Tâchons maintenant de rechercher quelles furent les températures de cet

hiver mémorable, et s'il fut en réalité plus rigoureux que les hivers

qui l'ont précédé et qui devaient le suivre.

En 1709, on faisait déjà depuis assez longtemps des observations

thermométriques. L'invention du thermomètre remonte vraisemblablement à

l'année 1625. A cette époque, en effet, Sanctorius, médecin d'Italie

célèbre par ses écrits, né à Capo d'Istria, en 1561, «s'avisa de faire

une machine appelée _thermomètre_, pour connoître les différents degrés

de chaleur de ceux qui avoient la fièvre, sans faire attention, suivant

toutes les apparences, que la même machine pouvoit lui montrer les

changements qui arriveroient à l'air qui peut augmenter de volume par

les différentes chaleurs, et qu'elle seroit fort curieuse et plus utile

au public par la connoissance qu'elle lui donneroit des températures de

l'air que par l'application qu'il en vouloit faire à la médecine.»

Quoi qu'il en soit de la date précise de l'invention du thermomètre, ses

observations régulières faites à l'Observatoire de Paris remontent à

l'année 1666. En 1709, les observations étaient faites depuis déjà

trente ans par de la Hire: «Mon thermomètre, dit-il, est placé dans la

tour orientale de l'Observatoire, laquelle est découverte; en sorte

qu'il est à l'abri du vent, et que le soleil ne donne jamais sur la

boule ni sur le tuyau. Toutes les observations sont faites un peu avant

le lever du soleil, qui est le moment où la température est

ordinairement le plus bas.»

Ce thermomètre n'était donc pas placé dans des conditions convenables,

et quoique la tour fut découverte, il y faisait certainement une

température supérieure pendant les froids à la température extérieure.

De plus, le thermomètre de de la Hire n'était pas gradué au moyen d'une

règle bien déterminée, comme cela se fait de nos jours. Or, ce

thermomètre a été détruit vers la fin du dix-huitième siècle, et on n'a

pas une correspondance exacte de ses températures avec celles du

thermomètre centigrade. Aussi tous les savants se préoccupèrent-ils,

pendant toute la durée du dix-huitième siècle, de ramener les

températures de 1709, au moyen de comparaisons approximatives, aux

échelles connues. Grâce aux travaux de Réaumur, de Meissier, de

Lavoisier, de Van-Swinden, de M. Renou, on a pu établir à peu près cette

correspondance. Malheureusement, elle ne s'étend que sur quelques

observations. Il ne reste, en effet, des notes de l'époque, que les deux

fragments que nous allons citer, l'un de de la Hire lui-même, l'autre

écrit un peu plus tard par Réaumur.

De la Hire écrit: «Le froid du commencement de cette année a été

excessif avec beaucoup de neige; car mon thermomètre est descendu

jusqu'à 5 parties, le 13 et le 14 janvier; et, les jours suivants, étant

un peu remonté, il revint à 6 parties le 20, et le 21 à 5 3/4; mais

ensuite le froid diminua peu à peu. Ce grand froid a été fort sensible;

car, le 4 de ce mois de janvier, le thermomètre était à 42 parties, qui

est un état fort proche du moyen, que j'ai déterminé à 48; le 6, il vint

à 30; le 7, à 22; le 10, à 9; et enfin, le 13, à 5. C'est sans doute ce

changement subit qui a paru si extraordinaire. Ce thermomètre n'était

encore jamais descendu si bas.

»En 1695 il n'avait pas été si bas, et cependant le froid de cet hiver a

été regardé comme un des plus grands qu'il ait fait il y a longtemps.

L'hiver de cette année a duré fort longtemps, car le 13 mars il gelait

encore très fort, le thermomètre était à 24 parties, et la gelée

commence quand il est à 32.»

Voilà, d'autre part, les renseignements donnés par Réaumur, qui sont, au

moins quant aux nombres, copiés sur la note de de la Hire: «Le froid

commença presque subitement le 5 janvier au soir, jour auquel il avait

plu une grande partie de la journée, et où le thermomètre était à 42,

très proche du tempéré fixé à 48. Le 13 et le 14 janvier furent les plus

froids. Le thermomètre descendit à 5 parties le 13 et le 14 janvier. Le

froid vint sans vent considérable. Le vent était très faible, et, ce qui

est à remarquer, au sud; et lorsque le vent augmentait et tournait vers

le nord, le froid diminuait.»

