zone glaciale, et luttent péniblement contre le climat pour lui arracher
chaque jour leur dure existence. Ne pouvant guère pénétrer dans
l'intérieur des îles et des terres continentales, à cause des glaciers
et du manque de végétation, ils construisent leurs huttes de bois ou de
neige au bord de l'océan. Là, du moins, les vents apportent en été
quelques bouffées d'un air équatorial, les contre-courants poussent sur
la rive des eaux venues des tropiques et qui n'ont pas encore perdu
entièrement leur chaleur primitive; enfin, quand la tempête n'agite pas
la mer, et que la surface liquide n'est pas recouverte de bancs de glace
épars, le pêcheur peut se hasarder dans sa barque de cuir à la poursuite
des phoques et des poissons. Quand il a forcé de son harpon les animaux
qui doivent servir de nourriture à sa famille, il revient dans le trou
noir qui lui sert de tanière, et c'est là qu'il passe, en se chauffant à
la flamme d'une lampe, cette longue nuit d'hiver qui semble ne devoir
jamais finir, car le soleil même, le foyer de la vie terrestre,
abandonne la zone glaciale pendant des semaines et des mois, et l'aurore
polaire, qui remplace l'astre par intervalle, n'envoie qu'une lueur
livide, véritable fantôme du jour. La vie est difficile pendant ce long
et ténébreux hiver: aussi la famine sévit souvent parmi ces peuplades,
et parfois des tribus ont disparu sans laisser de trace de leur
passage.»
»Comment l'esprit des Groenlandais, des Esquimaux et des Kamtschadales
ne subirait-il pas l'influence du climat désolé des régions polaires?
Tous les voyageurs racontent que les plus simples plaisirs suffisent
pour remplir de joie ces êtres naïfs dont la vie est si monotone; dans
leur lutte pour l'existence, ils ne sont point ambitieux, car la grande
chose est de se nourrir, et le sol est trop rebelle à la culture, le
climat trop inclément, pour qu'ils puissent réagir contre la terre et
tenter de se l'approprier; ils sont aimants et doux, car dans leur hutte
de neige, la famille est pour eux tout l'univers. Ils sont attachés à
leur patrie et meurent quand ils sont obligés de la quitter, parce que
leurs idées sont uniformes comme le pays dans lequel ils sont nés, et
que là seulement ils peuvent ressentir ces joies simples et ces plaisirs
tranquilles qui les reposent de leurs fatigues. Parmi les peuples, ce
sont encore des enfants. Ils périssent quand on les arrache du sein de
leur mère.»
Encore ces rares peuplades n'ont-elles pu remonter bien haut, et
beaucoup de terres se rencontrent, au delà du 75e degré, qui n'ont pas
d'habitants. Leur végétation, leur faune, sont trop pauvres pour pouvoir
fournir à la nourriture des peuplades les plus clair-semées. La
Nouvelle-Sibérie, la Nouvelle-Zemble, le Spitzberg, l'extrémité nord du
Groenland, les îles arctiques de l'archipel américain, ne voient que les
rares voyageurs qui y sont attirés par l'amour de la science ou l'appât
de quelque gain, principalement de la pêche des morses et des baleines.
Plus au sud, on rencontre des habitants permanents disséminés en
peuplades à moitié sauvages; mais ils sont bien clair-semés.
Dans la Sibérie, cette immense région, d'une étendue au moins égale à
celle de l'Europe, on compte à peine deux millions d'habitants. Ce sont
les Russes ou Cosaques émigrants, puis les tribus indigènes en nombre
considérable, Tartares, Tungouses, Samoyèdes, Yakoutes, Kamtschadales...
Dans le nord de l'Europe, ce sont encore les Samoyèdes, puis les Lapons
et les habitants de l'Islande. En Amérique, les Esquimaux, qui sont
répandus partout, au Groenland, au Labrador, comme à l'ouest de la baie
d'Hudson.
Habitant des régions presque identiques, soumises aux mêmes influences
climatériques, ayant à lutter contre les mêmes difficultés, ces
peuplades si nombreuses se ressemblent presque en tous points. Même
manière de se garantir du froid, mêmes abris primitifs, même mode de
subsistance. Chez tous la nourriture est presque exclusivement animale,
puisque la terre se refuse à produire des plantes qui peuvent servir à
la nourriture de l'homme. Le poisson et le renne, voilà les deux
comestibles presque uniques qui nourrissent les peuples des régions
polaires.
