L'augmentation de la mortalité commence donc dès le mois de novembre,

mais elle est d'abord faible. Elle s'accentue pendant la période des

grands froids, pour devenir surtout considérable au moment où la chaleur

revient; à ce moment la mortalité est accrue dans le rapport de 1.000 à

1.433. A partir de là, le rapport diminue, l'influence de l'hiver se

fait moins sentir à mesure qu'il s'éloigne d'avantage. Nous ne voyons

rien là de comparable à cette mortalité de certains villages du Poitou

qui, au dire de Réaumur, perdirent, en 1740, la moitié de leurs

habitants des suites du froid.

Il semble, du reste, que nous soyons devenus moins sensibles aux basses

températures que ne l'étaient nos ancêtres. En 1709, le froid suspendit

à Paris les plaisirs et le commerce: des magasins furent fermés, l'Opéra

cessa de jouer, le Parlement de tenir ses séances; les membres de

l'Académie des sciences seuls continuèrent à se réunir. En 1879, par des

températures plus basses, malgré l'encombrement produit par les neiges,

Paris continua à vivre de sa vie normale. Dans le siècle de la vapeur et

de l'électricité, il faut autre chose que le mauvais temps pour arrêter

les rouages d'une ville aussi affairée que l'est Paris.

Les animaux aussi ont eu cruellement à souffrir. Les animaux

domestiques, souvent mieux nourris et mieux logés aujourd'hui que ne

l'étaient autrefois les hommes, ont été relativement peu éprouvés; ils

ont cependant souffert de la faim et du froid. Les fourrages d'hiver

étaient anéantis par des froids précoces ou ensevelis sous la neige: il

fallut rationner la nourriture; les étables mal closes n'étaient pas

inaccessibles au froid. Dans le Loiret, des animaux, principalement des

chevaux et des ânes, ont été trouvés morts de froid dans les étables;

ces derniers, d'ordinaire si rustiques, se sont montrés particulièrement

sensibles à l'abaissement de la température. Dans l'Aube, en décembre,

par une température de -27 degrés, les animaux dans les étables étaient

couverts de givre et tremblaient au point de refuser leur nourriture.

Dans beaucoup de poulaillers, les poules ont eu les pattes gelées;

beaucoup de ruches d'abeilles ont vu périr tous leurs habitants.

Quant aux animaux non domestiques, leur sort était encore plus

misérable. Sans nourriture et sans abri, peu préparés aux rigueurs d'un

semblable hiver, ils succombèrent par milliers. Dans l'Est et dans le

Nord, le gibier a été presque entièrement détruit. Les oiseaux, mourant

de faim, entraient dans les fermes et se laissaient prendre à la main;

dans tous les buissons on rencontrait des lièvres, des oiseaux morts ou

mourants. Beaucoup vivaient encore, mais avaient les pattes gelées.

Les loups, ne trouvant plus dans les forêts et sur les hauteurs de quoi

pourvoir à leur nourriture, descendirent dans la plaine en plein jour,

arrivant jusque dans les fermes, jusque dans les villes, s'attaquant aux

enfants, aux femmes, quelquefois même aux hommes, détruisant beaucoup de

bétail. Dans l'Aube, dans la Haute-Loire, dans l'Yonne, dans le Comtat,

à Belfort, on eut à lutter contre ces animaux rendus audacieux par la

faim qui les pressait.

Le sort des poissons n'était pas moins misérable. Nombre d'étangs peu

profond furent gelés jusqu'au fond; dans les autres, les poissons

enfermés sans air dans une masse d'eau trop faible périrent asphyxiés.

Dans le département de la Loire, le préfet rendit une ordonnance par

laquelle les propriétaires des étangs devaient retirer de l'eau les

poissons morts et les enfouir, avec de la chaux vive, dans des fosses

profondes. D'autres habitants des rivières devaient être victimes d'un

accident d'un genre plus nouveau: les détonations produites dans la

Saône et dans la Loire par les cartouches de dynamite faisaient périr

tous les poissons qui se trouvaient sous la glace; ils étaient entraînés

en grande quantité par le courant, et des pêcheurs improvisés en

faisaient leur profit.

