MOIS. TEMPÉRATURES TEMPÉRATURES DIFFÉRENCES.

normales. de l'hiver

1878-1879.

Novembre +6°.58 +5°.0 -1°.58

Décembre +3.54 +0.9 -3.64

Janvier +2.32 -0.1 -2.42

Février +3.9 +4.5 +0.6

Le mois de février est donc le seul qui se soit trouvé un peu plus chaud

que la température normale. Les trois autres, au contraire, et surtout

décembre et janvier, ont été notablement plus froids.

M. Angot termine son étude de l'hiver 1878-1879 par la prédiction

suivante, faite un peu au hasard, il faut bien le dire, mais qui devait

si tristement être réalisée dès l'année suivante: «Mais il faut ajouter

que, suivant toute probabilité, nous aurons encore, sous peu, d'autres

hivers analogues. Depuis quelques années, en effet, la température

moyenne de la saison froide est notablement plus élevée que sa valeur

normale, même en comprenant le dernier hiver dans le calcul de la

moyenne. La température de l'été, au contraire, varie beaucoup moins et

reste toujours sensiblement ce qu'elle doit être. Or, à moins d'admettre

un réchauffement général de notre climat, chose qui ne paraît rien moins

que probable, il faut de toute nécessité qu'il se produise, d'ici peu de

temps, quelques hivers rigoureux pour compenser l'excès de chaleur de

ces derniers temps, et ramener la moyenne à la chaleur que lui ont

assignée nos plus longues séries d'observations. Bien que cette

perspective n'ait rien de particulièrement agréable, l'hiver dernier

sera donc probablement suivi, à courte échéance, d'autres hivers

également froids.»

Et, comme pour donner raison à M. Angot, le froid, après s'être reposé

un peu pendant les mois de février et mars, est revenu plus

extraordinaire en avril, mai, juin et juillet. Pendant les cent

vingt-deux jours dont se composent ces quatre mois, dix-huit seulement

ont été plus chauds que leur moyenne normale, tous les autres plus

froids. Le tableau suivant nous montrera que cette période de l'année a

été plus froide encore que l'hiver précédent, comparativement à la

température normale.

MOIS. TEMPÉRATURES TEMPÉRATURES DIFFÉRENCES.

normales. en 1879.

Avril +10°.17 +8°.4 -1°.77

Mai +13.89 +10.6 -3.29

Juin +17.24 +16.2 -1.04

Juillet +18.69 +16.2 -2.49

Il faut remonter jusqu'à l'année 1740 pour trouver un mois de mai aussi

froid que celui de 1879, et jusqu'en 1735 pour trouver une moyenne aussi

basse pour la période entière des quatre mois. Cette période a été, au

point de vue de la température, tout aussi extraordinaire que l'hiver

qui devait suivre, et les conséquences ont été tout aussi fatales. La

température constamment très basse, le ciel toujours couvert de nuages,

les pluies presque journalières, tout cela nuisit aux récoltes, de

manière à en rendre quelques-unes à peu près nulles. Car ce fut presque

sur toute la France que se produisit ce funeste abaissement de la

température de l'été.

Le petit excès de chaleur arrivé pendant les mois d'août et de septembre

ne put suffire à réparer le mal, ni à amener la maturité des raisins

dans le centre de la France. De plus, cette seconde recrudescence de

chaleur ne devait pas être de plus longue durée que la première. Dès le

mois d'octobre le froid revenait, plus intense que jamais, et pour une

nouvelle période de quatre mois. Le second hiver rigoureux commençait,

et il devait laisser bien loin derrière lui celui qui l'avait précédé.

Il peut être considéré, dans son ensemble, comme l'un des plus froids

qui se soient jamais produits dans nos climats.

Pour ne parler d'abord que de Paris, la gelée commença dès le mois

d'octobre, pour devenir âpre et fréquente en novembre, horrible et

continue en décembre, et se soutenir encore fort rude pendant toute la

durée de janvier. Les premiers jours de février furent encore assez

froids, puis, presque subitement, la température s'éleva de telle sorte,

que les deux derniers mois de l'hiver, février et mars, ont été aussi

remarquables par leur chaleur extrême que l'avaient été les premiers par

leur prodigieuse froidure. Un nouveau tableau nous montrera ces froids.

