hiver mémorable, et s'il fut en réalité plus rigoureux que les hivers
qui l'ont précédé et qui devaient le suivre.
En 1709, on faisait déjà depuis assez longtemps des observations
thermométriques. L'invention du thermomètre remonte vraisemblablement à
l'année 1625. A cette époque, en effet, Sanctorius, médecin d'Italie
célèbre par ses écrits, né à Capo d'Istria, en 1561, «s'avisa de faire
une machine appelée _thermomètre_, pour connoître les différents degrés
de chaleur de ceux qui avoient la fièvre, sans faire attention, suivant
toutes les apparences, que la même machine pouvoit lui montrer les
changements qui arriveroient à l'air qui peut augmenter de volume par
les différentes chaleurs, et qu'elle seroit fort curieuse et plus utile
au public par la connoissance qu'elle lui donneroit des températures de
l'air que par l'application qu'il en vouloit faire à la médecine.»
Quoi qu'il en soit de la date précise de l'invention du thermomètre, ses
observations régulières faites à l'Observatoire de Paris remontent à
l'année 1666. En 1709, les observations étaient faites depuis déjà
trente ans par de la Hire: «Mon thermomètre, dit-il, est placé dans la
tour orientale de l'Observatoire, laquelle est découverte; en sorte
qu'il est à l'abri du vent, et que le soleil ne donne jamais sur la
boule ni sur le tuyau. Toutes les observations sont faites un peu avant
le lever du soleil, qui est le moment où la température est
ordinairement le plus bas.»
Ce thermomètre n'était donc pas placé dans des conditions convenables,
et quoique la tour fut découverte, il y faisait certainement une
température supérieure pendant les froids à la température extérieure.
De plus, le thermomètre de de la Hire n'était pas gradué au moyen d'une
règle bien déterminée, comme cela se fait de nos jours. Or, ce
thermomètre a été détruit vers la fin du dix-huitième siècle, et on n'a
pas une correspondance exacte de ses températures avec celles du
thermomètre centigrade. Aussi tous les savants se préoccupèrent-ils,
pendant toute la durée du dix-huitième siècle, de ramener les
températures de 1709, au moyen de comparaisons approximatives, aux
échelles connues. Grâce aux travaux de Réaumur, de Meissier, de
Lavoisier, de Van-Swinden, de M. Renou, on a pu établir à peu près cette
correspondance. Malheureusement, elle ne s'étend que sur quelques
observations. Il ne reste, en effet, des notes de l'époque, que les deux
fragments que nous allons citer, l'un de de la Hire lui-même, l'autre
écrit un peu plus tard par Réaumur.
De la Hire écrit: «Le froid du commencement de cette année a été
excessif avec beaucoup de neige; car mon thermomètre est descendu
jusqu'à 5 parties, le 13 et le 14 janvier; et, les jours suivants, étant
un peu remonté, il revint à 6 parties le 20, et le 21 à 5 3/4; mais
ensuite le froid diminua peu à peu. Ce grand froid a été fort sensible;
car, le 4 de ce mois de janvier, le thermomètre était à 42 parties, qui
est un état fort proche du moyen, que j'ai déterminé à 48; le 6, il vint
à 30; le 7, à 22; le 10, à 9; et enfin, le 13, à 5. C'est sans doute ce
changement subit qui a paru si extraordinaire. Ce thermomètre n'était
encore jamais descendu si bas.
»En 1695 il n'avait pas été si bas, et cependant le froid de cet hiver a
été regardé comme un des plus grands qu'il ait fait il y a longtemps.
L'hiver de cette année a duré fort longtemps, car le 13 mars il gelait
encore très fort, le thermomètre était à 24 parties, et la gelée
commence quand il est à 32.»
Voilà, d'autre part, les renseignements donnés par Réaumur, qui sont, au
moins quant aux nombres, copiés sur la note de de la Hire: «Le froid
commença presque subitement le 5 janvier au soir, jour auquel il avait
plu une grande partie de la journée, et où le thermomètre était à 42,
très proche du tempéré fixé à 48. Le 13 et le 14 janvier furent les plus
froids. Le thermomètre descendit à 5 parties le 13 et le 14 janvier. Le
froid vint sans vent considérable. Le vent était très faible, et, ce qui
est à remarquer, au sud; et lorsque le vent augmentait et tournait vers
le nord, le froid diminuait.»
