curieux de ce verglas: «Les animaux n'ont pas été plus épargnés que les
plantes; des alouettes ont été fixées au sol, rivées dans le verglas par
les pattes ou par la queue. Dans la Champagne, on trouva des perdreaux
gelés, debout dans un linceul de glace; et l'on ne peut s'empêcher de
comparer cet ensevelissement glaciaire à celui qui, aux époques
géologiques, a surpris les mastodontes qu'on retrouve aujourd'hui sur
les bords de la Léna. Eux aussi se présentent debout, le nez en l'air,
serrés dans un vêtement de glace, non de neige, comme s'ils avaient été
surpris par un immense verglas. Cette hypothèse est aussi plausible que
celle du tourbillon glacé qu'on a imaginé pour expliquer leur
ensevelissement.»
Le verglas si extraordinaire du 24 janvier 1879, phénomène presque
unique jusqu'alors, devait se reproduire aussi désastreux, à quelques
mois de distance, au début de la période des grands froids du mois de
décembre de la même année. Sur une grande partie de l'Europe, la neige
tomba dans la nuit du 3 au 4 décembre; cette chute de neige fut suivie
dans un grand nombre de régions, et principalement dans l'ouest de la
France, d'une pluie glacée qui recouvrit tout d'une immense couche de
verglas. Dans la nuit du 4 au 5, une effroyable tempête de neige,
pendant laquelle tous les éléments semblaient déchaînés, vint cacher la
glace qui recouvrait le sol et déterminer le rupture de nombreux arbres
trop fortement chargés. Sous l'action du verglas, toutes les maisons se
recouvrirent d'un vernis luisant qui avait quelquefois plus d'un
centimètre d'épaisseur, qui rendait les vitres presque opaques, et
soudait si bien les fenêtres qu'on ne pouvait les ouvrir. Puis, quand
vint l'ouragan, la neige, fine et sèche, pénétrait entre les ardoises
des toits et remplissait les greniers les mieux clos.
M. Demoget a donné, au journal _la Nature_, une description du verglas
du 4 décembre à Nantes: «Le mercredi 3 décembre, dit-il, le ciel resta
couvert, et la journée fut très froide; vers sept heures du soir, la
neige commença à tomber; et le lendemain jeudi la terre en était
complètement couverte. Mais, vers huit heures du matin, la neige se
changea en une pluie glacée par un vent d'est assez violent et très
froid. Dans la journée, la pluie se congelait en partie, se fixait aux
divers objets qu'elle rencontrait, et formait bientôt une couche épaisse
de verglas recouvrant toute la végétation. Vers le soir, sous le poids
de la couche glacée, les branches d'arbres commencèrent à se rompre.
Enfin, pendant la nuit, une tempête de neige, chassée par un fort vent
d'est, vint encore aggraver la situation. Un grand nombre d'arbres
surchargés par le verglas et la neige se brisèrent. Les ormes des
promenades publiques et ceux bordant les routes, moins solidement
charpentés, furent les plus maltraités. En général, les arbrisseaux et
les arbres à basse tige résistèrent beaucoup mieux, parce que les
stalactites de glace, en se soudant aux parties inférieures de la
plante, consolidèrent les branches jusque sur le sol et empêchèrent leur
rupture. Toute la plante était emprisonnée sous une charpente glacée,
qui reliait et soudait toutes les branches et les feuilles entre elles.
Le vendredi 5 décembre, le ciel étant très pur, le soleil vint augmenter
la beauté du phénomène, en faisant scintiller cette splendide végétation
de cristal. C'est la deuxième fois pendant l'année 1879 que ce rare
phénomène météorologique se produit.»
La campagne de Nantes n'était pas seule éprouvée; on écrivait, de
Saint-Georges-sur-Loire, à _l'Union de l'Ouest_: «Une pluie glaciale est
tombée toute la journée du 4, se congelant au fur et à mesure; et, vers
le soir, les arbres étaient revêtus d'une couche de verglas d'une
épaisseur extraordinaire. De tous côtés on voyait les branches cédant
sous ce poids énorme s'incliner vers la terre; quelques-unes se
brisaient; cependant, si le temps restait calme, on pourrait espérer que
le mal ne serait pas trop grand.»
