France_, décrit dans un langage quelque peu ampoulé les rigueurs de cet
hiver. Nous trouverons cités dans cette description quelques faits dont
il a été déjà question au début de cet ouvrage. «Le commencement de l'an
1608 fut signalé d'un hiver si grand et qui fit sentir les pointes de sa
froidure si rigoureuses, qu'il n'en est parlé de pareilles de mémoire
d'homme. Ni les glaces de la Samartie (Russie), ni les âpres gelées des
Palus Méotides (mer d'Azof), ne furent jamais plus extrêmes. On trouve
Tacite hardi en ses témoignages, comme entre autres où il tient qu'un
soldat portant un faix de bois, ses mains se tordirent de froid et se
collèrent à sa charge, de sorte qu'elles y demeurèrent attachées et
mortes, s'étant départies des bras. Et pourroit-on bien encore trouver
le sieur du Bellay aussi hardi, où il récite que durant le voyage de
Luxembourg les gelées furent si âpres que le vin de munition se coupoit
à coups de hache et de coignée, et se débitoit par poids aux soldats qui
l'emportoient dans des paniers. Mais quiconque dira que la froidure de
cet hyver a été plus horrible, et qu'il n'y a point d'égalité en ces
rigueurs et celles des autres, il dira vérité. La France, assez tempérée
d'ailleurs, est néanmoins fameuse des difficultés et des mésaises d'un
si grand et si extrême hyver. Celles-cy en sont, que les voyageurs,
accueillis d'horribles monceaux de neige, en perdoient la connaissance
du pays et des chemins. Et n'eût été trop mal propre à d'aucun, que pour
se mettre à couvert et sauver du froid ils se fussent avisés, ainsi que
l'armée de Bajazet passant par la Russie, d'éventrer les chevaux et
montures pour se jetter dedans et jouir de la chaleur vitale, si les
bêtes mêmes n'eussent perdu toute chaleur naturelle qui les pût défendre
de la gelée. La disette et la cherté du bois apporta d'autres
incommodités à ceux des villes, principalement à la commune de Paris.
Ceux qui n'estoient fournis de provisions l'achetoient quatre fois plus
que d'ordinaire, et la pluspart même n'en avoient pas pour de l'argent.
La cause la plus urgente en fut rapportée tant à la rigueur et âpreté du
froid qu'au cours de la Seine et autres rivières arrêtées par la glace.
Si fut-elle cette eau affermie d'une telle épaisseur de glace, que les
carrosses et chariots tout chargés, le roi même, les seigneurs de sa
cour, et plusieurs du menu peuple, y passoient assurément que sur terre
ferme.» Nous bornerons là ces citations des hivers anciens, d'autant
plus que nous avons déjà eu l'occasion, dans les chapitres précédents,
de conter un grand nombre de faits les concernant. Nous tâcherons
seulement, pour terminer, de chercher s'il nous serait possible de fixer
approximativement le froid de ces hivers, en l'absence de toute donnée
thermométrique; de voir s'ils sont plus rigoureux, ou moins rigoureux,
que les grands hivers actuels.
Le docteur Fuster nous servira de guide dans cette recherche, car il a
indiqué, dans sa remarquable étude _sur les changements dans le climat
de la France_, la marche à suivre pour faire cette comparaison. A défaut
des indications du thermomètre, qui n'existe que depuis bien peu de
temps, comme nous l'avons vu, il se sert des phénomènes naturels relatés
dans les divers récits qui viennent de passer sous nos yeux.
La température à laquelle les fleuves commencent à charrier des glaçons
est assez constante. Ceux des provinces du nord: la Seine, le Rhin, la
Moselle et la Loire, charrient communément au bout de trois ou quatre
jours d'un froid de -7 degrés à -8 degrés; ceux des provinces du Midi:
la Gironde, la Garonne, le Tarn, le Var, la Durance et le Rhône,
charrient, en général, un peu plus tôt que les premiers, et c'est
communément après trois ou quatre jours d'un froid de -5 à -6 degrés.
