Le 6 décembre 1812, «en quittant Molodeczno, le froid devint encore plus
rigoureux, et le thermomètre descendit à 30 degrés Réaumur (-38 degrés
centigrades). La vie se serait interrompue même dans des corps sains, à
plus forte raison dans des corps épuisés par la fatigue et les
privations. Les chevaux étaient presque tous morts; quant aux hommes,
ils tombaient par centaines sur les chemins. On marchait serrés les uns
contre les autres, en troupe armée ou désarmée, dans un silence de
stupéfaction, dans une tristesse profonde, ne disant mot, ne regardant
rien, se suivant les uns les autres et tous suivant l'avant-garde, qui
suivait elle-même la grande route de Wilna partout indiquée. A mesure
qu'on marchait, le froid, agissant sur les plus faibles, leur ôtait
d'abord la vue, puis l'ouïe, bientôt la connaissance, et puis, au moment
d'expirer, la force de se mouvoir. Alors seulement ils tombaient sur la
route, foulés aux pieds par ceux qui venaient après comme des cadavres
inconnus. Les plus forts du jour étaient à leur tour les plus faibles du
lendemain, et chaque journée emportait de nouvelles générations de
victimes.
»Le soir, au bivouac, il en mourait par une autre cause: c'était
l'action trop peu ménagée de la chaleur. Pressés de se réchauffer, la
plupart se hâtaient de présenter à l'ardeur des flammes leurs extrémités
glacées. La chaleur ayant pour effet ordinaire de décomposer rapidement
les corps que le principe vital ne défend plus, la gangrène se mettait
tout de suite aux pieds, aux mains, au visage même de ceux qu'une trop
grande impatience de s'approcher du feu portait à s'y apposer sans
précaution. Il n'y avait de sauvés que ceux qui, par une marche
continue, par quelques aliments pris modérément, par quelques spiritueux
ou quelques boissons chaudes, entretenaient la circulation du sang, ou
qui, ayant une extrémité paralysée, y rappelaient la vie en la
frictionnant avec de la neige. Ceux qui n'avaient pas eu ce soin se
trouvaient paralysés le matin, au moment de quitter le bivouac, ou de
tout le corps, ou d'un membre que la gangrène avait atteint subitement.»
(Thiers, _Histoire du Consulat et de l'Empire_.)
L'hiver 1819-1820 fut, en France, le plus grand de tous les hivers
compris entre 1789 et 1830. Son étude ne nous présenterait rien de
nouveau à signaler, nous ne l'entreprendrons pas.
CHAPITRE IV
LE GRAND HIVER DE 1830.
L'hiver de 1829-1830 a été le plus rigoureux du dix-neuvième siècle,
jusqu'à celui de 1879-1880. Il a été aussi remarquable par sa longueur
que par sa rigueur, et, à cause de cette longueur même, il a été
extrêmement funeste à l'agriculture. Ses ravages, comme pour celui de
1709, s'étendirent sur toute l'Europe. Dès le mois de novembre, les
gelées ayant commencé partout à être très fortes, l'Europe presque
entière se couvrit d'une grande quantité de neige qui, presque partout,
resta longtemps sans fondre. Ainsi, le 2 novembre, il tomba assez de
neige à Varsovie pour qu'on pût aller en traîneau dans les rues. En
Prusse, il tomba beaucoup de neige, et, en janvier, il y en avait
cinquante centimètres dans les rues de Berlin. Toutes les voitures y
étaient transformées en traîneaux dès la fin de décembre. Dans le midi
de la France, il neigea abondamment en décembre et en janvier, et dans
certains endroits la neige couvrit le sol pendant cinquante-quatre jours
consécutifs. C'est énorme pour le climat du Languedoc et de la Provence,
où, le plus souvent, elle se fond en tombant, ou à peu près. A Genève,
il y avait dans les rues plus de trente centimètres de neige, pendant
qu'il n'y en avait pas dans la vallée de Chamouny, au pied du mont
Blanc, ni sur le mont Saint-Bernard: phénomène qui semble
extraordinaire, et qui cependant se reproduit dans un grand nombre
d'hivers rigoureux.
En Corse, en Italie, en Portugal, il tomba d'énormes quantités de neige.