A côté des poissons, de nombreuses huîtres furent gelées; à Arcachon,

dans la Seudre, à la Tremblade, on en perdit plusieurs millions.

Les animaux inférieurs, presque tous nuisibles, résistèrent au contraire

parfaitement bien. M. Lichtenstein a montré que le phylloxéra n'avait

pas éprouvé le moindre malaise d'une température de -11 degrés. Il s'est

assuré que les pucerons du pêcher, du fusain, du chou, de

l'épine-vinette, ont supporté vaillamment les rigueurs des frimas. Ces

bestioles, fixées, comme on sait, aux parties aériennes des plantes

qu'elles exploitent, se sont complètement engourdies; mais, transportées

dans le laboratoire, elles se sont bientôt mises à pondre, comme si de

rien n'avait été.

Si les insectes nuisibles ont été épargnés, il n'en a pas été,

malheureusement, de même des végétaux. Nous avons déjà eu l'occasion de

dire que la principale calamité des grands hivers résulte des désastres

produits sur la végétation. Ce sont eux qui ont causé, pendant tout le

moyen âge, et même au dix-huitième siècle, les plus épouvantables

famines.

Heureusement le mal n'a pas été aussi grand en 1879 qu'auraient pu le

faire craindre les températures sibériennes du mois de décembre.

L'action préservatrice de la neige ne s'est jamais exercée avec une plus

satisfaisante efficacité. Dans les régions mêmes où les froids avaient

été le plus vifs, les récoltes en terre présentaient au printemps un

splendide aspect; les températures de -2 degrés et -3 degrés auxquelles

les blés avaient été soumis à travers la neige ne leur avaient fait

aucun mal. Les vignes et les arbres ne pouvaient pas être préservés par

le même moyen, ils ont beaucoup souffert. Les uns ont été fendus

brusquement par la gelée, les autres tués par la pénétration lente du

froid.

A Lyon, les platanes plantés sur les quais ont été en grand nombre

gelés. Certains ont été fendus en deux dans le sens de la longueur, et,

au moment de la rupture, on a entendu une forte détonation. A peu de

distance de Paris, par un froid de -28 degrés, des chênes de cent

cinquante ans ont été fendus de part en part; certaines fentes

présentaient une largeur de plus de dix centimètres. Le tronc de l'un

des marronniers qui ornent la place Timothée-Halley, à Lillebonne

(Seine-Inférieure), a été fendu de part en part et dans toute la

hauteur, quoiqu'il ne mesure pas moins de 1m.45 de circonférence.

Presque partout des faits analogues se sont produits, et en grand

nombre.

Dès le mois de janvier, chacun a voulu se rendre compte des dégâts, et

la panique a été grande. De tous les points de la France, de la Seine,

de la Champagne, de la Bourgogne, du Berry, de Belgique, de Hollande,

d'Espagne même et de Grèce, arrivaient les plus tristes nouvelles. Tout

était perdu, les récoltes, les vignes, les arbres fruitiers, les

essences forestières les plus résistantes, rien n'avait résisté. Mais on

ne tarda pas à reconnaître que le mal, encore bien grand, était moindre

cependant qu'on ne l'avait pensé. Du reste, à l'heure actuelle, en avril

1880, il est encore impossible de se rendre un compte exact des pertes

éprouvées: bien des arbres fleurissent, poussent des feuilles, qui sont

cependant mortellement atteints, et qui succomberont en été au coup dont

l'hiver les a frappés; on ne peut pas juger de la récolte future des

fruits par l'abondance actuelle des fleurs.

[Illustration: Effets de la glace sur les essences forestières les plus

résistantes. (1879-1880.)]

Le récit suivant, de M. le marquis de Cherville, montre, au début,

l'exagération qui suivit la grande période des froids; sa fin fait

naître des espérances qui devaient en grande partie se réaliser; elle

fait espérer une résurrection qui s'est, en effet, produite pour

beaucoup d'arbres.