Les moyennes que nous donnons pour le mois de cet hiver ne sont

peut-être pas exactement celles qui seront publiées bientôt par

l'_Annuaire de l'Observatoire de Montsouris_, mais elles ne s'en

écartent certainement pas beaucoup. Elles suffiront pour nous montrer

les caractères principaux du grand hiver.

MOIS. MOYENNES MOYENNES DIFFÉRENCES. TEMPÉRATURES NOMBRE DES

normales. de minima. jours de gelée

1879-1880. à Montsouris.

Octobre 11°.27 +10°.6 -0°.7 -1 1

Novembre 6.58 +3.9 -2.7 -6 12

Décembre 3.54 -7.4 -11.0 -25.6 28

Janvier 2.32 -1.1 -3.4 -11 27

Février 3.91 +6.1 +2.2 -6 6

Mars 6.41 +11.0 +4.5 +1 0

Ce tableau nous montre que l'hiver a été caractérisé par une succession,

non pas de deux mois, mais de trois mois froids, ce qui est très rare.

Aussi, quoiqu'il ait été terminé dès le commencement de février, doit-on

le considérer comme un hiver long.

Le mois d'octobre, un peu plus froid que la moyenne normale, n'eut

cependant rien de rigoureux. Mais novembre commence la série; on y

remarque une température de -6 degrés, qui s'observe bien rarement à

Paris dans ce mois. Trois mois de novembre seulement, depuis le

commencement du siècle, celui de 1871, celui de 1858 et celui de 1815,

furent plus froids.

Puis arrive décembre. Ici nous avons une moyenne absolument

extraordinaire de -7°.4, inférieure de 11 degrés à la température

normale du mois. Aucune période de trente jours consécutifs, prise à une

époque quelconque de l'hiver, n'a présenté une moyenne aussi basse

depuis l'origine des observations météorologiques. Le mois le plus froid

du siècle avait été celui de janvier 1838, avec une moyenne de -4°.6

seulement. Il avait été précédé d'un mois de décembre chaud, et fut

suivi d'un mois de février qui ne fut pas très froid. M. Renou, à la

suite de calculs qui présentent une suffisante garantie d'exactitude, a

admis que les mois les plus froids du siècle dernier avaient été le mois

de décembre 1788 et le mois de janvier 1795, dont la moyenne, pour l'un

comme pour l'autre, aurait été d'environ -6°.5. Nous pouvons donc

affirmer que, depuis deux cents ans au moins, une pareille série de

froid ne s'était pas produite en France, et rien ne nous autorise à

supposer que dans les siècles du moyen âge on ait jamais rien observé de

tel.

Cette moyenne a été produite par une longue succession de températures

extrêmement basses. Voici, pour ce mois, la série des températures

minima notées à l'Observatoire de Saint-Maur:

1er -8

2 -11

3 -13.7

4 -5

5 -7

6 -10

7 -15.6

8 -17.8

9 -24.2

10 -25.6

11 -8.4

12 -9.1

13 -11

14 -12.5

15 -12.5

16 -19.8

17 -21.6

18 -11

19 -13.7

20 -13.8

21 -18

22 -17.5

23 -16

24 -18.5

25 -16.5

26 -8

27 -17.7

28 -16.2

29 +2.2

30 -0.5

31 +2

Pendant ce mois, la température s'est abaissée huit fois au-dessous de

la température la plus basse du grand hiver de 1829-1830. Elle a

présenté deux jours de suite des maxima, -24°.2 et -25°.6, qui n'avaient

jamais été observés à Paris. Il n'en faut pas conclure que le froid

n'ait jamais été aussi rigoureux à Paris: les températures de -21°.5 et

-23°.5, observées en décembre 1788 et janvier 1795, correspondent

probablement à des froids aussi vifs. Elles ont été relevées, en effet,

près d'habitations, dans Paris même, sur des thermomètres mal exposés,

et marquant par suite trop haut. Il est constant toutefois que s'il a

fait quelquefois à Paris aussi froid qu'en décembre 1879, du moins

jamais n'y a-t-on vu le thermomètre aussi bas.

Il n'est pas sans intérêt de comparer ce rude hiver à ceux qui l'ont

précédé. Notre comparaison ne portera que sur Paris: nous manquerions

d'espace et de documents précis pour étendre la comparaison à d'autres

points.