De la Hire ajoute que le froid de 1709 a dû être plus violent que celui

de 1608, appelé cependant grand hiver. Réaumur, Lavoisier, affirment que

le froid de 1709 est le plus grand froid qu'on ait éprouvé de mémoire

d'homme en France.

Il semble donc certain qu'il faut remonter au moins au quinzième siècle

pour trouver un hiver comparable à celui de 1709, et même aucun document

précis ne nous autorise à affirmer qu'il y ait jamais eu en France,

avant 1709, un hiver aussi froid.

Les travaux des savants que nous avons cités, pour ramener les nombres

de de la Hire à des échelles connues, ont conduit à des résultats

quelque peu contradictoires. Mais on peut affirmer que ces températures,

exprimées en degrés centigrades, ont été certainement moins froides que

celles données par les nombres suivants:

29 octobre 1708 -1°.5

12 décembre -5.2

4 janvier 1709 +7.5

6 janvier -1.4

7 janvier -7.6

10 janvier -18.0

13 janvier -23.1

14 janvier -21.3

20 janvier -20.4

21 janvier -20.6

13 mars -5.6

Nous savons, d'après la lettre de Réaumur, citée à propos de l'effet sur

les végétaux, que le froid ne dura pas sans interruption du 5 janvier au

13 mars, puisqu'il y eut à la fin de janvier un dégel complet. A cette

époque les observations thermométriques commençaient déjà à se répandre

quelque peu, et l'on a sur les froids de divers points de l'Europe

quelques renseignements.

A Montpellier, le froid le plus vif eut lieu le 11 janvier; il fut de

-16°.1. A Marseille, on observa -17°.5.

Le froid qu'on éprouva dans la Hollande, en Angleterre et en Prusse, fut

moindre qu'à Paris. Il commença à geler, dans les environs de Londres,

le jour de Noël, et la gelée dura jusqu'à la fin de mars; le plus grand

froid observé fut le 14 janvier, de -17°.3 au collège de Gresham. A

Berlin, les 9 et 10 janvier, on eut -16°.6. A Namur on eut -19°.1.

Remarquons, dès maintenant, que ces froids sont bien moins intenses que

ceux observés en France pendant le mois de décembre 1879.

CHAPITRE III

LES HIVERS DE 1709 A 1830.

Dans la période de cent vingt ans qui s'écoule entre les deux grands

hivers de 1709 et de 1830, il y eut un grand nombre d'hivers rigoureux.

Arago en compte quarante-cinq, Fuster trente seulement. En somme, il n'y

en eut pas plus de trois ou quatre qui furent réellement

extraordinaires. Quelques-uns même, et notamment celui de 1740 et celui

de 1776, ont été peut-être aussi rigoureux que celui de 1830. Nous y

insisterons cependant beaucoup moins, car nous n'aurions qu'à répéter

pour eux, en les atténuant, les récits que nous venons de faire. Nous

nous contenterons de citer les faits saillants de quelques-uns de ces

hivers.

«Le nom d'année du grand hiver est devenu propre à 1709, écrivait

Réaumur dans les Mémoires de l'Académie des sciences; celui de long

hiver est dû à aussi bon titre à 1740: quoique le froid ait été assez

vif à Paris dans cette dernière année, il n'a pas été aussi considérable

qu'en 1709; mais il a duré plus longtemps.»

En effet, le froid le plus vif se fit presque constamment sentir pendant

les mois de janvier, de février et les neuf premiers jours du mois de

mars. La température s'éleva fort peu le reste de ce mois et durant le

mois d'avril; elle ne monta réellement à sa hauteur normale que le 23

mai. La Seine fut gelée dans toute sa longueur. Montpellier ne ressentit

nullement le rigoureux hiver de cette année. Les observations du

président Bon ont établi que l'hiver y avait été plus doux que le

printemps à Paris.