«Comme nous l'avions prévu, dit-il, les effets des gelées furieuses du

mois de décembre ont été désastreux pour les végétaux tant utiles que

d'agrément. Il est facile de découvrir ce qui a été atteint par le gel;

c'est ce qui a été épargné qui se rencontre avec le plus de difficulté:

les noyers, les châtaigniers des forêts, les jeunes ormes et érables des

pépinières, sont atteints comme les conifères exotiques, comme les

arbrisseaux à feuillage persistant; les rosiers à tige, c'est-à-dire

greffés sur églantier, ont été presque universellement détruits; seuls

les rosiers francs de pied, protégés par la neige, ont été épargnés;

c'est ainsi qu'on voit survivre de délicats bengales aux hybrides les

plus robustes. C'est en ce qui concerne les arbres fruitiers que les

pertes prennent des proportions vraiment graves. Ils ont été frappés par

le gel, aussi bien dans les jardins que dans la campagne; poiriers,

cerisiers, abricotiers, pêchers, ont au moins du plomb dans l'aile; nous

avons vu des poiriers gros comme la cuisse d'un homme, dont le coeur

était aussi sec que si l'arbre était mort depuis un an.

»Contre l'opinion générale, c'est bien moins à l'intensité du froid qu'à

sa précocité qu'il faut attribuer le phénomène. L'année ayant été

exceptionnellement tardive, la sève n'avait pas complété son mouvement

de retraite lorsque la gelée est survenue: beaucoup d'arbres avaient

encore des feuilles. De gros poiriers, transplantés avant la baisse du

thermomètre, n'ont nullement souffert au milieu d'autres qui sont

perdus, uniquement parce qu'en les déplantant on avait précipité le

retour de la sève dans les racines. Le mouvement de cette sève aura-t-il

la puissance de ramener la vitalité de ces précieux végétaux? Cela nous

paraît probable, au moins pour quelques-uns: aussi engageons-nous les

intéressés à ne point condamner hâtivement tel ou tel arbre qui leur

semble sec, et à attendre le mois de juin avant de désespérer de sa

résurrection. Ils auront tout à y gagner, rien à y perdre.»

Nous avons donc à enregistrer beaucoup de pertes, mais aussi beaucoup de

résurrections. Dans plusieurs régions, notamment en Champagne et en

Bourgogne, les vignes ont été fortement éprouvées: généralement les

racines ne sont pas mortes, mais un tiers au moins des pieds ne

porteront pas de fruits de deux ans. Le phylloxéra continuant à éprouver

le Midi, tandis que la gelée a fortement attaqué le Nord, nous devons

nous attendre à avoir, en 1880, une récolte de vin peut-être plus mince

encore que les si tristes récoltes des années précédentes. Dans la

Sologne, d'immenses plantations de sapins et de pins ont été

littéralement grillées, tous les bourgeons sont devenus noirs, et les

sommets des branches entièrement roux. On est obligé de tout abattre.

Plusieurs propriétaires sont complètement ruinés.

Dans le Midi, beaucoup d'oliviers et de figuiers sont morts jusqu'à la

racine.

Quant aux plantes exotiques, les stations voisines de la mer, les plus

favorisées, ont pu seules en conserver. Au Jardin des plantes de Paris,

le spectacle est navrant: presque tout sera à remplacer.

La perte est donc immense, et peut-être l'horticulture n'a-t-elle jamais

subi, en France, des désastres comparables à ceux que lui a infligés le

mois de décembre 1879.

Mais nous n'avons pas à craindre la famine, la récolte des blés étant

sauvée. Du reste, les famines sont passées pour ne plus revenir. Depuis

1709, la civilisation a marché à grands pas, renversant les barrières et

rapprochant les peuples: ce que les uns ne récoltent pas, d'autres le

fournissent, et les denrées, toujours en quantités suffisantes,

demeurent à la portée de tous. Aux réquisitions du dix-huitième siècle

ont succédé les approvisionnements venus des pays voisins. La machine à

vapeur a tué la famine; la civilisation a chassé la misère. Nous ne

saurions mieux montrer son rôle qu'en reproduisant les lignes éloquentes

écrites par M. Hirsch, dans sa préface de l'_Histoire de la machine à

vapeur_, de Thurston;

«Tandis que les partis montent au pouvoir et en descendent, que les

gouvernements se liguent ou se séparent, que les traités se font ou se

défont, que les armées battent ou sont battues, l'humanité reste

immobile et ne tire pas le moindre profit de ce jeu d'escarpolette; et

de tout ce mouvement stérile, ce qui ressort de plus clair, ce sont de

grandes dépenses d'argent et de forces vives matérielles ou

intellectuelles; ce sont les guerres, dont notre siècle a donné de si

nombreux et si épouvantables exemples; c'est le sang qui coule à

torrents; ce sont les larmes, les ruines, la famine et le typhus.