Ces rapports assez fixes peuvent servir de point de départ pour les
degrés inférieurs d'une échelle de nos grands hivers.
On ne peut rien conclure, au contraire, du fait de la congélation
complète des fleuves. Nous avons vu, en effet, cette congélation se
produire parfois totalement par des températures de -9 degrés, tandis
que d'autres fois elle n'a pas été produite, comme cela eut lieu en
1709, par des froids de -23 degrés. Nous observons plus de constance
dans les rapports thermométriques de la congélation des grands étangs du
Languedoc et de la Provence, des côtes et des petits ports de la
Méditerranée, des côtes et des petits ports de la Manche. L'expérience
des deux hivers de 1709 et de 1789 donne le droit de penser que ces
côtes et ces bassins ne gèlent pas en entier, à moins d'un froid continu
de -20 degrés.
Ce phénomène nous permet d'affirmer qu'aucun hiver n'a été, sur les
côtes de la Méditerranée, pendant notre siècle, aussi rigoureux que ceux
qui virent ces congélations, comme 1638 et 1709.
Les végétaux, depuis ceux du midi les plus susceptibles, tels que
dattiers et orangers, jusqu'à nos essences forestières les plus
résistantes, peuvent aussi nous donner une échelle de graduation des
hivers rigoureux.
Or, tous ces phénomènes se produisent actuellement, comme ils se sont
produits aux temps anciens. Nous voyons encore les rivières se geler,
les arbres périr, même les plus résistants. Nous devons en conclure que
les grands hivers ne sont actuellement ni beaucoup plus froids ni
beaucoup plus chauds que les grands hivers anciens, et que, s'il s'est
produit dans la suite des siècles des changements dans notre climat, il
faut avoir recours, pour les mettre en évidence, à des faits étrangers
aux grands hivers.
CHAPITRE II
LE GRAND HIVER DE 1709.
Nous avons été obligés, jusqu'à présent, de passer très rapidement sur
les grands hivers. Les renseignements donnés sur eux par les historiens
sont généralement fort vagues: ils se contentent d'enregistrer quelques
faits, en les exagérant généralement, de telle manière qu'il est
absolument impossible d'établir, par une méthode de discussion
quelconque, un classement de ces hivers par ordre de rigueur.
A partir de 1709 nous allons marcher plus sûrement. Et d'abord, cet
hiver est le premier sur lequel nous possédions quelques renseignements
thermométriques. Sans doute ils sont fort incomplets, et, qui plus est,
peu précis, mais tels qu'ils sont ils constituent des éléments précieux
pour la comparaison.
Mais avant d'entrer dans la discussion du froid thermométrique de cet
hiver, donnons une idée de sa rigueur par les récits des contemporains.
Comme ils abondent, nous n'aurons qu'à choisir. Nous emprunterons au
_Magasin pittoresque_ un grand nombre de ces récits. Nous y verrons
comme un résumé de tous les hivers rigoureux qui l'ont précédé, comme un
tableau général du type des grands hivers. C'est ce qui nous engagera à
y insister.
Les mois d'octobre et de novembre 1708 furent doux; le mois de décembre
présenta une température très ordinaire. Janvier débuta comme avait fini
décembre, par de la chaleur; mais, par sauts brusques, du 4 au 13 la
température s'abaissa jusqu'à un froid excessif. Avec des alternatives
de douceur relative et de gelées plus fortes, l'hiver resta rigoureux
jusqu'au milieu du mois de mars.
Ce ne fut pas seulement à Paris que le froid se fit sentir avec cette
rigueur, mais bien dans toute l'Europe. L'hiver de 1709 est un de ceux
qui se sont étendus sur le plus grand nombre de régions. En France, en
Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, en Russie, sur toute
l'Europe enfin, il exerça ses ravages. En quelques jours tous les
fleuves furent entièrement pris; il n'y eut pas jusqu'aux eaux de la
mer, même sur les côtes méridionales de l'Italie et de la France, qui
furent gelées.