En Espagne, les communications se trouvèrent interrompues. Dans
certaines vallées, on en mesura plus de trois mètres. En France, à
Roncevaux, il y en eut six pieds de hauteur. Ces chutes de neige étaient
parfois accompagnées de violentes tempêtes. Ainsi, dans le canton de
Rivesaltes, une bergerie s'écroula, dans la nuit du 27 au 28 décembre,
sous l'action du vent, et écrasa dans sa chute un troupeau de trois
cents moutons.
En Savoie, par un froid de 19 degrés, l'Arve fut glacé d'une épaisseur
de treize pieds, et les montagnes furent ensevelies sous quarante pieds
de neige.
En bien des points, notamment à Pau, les loups, chassés des montagnes
par une telle abondance de neige, se répandirent dans la plaine,
attaquant les personnes, et portant l'effroi dans les habitations. En
Espagne, ils descendirent en troupes nombreuses, firent de cruels
ravages parmi les troupeaux, et dévorèrent un grand nombre de personnes.
Les communications ne tardèrent pas à être interrompues en un grand
nombre de points: les courriers n'arrivèrent plus à destination. Ainsi,
on écrivait de Toulouse, le 20 décembre: «Depuis quelques jours le froid
se fait sentir avec une grande violence. Il y a huit à dix pouces de
neige dans les environs, et il ne cesse pas d'en tomber avec abondance.
On attend la diligence de Paris, qui n'arrive pas.»
De même, à la même date, on mandait de Caen: «Il est tombé une si grande
quantité de neige dans les départements du Calvados et de la Manche, que
les communications de la ville de Caen avec les campagnes et les villes
voisines sont non seulement devenues difficiles, mais même dangereuses.
Il paraît que les neiges, poussées par les gros vents qui se sont fait
sentir les jours précédents, se sont amoncelées jusqu'à cinq et six
pieds dans le Cotentin.» Beaucoup de voituriers disparurent dans ces
immenses neiges.
A Paris, il en était presque de même, et, dans les premiers jours de
janvier, la circulation des voitures dans les rues était impossible. Six
cents tombereaux et quatre mille individus furent employés pendant
plusieurs semaines à l'enlèvement des glaces et des neiges dans Paris.
Le froid fut assez cruel pour que presque partout les hommes et les
animaux en aient été victimes. A Paris, un soldat mourut dans la nuit du
26 décembre après avoir fait sa faction. A Rouen, un enfant mourut de
froid. A Montreuil, le 1er janvier, deux hommes furent ramassés morts de
froid. A Marseille, le 12 janvier, on trouva cinq individus qui avaient
également succombé sur la voie publique. A la Peña d'Orduna, en Espagne,
quatorze muletiers moururent de froid. A Berlin, le nombre des décès
s'éleva considérablement, les hôpitaux et les maisons de travail se
remplirent de malheureux accablés par la misère et le froid.
Les pauvres gens, sans bois pour se chauffer, souffraient horriblement.
Le maire du septième arrondissement et celui du dixième firent établir
des chauffoirs publics à partir du 15 janvier. On fut obligé d'envoyer
en Alsace des soldats à la poursuite des malheureux qui pillaient les
bois et les forêts pour se chauffer; il y eut même, le 10 février, une
émeute à Guebwiller, amenée par la répression du vol du bois. Le roi
Charles X crut devoir, par une ordonnance du 4 mars, accorder une
amnistie pour les délits forestiers commis pendant la durée de l'hiver.
Partout dans Paris on organisa des quêtes pour les indigents. Les
membres de la famille royale s'étant distingués par leur générosité, le
marquis de Valori, chevalier des ordres de Malte et de la Légion
d'honneur, célébra cette bienfaisance en termes pompeux et emphatiques.
Cette _Ode sur l'hiver de 1830_ se trouve en entier dans le _Moniteur
universel_; quelques extraits nous suffiront:
Oui, je consolerai sur la glèbe durcie
Le soc agriculteur, aux stériles efforts;
Et le cristal des flots, rebelle à l'âpre scie,
Se brisera sous mes trésors.
* * * * *
Attendrissant spectacle! Au banquet charitable,
Le riche citadin sans peine a consacré
L'orgueil de ses habits, le luxe de sa table,
Et l'éclat de son char doré.
* * * * *
De pudiques tributs quelle moisson pieuse!
Je ne sais, mais je crois que d'invisibles mains
Prirent avec le ciel une part glorieuse
Au soulagement des humains.