Cette nourriture animale, grasse surtout, est du reste indispensable
comme moyen de défense contre le froid. Le Dictionnaire de médecine
indique en ces termes cette nécessité: «La résistance aux froids dans
les régions tempérées s'acquiert à peu de frais et sans changement
radical dans les habitudes. L'homme a-t-il, au contraire, à lutter
contre le froid antivital des régions polaires, il n'a le dessus dans
cette lutte qu'en modifiant profondément toutes les conditions de sa
vie. Il trouve surtout dans un genre spécial de nourriture un moyen
efficace de résistance. Les explorations pour trouver le passage du
nord-ouest ont fixé les points essentiels de cette hygiène polaire. Il
est bien reconnu maintenant qu'à l'imitation du régime des Esquimaux, la
nourriture des Européens doit contenir une grande proportion de matières
grasses, c'est-à-dire d'aliments principalement respiratoires, mais que
les alcooliques vont à rencontre du but qu'on se propose; des boissons
théiformes, chaudes, aromatiques, les remplacent avec avantage. Parry
avait déjà signalé les inconvénients de l'alcool, Hayes a insisté
fortement sur ce point.»
Quelques terres très froides pourraient cependant nourrir de nombreux
habitants si l'on savait mettre à profit la belle saison, pendant
laquelle la végétation est si rapide. Mais ces peuples nomades ne
connaissent guère l'agriculture. Ainsi, l'île de Terre-Neuve est presque
complètement déserte; les rares habitants qui vivent sur ses côtes ne
demandent qu'à la pêche des ressources pour soutenir leur triste
existence. Et cependant, dans l'intérieur des terres, M. Murray a
découvert des vallées très fertiles, bien boisées, et dans lesquelles on
pourrait se livrer à l'agriculture. Telle vallée explorée par M. Murray,
sur les bords du Gander, suffirait à nourrir plus de 100 000 habitants.
Dans l'impossibilité où nous sommes de passer en revue toutes les
peuplades qui habitent les régions polaires, nous nous contenterons d'en
prendre trois, les Samoyèdes pour l'Asie, les Lapons pour l'Europe, les
Esquimaux pour l'Amérique: ces deux dernières étant, du reste, de
beaucoup les plus importantes, sinon les seules, pour l'Europe et pour
l'Amérique.
Au physique, la ressemblance de ces hommes si éloignés les uns des
autres est frappante. Tous les trois sont de petite taille, avec une
grosse tête, un torse assez fort, et des jambes très grêles. Cette
disproportion tient à ce que ces peuples, sans cesse occupés à ramer,
développent ainsi leur torse aux dépens de la partie inférieure du
corps.
La taille des Lapons a été longtemps opposée à celle des Patagons, ces
géants qui occupent à peu près les antipodes de la Laponie. Mais, de
même qu'il a fallu rabattre de l'immense taille des Patagons, de même on
a reconnu que les Lapons ne sont pas des nains. Leur taille moyenne
n'est guère inférieure à 1m.60, et plusieurs atteignent la taille de
1m.70. Les Samoyèdes sont un peu plus grands, ainsi que les Esquimaux.
Ils sont tous assez laids. Les femmes, aussi petites et aussi laides que
les hommes, sont couvertes de vêtements dépourvus d'élégance qui ne
rehaussent en rien leur beauté.
Ces malheureux, entourés de toutes les difficultés de l'existence, dont
beaucoup sont condamnés à vivre sans feu sous le climat le plus dur,
sont tristes, mais en général simples et bons. Les Samoyèdes, opprimés
et misérables, sont peut-être les plus à plaindre.
[Illustration: Samoyèdes.]
«Les Lapons, dit M. Reclus, sont d'une grande douceur; ils ont le regard
triste de l'homme vaincu, mais ils sont restés bienveillants. Ils sont
très hospitaliers.
»Grâce à l'extrême salubrité du pays, et malgré la saleté repoussante de
leurs cabanes, les Lapons jouissent en général d'une excellente santé et
deviennent très âgés; la mortalité est moins forte chez eux que chez les
civilisés du littoral; mais, ainsi qu'Acerbi le remarquait déjà au
siècle dernier, ils ont souvent les yeux rouges et malades à cause de la
fumée des tentes et de leurs continuels voyages au milieu des neiges.
»Les voyageurs russes disent les Lapons de Russie très supérieurs à
leurs voisins par la pureté des moeurs, la délicatesse des sentiments,
la probité de la vie, bien que leurs relations avec les Russes les aient
déjà corrompus. Les Lapons ne ressemblent à leurs voisins les paysans
russes que par le costume et leur penchant à l'ivrognerie. Ils ont grand
soin de leurs personnes et se lavent soigneusement même en hiver.»