La Garonne, ce qui est bien rare, l'Ebre même, furent glacés. La Meuse
fut prise, à Namur, à 1m.60 de profondeur. Le 8 avril, la Baltique était
encore couverte de glaces, aussi loin que la vue, aidée de lunettes,
pouvait s'étendre. Le Rhône fut gelé jusqu'à la hauteur de 12 pieds par
les couches de glace qui s'y amassèrent, «et l'étang de Thau,
ordinairement fort orageux, et qui communique à la mer par un court et
large canal, s'est pris de bout à bout, et plusieurs personnes sont
allées des bains de Balaruc et du lieu de Bousigues jusqu'à Cette
par-dessus la glace, route inconnue à nos pères, et qui le sera
peut-être longtemps à nos neveux.» Enfin la mer se gela au loin à Cette,
à Marseille, dans la Manche et dans l'Adriatique.
Nous avons vu que pendant ce grand froid, alors que les mers, les lacs
les plus profonds, comme celui de Constance et celui de Zurich, étaient
pris à porter des charrettes, la Seine demeura complètement libre à
Paris, et le Rhône à Viviers. Nous avons donné l'explication de ce fait
qui préoccupa beaucoup les contemporains. Des inondations considérables
furent aussi la suite d'un dégel sans exemple: la Loire rompit ses
levées, monta à une hauteur telle qu'on ne l'avait pas vue depuis deux
siècles, et ensevelit tout sur son parcours.
Les effets du froid extraordinaire de cet hiver sont longuement décrits
dans les Mémoires des contemporains.
Gauteron écrivait de Montpellier à l'Académie des sciences: «La nuit du
10 au 11 janvier a été la plus froide qu'on ait jamais sentie dans ce
pays-ci: dans les maisons les mieux étoffées on sentait un froid très
cuisant, dont on avait peine à se garantir; et peu de personnes purent
dormir d'un bon somme, malgré toutes les précautions qu'elles ont pu
prendre pour se mettre à couvert de ce grand froid.»
Un grand nombre de voyageurs périrent de froid par les chemins. Gauteron
remarque encore que «le dégel du 23 janvier, comme celui du 25 de
février, ont été suivis d'un rhume épidémique, dont presque personne n'a
été exempt. Tant de personnes en furent saisies toutes à la fois, qu'on
ne peut rapporter cette maladie qu'à une cause générale qui ait agi en
même temps sur tous les hommes.»
Et voilà son explication: «Pendant le grand froid le sang retient
beaucoup de parties séreuses et lymphatiques qui demeurent enveloppées
dans ses parties sulfureuses, et dont il ne peut se débarrasser que par
une fonte générale. Cette fonte d'humeurs doit arriver par le dégel.
Dans ce temps-là le nitre se divise en petites molécules, une grande
quantité de ce sel se môle brusquement avec le sang, l'anime et le
fermente; il n'en faut pas davantage pour faire séparer tout à coup une
grande quantité de lymphe et de sérosité qui se jette sur toutes les
glandes du corps et produit le mal de tête, le dégoût, l'enchifrenure,
la toux, la crudité et l'abondance des urines, la lassitude qu'on
appelle spontanée, et quelquefois un peu de fièvre.
»Ce rhume est, d'après Gauteron, fort différent de celui qui arrive
pendant le grand froid: dans celui-ci les humeurs circulent avec peine,
et par leur épaississement donnent occasion à quelques parties séreuses
de s'en séparer, ce qui produit la roupie et la toux, qui sont souvent
accompagnées d'un larmoyement involontaire, parce que les points
lacrymaux se trouvent quelquefois bouchés par l'épaississement de la
mucosité qui se sépare dans le nez. Aussi doit-on traiter ces rhumes
d'une manière bien différente; les rhumes de froid se guérissent plus
promptement par le parfum de Rababé que par aucun autre remède, sans
doute à cause de la quantité de sel et de soufre volatil que cette
résine contient.