M. Renou admet que le grand hiver de 1829-1830 est peut-être le plus

grand qu'il y ait eu en France depuis plusieurs centaines d'années,

Voilà, en effet, comment il s'exprimait, en 1871, dans une discussion

sur l'hiver qui venait de prendre fin: «La moyenne, -1°.6, de l'hiver de

1830 est plus basse que celle des hivers de 1789 et 1795, plus basse

aussi certainement que celle de 1709, et il ne paraît même pas qu'elle

ait jamais été notablement moindre dans les hivers les plus rudes, tels

que 1408, 1658..., pendant lesquels la Seine a été gelée plus de

cinquante jours comme en 1789.»

Donc, d'après M. Renou, l'hiver de 1830 a été, à Paris, plus rude que

ceux de 1795, 1789, 1709..., et peut-être aussi de 1658 et de 1408. Il

nous suffira par conséquent de le comparer à celui de 1879-1880 pour

voir s'il doit conserver son rang. Nous avons, pour l'un et pour

l'autre, tous les éléments d'une comparaison rigoureuse.

La moyenne des trois mois d'hiver, décembre, janvier, février, est, pour

1829-1830, de -1°.6; elle est de 0°.8 pour 1879-1880. En y ajoutant le

mois de novembre, qui a été rigoureux dans les deux années, on arrive à

un résultat de même sens. Mais ceci prouve seulement une chose: que

l'hiver 1829-1830, qui a duré quatre mois, a été plus long que celui de

1879-1880, qui n'en a duré que trois. Dans le dernier, février, très

chaud, a considérablement relevé la moyenne. Mais si l'hiver de 1880 a

été moins long, il a présenté, en trois mois, une plus grande somme de

froid que l'autre en quatre. Du 14 novembre au 6 février, sur un espace

de quatre-vingt-quatre jours, il a offert soixante-treize jours de

gelée; tandis qu'en 1829-1830, pour trouver ce même nombre de gelées, il

faut embrasser un espace de quatre-vingt-dix-sept jours, allant du 16

novembre au 21 février. Et les gelées du dernier hiver ont été beaucoup

plus intenses, puisque la somme des degrés comptés au-dessous de zéro

dans l'hiver de 1879-1880 a été d'à peu près six cents, répartis en

quatre-vingt-quatre jours; tandis qu'en 1829-1830, il n'avait été que de

quatre cent soixante-dix-huit répartis en plus de cent jours.

Au point de vue des froids intenses et de leur prolongation, au point de

vue des effets nuisibles que ces froids ont pu produire sur la

végétation, l'hiver dernier est donc incontestablement plus rigoureux

que celui de 1829-1830, et sans doute plus rigoureux que tous les hivers

du siècle dernier. Et comme si, pendant cet hiver, tout devait être

exceptionnel, il a été terminé par un mois de mars qui n'a pas été moins

extraordinaire que celui de décembre. C'est le mois de mars le plus

chaud dont il soit fait mention dans les registres des observatoires

météorologiques. Non seulement il n'a présenté à Paris aucun jour de

gelée, fait qui se produit assez rarement, mais sa moyenne est

supérieure de près de 5 degrés à sa moyenne normale. Il a été très

notablement plus chaud que le mois de mai 1879, fait qui, non plus, ne

s'était pas présenté depuis plus de cent ans.

