Il ne faudrait pas croire cependant que sur les hauts sommets le soleil

n'ait pas de force; ce serait une complète erreur. Là-haut, au

contraire, les nuages sont rares; le voyageur les a au-dessous et non

pas au-dessus de lui. Entre le soleil et la montagne, rien qui

intercepte les rayons, qui tamise leur chaleur: ils sont brûlants. Mais

ces rayons passent à travers l'air sans réchauffer, et, malgré leur

ardeur, l'atmosphère reste froide. M. Tyndall va nous raconter les

sensations que peut faire éprouver le soleil des montagnes:

«Tandis qu'un quartier de viande est rôti par l'action du foyer, l'air

qui l'environne peut rester aussi froid que glace. L'air des hautes

montagnes peut être excessivement froid, quoique le soleil darde des

rayons brûlants. Les rayons solaires, qui, dans leur contact avec la

peau humaine, sont presque douloureux, restent impuissants à échauffer

l'air d'une manière sensible; il suffit de se mettre parfaitement à

l'ombre pour sentir le froid de l'atmosphère. Jamais, dans aucune

circonstance, je n'ai tant souffert de la chaleur solaire qu'en

descendant du _Corridor_, au _grand plateau_ du mont Blanc, le 13 août

1857; pendant que je m'enfonçais dans la neige jusqu'aux reins, le

soleil dardait ses rayons sur moi avec une force intolérable. Mon

immersion dans l'ombre du dôme du Gouté changea à l'instant mes

impressions, car là l'air était à la température de la glace. Il n'était

pourtant pas sensiblement plus froid que l'air traversé par les rayons

du soleil, et je souffrais, non pas du contact de l'air chaud, mais du

choc des rayons calorifiques lancés contre moi à travers un milieu froid

comme la glace.»

Les rayons du soleil ne sont pas sans action sur la neige des hautes

régions, et ils en déterminent constamment la fonte. La neige, fondue à

la surface, produit une eau glacée qui s'enfonce. Soustraite alors à

l'action du soleil, elle se regèle, et peu à peu la masse entière se

transforme en glace. Au sommet de la montagne on a la neige, un peu plus

bas le névé, ou neige déjà à moitié durcie par la fonte et le regel;

plus bas encore, la transformation est complète, c'est le glacier.

Ce glacier, poussé sur la pente de la montagne de toute la force de son

poids, descend lentement, se modelant sur les gorges et les vallées.

C'est, comme nous l'avons expliqué, la fusion de la glace par pression,

et sa recongélation quand la pression ne s'exerce plus, qui expliquent

cette plasticité apparente du glacier, qui lui permet de couler pour

ainsi dire comme un fleuve. Arrivée à la limite des neiges persistantes,

la base du glacier se fond, formant un ruisseau, un torrent, la

naissance d'un fleuve. Les neiges persistantes du sommet des montagnes

ne sont donc pas des neiges éternelles; sans cesse elles fondent et

descendent le long des pentes, soit lentement à l'état de glace, soit

brusquement dans les avalanches qui causent si souvent en bas de

terribles ravages. Aussi les neiges sont moins abondantes au sommet des

monts à la fin de l'été qu'à son début.

Mais bientôt la provision est renouvelée. Elle l'est même en été, car

dans ces hautes régions, où la température de l'air est constamment

inférieure à zéro, il ne pleut jamais, il neige. Tout nuage qui se

résout au-dessus du sommet de la montagne se résout en neige; de telle

sorte qu'à quelques heures d'intervalle on peut voir le soleil, par

l'ardeur de ses rayons, fondant la neige à la surface, puis cette neige

être renouvelée par une chute presque immédiate.