»Le vin et l'eau-de-vie brûlés avec du sucre, le thé, le café et le
chocolat, conviennent par la même raison, et j'ai guéri plusieurs rhumes
cet hiver très violents et très opiniâtres avec des bouillons de poulet,
dans lesquels je faisais bouillir pendant un quart d'heure une once de
chair de serpent séchée avec une poignée de feuilles de cresson.
»Les rhumes de dégel doivent être traités d'une manière toute
différente. Il faut empêcher la trop grande foule des humeurs par des
émulsions cuites, les crèmes de riz, de gruau, d'orge, par l'eau de son,
l'eau de rose et le jaune d'oeuf avec le sucre candi, par le petit lait
et par le lait même. Les narcotiques et la saignée conviennent aux deux
espèces de rhume, surtout quand les malades sont fatigués de la toux, et
que l'on craint quelque inflammation de poitrine.
»Voilà quelle idée j'ai de la gelée et de ses effets.»
Qui s'étonnerait après cela de voir Molière bafouer les médecins qui ont
immédiatement précédé celui-là.
A Paris, le froid fut tel que, tant qu'il dura, le Parlement n'entra pas
au palais: le commerce et les travaux furent interrompus; l'Opéra cessa;
la Comédie et les jeux furent fermés. Cependant une note de la main de
Réaumur démontre que les savants ne furent pas si délicats: «En 1709,
écrit-il, les séances furent tenues pendant la durée du froid, mais le
samedi 20 janvier, il n'y eut pas d'assemblée à cause d'un grand dégel.»
Les animaux ne furent pas plus épargnés que les hommes. Plusieurs
espèces de petits oiseaux et d'insectes furent presque anéantis en
Angleterre et dans le nord du continent. Derham compte jusqu'à vingt
espèces d'oiseaux de la zone glaciale qui furent vus et tués sur les
côtes d'Angleterre. Le bétail périt dans plusieurs provinces. Mais ce
furent surtout les végétaux qui curent à souffrir.
Faisons à ce sujet quelques emprunts aux Mémoires de Jamerai Duval, ce
gardeur de dindons qui devait devenir un savant. Chassé de chez ses
maîtres, il allait à l'aventure, dans une misère profonde. Pris par la
petite vérole, il est recueilli près de Provins par un pauvre paysan qui
le met dans une étable à brebis, dans un trou sous le fumier. La misère
de ce pauvre homme était telle que Duval écrit: «Les seuls aliments que
l'on fut en état de me fournir, consistèrent en un peu de soupe maigre
et quelques morceaux de pain bis que la gelée avait tellement durci,
qu'on avoit été obligé de le couper à coups de hache, de façon que,
nonobstant la faim qui me pressait, j'étais réduit à le sucer.»
Puis il ajoute: «Pendant que j'étois comme inhumé dans l'infection et la
pourriture, l'hiver continuoit à désoler la campagne par les plus
terribles dévastations. Derrière la bergerie, il y avoit plusieurs
touffes de noyers et de chênes fort élevés qui étendoient leurs branches
sur le toit qui me couvroit. Je passois peu de nuits sans être éveillé
par des bruits subits et impétueux, pareils à ceux du tonnerre ou de
l'artillerie; et quand, au matin, je m'informais de la cause d'un tel
fracas, on m'apprenoit que l'âpreté de la gelée avoit été si véhémente,
que des pierres d'une grosseur énorme en avoient été brisées en pièces,
et que plusieurs chênes, noyers et autres arbres, s'étoient éclatés et
fendus jusqu'aux racines. Enfin, tout ce que la terre produit pour
l'aliment de l'homme, sans même en excepter les arbres fruitiers de la
plus solide consistance, avoit été détruit par la force et la pénétrante
activité de la gelée.»
A Montpellier, les oliviers et les orangers perdirent leurs feuilles et
leurs branches: la plus grande partie de ces arbres moururent jusqu'à la
racine, et, «ce qu'on n'avoit jamais vu dans ce pays-ci, dit Gauteron,
les lauriers, les figuiers, les grenadiers, les jasmins, les yeuses et
quelques chênes même, ont eu le même sort.»
