M. Jamin, dans _la Revue des Deux Mondes_, raconte des effets bien

curieux de ce verglas: «Les animaux n'ont pas été plus épargnés que les

plantes; des alouettes ont été fixées au sol, rivées dans le verglas par

les pattes ou par la queue. Dans la Champagne, on trouva des perdreaux

gelés, debout dans un linceul de glace; et l'on ne peut s'empêcher de

comparer cet ensevelissement glaciaire à celui qui, aux époques

géologiques, a surpris les mastodontes qu'on retrouve aujourd'hui sur

les bords de la Léna. Eux aussi se présentent debout, le nez en l'air,

serrés dans un vêtement de glace, non de neige, comme s'ils avaient été

surpris par un immense verglas. Cette hypothèse est aussi plausible que

celle du tourbillon glacé qu'on a imaginé pour expliquer leur

ensevelissement.»

Le verglas si extraordinaire du 24 janvier 1879, phénomène presque

unique jusqu'alors, devait se reproduire aussi désastreux, à quelques

mois de distance, au début de la période des grands froids du mois de

décembre de la même année. Sur une grande partie de l'Europe, la neige

tomba dans la nuit du 3 au 4 décembre; cette chute de neige fut suivie

dans un grand nombre de régions, et principalement dans l'ouest de la

France, d'une pluie glacée qui recouvrit tout d'une immense couche de

verglas. Dans la nuit du 4 au 5, une effroyable tempête de neige,

pendant laquelle tous les éléments semblaient déchaînés, vint cacher la

glace qui recouvrait le sol et déterminer le rupture de nombreux arbres

trop fortement chargés. Sous l'action du verglas, toutes les maisons se

recouvrirent d'un vernis luisant qui avait quelquefois plus d'un

centimètre d'épaisseur, qui rendait les vitres presque opaques, et

soudait si bien les fenêtres qu'on ne pouvait les ouvrir. Puis, quand

vint l'ouragan, la neige, fine et sèche, pénétrait entre les ardoises

des toits et remplissait les greniers les mieux clos.

M. Demoget a donné, au journal _la Nature_, une description du verglas

du 4 décembre à Nantes: «Le mercredi 3 décembre, dit-il, le ciel resta

couvert, et la journée fut très froide; vers sept heures du soir, la

neige commença à tomber; et le lendemain jeudi la terre en était

complètement couverte. Mais, vers huit heures du matin, la neige se

changea en une pluie glacée par un vent d'est assez violent et très

froid. Dans la journée, la pluie se congelait en partie, se fixait aux

divers objets qu'elle rencontrait, et formait bientôt une couche épaisse

de verglas recouvrant toute la végétation. Vers le soir, sous le poids

de la couche glacée, les branches d'arbres commencèrent à se rompre.

Enfin, pendant la nuit, une tempête de neige, chassée par un fort vent

d'est, vint encore aggraver la situation. Un grand nombre d'arbres

surchargés par le verglas et la neige se brisèrent. Les ormes des

promenades publiques et ceux bordant les routes, moins solidement

charpentés, furent les plus maltraités. En général, les arbrisseaux et

les arbres à basse tige résistèrent beaucoup mieux, parce que les

stalactites de glace, en se soudant aux parties inférieures de la

plante, consolidèrent les branches jusque sur le sol et empêchèrent leur

rupture. Toute la plante était emprisonnée sous une charpente glacée,

qui reliait et soudait toutes les branches et les feuilles entre elles.

Le vendredi 5 décembre, le ciel étant très pur, le soleil vint augmenter

la beauté du phénomène, en faisant scintiller cette splendide végétation

de cristal. C'est la deuxième fois pendant l'année 1879 que ce rare

phénomène météorologique se produit.»

La campagne de Nantes n'était pas seule éprouvée; on écrivait, de

Saint-Georges-sur-Loire, à _l'Union de l'Ouest_: «Une pluie glaciale est

tombée toute la journée du 4, se congelant au fur et à mesure; et, vers

le soir, les arbres étaient revêtus d'une couche de verglas d'une

épaisseur extraordinaire. De tous côtés on voyait les branches cédant

sous ce poids énorme s'incliner vers la terre; quelques-unes se

brisaient; cependant, si le temps restait calme, on pourrait espérer que

le mal ne serait pas trop grand.»