* * * * *
Ainsi l'orme géant, fortifié par l'âge,
Prolongeant dans les bois ses verdoyants arceaux,
Garantit de la neige et des feux de l'orage
Le peuple nain des arbrisseaux.
La perte en bestiaux fut aussi très considérable. On écrivait d'Arles,
le 6 février: «L'hiver dépassera celui de 1789. Nos oliviers meurent
sous l'action du froid; les troupeaux périssent en détail: tout souffre
dans les fermes comme à la ville.» On porte à quatorze mille têtes de
bétail les pertes de l'Andalousie. L'abondance de la neige força à
suspendre partout, pendant trois mois, les travaux de la campagne. Les
dégâts sur les végétaux, très considérables, le furent cependant
beaucoup moins qu'en 1709. Les récoltes en terre, blés, avoines, orges,
sainfoins, prairies, furent en partie préservées par la neige. Cependant
en beaucoup d'endroits, comme en 1709, les champs dépouillés de la neige
par le vent furent exposés à toute la rigueur du froid, et les récoltes
furent gelées. Dans d'autres points, les gelées arrivant après le dégel
furent fatales. Sur les terres en pente, où les eaux purent facilement
s'écouler, les blés furent très bons, et il ne vint rien dans les creux
au milieu des plaines. La sécheresse du printemps vint augmenter le mal
et causa autant de dommages que la gelée. En somme, les blés, les
fourrages, les maïs, furent clairs et courts. La récolte fut des plus
médiocres, mais non pas nulle. Il n'en résulta aucune famine comparable
à celles des siècles précédents. C'est que déjà, à cette époque, les
famines étaient passées pour ne plus revenir.
Quant aux arbres, que la neige ne pouvait garantir, ils furent plus
malheureux encore, quoique beaucoup se soient sauvés. La liste de ceux
qui périrent serait trop longue. Citons seulement rapidement les plus
importants. Les oliviers, les vignes, les châtaigniers, les figuiers,
les mûriers, les lauriers, périrent en grand nombre, et on se chauffa
pendant l'hiver suivant avec les nombreux arbres qu'il fallut couper au
pied. Au contraire, les noyers, noisetiers, cognassiers, néfliers,
sorbiers, cerisiers, abricotiers, pruniers, poiriers, pommiers, eurent
peu à souffrir, de même qu'un certain nombre d'arbres exotiques.
Les phénomènes de congélation, les débâcles, les inondations dues à la
fonte des neiges, méritent de nous arrêter plus longuement; d'autant
plus que nous n'avons guère eu à en parler pour l'hiver de 1709. Presque
tous les fleuves d'Europe furent gelés, et l'énumération en serait trop
longue.
Pour ne dire que quelques mots des faits qui se produisirent hors de
France: à Genève, le 29 décembre au matin, le vent du nord s'étant
apaisé, le lac cessa d'être agité, et les vagues, transformées depuis la
veille en nombreux glaçons qu'on voyait flotter le long des rives et à
l'entrée du port, se sont aussitôt soudées et ont transformé la surface
liquide en une plaine solide, qui permettait presque de traverser le lac
à pied depuis les pâquis aux Eaux-Vives, en longeant l'estacade.
Le 10 du mois de janvier, la glace de la Meuse s'est rompue devant
Schiedam, au moment où plus de quatre cents personnes se trouvaient
dessus; elles ont été toutes sauvées, à l'exception de deux.
En Suède et en Danemark, le froid, intense et continu en décembre,
faiblit en janvier; les glaces du Belt n'interrompirent la navigation
que pendant douze jours; mais des traîneaux, pesamment chargés,
traversèrent, en décembre, le Sund sur une largeur de sept à huit lieues
entre la Suède et le Danemark. En janvier, la communication directe sur
la glace, entre Elseneur et Helsingfors, fut interrompue par la violence
des courants, et sur d'autres points le peu d'intensité de la gelée de
ce mois rendit les excursions sur la glace très périlleuses. Le port
d'Odessa, dans la mer Noire, fut pris dès le 8 décembre.
La débâcle du Danube et de ses affluents, et les débordements produits
par la foule des neiges, furent si graves en Allemagne que des ponts
furent rompus, des faubourgs dévastés. Trente cadavres furent retrouvés
le 4 mars.