Les végétaux n'eurent pas autant à souffrir qu'en 1709, mais la longue

durée du froid eut des conséquences funestes sur la santé publique: la

mortalité fut énorme à la suite de cette saison calamiteuse. Le mémoire

de Réaumur, dont nous donnons plus loin des extraits, le montrera.

Les hirondelles, venues au commencement d'avril, moururent d'inanition,

par suite du retard apporté par la durée de l'hiver à l'éclosion des

nymphes des petits insectes dont elles se nourrissent en volant. Elles

tombaient à toute heure dans les rues, dans les cours, dans les jardin.

«Dans cette saison, le peuple de Londres construisit sur la glace une

cuisine spacieuse, dans laquelle on fit rôtir un boeuf entier. A

Saint-Pétersbourg, on construisit un palais de glace, au-dessus duquel

étaient six canons, également de glace, chargés chacun d'un quartaut de

poudre et d'un boulet. On les tira sans faire éclater la glace. Comme en

1709, le dégel fut accompagné d'inondations désastreuses; le pont de

Rouen fut emporté par les glaces.»

Quelques extraits d'un mémoire de Réaumur nous donneront sur cet hiver

des notions précises: «L'année 1740 peut être mise au nombre de celles

où la mortalité a été la plus grande, au printemps, dans le royaume.

Dans la plupart de ses provinces, les campagnes ont perdu un nombre

prodigieux d'habitants; je connais des villages du Poitou à qui la

moitié des leurs a été enlevée.»

Les blés n'eurent pas à souffrir des froids de l'hiver, et, en juin, ils

avaient une magnifique apparence; mais le froid relatif de juillet et

les pluies continuelles d'août anéantirent presque complètement la

récolte. La vigne, qui, elle aussi, avait d'abord été très belle, trompa

les espérances, et en beaucoup de localités on ne vendangea même pas, le

fruit n'ayant pu mûrir. Dans certains pays du Nord, le froid de 1740 fut

plus vif que celui de 1709.

«M. Celsius a rassemblé un grand nombre de faits qui concourent à

prouver que le froid de 1740 fut excessif en Suède. Les hommes qui

s'étaient trouvés exposés à l'air sans s'être assez vêtus moururent de

froid. Le froid fit périr dans les forêts une très grande quantité

d'animaux. Toute l'eau des petits lacs et peu profonds devint une pièce

de glace. Vers la fin de février, dans le milieu du lac Ekoln, qui est

une partie considérable du lac Meler, la glace avait d'épaisseur

vingt-huit de nos pouces de Paris et trente-quatre pouces à quelque

distance du rivage. La mer qui est entre la Suède et la Finlande fut

assez gelée pour que le messager pût passer dessus.»

L'hiver de 1776 n'a été surpassé que par celui de 1709. Mais ce froid de

1776 a procédé fort inégalement. Sa violence dans le nord le place au

rang des plus rudes. Il a été moins vif en général dans les provinces du

centre et du midi; on l'a très peu senti dans quelques-unes, et il a

même été nul sur d'autres points. Les fortes gelées firent périr

beaucoup de monde sur les grandes routes, à la campagne et jusque dans

les rues. Beaucoup de rivières gelèrent; sur les côtes maritimes les

glaces eurent jusqu'à 3m.40 d'épaisseur. «L'embouchure de la Seine, sur

une largeur de plus de 8 000 mètres, se montra, le 29 janvier et les

jours suivants, toute couverte de glace, ainsi que cette partie de la

mer comprise entre la baie de Caen et le cap de la Hève, en sorte que du

Havre la mer paraissait couverte de glace jusqu'à l'horizon. Cette glace

était rompue par le flux et le reflux, ce qui donnait à notre mer

l'apparence de la Baltique.»

Le grand froid de cet hiver attira beaucoup l'attention des savants.

Meissier, Lavoisier, notamment, firent des travaux importants,

principalement dans le but de le comparer à l'hiver de 1709. Le public

lui-même ne resta pas indifférent; voilà ce que nous dit Meissier à ce

sujet: «Le grand froid intéressait généralement les habitants de la

capitale. Les matins, un grand nombre de personnes se rendaient chez moi

pour avoir le degré de froid, et je fus obligé de mettre chez le portier

de l'hôtel de Cluny un bulletin qui contenait le degré de froid observé;

on y venait en foule pour le copier et le répandre ensuite dans la

capitale.»