Mais le temps ne resta pas calme, la tempête ne tarda pas à se

déchaîner. «Quelle nuit! A chaque instant, au milieu des hurlements de

la tempête, on entendait des décharges d'artillerie, suivies de

véritables feux de file. C'étaient les chênes centenaires, les ormes,

les frênes, qui s'abîmaient sous la rafale, tandis que les jeunes arbres

se brisaient net par la moitié! Vers le matin, le calme se rétablit;

mais le mal était fait, il dépassa même les prévisions. Le jour, en se

levant, éclaira une scène de désolation. Le sol jonché de débris, les

arbres déchirés, brisés de haut en bas, les peupliers surtout n'ayant

plus de cime, plus de branches, nus comme des poteaux de télégraphe; à

moins de l'avoir vu, rien ne peut donner une idée de ce spectacle

lamentable. Tous les parcs du pays, Serrant, l'Épinai, la Cauterie, la

Bénaudière, le Pin, Laucran, le Chillon, etc., sont littéralement

ravagés. Il faudra dix ans pour réparer le désastre d'une nuit, et

encore bien des dégâts sont-ils irréparables.»

Le verglas a été localisé, mais la neige couvrit une grande partie de

l'Europe. «En même temps, une chute abondante de neige recouvrait la

France, interrompant toutes les communications: aux environs de Paris,

l'épaisseur de cette couche atteignit en moyenne vingt-cinq centimètres.

La neige reprit un instant le 8, ajoutant une nouvelle couche de plus de

dix centimètres à la première; de sorte qu'il s'accumula sur le sol, du

4 au 8 décembre, une couche d'eau gelée qui, fondue, ne correspondait

pas à moins d'un volume de quarante-cinq litres d'eau par mètre carré de

surface.» Quoique cette abondance n'eût rien d'extraordinaire, elle

suffit pour causer de graves accidents, tels que l'effondrement du

marché Saint-Martin, et pour arrêter la circulation pendant plusieurs

jours.»

Nous n'avons pas à discuter ici les moyens employés pour débarrasser le

sol de cette couche encombrante. Disons seulement que ceux qui ont

préconisé l'emploi de la vapeur surchauffée pour fondre la neige des

rues n'ont fait que prouver l'ignorance absolue dans laquelle ils sont

des plus simples notions de la physique. Une grande locomotive routière,

capable de brûler 70 kilogrammes de charbon par heure, aurait pu, étant

donnée l'épaisseur de neige qui se trouvait sur le sol de Paris,

nettoyer 50 mètres carrés de chaussée par heure. A ce chiffre, 1000

locomotives auraient à peine, en un mois, terminé leur besogne.

En province, la neige était par régions beaucoup plus abondante qu'à

Paris. Dans le centre et le nord, elle atteignait une hauteur tout à

fait insolite. A Joigny, dans l'Yonne, il y en avait plus de 50

centimètres. Dès le 1er décembre, il y en avait 30 centimètres dans les

rues de Valenciennes, et il devait en tomber beaucoup encore. A Laval,

on observait 50 centimètres de neige. A Bapaume, au milieu de décembre,

il y eut en certains endroits 1m.60 de neige: le courrier dut, au péril

de sa vie, porter sur son dos le sac des dépêches.

Près de Cambrai, des villages bloqués par les neiges demandent des

secours et des vivres. Dans les Ardennes, des villages entiers étaient

ensevelis; et demeuraient pendant plusieurs jours isolés du reste du

monde, dans une détresse affreuse, sur le point de manquer complètement

de pain. Les moulins ne pouvaient plus moudre, la farine manquait, tout

gelait dans les maisons.

Dans certaines parties des Vosges, la neige, poussée par le vent,

comblait les vallées, et s'amassait en masses de 10 mètres d'épaisseur.

Sur divers points, nombre de gens étaient ensevelis sous la neige et

périssaient misérablement. Les transports étaient devenus presque

impossibles, et, près de Cambrai, les cultivateurs imaginaient

d'employer des traîneaux grossiers pour leurs transports.

A l'étranger il y avait aussi de grandes neiges. A Naples, les trains

étaient arrêtés par les grandes accumulations de neige.