En France, tous les fleuves, toutes les rivières, furent gelées, même
celles du midi, qui ne sont complètement prises que bien rarement. Le
Rhin fut presque entièrement gelé le 20 janvier; les glaçons charriés
par ce fleuve, après avoir longtemps battu les soutiens du pont du Rhin,
en ont enfin enlevé une partie vers le milieu de la journée, et
interrompu de cette manière toute communication entre Strasbourg et
Kehl. Dans le midi, la Garonne, la Dordogne, la Durance, le canal des
deux mers, furent pris, et l'on passa le Rhône sur la glace.
Ainsi, on écrivait de Bordeaux, à la date du 31 décembre: «La Garonne
continue à se couvrir de glaçons, et les sinistres qu'elle produit sont
de jour en jour plus affligeants; on ne voit sur les glaces que mâts
brisés et que chaloupes sans pilote. A la marée montante, deux navires,
_la Clémentine_ et _la Danaé_, ont chassé sur leurs ancres et ont été
jetés par la force des glaces en travers du pont. _La Bonne-Madeleine_,
entraînée de même, passa sous les ponts, et les mâts s'opposant à son
passage, ils furent brisés.»
[Illustration: 1830. La Garonne.--On ne voit sur les glaces que mâts
brisés et chaloupes sans pilote.]
Le Rhône et la Saône se prirent deux fois en totalité, et les débâcles
présentèrent des particularités dignes de nous arrêter.
La première débâcle du Rhône eut lieu le 24 janvier, en plein jour. Le
pont d'Avignon, sur la grande branche du Rhône, assailli par d'énormes
blocs de glace, ne put résister à la violence des chocs, et deux arches
furent d'abord emportées; plusieurs autres, fortement ébranlées, durent
être reconstruites.
La seconde débâcle se produisit le 9 février; elle causa de grands
malheurs dans Lyon: «Les glaces que le fleuve charrie, écrivait-on,
s'étant accumulées pendant la nuit, ont formé un barrage qui a retenu et
fait élever les eaux de plusieurs pieds, jusqu'à ce que, surmontant
violemment cet obstacle, elles aient repoussé la digue de glace, qui
s'est alors précipitée sur les usines. Quelques-unes ont été rejetées et
brisées contre les glacis de la chaussée, d'autres ont été gravement
endommagées. L'une a été fixée dans les glaces au milieu du Rhône et y
est demeurée plusieurs jours.»
La seconde débâcle de la Saône eut lieu aussi dans la première quinzaine
de février. Elle donna naissance à une banquise analogue à celles qui se
produisirent en 1880, et sur lesquelles nous insisterons. Citons
textuellement le rapport publié par _le Moniteur universel_, en février
1830: «La débâcle de la Saône donnait, à Lyon, les plus vives
inquiétudes; les glaces, amoncelées en amont du pont de Serin et de
l'île Barbe, touchaient au fond de la rivière et s'élevaient par place
fort au-dessus du niveau des eaux. Cette masse énorme menaçait d'une
destruction subite le pont de Serin, qui devait en éprouver le premier
choc. Les piles de ce pont sont en pierre et les arches en bois, et si
le tablier en eût été enlevé par un encombrement de glaces, il se serait
formé en aval un barrage par-dessus lequel les eaux, se précipitant avec
une force incalculable, auraient inondé la ville. On craignait les
malheurs les plus affreux, et l'énormité de l'amas de glace défiait
toutes les mesures par lesquelles on aurait pu tenter de les prévenir.
»Enfin, le 16 février, ce vaste chaos, soulevé par l'eau qui pénétrait
dessous, s'est tout à la fois mis en mouvement; en moins de cinq
minutes, la rivière s'est élevée de deux mètres; des glaçons d'une
épaisseur moyenne de quarante à cinquante centimètres, soudés les uns
contre les autres sous toutes les inclinaisons, semblaient ne former
qu'une seule plaine hérissée sur toute l'étendue de la rivière et
marchaient comme un seul corps: on eût dit un glacier des Alpes
descendant silencieusement vers la mer. Ce spectacle, dont on ne saurait
peindre la majestueuse horreur, a duré près de cinq quarts d'heure.
Heureusement, la débâcle n'a point eu lieu par une crue; elle s'est
opérée par un temps froid, il a gelé pendant les trois nuits qui l'ont
précédée. Avec un mètre d'eau de plus, le pont de Serin, dont les glaces
ont atteint les fermes, aurait été infailliblement emporté, et il n'est
pas donné de calculer les suites qu'aurait entraînées un pareil
événement.