De la Hire ajoute que le froid de 1709 a dû être plus violent que celui
de 1608, appelé cependant grand hiver. Réaumur, Lavoisier, affirment que
le froid de 1709 est le plus grand froid qu'on ait éprouvé de mémoire
d'homme en France.
Il semble donc certain qu'il faut remonter au moins au quinzième siècle
pour trouver un hiver comparable à celui de 1709, et même aucun document
précis ne nous autorise à affirmer qu'il y ait jamais eu en France,
avant 1709, un hiver aussi froid.
Les travaux des savants que nous avons cités, pour ramener les nombres
de de la Hire à des échelles connues, ont conduit à des résultats
quelque peu contradictoires. Mais on peut affirmer que ces températures,
exprimées en degrés centigrades, ont été certainement moins froides que
celles données par les nombres suivants:
29 octobre 1708 -1°.5
12 décembre -5.2
4 janvier 1709 +7.5
6 janvier -1.4
7 janvier -7.6
10 janvier -18.0
13 janvier -23.1
14 janvier -21.3
20 janvier -20.4
21 janvier -20.6
13 mars -5.6
Nous savons, d'après la lettre de Réaumur, citée à propos de l'effet sur
les végétaux, que le froid ne dura pas sans interruption du 5 janvier au
13 mars, puisqu'il y eut à la fin de janvier un dégel complet. A cette
époque les observations thermométriques commençaient déjà à se répandre
quelque peu, et l'on a sur les froids de divers points de l'Europe
quelques renseignements.
A Montpellier, le froid le plus vif eut lieu le 11 janvier; il fut de
-16°.1. A Marseille, on observa -17°.5.
Le froid qu'on éprouva dans la Hollande, en Angleterre et en Prusse, fut
moindre qu'à Paris. Il commença à geler, dans les environs de Londres,
le jour de Noël, et la gelée dura jusqu'à la fin de mars; le plus grand
froid observé fut le 14 janvier, de -17°.3 au collège de Gresham. A
Berlin, les 9 et 10 janvier, on eut -16°.6. A Namur on eut -19°.1.
Remarquons, dès maintenant, que ces froids sont bien moins intenses que
ceux observés en France pendant le mois de décembre 1879.
CHAPITRE III
LES HIVERS DE 1709 A 1830.
Dans la période de cent vingt ans qui s'écoule entre les deux grands
hivers de 1709 et de 1830, il y eut un grand nombre d'hivers rigoureux.
Arago en compte quarante-cinq, Fuster trente seulement. En somme, il n'y
en eut pas plus de trois ou quatre qui furent réellement
extraordinaires. Quelques-uns même, et notamment celui de 1740 et celui
de 1776, ont été peut-être aussi rigoureux que celui de 1830. Nous y
insisterons cependant beaucoup moins, car nous n'aurions qu'à répéter
pour eux, en les atténuant, les récits que nous venons de faire. Nous
nous contenterons de citer les faits saillants de quelques-uns de ces
hivers.
«Le nom d'année du grand hiver est devenu propre à 1709, écrivait
Réaumur dans les Mémoires de l'Académie des sciences; celui de long
hiver est dû à aussi bon titre à 1740: quoique le froid ait été assez
vif à Paris dans cette dernière année, il n'a pas été aussi considérable
qu'en 1709; mais il a duré plus longtemps.»
En effet, le froid le plus vif se fit presque constamment sentir pendant
les mois de janvier, de février et les neuf premiers jours du mois de
mars. La température s'éleva fort peu le reste de ce mois et durant le
mois d'avril; elle ne monta réellement à sa hauteur normale que le 23
mai. La Seine fut gelée dans toute sa longueur. Montpellier ne ressentit
nullement le rigoureux hiver de cette année. Les observations du
président Bon ont établi que l'hiver y avait été plus doux que le
printemps à Paris.