Allons-nous maintenant rechercher les causes de la rigueur extrême de

cet hiver, puis de la chaleur excessive du début du printemps? Il nous

faudrait pour cela quitter le domaine des faits pour entrer dans le

champ des hypothèses. Il nous faudrait ajouter au tableau des

températures celui des pressions barométriques, de la direction des

vents, de toutes les circonstances climatériques, pour n'arriver, en fin

de compte, qu'à avouer notre ignorance. Nous ne le ferons pas. Disons

seulement que les températures très basses ont été, comme cela a lieu le

plus souvent pendant les grands hivers, accompagnées de pressions

barométriques très élevées, et d'un ciel presque constamment serein. De

plus, «Ce régime exceptionnel, dit M. Angot, présentait une autre

particularité remarquable: il était spécial aux régions supérieures de

l'atmosphère. Le sol semblait recouvert d'une couche d'air froid d'un

millier de mètres d'épaisseur au plus; au-dessus, la température était

beaucoup plus douce, et non pas seulement d'une manière relative. Le 9

et le 10 décembre, les températures au pic du Midi et au Puy de Dôme

étaient à peine égales à celles que l'on observait au pied; dans la

seconde moitié du mois, l'inversion devenait complète: au Puy de Dôme,

il faisait, le 17 décembre, 17 degrés de plus qu'à Clermont, 20 degrés

le 27, et jusqu'à 21 degrés le 22; nous ne citons, bien entendu, que les

nombres les plus grands, car la même distribution se reproduisit presque

chaque jour depuis le 8 décembre. Au pic du Midi, le phénomène était

tout aussi marqué: depuis le 19 décembre jusqu'à la fin du mois, le

thermomètre montait chaque jour bien au-dessus de zéro. De pareilles

interversions ne sont pas rares; on en signale chaque hiver.»

Nous irons plus loin: non seulement, comme le dit M. Angot, ce phénomène

d'interversion n'est pas rare, mais il se produit constamment dans les

hivers rigoureux; non seulement il n'est pas l'exception, mais il est la

règle des grands hivers. La cause qui produit les grands froids, quelle

qu'elle soit, est certainement la même qui amène les pressions

barométriques élevées et les interversions de la température. Ces trois

phénomènes vont généralement de front.

Point n'était besoin, du reste, pendant l'hiver qui nous occupe, de

monter sur les montagnes élevées pour constater l'interversion: on l'a

remarquée en bien des points, sur les plus petites collines. Elle s'est

produite au Puy de Dôme, au pic du Midi, au mont Néthou, au Righi, à

l'Utliberg, au Ballon de Guebwiller. Dans le département de

Saône-et-Loire, les habitants des collines souffrirent beaucoup moins

que ceux des plaines; dans le Cantal, l'hiver a été très doux; les

montagnards des environs de Clermont-Ferrand étaient saisis, lorsqu'ils

descendaient à la ville, par un froid contre lequel ils n'avaient pas

songé à se prémunir.

Dans les plaines, au contraire, l'hiver présentait à peu près les mêmes

caractères qu'à Paris; mais s'il a été en bien des points plus rigoureux

que celui de 1829-1830, il est certain qu'il s'est étendu beaucoup

moins, et il semble même que, dans certaines régions de la France, il a

été moins rude, non seulement que celui de 1830, mais même que celui de

1870-1871.

Dans le Cantal, dans l'Ariège, on a eu pendant la plus grande partie de

l'hiver une température printanière.

Le midi n'a guère souffert. A Montpellier, la moyenne de décembre est

+0°.85, de beaucoup inférieure à la moyenne normale, mais supérieure

cependant à la moyenne de janvier 1872. Grâce à la constante sérénité du

ciel, l'écart entre la température minima et la température maxima d'une

journée a toujours été considérable. Tandis que le matin la température

descendait fréquemment à -8 degrés, -9, et même -11, elle atteignait

dans l'après-midi +10, +12, et même +15 degrés, avec un écart double au

moins de celui de Paris. En France, les froids se sont surtout fait

sentir dans le centre et dans l'est, et là ils ont été, comme à Paris,

plus rigoureux qu'ils ne l'avaient jamais été.

Le froid même augmentait à mesure qu'on allait vers l'est, de sorte que

l'hiver, à Nancy, par exemple, a été, proportionnellement au climat de

cette ville, tout aussi rude qu'à Paris. Le tableau suivant nous le

montrera.

TEMPÉRATURES

normales MOYENNES TEMPÉRATURE NOMBRE

MOIS. calculées pour DIFFÉRENCES. minima. des jours

d'après 10 ans 1879-1880. de gelée.

d'observations.

Novembre +4°.06 +2.09 -1°.97 -8° 12

Décembre +0.88 -8.58 -9.41 -22.4 29

Janvier +0.78 -2.64 -3.42 -16.0 27

Février +7.00 +3.05 +6.05 +10.8 11

Nous voyons qu'à Nancy les moyennes ont été plus basses qu'à Paris, mais

cependant un peu moins éloignées des moyennes normales. De plus, la

température minima de l'hiver n'a été que de -22°.4, moins froide que

celle de Paris. Mais cela tient surtout à ce que les observations du

tableau précédent ont été faites dans l'intérieur de la ville, où la

température est toujours plus élevée en hiver que dans les champs. Et,

en effet, en rase campagne, à la station météorologique de

Bellefontaine, tout près de Nancy, le minimum du 8 décembre a été de -30

degrés, température observée scientifiquement, comme cela a lieu pour

les observations parisiennes, c'est-à-dire avec un bon thermomètre placé

sous abri. Les moyennes de la station de Bellefontaine sont certainement

beaucoup plus basses que celles de Nancy.