Nous avons déjà eu l'occasion de dire que les régions polaires, malgré
l'effroyable rigueur de leur climat, ne sont pas insalubres. L'âge
avancé auquel arrivent les Lapons en est une nouvelle preuve. Toutes les
relations des voyageurs en font foi. «En lisant ces récits lugubres qui
nous représentent une poignée d'hommes aux prises avec la faim, la
fatigue et le froid, partant pour des excursions de plusieurs mois, à
travers ces solitudes sans bornes, attelés le jour aux traîneaux qui
renferment leurs provisions, dormant la nuit sur la glace qui conserve
au réveil l'empreinte de leurs corps, l'esprit se partage entre
l'admiration qu'inspirent ces mâles courages et la surprise qu'on
ressent en voyant presque tous ces hommes y résister.»
De même qu'on ne connaît la vraie taille des Lapons que depuis peu,
depuis peu aussi on les représente avec leur véritable caractère. Au
milieu de ce siècle, les voyageurs les dépeignaient encore comme étant
de véritables brutes, méchants, avares, défiants, ornés de tous les
vices.
Les Esquimaux n'étaient pas mieux traités, et on leur accordait «un
caractère aussi odieux que leur personne était difforme.» On les
représentait comme étant querelleurs et toujours prêts à manquer à leur
promesse. Et cependant, en 1852, lorsque le docteur Kane, forcé
d'hiverner dans le Groenland, traita avec eux, il n'eut qu'à se louer de
leur caractère. Ils ne manquèrent à la foi jurée dans aucune occasion et
ne songèrent pas à profiter de leur supériorité numérique pour massacrer
l'équipage et s'emparer des objets si tentants que renfermait le navire.
De quel droit, dès lors, a-t-on pu accuser, sans aucune preuve, ces
paisibles peuplades du meurtre de Franklin et de ses compagnons?
Presque identiques sont donc toutes ces tribus par l'aspect et le
caractère. Aussi grande est la ressemblance pour la manière de vivre.
Pour se défendre contre le froid, ils ont leurs vêtements, leurs cabanes
et le feu.
Leurs vêtements sont faits de peaux de bêtes, qu'ils façonnent avec une
habileté plus ou moins grande. Le cuir les préserve de l'humidité, le
poil les protège contre le froid.
Les habitations sont fort diverses d'aspect, mais presque toujours assez
bien disposées pour le but à obtenir. Tantôt ce sont de simples trous
creusés en terre, avec une ouverture très petite qui sert à la fois de
porte et de cheminée; tantôt ce trou est béant, et couvert au ras du sol
de peaux garnies de leurs poils. D'autres fois, autour du trou creusé en
terre s'élèvent des piquets qui supportent la toiture, composée de
branches d'arbres, dans les pays où il y en a, et d'herbes sèches,
revêtues d'une couche de terre d'un pied d'épaisseur. Dans ces huttes,
pas de cheminées; la fumée sort par la porte, et l'action de cette fumée
sur les yeux, jointe à la réverbération de la neige, cause des
ophtalmies très nombreuses.
Chez les Esquimaux, notamment, la cheminée serait bien inutile: la
végétation est si pauvre que le combustible manque. Ils n'ont guère que
de la graisse à faire brûler dans des lampes qui les éclairent et les
chauffent à la fois. Le passage suivant, extrait de la Géographie de
Malte-Brun, montre combien est grande la pénurie de combustible chez ces
peuplades. Il s'agit pourtant ici des îles Aléoutiennes, dont la
latitude est moindre que 55 degrés. «Lorsque ces insulaires veulent
manger quelque chose de cuit, envie qui leur prend rarement, ils
dressent deux pierres l'une à côté de l'autre, en prennent une troisième
plate qu'ils pressent horizontalement par-dessus et autour de laquelle
ils forment un rebord de terre glaise ou d'argile, remplissent tout le
dessus d'herbes sèches et y mettent le feu. Quand ils veulent se
chauffer eux-mêmes, ils ne font pas de feu, mais ils mettent entre leurs
jambes une lampe à huile allumée, et en conduisent la chaleur sous les
peaux dont ils sont couverts. De cette manière, on est en peu de temps
chauffé comme dans un bain russe.»
Enfin les peuplades plus nomades se construisent souvent des huttes de
neige durcie ou de glace. Elles sont faites avec art: la lumière pénètre
par une fenêtre pratiquée au plafond et fermée par un fragment bien
diaphane de glace. Un jour suffit pour élever ces constructions.