»Au milieu de cette agitation violente et funeste, quelques

travailleurs, retirés au fond de leur cabinet, s'attachent opiniâtres à

leur modeste besogne de fourmi; ils alignent, jour par jour, les

chiffres et les formules; s'acharnent après un boulon ou un clapet;

tracent des épures, les effacent, les recommencent, remettent vingt fois

l'ouvrage sur le métier, s'obstinent en dépit des déboires, et souvent,

hélas! se ruinent et meurent à la peine. Sous l'effort continu de leur

labeur ingrat, le progrès se fait lentement, mais sans relâche; le

bien-être se répand petit à petit et gagne les couches les plus

profondes de la société; la terre livre un à un ses trésors; les

produits s'échangent d'un climat à l'autre; les haines de province à

province et de peuple à peuple s'émoussent; la famine disparaît, et la

misère est vaincue.»

LIVRE V

LES GRANDS FROIDS ET LES CLIMATS

CHAPITRE PREMIER

LES CAUSES DU FROID.

Il nous reste à expliquer les différences énormes de température que

l'on observe quand on va de l'équateur au pôle, ou qui se produisent, en

un lieu déterminé, d'une saison à l'autre. Trois causes, que nous

examinerons successivement, tendent à faire varier constamment la

température de la surface de la terre.

Et d'abord, la terre possède, sous la croûte solide que nous

connaissons, une immense masse fluide ou plutôt peut-être d'énormes amas

d'une matière liquéfiée, disséminés en diverses régions, et séparés les

uns des autres par des parties solides. Quelles que soient la

disposition, la grandeur et la température de ce feu central, il tend

constamment à réchauffer la surface de la terre, de même que l'eau

chaude que l'on verse dans un vase de porcelaine en échauffe

l'extérieur. Mais pour la terre l'épaisseur de la croûte est

considérable; les substances qui la constituent sont fort peu

conductrices, et par suite la chaleur qui arrive à la traverser est bien

petite: elle se perd au fur et à mesure par rayonnement. Le calcul

mathématique a permis de démontrer que le feu central élève à peine la

température de la surface de 1/36e de degré. Nous n'avons donc pas à

tenir compte de cette première cause, dont l'influence est absolument

négligeable; si la terre venait subitement à être refroidie jusqu'à son

centre, il n'en résulterait, pour la surface extérieure, aucun

refroidissement sensible. Toutes les variations sont dues à la lutte

constante qui se produit entre l'action du soleil, qui nous échauffe, et

l'action du rayonnement extérieur, qui nous refroidit.

Un corps chaud, comme un boulet de canon rougi au feu, envoie autour de

lui, quand on le sort du foyer, une quantité considérable de chaleur. Il

se refroidit peu à peu jusqu'à ce que sa température soit devenue égale

à celle de l'air qui l'environne. L'intensité de ce rayonnement dépend

de la grosseur du boulet, de sa température primitive, et aussi de

l'état physique de sa surface. Si la surface est formée d'un métal poli,

le rayonnement sera faible, le refroidissement sera lent; on dit que le

métal poli a un faible pouvoir émissif. Si la surface est formée d'une

substance mate et dépolie, de noir de fumée ou de blanc de plomb, le

rayonnement sera intense, le refroidissement bien plus rapide.