Dans toute la France, beaucoup d'arbres forestiers furent gelés jusqu'à
l'aubier, et vingt ou trente ans plus tard on retrouvait, dans la coupe
d'un vieux tronc, la marque de la cicatrice de 1709. Les lauriers, les
cyprès, les chênes verts, les oliviers, châtaigniers, les noyers les
plus vieux et les plus forts, moururent en grand nombre. Ecoutons
Réaumur, qui nous explique la cause principale des dégâts:
«Le premier dégel vint le 26 janvier, mais le froid reprit peu de jours
après. Ce fut cette reprise qui fit tout le mal, parce que, l'eau
n'ayant pas eu le temps de s'emboire dans la terre, ni de se sécher sur
les arbres, la gelée forte et subite qui revint saisit et coupa toutes
les racines du blé, et détruisit l'organisation même dans les arbres
délicats.»
Les blés auraient été en partie protégés par la neige, sans un grand
vent qui causa bien du mal. Voici ce que consigne à ce sujet, dans le
registre de sa paroisse, le curé de Feings, près de Mortagne: «Le lundi
7 janvier commença une gelée, qui fut ce jour-là la plus rude et la plus
difficile à souffrir: elle dura jusqu'au 3 ou 4 février. Pendant ce
temps-là, il vint de la neige d'environ demi-pied de haut: cette neige
étoit fort fine, elle se fondoit difficilement. Quelques jours après
qu'elle fut tombée, il fit un vent fort froid entre bise et galerne
(vent du nord-ouest) qui la ramassa dans les lieux bas; il découvrit les
blés, qui gelèrent presque tous.»
La vigne disparut dans plusieurs parties de la France; les jardins et
les vergers furent dépouillés de leurs arbres fruitiers. Beaucoup de
pommiers parurent n'être pas morts; ils poussèrent des feuilles et des
fleurs et moururent ensuite; d'autres succombèrent l'année suivante. La
destruction des blés surtout causa une calamité publique.
La famine fut si grande que de mémoire d'homme on n'en avait vu de
pareille. Au palais de Versailles même on ne mangea plus que du pain
bis, et Mme de Maintenon se mit au pain d'avoine. Que l'on se figure la
misère du peuple, quand les grands, à la cour, étaient réduits à cette
extrémité. Ce fut cette année que Louis XIV vendit pour quatre cent
mille francs de vaisselle d'argent à la Monnaie. Le désastre fut tel que
les blés manquèrent universellement par toute la France. En Normandie,
dans le Perche et sur les côtes de Bretagne, on récolta de quoi faire la
semence. «Du blé de 1709, écrit un contemporain, il n'en sera point du
tout mangé.» Aussi, le prix du pain s'élève rapidement à des hauteurs
inconnues: à Chartres, le pain se vend, le 15 juin 1709, au prix de 35
sous les neuf livres, au lieu de 7 à 8 sous, prix ordinaire.
Par bonheur, quelques agriculteurs avisés promenèrent la charrue sur
leurs champs ensemencés en blé pour y mettre, malgré les prescriptions
de la police, l'orge qui servit à faire le pain nommé de disette.
La famine devint telle qu'au mois d'avril il parut un arrêt du Conseil
qui ordonnait à tous les citoyens, sans distinction, ainsi qu'aux
communautés, de déclarer exactement leurs approvisionnements en grains
et denrées, sous peine de galère et même de mort.
On fit en divers endroits de Paris, et notamment au Louvre, des
distributions de pain. Une estampe du temps porte pour devise:
«Distribution du pain du roi au Louvre.» Au-dessous sont gravés les
quatre mauvais vers suivants:
Chacun accourt au pain: c'est à qui en aura.
O Dieu! la foule est si grande qu'on _si_ tue:
La livre est à deux sous; pour l'avoir il faudra
_Risqué_ d'être étouffé, si cela continue.
Le peuple fut réduit à se nourrir d'animaux immondes et d'herbes
d'habitude réservées aux animaux.