Les huttes d'été sont encore plus rudimentaires que celles d'hiver, et
se composent seulement de quatre perches supportant des peaux de renne
qui constituent le toit. Ces habitations d'été sont quelquefois
soutenues en l'air par des perches, et on n'y arrive qu'en grimpant.
Dans les régions où la végétation est un peu plus florissante, où le
combustible n'est pas rare, il y a des cheminées. Ainsi, les
Kamtschadales passent l'hiver dans des huttes souterraines dont chacune
sert d'asile à plusieurs familles. Là, pendant la mauvaise saison, ils
allument de grands feux et se divertissent par des danses, pendant que
la neige amoncelée couvre la hutte jusqu'au tuyau de la cheminée, la
garantissant ainsi, mieux que ne le ferait la plus épaisse fourrure, du
froid extérieur.
Et comme le bois est assez commun en Sibérie, et ces huttes creusées
sous terre parfaitement closes, les naturels y obtiennent des
températures dont nous n'avons aucune idée. L'abbé Chappe d'Auteroche,
qui voyageait en Sibérie au dix-huitième siècle, a constaté dans des
chaumières russes l'épouvantable température de +50 degrés centigrades.
Dans ce four les indigènes vivent souvent absolument nus, tandis qu'à
l'extérieur il fait un froid de -30 à -40 degrés.
Du reste, les habitants du Kamtschatka, de même que certaines peuplades
relativement favorisées de la Sibérie, sont moins misérables et plus
civilisés que les Esquimaux et les Lapons. Ainsi, les Yakoutes sont
intelligents, industrieux, hospitaliers. Ils ont des sentiments élevés,
protègent leurs parents et leur obéissent, honorent les vieillards.
Leurs femmes, quelquefois jolies, sont très modestes et très réservées.
Ils aiment le travail, et sont si durs à la fatigue qu'ils peuvent
travailler trois et quatre jours sans rien manger. A côté de cela ils
possèdent les vices de la civilisation; ils sont ivrognes et volontiers
menteurs.
Mais revenons aux bords de l'océan Glacial. Outre le problème des
vêtements et de l'habitation, ces peuplades ont à résoudre le problème
bien autrement difficile de la subsistance. De nourriture végétale, il
n'y faut guère songer: c'est à peine si ces pays déshérités produisent
assez pour nourrir quelques herbivores d'une frugalité incroyable. Et
cependant la nourriture végétale doit, dans bien des cas, leur venir en
aide.
Pendant l'hiver, les Lapons de Russie et les Samoyèdes mangent de la
mousse, des écorces d'arbres, et une sorte d'herbe amère et malsaine.
Les plus favorisés, et ils sont peu nombreux, y ajoutent du pain d'orge
et de seigle, et quelques produits importés. Les gens des pays voisins,
qui parcourent ces contrées pour le commerce du gibier et des fourrures,
payent souvent en nature, et souvent avec les pires produits de la
civilisation. Cependant chez les Lapons l'usage du café s'est en grande
partie substitué à celui de l'eau-de-vie. Les plus riches parmi les
Lapons en font un usage immodéré, jusqu'à en boire presque constamment.
Ils en font un véritable aliment, en y ajoutant du sel, du fromage, du
sang, de la graisse.
Mais tout cela n'est rien qu'un agrément pour les riches, s'il s'agit du
café; qu'un pis-aller pour les pauvres, s'il s'agit de nourriture
végétale. On peut dire, d'une manière générale, que ces gens du Nord ne
vivent que de viande et de graisse. Les Esquimaux, par exemple, n'ont
pour toute nourriture que de la chair de phoque, du saumon salé, et de
l'huile de poisson dont ils font une consommation effrayante. Les uns,
les nomades, qui vivent surtout dans l'intérieur des terres, se
nourrissent de la viande et du lait de leurs troupeaux. Les autres,
relativement sédentaires, vivent du produit de leur chasse, et surtout
de leur pêche. Deux animaux domestiques, les deux seuls de ces climats,
constituent toute la ressource de ces pauvres gens.