Enfin, la vitesse du refroidissement dépend de la substance même qui

constitue la boule chaude. Que cette substance conduise bien la chaleur,

à la manière des métaux, le rayonnement sera intense; à mesure que la

surface extérieure sera refroidie, la chaleur viendra du centre pour

compenser la perte et se répandre à son tour dans l'espace. Si, de plus,

la boule métallique est recouverte d'une couche ayant un grand pouvoir

rayonnant, noir de fumée ou blanc de plomb, elle sera bientôt, dans

toute sa masse, à la température de l'air; elle cessera de rayonner de

la chaleur sensible au thermomètre. Mais si notre enduit de noir de

fumée recouvrait une sphère chaude formée d'une substance peu

conductrice, de bois par exemple, il en serait tout autrement. Au début,

le rayonnement serait rapide; mais, la chaleur se transportant mal à

travers le bois, la surface se refroidirait presque seule, le centre

restant chaud. Il y aurait bientôt, de l'extérieur à l'intérieur, une

différence de température considérable; le refroidissement total serait

très lent à se produire.

C'est ce qui arrive pour la terre. Abandonnée dans l'espace, elle

rayonne de la chaleur constamment autour d'elle, et l'extérieur se

refroidit considérablement par rapport à l'intérieur qui reste chaud. Si

aucune cause de réchauffement ne venait compenser l'action du

rayonnement, la surface de la terre serait bientôt en tous ses points à

la température des espaces planétaires, tandis que son centre resterait

sensiblement comme il est aujourd'hui. Le froid des espaces planétaires

n'est pas exactement connu, et il ne saurait l'être par une expérience

directe, puisqu'il nous est impossible de pénétrer dans ces régions

vides d'air; mais ce froid est extrême. Fourier l'évalue à -70 degrés,

M. Pouillet à -140 degrés. Le second nombre est bien certainement plus

près de la réalité que le premier. Le rayonnement de la surface de la

terre joue un rôle énorme dans la physique du globe; c'est grâce à lui

que se forment la rosée, la gelée blanche; c'est aussi lui qui est la

cause des ravages produits par les gelées tardives du printemps.

Toute cause capable de diminuer le rayonnement arrêtera ou diminuera la

formation de la rosée, de la gelée blanche, diminuera les chances des

gelées tardives. Les nuages, par exemple, placés entre la terre et le

ciel, arrêtent la chaleur rayonnée par le sol, la conservent dans le

voisinage de la terre, et empêchent l'abaissement de la température

d'être aussi rapide. Par un temps couvert, il ne se forme pas de rosée,

il n'y a pas de gelées tardives. Les nuits les plus sereines sont

toujours les plus froides. De là la pratique souvent employée par les

horticulteurs et les viticulteurs pour préserver leurs plantes du gel au

printemps. Les premiers les recouvrent de paillassons, qui constituent

un manteau suffisant contre le rayonnement. Les seconds, pendant les

matinées de mai où la gelée est à craindre, font brûler de la paille

humide et des substances goudronneuses dans leurs vignes, et les

recouvrent ainsi d'un nuage artificiel de fumée. Ce moyen, du reste,

n'est pas nouveau, et M. Daguin rapporte que, d'après Garcilasso de

Vega, les Péruviens, quand ils voyaient le temps très clair, brûlaient

du fumier pour dégager une épaisse fumée et former un nuage artificiel

qui préservait d'un froid trop vif les pousses des jeunes plantes.

Dans les pays chauds, où le temps est le plus souvent clair, le

rayonnement nocturne suffit pour déterminer la formation de la glace,

quoique la température de l'air reste bien supérieure à zéro degré. Au

Bengale, il existe des fabriques de glace artificielle qui occupent

plusieurs centaines d'ouvriers. «On creuse des fossés, dit M. Tyndall,

que l'on remplit en partie de paille, et sur la paille on expose au ciel

pur des bassins plats contenant de l'eau que l'on a fait bouillir. L'eau

a un grand pouvoir de radiation; elle envoie en abondance sa chaleur

dans l'espace, et la chaleur ainsi perdue ne peut pas être remplacée par

la chaleur de la terre, que la paille non conductrice arrête au passage.

Le soleil n'est pas levé que déjà la glace s'est formée dans chaque

vase.» Même sous le ciel brumeux de l'Angleterre, Wells, qui le premier

a compris les effets du rayonnement nocturne, est parvenu à faire en été

de la glace par le même moyen; mais il fallait une nuit exceptionnelle.