Les végétaux n'eurent pas autant à souffrir qu'en 1709, mais la longue
durée du froid eut des conséquences funestes sur la santé publique: la
mortalité fut énorme à la suite de cette saison calamiteuse. Le mémoire
de Réaumur, dont nous donnons plus loin des extraits, le montrera.
Les hirondelles, venues au commencement d'avril, moururent d'inanition,
par suite du retard apporté par la durée de l'hiver à l'éclosion des
nymphes des petits insectes dont elles se nourrissent en volant. Elles
tombaient à toute heure dans les rues, dans les cours, dans les jardin.
«Dans cette saison, le peuple de Londres construisit sur la glace une
cuisine spacieuse, dans laquelle on fit rôtir un boeuf entier. A
Saint-Pétersbourg, on construisit un palais de glace, au-dessus duquel
étaient six canons, également de glace, chargés chacun d'un quartaut de
poudre et d'un boulet. On les tira sans faire éclater la glace. Comme en
1709, le dégel fut accompagné d'inondations désastreuses; le pont de
Rouen fut emporté par les glaces.»
Quelques extraits d'un mémoire de Réaumur nous donneront sur cet hiver
des notions précises: «L'année 1740 peut être mise au nombre de celles
où la mortalité a été la plus grande, au printemps, dans le royaume.
Dans la plupart de ses provinces, les campagnes ont perdu un nombre
prodigieux d'habitants; je connais des villages du Poitou à qui la
moitié des leurs a été enlevée.»
Les blés n'eurent pas à souffrir des froids de l'hiver, et, en juin, ils
avaient une magnifique apparence; mais le froid relatif de juillet et
les pluies continuelles d'août anéantirent presque complètement la
récolte. La vigne, qui, elle aussi, avait d'abord été très belle, trompa
les espérances, et en beaucoup de localités on ne vendangea même pas, le
fruit n'ayant pu mûrir. Dans certains pays du Nord, le froid de 1740 fut
plus vif que celui de 1709.
«M. Celsius a rassemblé un grand nombre de faits qui concourent à
prouver que le froid de 1740 fut excessif en Suède. Les hommes qui
s'étaient trouvés exposés à l'air sans s'être assez vêtus moururent de
froid. Le froid fit périr dans les forêts une très grande quantité
d'animaux. Toute l'eau des petits lacs et peu profonds devint une pièce
de glace. Vers la fin de février, dans le milieu du lac Ekoln, qui est
une partie considérable du lac Meler, la glace avait d'épaisseur
vingt-huit de nos pouces de Paris et trente-quatre pouces à quelque
distance du rivage. La mer qui est entre la Suède et la Finlande fut
assez gelée pour que le messager pût passer dessus.»
L'hiver de 1776 n'a été surpassé que par celui de 1709. Mais ce froid de
1776 a procédé fort inégalement. Sa violence dans le nord le place au
rang des plus rudes. Il a été moins vif en général dans les provinces du
centre et du midi; on l'a très peu senti dans quelques-unes, et il a
même été nul sur d'autres points. Les fortes gelées firent périr
beaucoup de monde sur les grandes routes, à la campagne et jusque dans
les rues. Beaucoup de rivières gelèrent; sur les côtes maritimes les
glaces eurent jusqu'à 3m.40 d'épaisseur. «L'embouchure de la Seine, sur
une largeur de plus de 8 000 mètres, se montra, le 29 janvier et les
jours suivants, toute couverte de glace, ainsi que cette partie de la
mer comprise entre la baie de Caen et le cap de la Hève, en sorte que du
Havre la mer paraissait couverte de glace jusqu'à l'horizon. Cette glace
était rompue par le flux et le reflux, ce qui donnait à notre mer
l'apparence de la Baltique.»
Le grand froid de cet hiver attira beaucoup l'attention des savants.
Meissier, Lavoisier, notamment, firent des travaux importants,
principalement dans le but de le comparer à l'hiver de 1709. Le public
lui-même ne resta pas indifférent; voilà ce que nous dit Meissier à ce
sujet: «Le grand froid intéressait généralement les habitants de la
capitale. Les matins, un grand nombre de personnes se rendaient chez moi
pour avoir le degré de froid, et je fus obligé de mettre chez le portier
de l'hôtel de Cluny un bulletin qui contenait le degré de froid observé;
on y venait en foule pour le copier et le répandre ensuite dans la
capitale.»