Mais le temps ne resta pas calme, la tempête ne tarda pas à se
déchaîner. «Quelle nuit! A chaque instant, au milieu des hurlements de
la tempête, on entendait des décharges d'artillerie, suivies de
véritables feux de file. C'étaient les chênes centenaires, les ormes,
les frênes, qui s'abîmaient sous la rafale, tandis que les jeunes arbres
se brisaient net par la moitié! Vers le matin, le calme se rétablit;
mais le mal était fait, il dépassa même les prévisions. Le jour, en se
levant, éclaira une scène de désolation. Le sol jonché de débris, les
arbres déchirés, brisés de haut en bas, les peupliers surtout n'ayant
plus de cime, plus de branches, nus comme des poteaux de télégraphe; à
moins de l'avoir vu, rien ne peut donner une idée de ce spectacle
lamentable. Tous les parcs du pays, Serrant, l'Épinai, la Cauterie, la
Bénaudière, le Pin, Laucran, le Chillon, etc., sont littéralement
ravagés. Il faudra dix ans pour réparer le désastre d'une nuit, et
encore bien des dégâts sont-ils irréparables.»
Le verglas a été localisé, mais la neige couvrit une grande partie de
l'Europe. «En même temps, une chute abondante de neige recouvrait la
France, interrompant toutes les communications: aux environs de Paris,
l'épaisseur de cette couche atteignit en moyenne vingt-cinq centimètres.
La neige reprit un instant le 8, ajoutant une nouvelle couche de plus de
dix centimètres à la première; de sorte qu'il s'accumula sur le sol, du
4 au 8 décembre, une couche d'eau gelée qui, fondue, ne correspondait
pas à moins d'un volume de quarante-cinq litres d'eau par mètre carré de
surface.» Quoique cette abondance n'eût rien d'extraordinaire, elle
suffit pour causer de graves accidents, tels que l'effondrement du
marché Saint-Martin, et pour arrêter la circulation pendant plusieurs
jours.»
Nous n'avons pas à discuter ici les moyens employés pour débarrasser le
sol de cette couche encombrante. Disons seulement que ceux qui ont
préconisé l'emploi de la vapeur surchauffée pour fondre la neige des
rues n'ont fait que prouver l'ignorance absolue dans laquelle ils sont
des plus simples notions de la physique. Une grande locomotive routière,
capable de brûler 70 kilogrammes de charbon par heure, aurait pu, étant
donnée l'épaisseur de neige qui se trouvait sur le sol de Paris,
nettoyer 50 mètres carrés de chaussée par heure. A ce chiffre, 1000
locomotives auraient à peine, en un mois, terminé leur besogne.
En province, la neige était par régions beaucoup plus abondante qu'à
Paris. Dans le centre et le nord, elle atteignait une hauteur tout à
fait insolite. A Joigny, dans l'Yonne, il y en avait plus de 50
centimètres. Dès le 1er décembre, il y en avait 30 centimètres dans les
rues de Valenciennes, et il devait en tomber beaucoup encore. A Laval,
on observait 50 centimètres de neige. A Bapaume, au milieu de décembre,
il y eut en certains endroits 1m.60 de neige: le courrier dut, au péril
de sa vie, porter sur son dos le sac des dépêches.
Près de Cambrai, des villages bloqués par les neiges demandent des
secours et des vivres. Dans les Ardennes, des villages entiers étaient
ensevelis; et demeuraient pendant plusieurs jours isolés du reste du
monde, dans une détresse affreuse, sur le point de manquer complètement
de pain. Les moulins ne pouvaient plus moudre, la farine manquait, tout
gelait dans les maisons.
Dans certaines parties des Vosges, la neige, poussée par le vent,
comblait les vallées, et s'amassait en masses de 10 mètres d'épaisseur.
Sur divers points, nombre de gens étaient ensevelis sous la neige et
périssaient misérablement. Les transports étaient devenus presque
impossibles, et, près de Cambrai, les cultivateurs imaginaient
d'employer des traîneaux grossiers pour leurs transports.
A l'étranger il y avait aussi de grandes neiges. A Naples, les trains
étaient arrêtés par les grandes accumulations de neige.