On a tenté à Saint-Ouen, près de Paris, de fabriquer industriellement de

la glace de la même manière, mais on a dû y renoncer; les nuits assez

sereines sont trop rares dans nos climats.

Il ne suffit pas, pour que le rayonnement nocturne soit très intense,

que le ciel soit sans nuages; il faut, de plus, que l'air soit sec,

privé autant que possible de vapeur d'eau à l'état invisible. Cela

résulte clairement de la remarque suivante de sir Robert Barker: «Les

nuits les plus favorables à la production de la glace sont celles qui

sont les plus claires, les plus sereines, et pendant lesquelles il

apparaît très peu de rosée après minuit.» Et pour que, par une nuit très

claire, il ne se forme pas de rosée, il faut que l'air soit

remarquablement sec.

C'est qu'en effet l'eau à l'état liquide, telle qu'elle se trouve dans

les nuages, n'a pas seule la propriété d'empêcher le rayonnement

nocturne. M. Tyndall a montré que l'eau en vapeur transparente, toujours

répandue dans l'air en assez grande quantité, jouit de la même

propriété. Comme l'eau des nuages, elle arrête une partie des rayons du

soleil pendant le jour; comme l'eau des nuages, elle conserve une partie

de la chaleur de la terre pendant la nuit. La vapeur d'eau absorbe la

chaleur en grande quantité, qu'elle vienne du soleil ou de la terre,

tandis que l'air sec la laisse passer entièrement sans l'absorber. Elle

joue dans l'atmosphère le rôle d'un manteau qui vous préserve à la fois

du chaud et du froid, et ce n'est pas là le moindre de ses bienfaits;

sans elle, nos jours d'été seraient beaucoup plus chauds et nos nuits

bien plus froides. Elle nous rend ainsi les plus grands services, et

nous serions mal inspirés si nous lui appliquions le mot de la fable:

Arrière ceux dont la bouche

Souffle le chaud et le froid.

«La vapeur aqueuse, dit M. Tyndall, est une couverture plus nécessaire à

la vie végétale de l'Angleterre que les vêtements ne le sont à l'homme.

Otez pendant une seule nuit la vapeur aqueuse contenue dans l'air qui

environne notre pays, et vous détruirez certainement toutes les plantes

qui peuvent être détruites par la gelée. La chaleur de nos champs et de

nos jardins se répandra sans retour dans l'espace, et lorsque le soleil

viendra à paraître sur notre île, il la trouvera en proie à un froid

rigoureux. La vapeur aqueuse est une écluse locale qui emmagasine la

température de la surface de la terre.»

Dans les pays où la sécheresse est grande, il y a souvent entre la

température du jour et celle de la nuit une énorme différence. Le

docteur Livingstone, dans le sud de l'Afrique centrale, observait sous

sa tente, au milieu du jour, une température de +35 degrés, et le matin

une température de +5 degrés seulement. A l'air libre, la différence

aurait été certainement beaucoup plus grande. Dans cet été africain, si

brûlant, les habitants de Balonde font du feu jusqu'à 9 heures du matin.

Quand Livingstone arriva sur les bords de la rivière de Zambesi, là où

l'atmosphère est humide, il vit aussitôt le climat changer totalement;

les nuits étaient, là, presque aussi chaudes que les jours. Dans le

centre de l'Australie, la température varie quelquefois, du matin au

soir, depuis -12 degrés jusqu'à +20 degrés.

Dans l'Europe centrale, il se produit des faits analogues, dus à la

sécheresse de l'air. Les paysans hongrois, quand ils ont une nuit à

passer dehors, ont soin, même en été, de se munir de bons vêtements

contre le froid.

[Illustration]

Nous connaissons maintenant la cause du refroidissement du sol; voyons

comment le soleil lutte contre ce refroidissement. Le soleil envoie

constamment sur la terre de la chaleur et de la lumière. M. Pouillet a

montré que la quantité de chaleur qui nous arrive ainsi serait

suffisante, si elle était répartie uniformément sur le globe, pour

fondre en un an une couche de glace qui le recouvrirait complètement, et

qui aurait 30 mètres d'épaisseur. Mais cette chaleur n'est pas répandue

uniformément, et, de plus, elle n'arrive pas toute jusqu'au sol.

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