Et nous voyons bien nettement ici le rôle du soleil, rôle prépondérant

dans notre monde, puisque c'est lui qui est la cause déterminante de

tous les phénomènes qui se produisent à la surface de la terre. Cette

eau, qui coule en bas du glacier par suite de l'action du soleil, va

donner naissance à un fleuve, va alimenter l'océan. Peu à peu le soleil

la reprend, la volatilise; elle devient invisible, mais se répand

partout dans notre atmosphère, y jouant, au point de vue qui nous

occupe, un rôle capital que nous aurons à examiner. Cette vapeur,

rencontrée dans les hautes régions par un courant d'air froid, va former

les nuages, puis la neige, qui viendra tomber de nouveau sur ce même pic

peut-être d'où elle était partie quelques mois auparavant. Admirable

évolution, dans laquelle nous voyons l'eau tour à tour solide, liquide,

gazeuse, tournant sans cesse dans le même cercle, toujours nouvelle et

toujours la même. Et toutes ces transformations sont dues à la même

cause, la chaleur du soleil.

Rien n'est plus facile que de montrer directement, en quelques instants,

sans sortir de sa chambre, les nombreuses métamorphoses de l'eau. Dans

cette chambre bien chauffée introduisons un mélange réfrigérant.

Aussitôt nous voyons le vase qui le renferme se recouvrir d'une blanche

enveloppe. Raclée avec un couteau, la couche condensée nous donne de la

neige; un peu pressée entre les mains, notre neige devient du névé.

Comprimons ce névé dans un moule de bois, nous aurons une lentille de

glace si transparente qu'on pourrait, en l'exposant aux rayons du

soleil, l'employer pour allumer du feu. Mais bientôt notre glace fond,

la voilà réduite en eau. Comme nous sommes un peu pressés, mettons cette

eau sur le feu, et dans quelques minutes notre vase sera vide. L'air a

repris, après tant de transformations, la vapeur invisible que nous lui

avons enlevée au début.

Dans les régions des neiges éternelles ne se trouvent plus d'habitants,

mais il s'y rencontre encore des animaux et des plantes. Le système de

distribution des plantes et des espèces animales, que l'on reconnaît en

allant de l'équateur aux pôles, on le retrouve en gravissant une

montagne. Faisons encore à ce sujet un emprunt à Elisée Reclus: «Prenons

pour exemple, dit-il, le Canigou, qui se dresse si superbement. Les

oliviers qui recouvrent les campagnes de la Têt et du Tech croissent

aussi sur les racines avancées du mont, jusqu'à 420 mètres d'altitude:

la vigne s'élève beaucoup plus haut, mais à 550 mètres elle disparaît à

son tour: au delà de 800 mètres cesse de croître le châtaignier. Les

derniers champs cultivés en seigle et en pommes de terre ne dépassent

point 1 610 mètres, hauteur à laquelle le hêtre, le pin, le sapin, le

bouleau, souffrent déjà du vent et de la rigueur des hivers. A 1 950

mètres s'arrête le sapin: le bouleau ne se hasarde point au delà de 2000

mètres; mais le pin, plus hardi, escalade les rochers jusqu'à l'altitude

de 2 430 mètres, non loin de la cime. Au-dessus, la végétation ne se

compose plus que d'espèces alpines ou polaires. Le rhododendron, dont

les premières touffes s'étaient montrées à 1 320 mètres, a pour limite

une élévation de 2840 mètres. Quant au genévrier, il monte en rampant et

en cachant à demi son branchage dans le sol jusqu'à la pointe terminale,

haute de 2785 mètres, et couverte de neige pendant presque toute

l'année.»

La végétation s'arrête donc seulement à la limite des neiges éternelles.

Là, elle cesse complètement, car presque aucune plante ne semble pouvoir

végéter à une température constamment inférieure à zéro degré. Dans les

régions polaires, nous avons vu la triste végétation ne se développer

que pendant les quelques jours d'été où la température s'élève un peu

au-dessus de zéro.

Cependant, un saxifrage (_Saxifraga oppositifolia_) peut fleurir

jusqu'au milieu des glaces du Spitzberg, et, dans les hautes montagnes,

sur la lisière des neiges éternelles. D'autre part, M. Martins rapporte

avoir vu en fleur la soldanelle alpine, sous une voûte de neige. J'ai

vu, pour ma part, pendant le terrible hiver de 1879-1880, des violettes

en fleur sous la neige, au mois de décembre, par une température

extérieure extrêmement basse.