Dans les montagnes, au contraire, de même qu'il y avait peu de froid, il
n'y avait guère de neige. Les habitants du Causse de Chanac étaient
obligés, faute d'eau et de neige, de faire un très long parcours pour
aller chercher dans le lit du Lot de gros blocs de glace qu'ils
charriaient à la ferme, et qu'ils faisaient fondre au fur et à mesure
pour les besoins du ménage et pour abreuver les bestiaux. Le 14
décembre, le général Nansouty télégraphiait plaisamment à un ami, du
haut du pic du Midi: «Nous sommes en détresse; nous ne trouverons
bientôt plus assez de neige pour faire l'eau pour le thé et la soupe.
Apportez-nous de la neige si Paris en a assez.»
C'est à la suite de cette grande chute de neige que se produisirent les
froids extraordinaires de l'hiver. Les phénomènes de congélation de
divers liquides, cités toujours par les historiens comme caractérisant
les grands hivers, ont été observés alors dans un grand nombre de
localités. L'eau, en maints endroits, s'est gelée au fond des puits;
l'eau-de-vie, exposée à l'air, s'est prise en une masse solide; le vin a
pu être coupé à la hache. A Verneuil, département de l'Eure, le vin gèle
dans les caves, cinq cents bouteilles de vin sont brisées. Dans le
Berry, au fond d'une cave bien close, plusieurs centaines de bouteilles
de vins fins éclatent par l'effet de la gelée.
Dans le département de Saône-et-Loire, tout gèle dans les maisons. Dans
plusieurs départements, toutes les provisions qui n'étaient pas
enfermées dans des caves très profondes étaient totalement perdues.
Dans des chambres à feu, l'eau se gelait dans les carafes pendant la
durée du repas. La rapidité de la congélation devenait extrême quand
l'eau était placée à l'extérieur. Au milieu du mois de janvier, le feu
se déclare dans la caserne d'artillerie, à Orléans, au milieu de la
nuit. Pendant deux heures il est impossible de manoeuvrer les pompes,
les conduites d'eau étant gelées. La température était cette nuit-là de
-18 degrés. L'eau qui tombait sur les murs se solidifiait et formait
au-dessous des poutres des stalactites de glace. Les pompiers étaient
recouverts d'une épaisse couche de verglas. Les conduits d'alimentation
des pompes ont été tellement avariés que l'administration municipale a
dû consacrer un important crédit à leur réparation.
M. Déleveaux, professeur au lycée d'Orléans, a profité de ces basses
températures pour refaire l'expérience de William. Le 17 décembre, il a
rempli d'eau un obus de 95 millimètres de diamètre. Il l'a placé en
plein air, et le lendemain l'a trouvé cassé. Les vases rompus par suite
de la gelée ont été très nombreux, même dans les appartements qui
semblaient le mieux à l'abri des accidents de cette nature. Le journal
_la Nature_ donnait le curieux spécimen, d'après une photographie, d'un
effet de congélation sur une bouteille contenant une solution faible de
nitrate d'argent. Le bouchon avait été soulevé, dans un placard de
laboratoire, à une grande hauteur par une colonne de glace sortie du
goulot.
Dès le début du mois de décembre, les fontaines publiques de Paris
présentaient, par suite de la formation des glaces, l'aspect le plus
agréable. Les lions de la fontaine Saint-Michel étaient notamment d'un
magnifique aspect. Sur la place de la Concorde, les statues qui décorent
les fontaines étaient enveloppées dans d'immenses blocs de glaces dont
elles formaient en quelque sorte le noyau.
Mais c'est surtout la prise des cours d'eau qui nous présente des faits
dignes d'attention. Dès le mois de novembre, la Néva avait été prise. A
Saint-Pétersbourg, les glaçons emportaient treize bateaux et plusieurs
débarcadères. Des paquebots partis de Cronstadt avec trois cents
passagers étaient entourés par des masses de glace flottante et jetés
sur un banc de sable.
Dès les premiers jours de décembre, toutes les rivières du nord et du
centre de la France étaient couvertes de glaces épaisses. La congélation
s'était produite, pour certaines rivières, précisément à l'époque de la
chute des neiges, et il en était résulté des effets singuliers. A la
Flèche, sur le Loir, la neige, chassée par le vent sur la glace encore
très faible, s'y était entassée en grande quantité. La glace, cédant
sous le poids, ne tarda pas à s'enfoncer avec son fardeau, et la rivière
se reprit par-dessus. Quinze jours après, nous avons encore pu
constater, en brisant la glace, qui avait pris une épaisseur de 40
centimètres, que la neige était encore là. L'accumulation était telle
qu'elle allait, sur les bords, jusqu'au fond, à plus d'un mètre. Cette
neige était spongieuse: l'eau, à zéro degré, qui l'imprégnait, était
impuissante à la fondre.