Dans les montagnes, au contraire, de même qu'il y avait peu de froid, il

n'y avait guère de neige. Les habitants du Causse de Chanac étaient

obligés, faute d'eau et de neige, de faire un très long parcours pour

aller chercher dans le lit du Lot de gros blocs de glace qu'ils

charriaient à la ferme, et qu'ils faisaient fondre au fur et à mesure

pour les besoins du ménage et pour abreuver les bestiaux. Le 14

décembre, le général Nansouty télégraphiait plaisamment à un ami, du

haut du pic du Midi: «Nous sommes en détresse; nous ne trouverons

bientôt plus assez de neige pour faire l'eau pour le thé et la soupe.

Apportez-nous de la neige si Paris en a assez.»

C'est à la suite de cette grande chute de neige que se produisirent les

froids extraordinaires de l'hiver. Les phénomènes de congélation de

divers liquides, cités toujours par les historiens comme caractérisant

les grands hivers, ont été observés alors dans un grand nombre de

localités. L'eau, en maints endroits, s'est gelée au fond des puits;

l'eau-de-vie, exposée à l'air, s'est prise en une masse solide; le vin a

pu être coupé à la hache. A Verneuil, département de l'Eure, le vin gèle

dans les caves, cinq cents bouteilles de vin sont brisées. Dans le

Berry, au fond d'une cave bien close, plusieurs centaines de bouteilles

de vins fins éclatent par l'effet de la gelée.

Dans le département de Saône-et-Loire, tout gèle dans les maisons. Dans

plusieurs départements, toutes les provisions qui n'étaient pas

enfermées dans des caves très profondes étaient totalement perdues.

Dans des chambres à feu, l'eau se gelait dans les carafes pendant la

durée du repas. La rapidité de la congélation devenait extrême quand

l'eau était placée à l'extérieur. Au milieu du mois de janvier, le feu

se déclare dans la caserne d'artillerie, à Orléans, au milieu de la

nuit. Pendant deux heures il est impossible de manoeuvrer les pompes,

les conduites d'eau étant gelées. La température était cette nuit-là de

-18 degrés. L'eau qui tombait sur les murs se solidifiait et formait

au-dessous des poutres des stalactites de glace. Les pompiers étaient

recouverts d'une épaisse couche de verglas. Les conduits d'alimentation

des pompes ont été tellement avariés que l'administration municipale a

dû consacrer un important crédit à leur réparation.

M. Déleveaux, professeur au lycée d'Orléans, a profité de ces basses

températures pour refaire l'expérience de William. Le 17 décembre, il a

rempli d'eau un obus de 95 millimètres de diamètre. Il l'a placé en

plein air, et le lendemain l'a trouvé cassé. Les vases rompus par suite

de la gelée ont été très nombreux, même dans les appartements qui

semblaient le mieux à l'abri des accidents de cette nature. Le journal

_la Nature_ donnait le curieux spécimen, d'après une photographie, d'un

effet de congélation sur une bouteille contenant une solution faible de

nitrate d'argent. Le bouchon avait été soulevé, dans un placard de

laboratoire, à une grande hauteur par une colonne de glace sortie du

goulot.

Dès le début du mois de décembre, les fontaines publiques de Paris

présentaient, par suite de la formation des glaces, l'aspect le plus

agréable. Les lions de la fontaine Saint-Michel étaient notamment d'un

magnifique aspect. Sur la place de la Concorde, les statues qui décorent

les fontaines étaient enveloppées dans d'immenses blocs de glaces dont

elles formaient en quelque sorte le noyau.

Mais c'est surtout la prise des cours d'eau qui nous présente des faits

dignes d'attention. Dès le mois de novembre, la Néva avait été prise. A

Saint-Pétersbourg, les glaçons emportaient treize bateaux et plusieurs

débarcadères. Des paquebots partis de Cronstadt avec trois cents

passagers étaient entourés par des masses de glace flottante et jetés

sur un banc de sable.

Dès les premiers jours de décembre, toutes les rivières du nord et du

centre de la France étaient couvertes de glaces épaisses. La congélation

s'était produite, pour certaines rivières, précisément à l'époque de la

chute des neiges, et il en était résulté des effets singuliers. A la

Flèche, sur le Loir, la neige, chassée par le vent sur la glace encore

très faible, s'y était entassée en grande quantité. La glace, cédant

sous le poids, ne tarda pas à s'enfoncer avec son fardeau, et la rivière

se reprit par-dessus. Quinze jours après, nous avons encore pu

constater, en brisant la glace, qui avait pris une épaisseur de 40

centimètres, que la neige était encore là. L'accumulation était telle

qu'elle allait, sur les bords, jusqu'au fond, à plus d'un mètre. Cette

neige était spongieuse: l'eau, à zéro degré, qui l'imprégnait, était

impuissante à la fondre.