Enfin, là où ni le rhododendron ni le genévrier ne peuvent vivre, on

trouve encore, comme au Spitzberg, des lichens et des mousses, dernière

végétation des pays froids.

Les animaux qui se rencontrent plus loin que les plantes dans les

régions polaires vont aussi plus haut qu'elles sur les sommets des

montagnes. On rencontre même des mammifères au-dessus de la limite des

neiges perpétuelles. M. Hugi, puis ensuite M. Martins, ont en effet

trouvé, à une hauteur de près de 4 000 mètres au-dessus du niveau de la

mer, une sorte de souris que M. Martins a nommée le «campagnol des

neiges.» La marmotte, si connue de tous, habite en été les plus hauts

sommets des Alpes, tout couverts de neige. Elle semble fuir devant la

chaleur et monter plus haut à mesure que les neiges fondent par le bas.

Elle se tient juste à la limite des neiges, pour avoir à la fois la

possibilité de rester dans le milieu qu'elle affectionne et de se

nourrir des rares herbes qui poussent un peu plus bas.

Dans les montagnes de nos pays, l'ours brun a remplacé l'ours blanc des

régions polaires; le chamois est venu prendre la place du renne. Les

oiseaux sont plus nombreux que les mammifères; mais ici ils se trouvent

dans des conditions bien différentes de celles des oiseaux des régions

polaires. Quelques minutes de vol, quelques heures au plus, suffisent

pour les conduire dans les prairies chaudes qui sont au-dessous, dans

lesquelles ils trouvent une subsistance abondante et assurée. Pour les

oiseaux, la montagne neigeuse est donc plutôt un lieu de refuge qu'une

aire d'habitation et de subsistance. Tel est l'aigle des Alpes.

[Illustration: L'ours brun.]

Quelques oiseaux cependant semblent habiter réellement les neiges

éternelles, y vivant d'insectes, et ne les quitter presque jamais. Le

bec-fin roitelet, un des plus petits oiseaux de notre pays, est dans ce

cas. Plus haut encore se trouve le pinson des neiges, qu'on ne rencontre

jamais dans nos plaines, mais qu'on voit en Sibérie et dans la

Nouvelle-Bretagne, là où il retrouve ses conditions d'existence.

Toujours au-dessus des neiges éternelles, perché sur un rocher qui a été

dénudé par la tempête, il daigne à peine descendre jusqu'aux hospices du

Saint-Bernard et du Saint-Gothard pour y nicher quelquefois.

Les reptiles, presque inconnus dans les régions polaires, ont cependant

quelques représentants dans les neiges des montagnes. Une espèce de

lézard passe sa vie au sommet des Alpes, engourdi sous la neige pendant

dix mois de l'année. Pendant son court réveil, il fait concurrence au

bec-fin et au pinson, et leur dispute les rares insectes qui vivent

là-haut. «La zone glaciale est si bien le milieu naturel de ces lézards,

qu'ils aiment mieux mourir de faim que vivre dans des régions plus

hospitalières où on a voulu les transplanter.»

LIVRE III

LES GRANDS HIVERS FRANÇAIS.

CHAPITRE PREMIER

LES GRANDS HIVERS AVANT CELUI DE 1709.

Nous n'avons, sur les hivers anciens, que des renseignements fort

incomplets, et le plus souvent fort vagues. Maintes fois même les récits

des historiens méritent peu de créance: il s'agit seulement de faits mal

observés, souvent légendaires, presque toujours exagérés à plaisir. Nous

les passerons très rapidement en revue.

Plusieurs savants ont recherché, chez les historiens, les mentions

d'hiver rigoureux, et ont tenté d'en dresser une liste complète. Arago,

notamment, a établi cette liste avec la description rapide de tous ces

grands hivers. Nous y avons déjà fait, nous y ferons encore de nombreux

emprunts; emprunts nécessaires, car la notice d'Arago renferme en abrégé

tout ce qui peut être dit sur la matière.

