de
quelques heures, le transport des glaces cesse tout à coup; elles
s'arrêtent au-dessus de Saumur le 9, et s'accumulent en quantité
considérable. Entre Saumur et Montsoreau il s'établit une différence de
niveau de 2m.50. Dans le silence de la nuit on entend un bruit confus et
uniforme: c'est l'eau qui se heurte contre la banquise et fait chute par
derrière. C'est un spectacle grandiose et effrayant. Les glaces
s'accumulent de plus en plus, forment bientôt un immense bloc, tout
d'une pièce. De l'île Souzay à Montsoreau, sur une étendue de dix
kilomètres, tout est couvert; le courant est intercepté et se fraye un
passage du côté de Dampierre, dans une étroite vallée qu'il inonde.
L'île de Souzay est presque entièrement couverte par les glaces. Cette
île renferme sept fermes; elles sont bientôt séparées les unes des
autres par des courants rapides, et dans deux le pain fait défaut, les
fours étant submergés; de petits enfants ont souffert de ce manque de
nourriture. Grâce au travail des pontonniers, cette île est bientôt
complètement évacuée. Les hommes et les animaux sont ramenés à terre,
non sans de grandes difficultés.
[Illustration: Emploi de la dynamite aux glaces de la Saône.]
On conçoit les terreurs des riverains. D'une part, le glacier pouvait
céder à la violence du courant, se mettre en marche, emporter les ponts
de Saumur, s'arrêter de nouveau au-dessous de la ville et déterminer une
inondation qui aurait pu détruire des quartiers entiers. D'un autre
côté, la levée qui sépare la Loire de la vallée de l'Authion pouvait
être emportée par la violence du courant, et plusieurs milliers
d'hectares de terrain, un grand nombre de villages, auraient été
submergés.
Au bout de quelques jours, les craintes étaient momentanément calmées;
par suite de la baisse rapide des eaux, l'écoulement était devenu
facile. C'est alors que de nombreux visiteurs accoururent en foule pour
contempler ce spectacle à la fois grandiose et terrible. Les vastes
prairies abandonnées par la Loire présentaient un singulier spectacle.
Elles étaient pavées d'immenses dalles de glace d'une épaisseur de 40 à
50 centimètres. Tous les arbres, peupliers, bouleaux, saules, étaient
brisés, tordus, décapités; des ravines profondes avaient été creusées
par les eaux. Dans le fleuve, sur une longueur de douze kilomètres,
c'est véritablement une mer de glace, couverte de débris de toutes
sortes. Non seulement les glaçons sont dressés les uns contre les
autres, présentant des aspérités à pic, mais encore, au milieu de cette
plaine raboteuse, on voit s'élever des collines, se creuser des vallées;
en maints endroits le glacier repose directement sur le fond; des
sondages indiquent une épaisseur de dix mètres de glace. Partout la
surface de la banquise scintille sous l'action des rayons du soleil,
présentant les colorations les plus variées; on reconnaît à leur couleur
les glaces des différents affluents de la Loire.
Mais ce n'est là qu'un repos momentané. Bientôt le dégel reviendra; la
Loire, grossie pour la seconde fois, exigera un passage, et les plus
grands malheurs seront à craindre. Ce passage, il faut le créer à la
hâte: il faut tailler dans le vif de cet immense bloc. Des travaux
énormes sont entrepris: la dynamite fait rage, un chenal de grande
largeur est creusé pour livrer passage au courant et amener la
désagrégation lente de toute la masse. Tous les jours les ingénieurs
tiennent conseil; le ministre des travaux publics vient en personne se
rendre compte du péril et activer les travaux. Après la rive gauche,
c'est la rive droite qu'on attaque; la banquise, sapée de toutes parts,
disparaît peu à peu. Tandis que tout le monde désespère et proclame
l'inutilité des efforts, les ingénieurs poursuivent leur but avec
ardeur, et ils l'atteignent. Ils ont puissamment contribué à préserver
la ville de Saumur et surtout la vallée de l'Authion de bien des ruines.
CHAPITRE IV
LES HOMMES, LES ANIMAUX ET LES PLANTES PENDANT LE GRAND HIVER
(1879-1880).
Les souffrances furent grandes pendant ce terrible hiver; mais, si nous
les comparons à celles des grands hivers des siècles précédents, nous
pourrons juger des progrès de l'humanité dans la voie de la préservation
générale, du bien-être de tous. Il n'y eut pas maintenant, comme alors,
des milliers de personnes mourant de froid par les chemins. C'est que
des routes bien tracées et bien entretenues sillonnent aujourd'hui toute
la France, et qu'il est devenu presque impossible, dans la plupart de
nos départements, de s'égarer dans les neiges. C'est que les chemins de
fer ont remplacé les diligences pour les courses un peu lointaines: bien
clos, quelque peu chauffés, les wagons garantissent les voyageurs des
grandes intempéries; le peu de durée des voyages, la fréquence des
arrêts, sont des sauvegardes efficaces contre la congélation. Aussi,
quelle qu'ait été la rigueur du grand hiver de 1879-1880, les morts par
le froid ont été assez rares. Les journaux quotidiens en ont cité de
nombreux exemples; mais en les réunissant tous on n'arriverait qu'à un
total assez faible. Et ce total aurait les plus grandes chances d'être
trop élevé; les journaux d'aujourd'hui ont remplacé les chroniqueurs
d'autrefois: ils sont plus nombreux et mieux informés, mais ils sont
tout autant sujets à l'exagération et à l'erreur.
Citons quelques-uns des accidents qui sont survenus, en ne prenant que
ceux dont l'authenticité paraît attestée par de nombreux témoignages.