Le 8 décembre, le Sund charriait des glaçons et Copenhague était bloqué
par les glaces. La navigation de l'Escaut était interrompue. Bientôt la
Seine et la Loire se prenaient dans toute leur étendue, puis la Saône et
une grande partie du Rhône. Les plus anciens riverains n'avaient jamais
vu autant de glace sur le Rhône: il était gelé d'une rive à l'autre sur
une longueur de plus de 60 kilomètres à partir d'Arles. Cependant, en
1830, on avait pu passer en voiture sur la glace de Tarascon à
Beaucaire; on ne le fit pas en 1879. Sur le Lot, à Espalion, la glace
avait 50 centimètres d'épaisseur; la rivière avait été prise le 30
novembre, et le 22 janvier, jour de la foire, tout le monde la
traversait encore; on y jouait aux quilles, on y faisait de la
photographie. Le canal du Midi, de Toulouse à Cette, était entièrement
gelé au commencement de décembre.
Bien plus, tandis que le froid épargnait presque le sud-ouest de la
France, il gagnait l'Italie. L'Arno se gelait à Florence; le Pô pouvait
être traversé en tous sens; la mer se prenait en partie à Venise.
A mesure que le froid se prolongeait, l'épaisseur de la glace devenait
plus grande, et on pouvait circuler librement sur les lacs et sur les
fleuves. En certains points il y eut sur la Loire 70 centimètres de
glace. A Vichy, sur l'Allier, les grosses voitures de roulage
circulaient comme sur une route. A Mayence, sur le Rhin, les diverses
corporations d'ouvriers installaient des ateliers. Un tonnelier, aidé de
ses ouvriers, fabriquait, le jour de Noël, deux grands tonneaux sur la
glace; ces tonneaux, destinés à un commerce de vins de Mayence, portent
une inscription mentionnant le fait. En même temps, des maréchaux
ferrants, des cordonniers, s'établissaient sur le Rhin; on installait
une grande boucherie.
[Illustration: 1879.--Le Rhin.]
Le dégel de la fin de décembre devait rendre la vie à presque tous ces
cours d'eau. Mais un grand nombre ont été, pour la seconde fois, repris
en janvier.
A Paris, dès la première quinzaine de décembre, de nombreux promeneurs
ne tardaient pas à descendre sur la Seine, malgré la défense de
l'autorité. La glace, qui atteignit bientôt, en tous points, plus de 40
centimètres d'épaisseur, aurait été capable de porter les plus grands
fardeaux. Les glaces sur lesquelles se lancèrent les hussards de
Pichegru, le 20 janvier 1795, pour aller prendre d'assaut la flotte
hollandaise, n'étaient pas plus épaisses. Lorsque, en 1657, Charles X,
roi de Suède, fit traverser la Baltique sur la glace à toute son armée;
lorsque, en 1458, une armée de quarante mille hommes campa sur le
Danube, les glaces n'avaient pas non plus une solidité plus grande.
Aussi le jeudi, jour de Noël, la Seine était-elle couverte de patineurs:
dans la nuit, on y organisait une nombreuse promenade aux flambeaux.
[Illustration: Sur la Seine en décembre 1879.]
Pendant que la Seine était ainsi prise à Paris, les rues recouvertes
d'une couche glissante de neige durcie, les promenades et surtout les
transports de marchandises étaient devenus extrêmement difficiles. Aussi
le patinage et la course en traîneaux prenaient une extension
extraordinaire. Des commerçants avaient songé à faire leurs transports à
l'aide de traîneaux, et les gens riches adoptaient, pour leurs
promenades, ce mode de locomotion. Aux Champs-Élysées, on comptait un
traîneau pour cinq voitures. Nous avons vu qu'au surplus ce
divertissement n'était pas nouveau en France.
Dans l'Europe centrale, les grands lacs se prenaient presque tous. Ils
ne se gèlent presque jamais, et seulement après une longue suite de
jours extrêmement froids. Aussi leur congélation se produisit-elle
seulement au mois de janvier.