Cette liste, complétée par M. Barral, renferme deux cent vingt hivers,

compris entre l'année 396 avant notre ère et l'année 1858, bien proche

de nous. Elle est, au début, nécessairement fort incomplète, car les

historiens n'ont pas parlé de tous les hivers de rigueur moyenne

comparables à ceux qu'Arago cite dans les derniers siècles.

L'hiver de 1709 étant le premier des grands hivers sur lesquels nous

ayons des renseignements presque complets, nous allons d'abord nous

occuper de ceux qui ont précédé celui-là. Nous n'en citerons que

quelques-uns, non pas les plus rigoureux, puisque nous n'avons aucun

moyen de mesurer exactement leur rigueur, mais ceux qui nous

présenteront des faits dignes d'être rapportés. Nous passerons aussi

sous silence ceux dont nous avons déjà eu occasion de parler dans la

première partie de cette étude.

En 821: «Toutes les plus grandes rivières de la Gaule et de la Germanie

furent tellement glacées que, par l'espace de trente jours et davantage,

on y passoit par-dessus et à cheval et avec des charrettes; de sorte

que, venant cette glace à fondre, il y eut plusieurs villes et citez

voisines des fleuves qui en furent grandement endommagées.»

En 1076: «Cette année fut si étrangement froide que la plupart des

arbres, vignes et fruictiers mourut, et que même les semences en furent

intéressées; et continuèrent les grandes gelées depuis le premier jour

de novembre jusqu'à la my-avril, qui fut cause que la terre devint

stérile pour quelques années ensuyvantes.» La disette de blé fut si

grande que peu de gens purent se flatter d'avoir vu du froment de la

récolte de cette année.

En 1124: «Cet hiver fut plus rude que d'ordinaire et extrêmement pénible

à supporter, à cause de l'amoncellement de la neige qui tomboit presque

sans relâche. Un grand nombre d'enfants, et même de femmes, moururent de

l'excès du froid. Dans les rivières, les poissons périrent emprisonnés

sous la glace, qui étoit si épaisse et si solide qu'elle supportait les

voitures chargées, et que les chevaux circuloient sur le Rhin comme sur

la terre ferme. On vit, en Brabant, un fait singulier: les anguilles,

chassées en quantité innombrable de leurs marécages par la gelée, se

réfugièrent dans les granges, où elles se cachèrent; mais le froid étoit

tel qu'elles y périrent faute de nourriture et se putréfièrent. Le

bétail mourut dans beaucoup de contrées. Les intempéries se prolongèrent

tellement que les arbres ne prirent leurs feuilles qu'en mai.» Il est

impossible de voir en moins de mots une description plus complète d'un

grand hiver. Elle est empruntée par Arago à Guillaume de Nangis. Tout

s'y trouve parmi les effets que nous avons étudiés sur le froid.

En 1325, l'hiver fut très rigoureux. La débâcle de la Seine à Paris fut

très difficile, et les deux ponts de bois furent emportés.

L'hiver de 1408 fut certainement l'un des plus rudes du moyen âge, et,

d'après les chroniqueurs, il faut remonter au moins à 500 ans pour en

rencontrer un semblable. Il nous serait aisé d'y insister longuement. On

lit dans les registres du Parlement: «La Saint-Martin dernière passée, a

esté telle froidure que nul ne pouvoit besogner; le greffier même,

combien qu'il eût du feu près de lui en une pelette pour garder l'encre

de son cornet de geler, toutes fois l'encre se geloit en sa plume, de

deux ou trois mots en trois mots, et tant que enregistrer ne pouvoit.»