Le 8 décembre, le Sund charriait des glaçons et Copenhague était bloqué

par les glaces. La navigation de l'Escaut était interrompue. Bientôt la

Seine et la Loire se prenaient dans toute leur étendue, puis la Saône et

une grande partie du Rhône. Les plus anciens riverains n'avaient jamais

vu autant de glace sur le Rhône: il était gelé d'une rive à l'autre sur

une longueur de plus de 60 kilomètres à partir d'Arles. Cependant, en

1830, on avait pu passer en voiture sur la glace de Tarascon à

Beaucaire; on ne le fit pas en 1879. Sur le Lot, à Espalion, la glace

avait 50 centimètres d'épaisseur; la rivière avait été prise le 30

novembre, et le 22 janvier, jour de la foire, tout le monde la

traversait encore; on y jouait aux quilles, on y faisait de la

photographie. Le canal du Midi, de Toulouse à Cette, était entièrement

gelé au commencement de décembre.

Bien plus, tandis que le froid épargnait presque le sud-ouest de la

France, il gagnait l'Italie. L'Arno se gelait à Florence; le Pô pouvait

être traversé en tous sens; la mer se prenait en partie à Venise.

A mesure que le froid se prolongeait, l'épaisseur de la glace devenait

plus grande, et on pouvait circuler librement sur les lacs et sur les

fleuves. En certains points il y eut sur la Loire 70 centimètres de

glace. A Vichy, sur l'Allier, les grosses voitures de roulage

circulaient comme sur une route. A Mayence, sur le Rhin, les diverses

corporations d'ouvriers installaient des ateliers. Un tonnelier, aidé de

ses ouvriers, fabriquait, le jour de Noël, deux grands tonneaux sur la

glace; ces tonneaux, destinés à un commerce de vins de Mayence, portent

une inscription mentionnant le fait. En même temps, des maréchaux

ferrants, des cordonniers, s'établissaient sur le Rhin; on installait

une grande boucherie.

[Illustration: 1879.--Le Rhin.]

Le dégel de la fin de décembre devait rendre la vie à presque tous ces

cours d'eau. Mais un grand nombre ont été, pour la seconde fois, repris

en janvier.

A Paris, dès la première quinzaine de décembre, de nombreux promeneurs

ne tardaient pas à descendre sur la Seine, malgré la défense de

l'autorité. La glace, qui atteignit bientôt, en tous points, plus de 40

centimètres d'épaisseur, aurait été capable de porter les plus grands

fardeaux. Les glaces sur lesquelles se lancèrent les hussards de

Pichegru, le 20 janvier 1795, pour aller prendre d'assaut la flotte

hollandaise, n'étaient pas plus épaisses. Lorsque, en 1657, Charles X,

roi de Suède, fit traverser la Baltique sur la glace à toute son armée;

lorsque, en 1458, une armée de quarante mille hommes campa sur le

Danube, les glaces n'avaient pas non plus une solidité plus grande.

Aussi le jeudi, jour de Noël, la Seine était-elle couverte de patineurs:

dans la nuit, on y organisait une nombreuse promenade aux flambeaux.

[Illustration: Sur la Seine en décembre 1879.]

Pendant que la Seine était ainsi prise à Paris, les rues recouvertes

d'une couche glissante de neige durcie, les promenades et surtout les

transports de marchandises étaient devenus extrêmement difficiles. Aussi

le patinage et la course en traîneaux prenaient une extension

extraordinaire. Des commerçants avaient songé à faire leurs transports à

l'aide de traîneaux, et les gens riches adoptaient, pour leurs

promenades, ce mode de locomotion. Aux Champs-Élysées, on comptait un

traîneau pour cinq voitures. Nous avons vu qu'au surplus ce

divertissement n'était pas nouveau en France.

Dans l'Europe centrale, les grands lacs se prenaient presque tous. Ils

ne se gèlent presque jamais, et seulement après une longue suite de

jours extrêmement froids. Aussi leur congélation se produisit-elle

seulement au mois de janvier.