Celle liste sera loin d'être complète, mais elle nous montrera que les
accidents ont été rares, isolés, et n'ont, dans aucun cas, présenté le
caractère d'une calamité publique.
A la suite des grandes chutes de neige, qui furent surtout abondantes
au-dessus de Paris, plusieurs personnes dans les départements du Nord et
du Pas-de-Calais sont mortes de froid. D'autres, trouvées perdues dans
les neiges, n'ont été qu'à grand'peine sauvées de l'asphyxie; nombre de
bras et de jambes ont été cassés à la suite de chutes. A la même époque,
un facteur rural est trouvé mort dans la neige à Laval: la couche
atteignait cinquante centimètres d'épaisseur. Au commencement de
décembre, plusieurs personnes meurent de froid dans le département de
Saône-et-Loire. En Belgique, on trouve un soldat mort de froid près de
Bruxelles. Près de Charleroi, un homme, surpris par l'effroyable tempête
de neige et de verglas, s'égare et est enseveli: on le retrouve gelé.
Près de Tourny, dans l'Eure, un homme se perd dans les neiges avec sa
charrette attelée de quatre boeufs: le conducteur et les animaux
périssent.
Dans le courant du mois de décembre, deux jeunes filles de Valmy
(Pas-de-Calais) meurent ensevelies dans la neige. Dans la Somme, deux
personnes sont trouvées mortes de froid sur un chemin. A la Chapelle,
près de Belfort, on a trouvé, le 14 décembre, à quelques pas du village,
un pauvre homme qui était gelé. A Lyon, plusieurs pauvres gens sont
trouvés morts de froid chez eux: un soldat a le même sort à la salle de
police de la caserne de la Part-Dieu. En Bohême, dans la commune de
Katlowitch, quatorze enfants revenant de l'école, le 14 décembre, par un
froid de -20 degrés, sont arrêtés par la neige et périssent tous de
froid.
Mais, si peu succombèrent, tous eurent à souffrir. Pour lutter contre un
froid si intense, nos maisons sont mal construites, et avec les feux les
plus vifs, soutenus nuit et jour, bien des personnes ne pouvaient
arriver à obtenir une température supérieure à zéro degré. Tous les
moyens de chauffage étaient simultanément employés: gaz, bois, coke,
charbon, tout était utilisé, et la consommation était considérable.
Cette augmentation dans la consommation, jointe à la difficulté des
communications qu'amenait l'encombrement des neiges, ne tarda pas à
faire atteindre aux combustibles des prix fort élevés.
La nécessité de se chauffer constamment et par tous les moyens possibles
a augmenté très notablement, dans les grandes villes, le nombre des
incendies. Le nombre total des incendies à Paris, pour l'année 1879,
tant en feux de cheminée qu'en incendies véritables, a été de 2752; dans
ce nombre, le mois de décembre est entré à lui seul pour 581,
c'est-à-dire pour plus d'un cinquième. Les conduites d'eau, en partie
gelées, rendaient les secours très lents et très difficiles: aussi
a-t-on vu l'augmentation porter surtout sur les grands incendies, qu'on
n'avait pu arrêter à temps.
Le combustible n'avait pas seul augmenté de prix. La campagne était
couverte de neige, les routes impraticables, les maraîchers ne pouvaient
ni récolter, ni conduire leurs produits à destination; de plus, beaucoup
de provisions avaient été gelées jusque dans les caves. La cherté des
objets de première nécessité était devenue générale.
Aussi la misère était grande. Les plus pauvres, sans charbon et sans
bois, sans travail aussi, forcés d'engager, pour manger, leurs
couvertures et leurs vêtements, demandaient de prompts secours. La
charité publique a été à la hauteur des circonstances. Tous les moyens
de l'employer ont été trouvés bons: souscriptions publiques dans les
journaux, dons en espèces ou en nature à l'administration de
l'assistance publique, loteries de bienfaisance, fêtes magnifiques
organisées par la presse et par les théâtres, tout a été mis en oeuvre
pour procurer aux pauvres un peu de chaleur, des matelas, des
couvertures, du bois, pour donner du pain aux plus nécessiteux.
Des chauffoirs publics étaient ouverts dans un grand nombre de
quartiers. Des précautions étaient prises pour adoucir la situation des
gens qui sont obligés, par métier, de séjourner dans la rue; des
braseros y étaient entretenus par les soins et aux frais de la
municipalité, et chacun pouvait venir s'y réchauffer.
Jamais les sentiments fraternels qui unissent chez nous toutes les
classes de la société n'avaient été autant mis en lumière. Ce fut une
touchante et unanime manifestation, bien faite pour adoucir aujourd'hui
le souvenir des souffrances endurées. De ces souffrances, il reste
cependant autre chose que des souvenirs; il reste, hélas! des deuils
nombreux. La mortalité a été notablement accrue. Mais, grâce à
l'augmentation générale du bien-être, à une meilleure organisation de la
charité publique, à une application plus rationnelle des lois de
l'hygiène, cette augmentation de la mortalité n'a pas été bien
considérable.
Le tableau suivant nous donne la comparaison de la mortalité pendant
seize semaines, à partir du 1er novembre, pour les années 1878-1879 et
1879-1880: il est relatif à Paris, et porte sur une population d'à peu
près 2 000 000 d'habitants.
PÉRIODES. 1818-1879. 1870-1880. RAPPORT.
4 premières semaines
de novembre 3601 3733 1.038
4 semaines suivantes
(novembre et décembre) 3756 4473 1.191
4 semaines suivantes
(décembre et janvier) 4062 5123 1.261
4 semaines suivantes
(janvier et février) 4157 5962 1.433