Le lac Trasimène, près de Pérouse, le lac de Zurich, celui de Zirknitz,
en Carniole, plusieurs grands lacs de la haute Autriche, purent être
traversés sur la glace à la fin de janvier. Le lac de Neuchâtel était
pris au commencement de février. Ce fait ne s'était pas produit depuis
1830: une gravure, aujourd'hui rare et très recherchée des amateurs,
avait consacré le souvenir de cet événement. Au commencement de janvier,
le lac de Genève était en partie couvert de glace, au moins sur les
bords. La résistance de la glace était telle en février sur le lac de
Constance, qu'on y installa, à Bregenz, une imprimerie. Là, on tira un
numéro unique de la _Gazette du lac de Constance_, contenant une
chronique sur le froid et l'historique des congélations du lac. A
l'occasion de ce rare événement, qui ne s'était pas produit depuis 1830,
on donna de grandes fêtes sur la glace, accompagnées de brillantes
courses en traîneau.
CHAPITRE III
LE DÉGEL ET LES DÉBÂCLES.
Cependant à Paris on songeait à la débâcle, et on tâchait d'en atténuer
les effets, si souvent désastreux. Nous avons vu qu'en 1768 Déparcieux
avait indiqué un moyen d'empêcher la prise de la Seine à Paris: en 1879,
pas plus que dans les grands hivers précédents, on n'avait songé à
essayer ce moyen; il fallait donc briser la glace pour que le courant se
trouvât libre au moment du dégel. En 1830, on avait tenté sans succès
d'employer la poudre pour faire partir les glaçons; on espérait obtenir
de meilleurs résultats avec la puissante substance explosible que nous
avons maintenant à notre disposition. Des cartouches renfermant 250, 300
et 400 grammes de dynamite étaient placées sous la glace et allumées
avec des mèches. Les débris, projetés à une grande hauteur, retombaient
dans l'eau et pouvaient être emportés par le courant. Chaque cartouche
pouvait disjoindre 150 mètres carrés de glace. On eut alors l'espérance
de rendre complètement libre le cours du fleuve dans la ville, et de
faciliter ainsi l'écoulement des glaçons lors du dégel. Ces efforts
n'ont pas été tout à fait vains, et peut-être ont-ils empêché des dégâts
plus grands que ceux que nous avons à enregistrer.
Le dégel arriva, en effet, assez vite et très brusquement. Le 28
décembre, la température s'éleva avec une rapidité inouïe de -15 degrés
à +3. En même temps, une épouvantable tempête remplaçait, sur une partie
de l'Europe, le calme absolu des jours précédents. D'après les
observations du docteur Robert Grant, de l'université de Glasgow, la
vitesse du vent était, dans cette ville, à sept heures du soir, de 115
kilomètres à l'heure. C'est à ce moment que, sous l'action de cet
ouragan terrible, se produisit l'épouvantable catastrophe du pont de la
Tay. Ce pont, entièrement métallique, qui reliait Dundee à Édimbourg,
avait plus de trois kilomètres de longueur: il avait été terminé
seulement en 1875, et ses constructeurs, fiers à juste titre de cette
oeuvre merveilleuse, avaient cru pouvoir affirmer que la tempête la plus
furieuse ne produirait pas la moitié de l'effort nécessaire pour
renverser les piles. Le plus terrible accident qu'ait à enregistrer
l'histoire des chemins de fer devait donner un triste démenti à cette
affirmation. Laissons la parole à M. Walker, directeur du chemin de fer
North British:
«D'après les rapports qui nous ont été faits sur le terrible malheur
survenu au pont de la Tay, il paraît que plusieurs des grosses traverses
du pont ont été précipitées dans la rivière, en même temps que le
dernier train venant d'Édimbourg, hier au soir, 28 décembre, vers sept
heures et demie. Il y avait, je déplore profondément d'avoir à le dire,
près de trois cents voyageurs dans le train, sans compter les employés
de la compagnie qui en faisaient le service.
»Les premières nouvelles de l'accident, transmises à Dundee, n'y
provoquèrent qu'un sentiment d'incrédulité, tant la catastrophe
paraissait effroyable: ce sentiment ne tarda pas à faire place à une
consternation profonde.