Le long mémoire que Meissier consacre à cet hiver renferme des faits
pleins d'intérêt.
Il remarque que, à cause de l'abondance de la neige, il y eut un grand
nombre d'accidents dans les rues de Paris. La consommation du bois,
ainsi que celle du charbon, fut considérable. Les pendules s'arrêtèrent
dans les appartements à feu. Plusieurs cloches se cassèrent en sonnant:
celle du collège de Cluny, place de la Sorbonne, fut du nombre.
Le fait suivant est assez rare pour être cité: «La fenêtre de ma
cuisine, dit Meissier, qui donnait au levant, et qui avait été fermée
pendant le temps des grands froids, ayant été ouverte le 3 février vers
midi (au moment du dégel, par une grande élévation de température), la
communication de l'air extérieur avec celui de ma cuisine produisit au
moment même une détente des parties de toute la vaisselle de faïence,
avec un bruit assez fort pour craindre qu'elle ne se cassât. Deux
gobelets de verre, vides et sans être couverts, se cassèrent; le bruit
fut considérable au moment de l'explosion.»
Adanson dressa une liste des plantes qui furent tuées par cet hiver, et
de celles qui résistèrent. Il montre le rôle protecteur de la neige, qui
avait quatre pouces d'épaisseur. Il ajoute: «Le peuple a beaucoup
souffert; on amenait tous les jours à Paris plusieurs hommes et femmes
trouvés morts de froid et gelés à la campagne: il est constant aussi que
plusieurs personnes aisées, obligées de voyager, allant de Paris à
Versailles dans leurs équipages, ont essuyé une maladie très sérieuse
par l'effet du froid.» Le courrier de Paris pour la Picardie fut trouvé
gelé dans sa voiture, lorsqu'il arriva à Clermont en Beauvoisis. «Les
mendiants qui couchent dans les granges, dit Duhamel, eurent les pieds
gelés; d'autres ont péri le long des chemins; on en a même trouvé de
morts dans les maisons. Beaucoup de vieillards ont été frappés de mort
subite.»
[Illustration: Une scène de l'hiver de 1776.]
Le gibier eut beaucoup à souffrir. On vit des volées de perdrix
s'abattre aux Tuileries. Au mois de mai, on trouva dans l'emplacement
clos où l'on construisit la Comédie française, un lièvre qui s'y était
réfugié pendant l'hiver.
Louis XVI fit supprimer les sentinelles du château de Versailles: il en
fit ouvrir toutes les cuisines aux pauvres. Touché du triste sort de ces
pauvres malheureux, il leur fit distribuer plusieurs charrettes de bois.
Voyant un jour passer une file de ces voitures, tandis que beaucoup de
seigneurs se préparaient à se faire traîner rapidement sur la glace, il
leur dit: «Messieurs, voici mes traîneaux.»
C'est la reine Marie-Antoinette qui avait mis les traîneaux à la mode.
Mme Campan nous l'indique en ses Mémoires, dans les termes suivants:
«L'hiver 1776 fut très froid. La reine eut le désir de faire des parties
de traîneau. Cet amusement avait déjà eu lieu à la cour de France; on en
eut la preuve en retrouvant, dans le dépôt des écuries, des traîneaux
qui avaient servi au Dauphin, père de Louis XVI, dans sa jeunesse. On en
fit construire quelques-uns d'un goût plus moderne pour la reine. Les
princes en commandèrent de leur côté, et en peu de jours il y en eut un
assez grand nombre. Ils étaient conduits par les princes et les
seigneurs de la cour. Le bruit des sonnettes et des grelots dont les
harnais des chevaux étaient garnis, l'élégance et la blancheur de leurs
panaches, la variété des formes de ces espèces de voitures, l'or dont
elles étaient toutes rehaussées, rendaient ces parties agréables à
l'oeil... Mais cette mode, qui tient aux usages des cours du Nord, n'eut
aucun succès auprès des Parisiens. La reine en fut informée; et quoique
tous les traîneaux eussent été conservés, et que depuis cette époque il
y ait eu plusieurs hivers favorables à ce genre d'amusement, elle ne
voulut plus s'y livrer.»