»On n'a à déplorer aucun malheur sérieux; dans l'appréhension où chacun
se trouvait, on ne tint pas compte de quelques bateaux emportés.»
Dans le centre et dans le nord, les rivières ne présentaient pas un
aspect différent. A Argenton, «les plus vieux habitants de nos contrées
ne se souviennent pas d'avoir vu un froid si rigoureux. La glace qui
couvre la Creuse est épaisse de 15 pouces en certains endroits, et
supporte les plus lourdes charrettes. Les vignes sont presque
entièrement détruites, et on a trouvé dans la campagne des arbres fendus
par la force du froid. Plusieurs chasseurs ont tué des cygnes, des
butors et d'autres oiseaux qui n'avaient jamais paru dans nos climats.»
A Boulogne, on prenait, en décembre et janvier, des quantités
prodigieuses de soles chassées des mers du Nord par les froids.
Le 8 février, la Scarpe (Nord), subitement grossie par le dégel,
renversait les digues en plusieurs points et envahissait les campagnes.
Mais ce furent surtout les faits de congélation et de débâcle de la
Seine et des rivières de son bassin qui, comme toujours, occupèrent
l'opinion publique. Dès le 26 décembre, les bâtiments sortis du Havre et
de Honfleur à destination de Rouen, furent obligés de regagner le port,
pour éviter les glaces qui commençaient à charrier très fort. Le 27, la
rivière était entièrement prise dans tout son cours. Ces bâtiments
attendirent dans les ports, pendant plus d'un mois, que la débâcle
arrivât pour leur permettre de remonter jusqu'à Rouen. Le 18 janvier, on
établit à Rouen une foire sur la glace. A Paris, des boutiques
s'établirent sur le petit bras de la Seine.
L'administration, justement préoccupée des désastres que pouvait amener
la débâcle, cherchait à en diminuer les dangers en brisant d'avance les
glaces. On employa successivement deux moyens.
Des essais furent faits le 17 janvier, près de la plaine d'Ivry, avec
des marrons à briser la glace, chargés de poudre. Ils furent repris
quelques jours après à côté du pont des Arts. Malheureusement l'effet
produit ne répondit pas aux espérances. Le sciage des glaces fut employé
près du quai de l'École avec beaucoup plus de succès.
Cependant les marrons à briser la glace étaient employés depuis
plusieurs années à Mulhouse avec un succès complet, et cette année 1830
ils réussirent comme toujours. Il est vrai de dire qu'à Paris, sous
prétexte de faire mieux, on avait imaginé un grand nombre de moyens
divers de lancer les marrons, se refusant toujours à employer le moyen
usité à Mulhouse, qui donnait pourtant de si bons résultats.
Ces marrons de M. Gluck étaient employés avec un plein succès à Mulhouse
depuis 1778.--«12 février 1830. C'est grâce à l'emploi des marrons de M.
Gluck qu'on s'est rendu maître des énormes glaçons qui s'amoncelaient
partout. Ainsi, pendant qu'à Paris on venait de faire un essai
infructueux de cet ingénieux moyen, parce qu'on n'avait pas voulu suivre
les indications données, ce même moyen réussissait complètement à
Mulhouse; des glaçons d'une grandeur et d'une grosseur énormes, qu'aucun
levier n'aurait pu faire céder, se rompaient en éclats, comme par
enchantement, par l'emploi d'un seul marron, et remettaient à flot des
masses d'autres glaçons qui s'étaient arrêtés aux piles des ponts.»
«M. Fournet, ingénieur en chef du département, et M. Morin, ingénieur de
l'arrondissement, ont été témoins du prodigieux effet des marrons de M.
Gluck, lorsqu'ils sont bien employés, c'est-à-dire lorsque, au lieu
d'être lancés au fond de l'eau, comme l'a fait M. Ruggieri à Paris, on
les fixe à une perche pour les présenter et les faire éclater
immédiatement sous le glaçon flottant qu'on veut briser.»