Le lac Trasimène, près de Pérouse, le lac de Zurich, celui de Zirknitz,

en Carniole, plusieurs grands lacs de la haute Autriche, purent être

traversés sur la glace à la fin de janvier. Le lac de Neuchâtel était

pris au commencement de février. Ce fait ne s'était pas produit depuis

1830: une gravure, aujourd'hui rare et très recherchée des amateurs,

avait consacré le souvenir de cet événement. Au commencement de janvier,

le lac de Genève était en partie couvert de glace, au moins sur les

bords. La résistance de la glace était telle en février sur le lac de

Constance, qu'on y installa, à Bregenz, une imprimerie. Là, on tira un

numéro unique de la _Gazette du lac de Constance_, contenant une

chronique sur le froid et l'historique des congélations du lac. A

l'occasion de ce rare événement, qui ne s'était pas produit depuis 1830,

on donna de grandes fêtes sur la glace, accompagnées de brillantes

courses en traîneau.

CHAPITRE III

LE DÉGEL ET LES DÉBÂCLES.

Cependant à Paris on songeait à la débâcle, et on tâchait d'en atténuer

les effets, si souvent désastreux. Nous avons vu qu'en 1768 Déparcieux

avait indiqué un moyen d'empêcher la prise de la Seine à Paris: en 1879,

pas plus que dans les grands hivers précédents, on n'avait songé à

essayer ce moyen; il fallait donc briser la glace pour que le courant se

trouvât libre au moment du dégel. En 1830, on avait tenté sans succès

d'employer la poudre pour faire partir les glaçons; on espérait obtenir

de meilleurs résultats avec la puissante substance explosible que nous

avons maintenant à notre disposition. Des cartouches renfermant 250, 300

et 400 grammes de dynamite étaient placées sous la glace et allumées

avec des mèches. Les débris, projetés à une grande hauteur, retombaient

dans l'eau et pouvaient être emportés par le courant. Chaque cartouche

pouvait disjoindre 150 mètres carrés de glace. On eut alors l'espérance

de rendre complètement libre le cours du fleuve dans la ville, et de

faciliter ainsi l'écoulement des glaçons lors du dégel. Ces efforts

n'ont pas été tout à fait vains, et peut-être ont-ils empêché des dégâts

plus grands que ceux que nous avons à enregistrer.

Le dégel arriva, en effet, assez vite et très brusquement. Le 28

décembre, la température s'éleva avec une rapidité inouïe de -15 degrés

à +3. En même temps, une épouvantable tempête remplaçait, sur une partie

de l'Europe, le calme absolu des jours précédents. D'après les

observations du docteur Robert Grant, de l'université de Glasgow, la

vitesse du vent était, dans cette ville, à sept heures du soir, de 115

kilomètres à l'heure. C'est à ce moment que, sous l'action de cet

ouragan terrible, se produisit l'épouvantable catastrophe du pont de la

Tay. Ce pont, entièrement métallique, qui reliait Dundee à Édimbourg,

avait plus de trois kilomètres de longueur: il avait été terminé

seulement en 1875, et ses constructeurs, fiers à juste titre de cette

oeuvre merveilleuse, avaient cru pouvoir affirmer que la tempête la plus

furieuse ne produirait pas la moitié de l'effort nécessaire pour

renverser les piles. Le plus terrible accident qu'ait à enregistrer

l'histoire des chemins de fer devait donner un triste démenti à cette

affirmation. Laissons la parole à M. Walker, directeur du chemin de fer

North British:

«D'après les rapports qui nous ont été faits sur le terrible malheur

survenu au pont de la Tay, il paraît que plusieurs des grosses traverses

du pont ont été précipitées dans la rivière, en même temps que le

dernier train venant d'Édimbourg, hier au soir, 28 décembre, vers sept

heures et demie. Il y avait, je déplore profondément d'avoir à le dire,

près de trois cents voyageurs dans le train, sans compter les employés

de la compagnie qui en faisaient le service.

»Les premières nouvelles de l'accident, transmises à Dundee, n'y

provoquèrent qu'un sentiment d'incrédulité, tant la catastrophe

paraissait effroyable: ce sentiment ne tarda pas à faire place à une

consternation profonde.