Et, en effet, quelques années plus tard, en 1783-1784, un nouvel hiver
très rigoureux se produisit. La température descendit à Paris jusqu'à 19
degrés au-dessous de zéro. Comme en 1709, il y eut nombre d'accidents de
personnes, des gens dévorés par les loups, la circulation interrompue
par les neiges, une misère extrême; «on manquait de tout, de pain, de
bois et d'argent.»
Les inondations dues au dégel occasionnèrent de grands désastres: des
ponts rompus, des villages entiers presque détruits, des habitants
emportés avec leurs meubles. Sur l'ordre du roi Louis XVI on alluma des
feux publics dans les rues pour chauffer les pauvres gens. Le peuple
reconnaissant éleva une statue de neige au roi, à la barrière des
Sergents; elle resta là plusieurs semaines sans fondre.
Cet hiver de 1783 à 1784 se renferma presque exclusivement dans la zone
du nord. On le trouve mentionné comme l'un des plus rudes à Paris par le
Gentil et le P. Cotte, tandis qu'il n'en est nullement question dans les
observations météorologiques de Bordeaux, de Marseille, de Montpellier,
ni généralement de la région des oliviers.
L'hiver de 1788-1789 a été long et rigoureux sur toute l'Europe. Il
présenta à Paris 86 jours de gelée, dont 56 presque consécutifs, nombres
qui ne se sont pas rencontrés depuis. Les mois de novembre, décembre,
janvier, mars, furent très rigoureux; celui de février, au contraire,
fut très doux, avec seulement deux jours de gelée. Les caractères furent
ceux de tous les grands hivers précédents. Nous y voyons de grandes
neiges, presque toutes les rivières arrêtées, des voyageurs mourant de
froid, les végétaux très éprouvés. Cet hiver gela nos ports de mer et la
mer sur nos côtes; la masse des glaces intercepta la communication de
Calais à Douvres, couvrit la Manche à deux lieues au large, obstrua les
ports de ces parages et emprisonna les navires. A Marseille, les bord du
bassin furent couverts de glace. Dans le pays toulousain, le pain gela
dans presque tous les ménages: on ne pouvait le couper qu'après l'avoir
exposé au feu. Les débâcles furent désastreuses. Citons-en une seule:
«Dans une sinuosité du lit de la Loire, dit un rapport adressé au
directeur général des ponts et chaussées, la glace s'est amoncelée et a
formé une digue qui a obstaclé et barré le courant presque en entier.
Les eaux se sont élevées de manière à excéder la hauteur des levées, et
elles se sont précipitées à torrents sur le terrain bas qui se trouvait
derrière. La levée, en cet endroit, a bientôt été dégradée et emportée
par la violence du courant, et il s'est fait deux brèches voisines l'une
de l'autre. C'est par cette rupture, qui se trouve précisément dans la
direction du courant de la rivière, que passe depuis cinq jours l'énorme
quantité de glace dont elle était couverte dans sa partie supérieure.»
Tout le Val, près d'Orléans, fut inondé et dévasté par suite de cette
rupture des digues.
Cependant cet hiver n'amena pas de famine. Les blés, protégés par la
neige, apparurent très verts au dégel, plus épais même qu'à l'ordinaire,
parce qu'ils avaient été purgés des mauvaises herbes qui les étouffent
après les hivers doux. L'année fut assez abondante, et cependant la
misère du peuple fut grande pendant l'année 1789; mais la faute n'en
était pas à la rigueur de la saison.