»Le train, qui était parti d'Édimbourg dimanche, à quatre heures quinze,
était composé de quatre wagons de troisième classe, un de deuxième et un
de première classe, un fourgon de bagages, et la machine; en tout huit
véhicules.
»Le train avait quitté Burntisland à l'heure réglementaire, et, à toutes
les stations du Fifeshire, la même régularité s'était maintenue en
prenant des voyageurs dans les principales gares. A celle de Saint-Fort,
le train avait juste cinq minutes de retard. Il fut signalé à partir de
là au garde-barrière de l'extrémité méridionale du pont, qui transmit le
signal à son collègue de l'extrémité nord, et de là à Dundee. En ce
moment, un vent des plus violents, véritable ouragan, faisait rage; et,
à peine une minute ou deux après la communication télégraphique d'une
extrémité du pont à l'autre, le pont s'écroula subitement. On crut
d'abord que le train avait pu rétrograder, et l'on essaya de s'en
assurer en se mettant en communication avec la rive du Fifeshire de la
Tay. Mais les employés de la Compagnie durent enfin se rendre à
l'évidence et reconnaître que le train avait été précipité dans la
rivière.
»Le vapeur qui, parti à onze heures du soir, eut toutes les peines du
monde à arriver sur le théâtre de la catastrophe, y parvint au moment où
la lune commençait à se cacher derrière d'épais nuages. Ceux qui le
montaient purent néanmoins s'assurer que, sur une longueur de mille
mètres, tout avait cédé. Il n'y restait pas même un simple bout de barre
de fer. C'était une grande ouverture béante, où quelques extrémités de
poutres passaient seules de chaque côté! Au milieu de l'obscurité, les
passagers du steamboat crurent distinguer des êtres humains sur l'une ou
l'autre des deux berges, mais c'était une illusion d'optique; la rivière
n'avait rien rendu, et ce que l'on avait pris pour des hommes, c'étaient
des bouts de câble restés fixés aux culées maçonnées du pont.
»On se perd en conjectures pour expliquer comment treize massives
traverses ont pu être enlevées si complètement qu'elles n'ont laissé
aucune trace. L'explication la plus plausible paraît être celle qui
attribue leur rupture à la pression latérale exercée par le vent, au
moment où le poids du train en exerçait une verticale et provoquait des
vibrations qui ont été contrariées par l'action opposée simultanée de
l'ouragan. Dans cet état de choses, quelque partie plus faible ayant
cédé, la lourde masse du train aura accéléré la rupture totale. Une
chose surprenante, c'est que le bruit d'une chute pareille n'ait pas été
entendu dans le village, probablement à cause de la violence du vent. En
somme, il n'est resté du pont que les fondations en pierre et une partie
des culées en maçonnerie encore garnies de bouts de montants en fer.»
Telle fut cette catastrophe sans exemple, dans laquelle trois cents
personnes ont trouvé la mort. Bien peu de cadavres ont pu être
retrouvés.
Cependant, à Paris et dans presque toute l'Europe, le dégel commençait.
La terre, fortement durcie par la gelée, était presque imperméable, et
l'eau provenant de la fonte des neiges glissait rapidement à sa surface
pour aller grossir les rivières. Les eaux de la Seine, montant
rapidement, déterminèrent bientôt la rupture bruyante des glaces. Le 2
janvier, la débâcle commença; le 3, elle atteignit sa plus grande
intensité. Le fleuve entier fut bientôt couvert de glaçons accumulés,
entassés pêle-mêle, descendant le courant avec une rapidité
vertigineuse. De nombreux débris étaient ainsi charriés: bateaux,
tonneaux, poutres, arbres, pans de murs, on voyait de tout sur cet
immense radeau de glace. Et tout cela frappait les piles des ponts avec
une telle force que le sol en tremblait.
Et cependant le fleuve monte toujours; malgré les plus grands efforts,
les ponts sont en grande partie obstrués, les quais submergés: on craint
un moment un immense désastre. Heureusement il devait nous être épargné.
Le pont des Invalides seul ne put résister au choc. Il était en
réparation depuis plusieurs mois, et l'on avait construit en avant une
passerelle de bois pour la circulation des piétons. Celte passerelle ne
tarde pas à être emportée, et ses débris, encombrant les arches,
déterminent la rupture du pont lui-même. Le 6, tout danger d'inondation
avait complètement disparu.