Ecoutons de nouveau Jamerai Duval, qui, remis de sa petite vérole,
marchait toujours à l'aventure, cherchant des climats plus cléments. Il
arrive au printemps en Champagne: «L'indigence et la faim avoient établi
leur séjour dans ces tristes lieux. Les maisons couvertes de chaume et
de roseaux s'abaissoient jusqu'à terre et ressembloient à des glacières.
Un enduit d'argile broyée avec un peu de paille étoit le seul obstacle
qui en défendît l'entrée. Quant aux habitants, leur figure cadroit à
merveille avec la pauvreté de leurs cabanes. Les haillons dont ils
étoient couverts, la pâleur de leur visage, leurs yeux livides et
abattus, leur maintien languissant, morne et engourdi, la nudité et la
maigreur de quantité d'enfants que la faim desséchoit, et que je voyois
dispersés parmi les haies et les buissons pour y chercher certaines
racines qu'ils dévoroient avec avidité: tous ces affreux symptômes d'une
calamité publique m'épouvantèrent et me causèrent une extrême aversion
pour cette sinistre contrée. Je la traversai le plus rapidement qu'il me
fut possible, n'ayant pour tout aliment que des herbes et un peu de pain
de chènevis que j'achetois, et que j'avois même beaucoup de peine à
trouver. Cette nourriture brûlante et corrosive, destinée seulement à
repaître les plus vils animaux, émoussa mes forces, altéra la bonté de
mon tempérament, et me causa des infirmités dont j'ai longtemps ressenti
les tristes effets.»
[Illustration: Les haillons dont ils étaient couverts...]
Une telle misère suscita la pitié publique, et des comités de charité se
formèrent, à Paris, pour secourir autant que possible les plus
malheureux. Les détails qui suivent sont extraits d'un placard imprimé à
Paris, par les soins d'un comité de charité, sous le titre de _Nouvel
advis important sur les misères du temps_. Tout ce qui est rapporté dans
ce placard est déclaré très véritable, étant écrit par témoins
oculaires, gens de bien et de capacité, et très dignes de foi, qui en
ont donné des témoignages authentiques et dont on garde les originaux.
Voilà quelques extraits de ce placard: «De Romorantin, du 18 avril, on
mande qu'outre mille pauvres qui y sont déjà morts de misère, il s'y en
trouve encore près de deux mille autres qui languissent et qui sont aux
abois; la plupart n'ayant rien que leurs métiers, dont ils ne
travaillent plus, personne ne les occupant.
»A Onzain, près Blois, un vertueux ecclésiastique prêcha à quatre ou
cinq cents squelettes, des gens qui, ne mangeant plus que des chardons
crus, des limaces, des charognes et d'autres ordures, sont plus
semblables à des morts qu'à des vivants. La misère passe tout ce que
l'on en écrit, et, sans un prompt remède, il faut qu'il meure dans le
Blésois plus de 20 000 pauvres.
»Sans parler d'Illiers et des environs de Chartres, où il est déjà mort
plus de trois cents personnes de faim, du Vendômois, on écrit de
Montoire, du mois d'avril, qu'outre les extrémités qu'on souffre là
comme ailleurs, le désespoir a rendu le brigandage si commun que
personne ne s'en croit à couvert; que, depuis peu, huit hommes ont
massacré une femme pour avoir un pain qu'elle portoit, et qu'un homme,
pour défendre le sien, en a tué un autre qui venoit le lui prendre, et
que, sur les grands chemins, il y a des gens masqués qui volent; il est
commun, dans tout ce pays-là, de faire du pain de fougère toute seule,
concassée, avec la septième partie de son, et du potage avec le gui des
arbres et des orties.
»Dans la plupart des villes et des villages de la Beauce, du Blésois, de
la Touraine... on meurt à tas; on les trouve morts ou mourants dans les
jardins et sur les chemins. Dans les faubourgs de Vendôme, on voit des
gens couchés par terre qui expirent ainsi sur le pavé, n'ayant pas même
de la paille pour mettre sous leur tête, ni un morceau de pain.
»En plusieurs endroits, lorsque les chiens trouvent quelque chose de
mangeable, les pauvres se jettent dessus pour le leur arracher; ceux qui
achètent du blé sont obligés de s'armer, de peur d'être volés.