A Logelbach, près de Colmar, la moyenne de décembre a été -8°.7, et

celle de janvier -4°.1.

Voici, pour terminer, une liste de quelques-unes des températures les

plus basses observées en divers points de la France pendant cet hiver;

elles se sont presque toutes produites dans le voisinage du 9 décembre.

Charolles -24 degrés.

Melun -25

Joigny (Yonne) -27

Chaumont -27

Soissons -28

Orléans -28

Toul -29

Monceau-les-Mines -29

Près de Nancy -30

Autun -31

Langres -33

Dans les Vosges, on aurait même observé la température de -35 degrés.

Même en ne tenant pas compte de cette dernière observation, nous voyons

que le minimum de Langres, -33, est le plus bas qui ait jamais été cité

pour la France. La plus froide température observée jusqu'à ce jour

avait été de -31 degrés à Pontarlier, en 1794. Dans cette ville même, ce

froid a été dépassé le 8 décembre 1879.

Pendant que l'hiver faisait rage en France, l'Amérique présentait, au

contraire, un grand excès de température; l'Angleterre continuait à

jouir de son climat insulaire; c'est à peine si l'on pouvait y patiner

sur les petits lacs. Mais à l'est de notre pays, le froid allait en

augmentant: en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Russie, en Italie

même et en Grèce, l'hiver était rude.

CHAPITRE II

1879. LA NEIGE, LE VERGLAS ET LA PRISE DES RIVIÈRES.

L'année 1879, qui devait, comme nous l'avons vu, présenter pendant toute

sa durée des températures anormales, débuta par un phénomène presque

unique, par un prodigieux verglas. Le verglas est connu de tous; mais

personne n'en avait encore vu de comparable à celui de janvier 1879.

Presque chaque année, il arrive qu'une pluie fine tombant sur le sol s'y

solidifie instantanément et le recouvre d'une couche uniforme de glace,

dangereux et glissant vernis qui disparaît bientôt: c'est le verglas.

Cette couche est généralement de très faible épaisseur; elle se borne à

entraver, pendant quelques heures, la circulation: aussi les physiciens

ne s'étaient pas préoccupés, jusqu'à aujourd'hui, de son mode de

formation. Ce mode semblait bien simple, et on admettait, sans examen,

que l'eau tombant à une température supérieure à zéro sur un sol

fortement glacé par les froids antérieurs ou par l'effet du rayonnement

nocturne, se congelait immédiatement. Bientôt le sol réchauffé par le

contact de l'eau, réchauffé aussi par le fait même de la congélation, se

mettait en équilibre de température avec l'eau; la formation du verglas

cessait, et la mince couche se fondait même rapidement. On admettait

ainsi que la couche de verglas ne pouvait jamais devenir épaisse, et

qu'elle ne se formait que par des températures supérieures à zéro degré.

Tout cela est vrai le plus souvent; mais le phénomène qui se produisit

le 22 janvier 1879 a montré que l'explication que nous venons de donner

ne peut s'appliquer à tous les cas. Il résulte des observations de

nombreux savants, et notamment de celles de MM. Godefroi, Piébourg,

Decharme, Colladon..., que, le 22, le 23 et le 24 janvier 1879, il est

tombé de l'eau liquide quand la température extérieure était de -2

degrés, -3 degrés, et même -4 degrés; c'est-à-dire inférieure à celle de

la formation normale de la glace. Cette pluie était donc à l'état de

surfusion. Arrivée sur le sol également très froid, cette eau se

solidifiait immédiatement, comme le fait tout liquide en surfusion

auquel on fait subir une agitation ou un choc, et il se formait un

verglas dont l'épaisseur pouvait augmenter indéfiniment.