Félibien en donne une assez longue description: «Tous les annalistes de

ce temps-là ont pris soin de remarquer que l'hyver de cette année fut le

plus cruel qui eût esté depuis plus de 500 ans. Il fut si long, qu'il

dura depuis la Saint-Martin jusqu'à la fin de janvier, et si aspre, que

les racines des vignes et des arbres fruitiers gelèrent. Toutes les

rivières étoient gelées et les voitures passoient sur celle de Seine

dans Paris. On y souffroit une grande nécessité de bois et de pain, tous

les moulins de la rivière estant arrestez, et l'on seroit mort de faim

dans la ville, sans quelques farines qui y furent apportées des pays

voisins. Le temps commença à devenir plus doux le 27 janvier, mais le

dégel causa de grands désordres.»

La débâcle commença à Paris dans la matinée du 30 janvier. Les premiers

chocs des glaçons contre les arches des ponts avertirent les habitants

des nombreuses maisons construites dessus de pourvoir à leur sûreté:

aussi, au moment de la rupture de deux de ces ponts, n'eut-on pas

d'accidents de personnes à déplorer.

A voir avec quel soin Félibien donne la description de cet hiver, il

semble qu'il n'y ait pas de doute possible et qu'on soit bien réellement

en présence d'un hiver tout à fait exceptionnel. Il n'est pas, du reste,

le seul historien à en parler, et, dans cette circonstance, Félibien est

absolument véridique. Les divers récits se corroborent les uns les

autres. Et cependant, seize ans après, à une époque où l'on ne pouvait

avoir oublié cet hiver exceptionnel, il y en eut un autre: nombre

d'historiens, qui n'avaient pas parlé des rigueurs de 1408, parlent de

1422; tandis que d'autres, après avoir raconté longuement l'hiver de

1408, ne font aucune mention de celui de 1422. Chacun se borne à

déclarer que son hiver est le plus fort des hivers. Le _Journal de

Paris_, dans les Mémoires pour servir à l'Histoire de France et de

Bourgogne, s'exprime ainsi: «En 1422, douzième jour, fut le plus aspre

froid _que homme eust veu faire_; car il gela si terriblement qu'en

moins de trois jours le vinaigre, le verjus, geloient dans les caves, et

fut la rivière de Seine, qui grande étoit, toute prise, et les fruits

gelés en moins de quatre jours, et d'une telle âpre gelée dix-huit jours

entiers...» Cet exemple, qui est loin d'être le seul, doit nous rendre

fort circonspects dans nos recherches, et nous montre qu'il faut

absolument renoncer à classer, par des considérations quelconques, les

hivers qui ont précédé 1709. Nous savons, du reste, comment on écrivait

l'histoire à cette époque. Continuons donc notre nomenclature rapide,

sans y chercher autre chose que le récit de quelques faits curieux

auxquels nous n'accorderons qu'une croyance modérée.

En 1434: «L'hiver fut très long. Il neigea près de 40 jours consécutifs,

la nuit comme le jour. Il fut ordonné d'enlever la neige des rues et de

la porter dans la place de Grève, mais on n'y pouvoit suffire. On a

remarqué, comme une chose fort singulière, que dans le tronc d'un seul

arbre il se trouva, de compte fait, plus de cent quarante oiseaux morts

de froid.»

Nous ne pensions pas, en faisant les réserves précédentes, trouver sitôt

l'occasion de les appliquer. Est-il croyable que la neige soit tombée

pendant quarante jours consécutifs? La vie à Paris n'aurait-elle pas été

complètement interrompue, et n'en serait-il pas résulté une perturbation

telle dans la capitale que tous les historiens en eussent parlé? Et sur

ce point tous gardent le silence. Il y a donc ici une exagération

flagrante, exagération doublée d'enfantillage. Quoi, il est tombé de la

neige pendant quarante jours à Paris, et l'effet le plus remarquable de

ces neiges a été de faire périr quelques petits oiseaux. Ceux qui ont vu

Paris après une chute de neige de 24 heures, qui ont été obligés de

circuler alors dans les étroites rues de la vieille ville, ne pourront

que sourire en lisant les lignes qui précèdent.