»A Amboise, les misères sont à tel excès, qu'on y a vu plusieurs hommes
et femmes se jeter sur un cheval écorché, en tirer chacun leur morceau
et n'y laisser rien de reste; qu'il s'est trouvé une fille orpheline
morte de faim après s'être mangé une main, et un enfant ses doigts.
»Il y a des lieux où, de quatre cents feux, il ne reste que trois
personnes. Le 10 mai, un enfant pressé par la faim, arracha et coupa
avec les dents un doigt à son frère, qu'il avala, n'ayant pu lui
arracher une limace qu'il avoit avalée. Il s'en trouve de si foibles que
les chiens les ont en partie mangés: à Beaumont-la-Ronce, le mari et la
femme étant couchés sur la paille et réduits à l'extrémité, la femme ne
put empêcher les chiens de manger le visage à son mari, qui venoit
d'expirer à son côté, tant elle étoit débile.»
A la fin du dix-huitième siècle, Moucher, dans son poème sur _les Mois_,
prend l'hiver de 1709 comme type, et en fait la peinture suivante:
Vieillards dont l'oeil a vu ce siècle à son aurore,
Nestors français, sans doute il vous souvient encore
De ce neuvième hiver, de cet hiver affreux,
Qui fit à votre enfance un sort plus désastreux.
Janus avait ouvert les portes de l'année,
Et tandis que la France, aux autels prosternée,
Solennisait le jour où l'on vit autrefois
Le berceau de son Dieu révéré par des rois,
Tout à coup l'aquilon frappe de la gelée
L'eau qui, des cieux naguère à grands flots écoulée,
Ecumait et nageait sur la face des champs;
C'est une mer de glace, et ses angles tranchants,
Atteignant les forêts jusques à leurs racines,
Rivaux des feux du ciel, les couvrent de ruines;
Le chêne des ravins tant de fois triomphant,
Le chêne vigoureux crie, éclate, et se fend.
Ce roi de la forêt meurt. Avec lui, sans nombre,
Expirent les sujets que protégeait son ombre.
Brillante Occitanie, hélas! encor tes rives
Pleurent l'honneur perdu de tes rameaux d'olives!
L'hiver s'irrite encor; sa farouche âpreté
Et du marbre et du roc brise la dureté:
Ouverts à longs éclats, ils quittent les montagnes,
Et, fracassés, rompus, roulent dans les campagnes.
L'oiseau meurt dans les airs, le cerf dans les forêts.
L'innocente perdrix au milieu des guérets;
Et la chèvre et l'agneau, qu'un même toit rassemble,
Bêlant plaintivement, y périssent ensemble;
Le taureau, le coursier, expirent sans secours;
Les fleuves, dont la glace a suspendu le cours,
La Dordogne et la Loire, et la Seine et le Rhône,
Et le Rhin si rapide, et la vaste Garonne,
Redemandent en vain les enfants de leurs eaux.
L'homme faible et percé jusqu'au fond de ses os,
Près d'un foyer ardent, croit tromper la froidure.
Hélas! rien n'adoucit les tourments qu'il endure.
L'impitoyable hiver le suit sous ses lambris,
L'attaque à ses foyers, d'arbres entiers nourris,
Le surprend dans sa couche, à ses côtés se place,
L'assiège de frissons, le raidit et le glace.
Le règne du travail alors fut suspendu,
Alors dans les cités ne fut plus entendu
Ni le bruit du marteau, ni les cris de la scie;
Les chars ne roulent plus sur la terre durcie;
Partout un long silence, image de la mort.
Thémis laisse tomber son glaive, et le remord
Venge seul la vertu de l'audace du crime.
Tout le courroux des dieux vainement nous opprime,
Les temples sont déserts; ou si quelques mortels
Demandent que le vin coule encore aux autels,
Le vin, sous l'oeil des dieux que le prêtre réclame,
S'épaissit et se glace à côté de la flamme.
* * * * *