Déjà, à plusieurs reprises, depuis le commencement du siècle, on avait

observé des pluies par des températures inférieures à zéro; mais on

n'avait pas attaché d'importance à ce fait, qui n'avait produit aucun

phénomène frappant. Il devait en être autrement en janvier 1879; la

formation du verglas y prit presque, en effet, le caractère d'un fléau

pour la sylviculture.

On ne trouve dans aucun document la preuve qu'aucun verglas ait jamais

produit des dégâts comparables à ceux que nous allons enregistrer.

Arago, dans sa Notice sur les grands hivers, n'en cite qu'un seul, celui

de 1498-1499, dans lequel on ait eu des pertes sérieuses dues à l'action

du verglas. Voici ce passage, extrait, au moins pour le fond, de la

_Chronique_ de Jean Molinet: «Les frimas de cet hiver se présentèrent

dans le Hainaut sous une forme tout à fait insolite. Il tomba, dans la

nuit de Noël, une grêle très forte, mêlée de pluie, qui fut

immédiatement saisie par la gelée et forma une rivière de glace polie.

Vint ensuite une neige abondante, «tellement que le tout, dit le

chroniqueur, congéré et entremeslé ensemble, causèrent une glace dure

comme pierre.» Les arbres, ne pouvant supporter un tel fardeau, «furent

esbranchez et desbrisez par grands esclas»; les branches qui

résistèrent, agitées par le vent, formaient un bruit «à manière du

cliquetis de harnois d'armes.» Cette singulière gelée dura douze jours,

et quand vint le dégel, des pièces de glace énormes tombèrent des

clochers et endommagèrent les nefs et les chapelles des églises.»

Le verglas extraordinaire de janvier 1879 dut être semblable à celui-là.

Il causa d'immenses dégâts dans la sylviculture. Un météorologiste

distingué, M. Angot, les a rapportés très exactement: «Sur une longue

bande étroite, s'étendant du nord-est au sud-ouest, le désastre fut

immense; tel qu'on peut difficilement se le figurer. Tous les objets, le

sol, les arbres, les plus petits brins d'herbe, étaient recouverts d'une

couche de glace, qui atteignit deux centimètres d'épaisseur. Sur les

fils télégraphiques, le diamètre de l'enveloppe glacée arrivait à 38

millimètres; une petite branche, du poids de sept grammes, portait 193

grammes de glace. Sous une surcharge aussi grande, bien peu d'arbres

pouvaient résister, et beaucoup étaient rompus ou déracinés. Dans la

forêt de Fontainebleau notamment, les dégâts furent incalculables: à

certains endroits, on aurait dit une forêt mitraillée. Les routes

restèrent longtemps coupées par des troncs d'arbres qui les jonchaient,

et, dans la région envahie par le fléau, toutes les lignes

télégraphiques furent détruites.»

M. Louis Figuier, dans _l'Année scientifique_, écrit: «Dans les bois et

dans les forêts des environs de la Chapelle-Saint-Mesmin, le phénomène

du verglas eut des conséquences désastreuses. Le poids des branches

recouvertes de glace augmenta de plus en plus. Dès la première nuit,

plusieurs furent brisées. Dans la soirée du second jour, le phénomène

prit des proportions effrayantes. Toute la nuit, les craquements se

succédèrent avec une rapidité toujours croissante. Le lendemain matin,

les branches arrachées et brisées jonchaient le sol; des arbres entiers

gisaient déracinés; d'autres, et des plus grands, étaient fendus en deux

depuis le sommet jusqu'à la base. Le plus grand nombre étaient

entièrement dépouillés de leurs branches, de sorte que certaines régions

boisées simulaient assez bien les abords d'un bassin à flot hérissé de

mâts.»

D'après des documents officiels, on peut évaluer à deux cent mille

stères le volume des bois brisés par le verglas dans les forêts

domaniales du seul département de Seine-et-Marne. Il aurait été presque

impossible d'y retrouver un seul bouleau intact. L'oeuvre de la

restauration de la forêt de Fontainebleau s'est trouvée retardée de

trente ans. La forêt de Villeformoy (Seine-et-Marne) ressemblait à une

immense exposition de cristallerie. «Rien de plus saisissant, dit un

témoin oculaire, que l'immobilité et le silence qui pesaient sur la

forêt, brusquement troublés de temps en temps par l'effroyable fracas

des bris d'arbres.»

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