Le long mémoire que Meissier consacre à cet hiver renferme des faits

pleins d'intérêt.

Il remarque que, à cause de l'abondance de la neige, il y eut un grand

nombre d'accidents dans les rues de Paris. La consommation du bois,

ainsi que celle du charbon, fut considérable. Les pendules s'arrêtèrent

dans les appartements à feu. Plusieurs cloches se cassèrent en sonnant:

celle du collège de Cluny, place de la Sorbonne, fut du nombre.

Le fait suivant est assez rare pour être cité: «La fenêtre de ma

cuisine, dit Meissier, qui donnait au levant, et qui avait été fermée

pendant le temps des grands froids, ayant été ouverte le 3 février vers

midi (au moment du dégel, par une grande élévation de température), la

communication de l'air extérieur avec celui de ma cuisine produisit au

moment même une détente des parties de toute la vaisselle de faïence,

avec un bruit assez fort pour craindre qu'elle ne se cassât. Deux

gobelets de verre, vides et sans être couverts, se cassèrent; le bruit

fut considérable au moment de l'explosion.»

Adanson dressa une liste des plantes qui furent tuées par cet hiver, et

de celles qui résistèrent. Il montre le rôle protecteur de la neige, qui

avait quatre pouces d'épaisseur. Il ajoute: «Le peuple a beaucoup

souffert; on amenait tous les jours à Paris plusieurs hommes et femmes

trouvés morts de froid et gelés à la campagne: il est constant aussi que

plusieurs personnes aisées, obligées de voyager, allant de Paris à

Versailles dans leurs équipages, ont essuyé une maladie très sérieuse

par l'effet du froid.» Le courrier de Paris pour la Picardie fut trouvé

gelé dans sa voiture, lorsqu'il arriva à Clermont en Beauvoisis. «Les

mendiants qui couchent dans les granges, dit Duhamel, eurent les pieds

gelés; d'autres ont péri le long des chemins; on en a même trouvé de

morts dans les maisons. Beaucoup de vieillards ont été frappés de mort

subite.»

[Illustration: Une scène de l'hiver de 1776.]

Le gibier eut beaucoup à souffrir. On vit des volées de perdrix

s'abattre aux Tuileries. Au mois de mai, on trouva dans l'emplacement

clos où l'on construisit la Comédie française, un lièvre qui s'y était

réfugié pendant l'hiver.

Louis XVI fit supprimer les sentinelles du château de Versailles: il en

fit ouvrir toutes les cuisines aux pauvres. Touché du triste sort de ces

pauvres malheureux, il leur fit distribuer plusieurs charrettes de bois.

Voyant un jour passer une file de ces voitures, tandis que beaucoup de

seigneurs se préparaient à se faire traîner rapidement sur la glace, il

leur dit: «Messieurs, voici mes traîneaux.»

C'est la reine Marie-Antoinette qui avait mis les traîneaux à la mode.

Mme Campan nous l'indique en ses Mémoires, dans les termes suivants:

«L'hiver 1776 fut très froid. La reine eut le désir de faire des parties

de traîneau. Cet amusement avait déjà eu lieu à la cour de France; on en

eut la preuve en retrouvant, dans le dépôt des écuries, des traîneaux

qui avaient servi au Dauphin, père de Louis XVI, dans sa jeunesse. On en

fit construire quelques-uns d'un goût plus moderne pour la reine. Les

princes en commandèrent de leur côté, et en peu de jours il y en eut un

assez grand nombre. Ils étaient conduits par les princes et les

seigneurs de la cour. Le bruit des sonnettes et des grelots dont les

harnais des chevaux étaient garnis, l'élégance et la blancheur de leurs

panaches, la variété des formes de ces espèces de voitures, l'or dont

elles étaient toutes rehaussées, rendaient ces parties agréables à

l'oeil... Mais cette mode, qui tient aux usages des cours du Nord, n'eut

aucun succès auprès des Parisiens. La reine en fut informée; et quoique

tous les traîneaux eussent été conservés, et que depuis cette époque il

y ait eu plusieurs hivers favorables à ce genre d'amusement, elle ne

voulut plus s'y livrer.»