François de Belle-Forest nous donne, dans _les Grandes Annales_, la

description de l'hiver de 1564: «Le roi entrant en Languedoc, l'hiver

commença aussi premièrement par pluies, puis devint si âpre et si

rigoureux, et si violent en vents, gelées et neiges, qu'il n'y avoit

homme, tant vieux fût-il, qui l'ait vu ni si long, ni tant véhément,

comme ainsi fait que les rivières demeurèrent éprises et caillées plus

de deux mois, et ainsi le cours d'icelles empesché; ne faut-il s'ébahir

si le trafic cessoit et s'il y avoit faute de bois en plusieurs lieux,

et surtout à Paris, et si au dégel les ponts et les moulins furent

emportés par les glaçons; tant y a que les vignes, les arbres et

fruictiers se ressentirent tellement de cette froidure, et la terre en

fut de telle sorte épuisée de sa chaleur radicale, qu'elle a esté assez

longtemps après sans être si fertile qu'auparavant, et les vignes à demi

mortes ont été plusieurs années si étonnées, que la moindre gelée leur

ôtoit leur puissance de produire et de nourrir le raisin, d'où est

advenue cette grande cherté des vins qui dure si longuement en ce

royaume.» C'est dans cet hiver que le roi fut pris à Carcassonne par les

neiges.

Sa durée nous est indiquée par les vers suivants de Pierre de l'Estoile:

L'an mil cinq cent soixante-quatre,

La veille de la Saint-Thomas,

Le grand hyver vint nous combattre,

Tuant les vieux noyers à tas:

Cent ans a qu'on ne vit tel cas.

Il dura trois mois sans lâcher,

Un mois outre la Saint-Mathias,

Qui fit beaucoup de gens fâcher.

Enfin, pour terminer ce rapide examen de quelques-uns des anciens

hivers, passons à celui de 1608, juste cent ans avant le terrible hiver

de 1709.

Mézeray, dans son Histoire de France, éditée en 1755, en parle en ces

termes: «L'année 1608 est nommée encore aujourd'hui l'année du grand

hiver, à cause de sa longue et terrible froidure. Elle avoit commencé à

devenir très âpre le jour de Saint-Thomas, et ayant duré plus de deux

mois sans relâcher qu'un jour ou deux, elle glaça, pour ainsi dire,

pétrifia toutes les rivières, gela presque toutes les jeunes vignes et

les jeunes plantes à la racine, tua plus de la moitié des oiseaux et du

gibier à la campagne, grand nombre de voyageurs par les chemins, et près

de la quatrième partie du bétail dans les étables, tant par la rigueur

du temps que par le défaut de fourrages. On remarqua que les chaleurs de

l'été suivant égalèrent presque les rigueurs de l'hiver et que néanmoins

l'année fut des plus abondantes.» Cette abondance montre que les ravages

exercés sur la végétation ne furent pas aussi grands que l'indique

Mézeray.

Le 10 janvier, à Paris, dans l'église Saint-André des Arcs, le vin gela

dans le calice; «il fallut, dit l'Estoile, chercher un réchaux pour le

fondre.» Le pain qu'on servit à Henri IV, le 23 janvier, était gelé; il

ne voulut pas qu'on le lui changeât. A Anvers, les habitants dressèrent

des tentes sur l'Escaut, et on allait y banqueter. Mézeray, complètant

sa description, parle de la débâcle: «Les glaces des rivières rompirent

les bateaux, les chaussées et les ponts; les eaux, grossies par les

neiges fondues, inondèrent toutes les vallées; et la Loire, bouleversant

ses digues en plusieurs endroits, fit un second déluge dans les

campagnes voisines. En Italie, il survint du commencement un si grand

débordement des rivières, que Rome se vit presque en un déluge par les

eaux du Tibre, qui descendirent avec une telle violence des monts

Apennins que plusieurs maisons en furent renversés.»

[Illustration: 1608. Anvers.--Les habitants dressèrent des tentes sur

l'Escaut.]

Les grands froids · 第 9 / 19 段