Enfin la débâcle se produisait à Paris le 26 janvier. En voici le
tableau, d'après le rapport de l'inspecteur général de la navigation:
«Un exprès, arrivé hier de Choisy-le-Roi, avait annoncé que les glaces
descendues de Melun et Corbeil étaient arrêtées au pont de Choisy et y
formaient un mur de 15 pieds de hauteur; que les piles étaient
submergées jusqu'au couronnement; que la commune se trouvait dans un
lac, l'eau couvrant le parc et menaçant d'en renverser les murs, les
grandes berges tombées, et les bois chantiers environnants en péril.
Ainsi averti, on s'est tenu sur ses gardes, s'attendant pour la nuit à
une violente débâcle dans Paris... A trois heures du matin, les glaces
sont parties avec force, ont marché pendant 35 minutes, et se sont
arrêtées en formant d'énormes rencharges contre les ponts supérieurs et
la grande estacade de l'île Saint-Louis... Sur les 5 heures et demie,
les glaces sont reparties avec une furie impossible à décrire, et la
grande estacade, fermée cette année avec un soin particulier, et
renforcée de charpentes nouvelles, a essuyé un choc si terrible qu'elle
en a reculé de 11 pouces, ébranlant et dérangeant les assises des culées
du quai sur lequel elle s'appuie. Elle a résisté comme par miracle et a
préservé non seulement les riches et nombreux bateaux placés derrière
elle, mais encore les ponts du grand bras que cette masse de bateaux
aurait pu entraîner avec elle. La blanchisserie _les Sirènes_, au pont
des Arts, a été enfoncée par les glaçons qui s'y sont logés, l'ont
brisée et coulée à fond de manière à ne pouvoir être sauvée... On a des
inquiétudes pour les ponts de Choisy-le-Roi, de Bezons et du Pecq... La
retenue des glaces à Choisy-le-Roi, où, formant une espèce de barrage,
elles ont fait déborder les eaux sur toute la commune, et les temps secs
qui ont régné depuis quelques jours, ont heureusement amorti pour Paris
les effets de la débâcle et de l'inondation, qui probablement, sans ces
circonstances, auraient été aussi terribles qu'en 1802.» Cette débâcle
devait bientôt être suivie d'une autre. En effet, le 5 février, la Seine
était de nouveau complètement reprise, et une seconde débâcle se
produisait le 10, sans aucun accident. Le rapport de l'inspecteur
général de la navigation remarque que, depuis 1789, on n'avait pas vu
deux débâcles à Paris dans un même hiver. Cette seconde débâcle, qui
devait se terminer sans aucun accident, avait cependant causé les plus
grandes inquiétudes, à cause d'une accumulation de glace analogue à
celle qui s'était produite à Choisy lors de la première.
«On craint, le 9 février, une seconde débâcle plus grave que la
première. Un amas effrayant de glaces, venues de la Marne supérieure,
s'est arrêté dans la longueur d'une lieue et demie sur la partie de la
rivière qui traverse Corbeil, et menace le voisinage. On prend des
mesures pour débarrasser le cours de la rivière.»
Heureusement il devait en être de l'embâcle de la Marne comme de celle
de la Saône. Le 15 février, tout danger avait disparu; la débâcle
s'était achevée sans entraîner aucun des graves accidents que
l'amoncellement des glaces avait fait redouter et contre lesquels toutes
les mesures de précaution possibles avaient été prises.
Maintenant que nous avons passé en revue les principaux traits de cet
hiver rigoureux, occupons-nous de rechercher ses températures. Disons
d'abord qu'il fut rigoureux sur toute l'Europe. En France, le midi eut
plus à souffrir que le nord, proportionnellement aux hivers moyens. Le
tableau suivant donne quelques-unes des températures les plus basses
pour quelques villes de France.
Mulhouse -28°.1
Nancy -26.3
Épinal -25.6
Aurillac -23.6
Strasbourg -23.4
Metz -20.5
Dieppe -19.8
Colmar -18.0
Pau -17.5
Paris -17.2
Toulouse -15.0
Avignon -13.0
Lyon -12.0
Bordeaux -10.6
Marseille -10.1
Hyères -5.3
Pour Paris nous pouvons entrer dans quelques détails, mais il nous faut
d'abord donner des définitions.
On appelle température maxima et température minima d'une journée, la
plus haute et la plus basse température de cette journée. Elles sont
données, soit par des thermomètres spéciaux, dits thermomètres à maxima
et à minima, soit par des thermométrographes qui inscrivent
automatiquement la température à chaque instant du jour et de la nuit.