Et, en effet, quelques années plus tard, en 1783-1784, un nouvel hiver

très rigoureux se produisit. La température descendit à Paris jusqu'à 19

degrés au-dessous de zéro. Comme en 1709, il y eut nombre d'accidents de

personnes, des gens dévorés par les loups, la circulation interrompue

par les neiges, une misère extrême; «on manquait de tout, de pain, de

bois et d'argent.»

Les inondations dues au dégel occasionnèrent de grands désastres: des

ponts rompus, des villages entiers presque détruits, des habitants

emportés avec leurs meubles. Sur l'ordre du roi Louis XVI on alluma des

feux publics dans les rues pour chauffer les pauvres gens. Le peuple

reconnaissant éleva une statue de neige au roi, à la barrière des

Sergents; elle resta là plusieurs semaines sans fondre.

Cet hiver de 1783 à 1784 se renferma presque exclusivement dans la zone

du nord. On le trouve mentionné comme l'un des plus rudes à Paris par le

Gentil et le P. Cotte, tandis qu'il n'en est nullement question dans les

observations météorologiques de Bordeaux, de Marseille, de Montpellier,

ni généralement de la région des oliviers.

L'hiver de 1788-1789 a été long et rigoureux sur toute l'Europe. Il

présenta à Paris 86 jours de gelée, dont 56 presque consécutifs, nombres

qui ne se sont pas rencontrés depuis. Les mois de novembre, décembre,

janvier, mars, furent très rigoureux; celui de février, au contraire,

fut très doux, avec seulement deux jours de gelée. Les caractères furent

ceux de tous les grands hivers précédents. Nous y voyons de grandes

neiges, presque toutes les rivières arrêtées, des voyageurs mourant de

froid, les végétaux très éprouvés. Cet hiver gela nos ports de mer et la

mer sur nos côtes; la masse des glaces intercepta la communication de

Calais à Douvres, couvrit la Manche à deux lieues au large, obstrua les

ports de ces parages et emprisonna les navires. A Marseille, les bord du

bassin furent couverts de glace. Dans le pays toulousain, le pain gela

dans presque tous les ménages: on ne pouvait le couper qu'après l'avoir

exposé au feu. Les débâcles furent désastreuses. Citons-en une seule:

«Dans une sinuosité du lit de la Loire, dit un rapport adressé au

directeur général des ponts et chaussées, la glace s'est amoncelée et a

formé une digue qui a obstaclé et barré le courant presque en entier.

Les eaux se sont élevées de manière à excéder la hauteur des levées, et

elles se sont précipitées à torrents sur le terrain bas qui se trouvait

derrière. La levée, en cet endroit, a bientôt été dégradée et emportée

par la violence du courant, et il s'est fait deux brèches voisines l'une

de l'autre. C'est par cette rupture, qui se trouve précisément dans la

direction du courant de la rivière, que passe depuis cinq jours l'énorme

quantité de glace dont elle était couverte dans sa partie supérieure.»

Tout le Val, près d'Orléans, fut inondé et dévasté par suite de cette

rupture des digues.

Cependant cet hiver n'amena pas de famine. Les blés, protégés par la

neige, apparurent très verts au dégel, plus épais même qu'à l'ordinaire,

parce qu'ils avaient été purgés des mauvaises herbes qui les étouffent

après les hivers doux. L'année fut assez abondante, et cependant la

misère du peuple fut grande pendant l'année 1789; mais la faute n'en

était pas à la rigueur de la saison.