»Le train, qui était parti d'Édimbourg dimanche, à quatre heures quinze,

était composé de quatre wagons de troisième classe, un de deuxième et un

de première classe, un fourgon de bagages, et la machine; en tout huit

véhicules.

»Le train avait quitté Burntisland à l'heure réglementaire, et, à toutes

les stations du Fifeshire, la même régularité s'était maintenue en

prenant des voyageurs dans les principales gares. A celle de Saint-Fort,

le train avait juste cinq minutes de retard. Il fut signalé à partir de

là au garde-barrière de l'extrémité méridionale du pont, qui transmit le

signal à son collègue de l'extrémité nord, et de là à Dundee. En ce

moment, un vent des plus violents, véritable ouragan, faisait rage; et,

à peine une minute ou deux après la communication télégraphique d'une

extrémité du pont à l'autre, le pont s'écroula subitement. On crut

d'abord que le train avait pu rétrograder, et l'on essaya de s'en

assurer en se mettant en communication avec la rive du Fifeshire de la

Tay. Mais les employés de la Compagnie durent enfin se rendre à

l'évidence et reconnaître que le train avait été précipité dans la

rivière.

»Le vapeur qui, parti à onze heures du soir, eut toutes les peines du

monde à arriver sur le théâtre de la catastrophe, y parvint au moment où

la lune commençait à se cacher derrière d'épais nuages. Ceux qui le

montaient purent néanmoins s'assurer que, sur une longueur de mille

mètres, tout avait cédé. Il n'y restait pas même un simple bout de barre

de fer. C'était une grande ouverture béante, où quelques extrémités de

poutres passaient seules de chaque côté! Au milieu de l'obscurité, les

passagers du steamboat crurent distinguer des êtres humains sur l'une ou

l'autre des deux berges, mais c'était une illusion d'optique; la rivière

n'avait rien rendu, et ce que l'on avait pris pour des hommes, c'étaient

des bouts de câble restés fixés aux culées maçonnées du pont.

»On se perd en conjectures pour expliquer comment treize massives

traverses ont pu être enlevées si complètement qu'elles n'ont laissé

aucune trace. L'explication la plus plausible paraît être celle qui

attribue leur rupture à la pression latérale exercée par le vent, au

moment où le poids du train en exerçait une verticale et provoquait des

vibrations qui ont été contrariées par l'action opposée simultanée de

l'ouragan. Dans cet état de choses, quelque partie plus faible ayant

cédé, la lourde masse du train aura accéléré la rupture totale. Une

chose surprenante, c'est que le bruit d'une chute pareille n'ait pas été

entendu dans le village, probablement à cause de la violence du vent. En

somme, il n'est resté du pont que les fondations en pierre et une partie

des culées en maçonnerie encore garnies de bouts de montants en fer.»

Telle fut cette catastrophe sans exemple, dans laquelle trois cents

personnes ont trouvé la mort. Bien peu de cadavres ont pu être

retrouvés.

Cependant, à Paris et dans presque toute l'Europe, le dégel commençait.

La terre, fortement durcie par la gelée, était presque imperméable, et

l'eau provenant de la fonte des neiges glissait rapidement à sa surface

pour aller grossir les rivières. Les eaux de la Seine, montant

rapidement, déterminèrent bientôt la rupture bruyante des glaces. Le 2

janvier, la débâcle commença; le 3, elle atteignit sa plus grande

intensité. Le fleuve entier fut bientôt couvert de glaçons accumulés,

entassés pêle-mêle, descendant le courant avec une rapidité

vertigineuse. De nombreux débris étaient ainsi charriés: bateaux,

tonneaux, poutres, arbres, pans de murs, on voyait de tout sur cet

immense radeau de glace. Et tout cela frappait les piles des ponts avec

une telle force que le sol en tremblait.

Et cependant le fleuve monte toujours; malgré les plus grands efforts,

les ponts sont en grande partie obstrués, les quais submergés: on craint

un moment un immense désastre. Heureusement il devait nous être épargné.

Le pont des Invalides seul ne put résister au choc. Il était en

réparation depuis plusieurs mois, et l'on avait construit en avant une

passerelle de bois pour la circulation des piétons. Celte passerelle ne

tarde pas à être emportée, et ses débris, encombrant les arches,

déterminent la rupture du pont lui-même. Le 6, tout danger d'inondation

avait complètement disparu.

Les grands froids · 第 15 / 19 段