L'hiver de 1794-1795, moins rigoureux en somme, mérite de nous retenir à
cause de son intérêt historique. On y observa un des plus grands froids
qui aient jamais été observés à Paris, -23°.5, mais il n'y eut que 64
jours de gelée. C'est grâce à la rigueur exceptionnelle de cet hiver que
Pichegru put, presque sans combattre, conquérir la Hollande. Toutes les
rivières étaient prises, et l'armée ne rencontrait dans sa marche aucun
obstacle. Bientôt l'armée française entrait dans Amsterdam. «Les soldats
français donnèrent dans cette occasion le plus bel exemple d'ordre et de
discipline. Privés de vivres et de vêtements, exposés à la glace et à la
neige, au milieu de l'une des plus riches capitales de l'Europe, ils
attendirent pendant plusieurs heures, autour de leurs armes rangées en
faisceaux, que les magistrats eussent pourvu à leurs besoins et à leurs
logements.»--«Le merveilleux lui-même, dit M. Thiers, vint s'ajouter à
cette opération de guerre déjà si extraordinaire. Une partie de la
flotte hollandaise mouillait près du Texel. Pichegru, qui ne voulait pas
qu'elle eût le temps de se détacher des glaces et de faire voile vers
l'Angleterre, envoya des divisions de cavalerie et plusieurs batteries
d'artillerie légère vers la Nord-Hollande. Le Zuyderzée était gelé; nos
escadrons traversèrent au galop ces plaines de glace, et l'on vit des
hussards et des artilleurs à cheval sommer comme une place forte ces
vaisseaux devenus immobiles. Les vaisseaux hollandais se rendirent à ces
assaillants d'une espèce si nouvelle.»
Bientôt la conquête fut complète, conquête due à l'admirable constance
des soldats, à leur force de résistance, à la saison, beaucoup plus qu'à
l'habileté des généraux.
C'est aussi pour des faits de guerre que l'hiver 1812-1813 restera à
jamais mémorable. Il ne présenta pas, en effet, en France, de rigueurs
bien extraordinaires, et même sa température minima à Paris, -10°.6, est
observée au moins une année sur deux; mais en Russie, là où se trouvait
l'immense armée qui était forcée de quitter Moscou, il était précoce et
très rigoureux. Dès le commencement de novembre, le froid devint
intense, et le 23, jour de l'évacuation complète de Moscou, la neige
tombait déjà depuis plus d'un mois, et la température était inférieure à
-25 degrés. Les rivières étaient toutes gelées de manière à porter
l'artillerie.
Ce sont d'abord les neiges qui s'opposent à la retraite: «Pendant que le
soldat s'efforce, dit M. de Ségur dans son _Histoire de la campagne de
Russie_, pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vent et de
frimas, les flocons de neige, poussés par la tempête, s'amoncellent et
s'arrêtent dans toutes les cavités; leur surface cache des profondeurs
inconnues qui s'ouvrent profondément sous nos pas. Là, le soldat
s'engouffre, et les plus faibles, s'abandonnant, y restent ensevelis.
Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente leur fouette au visage
la neige du ciel et celle qu'elle enlève de la terre; elle semble
vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moscovite,
sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pénètre au
travers de leurs légers vêtements et de leurs chaussures déchirées.
Leurs habits mouillés se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit
leur corps et raidit tous leurs membres. Un vent aigu et violent coupe
leur respiration; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en
forment des glaçons qui pendent à leur barbe autour de leur bouche. Les
malheureux se traînent encore en grelottant jusqu'à ce que la neige qui
s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque débris, une
branche, ou le corps de leurs compagnons, les fasse trébucher et tomber.
Là, ils gémissent en vain; bientôt la neige les couvre; de légères
éminences les font reconnaître: voilà leur sépulture! La route est toute
parsemée de ces ondulations comme un champ funéraire. Les plus
intrépides ou les plus indifférents s'affectent: ils passent rapidement
en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour d'eux, tout est
neige; leur vue se perd dans cette immense et triste uniformité,
l'imagination s'étonne: c'est comme un grand linceul dont la nature
enveloppe l'armée. Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de
sombres sapins, des arbres de tombeau avec leur funèbre verdure, et la
gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande tristesse
qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage
et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte. Tout, jusqu'à
leurs armes encore offensives à Malo-Iaroslawitz, mais depuis seulement
défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à leurs
bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils
faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se
perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était sans elles; car
ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur arrachèrent. Les
doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil qu'ils tenaient
encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un
reste de chaleur et de vie.»
[Illustration: 1812.--Retraite de Russie.]