L'hiver de 1794-1795, moins rigoureux en somme, mérite de nous retenir à

cause de son intérêt historique. On y observa un des plus grands froids

qui aient jamais été observés à Paris, -23°.5, mais il n'y eut que 64

jours de gelée. C'est grâce à la rigueur exceptionnelle de cet hiver que

Pichegru put, presque sans combattre, conquérir la Hollande. Toutes les

rivières étaient prises, et l'armée ne rencontrait dans sa marche aucun

obstacle. Bientôt l'armée française entrait dans Amsterdam. «Les soldats

français donnèrent dans cette occasion le plus bel exemple d'ordre et de

discipline. Privés de vivres et de vêtements, exposés à la glace et à la

neige, au milieu de l'une des plus riches capitales de l'Europe, ils

attendirent pendant plusieurs heures, autour de leurs armes rangées en

faisceaux, que les magistrats eussent pourvu à leurs besoins et à leurs

logements.»--«Le merveilleux lui-même, dit M. Thiers, vint s'ajouter à

cette opération de guerre déjà si extraordinaire. Une partie de la

flotte hollandaise mouillait près du Texel. Pichegru, qui ne voulait pas

qu'elle eût le temps de se détacher des glaces et de faire voile vers

l'Angleterre, envoya des divisions de cavalerie et plusieurs batteries

d'artillerie légère vers la Nord-Hollande. Le Zuyderzée était gelé; nos

escadrons traversèrent au galop ces plaines de glace, et l'on vit des

hussards et des artilleurs à cheval sommer comme une place forte ces

vaisseaux devenus immobiles. Les vaisseaux hollandais se rendirent à ces

assaillants d'une espèce si nouvelle.»

Bientôt la conquête fut complète, conquête due à l'admirable constance

des soldats, à leur force de résistance, à la saison, beaucoup plus qu'à

l'habileté des généraux.

C'est aussi pour des faits de guerre que l'hiver 1812-1813 restera à

jamais mémorable. Il ne présenta pas, en effet, en France, de rigueurs

bien extraordinaires, et même sa température minima à Paris, -10°.6, est

observée au moins une année sur deux; mais en Russie, là où se trouvait

l'immense armée qui était forcée de quitter Moscou, il était précoce et

très rigoureux. Dès le commencement de novembre, le froid devint

intense, et le 23, jour de l'évacuation complète de Moscou, la neige

tombait déjà depuis plus d'un mois, et la température était inférieure à

-25 degrés. Les rivières étaient toutes gelées de manière à porter

l'artillerie.

Ce sont d'abord les neiges qui s'opposent à la retraite: «Pendant que le

soldat s'efforce, dit M. de Ségur dans son _Histoire de la campagne de

Russie_, pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vent et de

frimas, les flocons de neige, poussés par la tempête, s'amoncellent et

s'arrêtent dans toutes les cavités; leur surface cache des profondeurs

inconnues qui s'ouvrent profondément sous nos pas. Là, le soldat

s'engouffre, et les plus faibles, s'abandonnant, y restent ensevelis.

Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente leur fouette au visage

la neige du ciel et celle qu'elle enlève de la terre; elle semble

vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moscovite,

sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pénètre au

travers de leurs légers vêtements et de leurs chaussures déchirées.

Leurs habits mouillés se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit

leur corps et raidit tous leurs membres. Un vent aigu et violent coupe

leur respiration; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en

forment des glaçons qui pendent à leur barbe autour de leur bouche. Les

malheureux se traînent encore en grelottant jusqu'à ce que la neige qui

s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque débris, une

branche, ou le corps de leurs compagnons, les fasse trébucher et tomber.

Là, ils gémissent en vain; bientôt la neige les couvre; de légères

éminences les font reconnaître: voilà leur sépulture! La route est toute

parsemée de ces ondulations comme un champ funéraire. Les plus

intrépides ou les plus indifférents s'affectent: ils passent rapidement

en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour d'eux, tout est

neige; leur vue se perd dans cette immense et triste uniformité,

l'imagination s'étonne: c'est comme un grand linceul dont la nature

enveloppe l'armée. Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de

sombres sapins, des arbres de tombeau avec leur funèbre verdure, et la

gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande tristesse

qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage

et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte. Tout, jusqu'à

leurs armes encore offensives à Malo-Iaroslawitz, mais depuis seulement

défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à leurs

bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils

faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se

perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était sans elles; car

ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur arrachèrent. Les

doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil qu'ils tenaient

encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un

reste de chaleur et de vie.»

[Illustration: 1812.--Retraite de Russie.]

Les grands froids · 第 11 / 19 段