Les familles des pasteurs, aussi bien Samoyèdes que Lapons ou Esquimaux,
ont le renne. Cet animal est fait pour le pays qu'il habite. Sa
résistance au froid est illimitée, sa frugalité inouïe. En été, les
rares herbes qui poussent sur le sol lui fournissent une nourriture
abondante; en hiver, il sait vivre de rien. Le lichen qu'il trouve sous
la neige suffit à sa subsistance. Mais ce lichen pousse avec une lenteur
excessive: aussi ne peut-on paître une région qu'une fois tous les dix
ans. Cette circonstance suffit à elle seule à expliquer la prodigieuse
rareté des habitants dans ces régions. Il faut de 600 à 700 hectares de
ces prairies de lichen pour nourrir 25 rennes, et 25 rennes sont
nécessaires à l'existence d'un Lapon. C'est que le Lapon pasteur tire de
son troupeau la totalité de sa subsistance. Il attelle ses rennes à son
traîneau et se transporte ainsi, avec tout ce qu'il possède, d'un point
à un autre de ses immenses et misérables pâturages. La dépouille du
renne est utilisée tout entière par lui: la peau lui sert de vêtement,
avec les boyaux il fait du fil, avec la vessie des bouteilles. Ces
bouteilles servent à conserver la graisse, le sang. «Le repas ordinaire
de la journée est la soupe de sang, faite de farine et de sang mêlé de
caillot, que les ménagères savent garder pendant les mois d'hiver, à
l'état liquide, dans des tonneaux ou des outres en estomac de renne.»
Mais ce n'est pas seulement la chair et le sang du renne qui nourrissent
le Lapon, son lait est aussi employé. Pendant tout l'hiver, le Lapon
mange le lait du renne, conservé sous forme de rondelles.
Dans tous les voyages, le renne, qui n'est, comme force et vitesse,
qu'un attelage médiocre, montre une résistance prodigieuse, et il se
passe d'étable par une température capable de tuer les animaux les plus
robustes.
Mais les pasteurs ne sont pas les plus nombreux, surtout parmi les
Esquimaux. Un plus grand nombre de peuplades vivent surtout de leur
chasse, et là ils sont aidés par le second animal domestique, par le
chien.
Comme le renne, le chien sert de bête de trait. Le traîneau de
l'Esquimaux ou du Samoyède, attelé de dix ou douze chiens, court sur la
neige avec une rapidité vertigineuse, et pendant un temps très long.
Malheureusement, ces chiens, toujours affamés, nourris exclusivement de
viande, quand ils sont nourris, sont désobéissants et quelquefois
féroces. Ils n'obéissent qu'au fouet, que les Esquimaux manoeuvrent avec
une incroyable adresse et avec une sévérité nécessaire. C'est que le
chien des régions polaires, assez semblable à notre chien de berger, n'a
aucun des instincts généreux du noble animal qui, chez nous, est l'ami
de l'homme. C'est encore un animal sauvage, maintenu en servitude par
les nécessités de son existence, et n'obéissant qu'à la force.
Tel qu'il est cependant, il est aussi indispensable au chasseur que le
renne l'est au nomade. C'est grâce à lui que l'Esquimaux peut tirer
parti des faibles ressources du triste pays qu'il habite. C'est lui qui
le transporte dans ses courses, qui l'aide dans ses chasses. Sans le
chien, il ne pourrait poursuivre ni le renne sauvage dans les prairies,
ni le veau marin sous la glace, ni l'ours sur les glaçons flottants;
sans le chien, plus de subsistance et bientôt la mort.
[Illustration: Esquimaux.]
La pêche enfin est la troisième ressource des peuples du Nord, et la
plus importante. La population des côtes est, en effet, la plus
nombreuse, et elle vit presque exclusivement de poisson, et, qui plus
est, de poisson cru, frais ou séché.
De même que les Samoyèdes, appelés aussi _Siroydis_ ou _mangeurs de
viande crue_, dévorent la viande du renne sans la faire cuire; de même
les Esquimaux, dont le nom a à peu près le même sens, mangent le poisson
absolument cru, presque vivant. La pêche est la seule occupation de ces
peuples du littoral.
Les Esquimaux notamment y sont habiles. Ils ont de petits canots faits
avec un art extrême, nommés kayaks. Composés d'un bois très léger, ils
sont recouverts de peaux de phoque, si artistement cousues les unes aux
autres qu'elles sont absolument imperméables à l'eau. Le canot,
extrêmement petit, ayant la forme d'une aiguille de tisserand, n'a que
bien juste la place du pêcheur. Là dedans, armé d'une rame unique de six
pieds de long, il file comme le vent. Le corps complètement immobile,
car le moindre mouvement ferait tout chavirer, il s'avance le long des
côtes, navigue à travers les glaces, poursuivant le veau marin, le morse
et le narval, faisant aussi le service de la poste entre les
établissements danois.
Et c'est ainsi que ces peuples misérables, placés dans un milieu qui les
menace de toutes parts, exposés à chaque instant à mourir de froid et de
faim, traînent leur malheureuse existence, sans un instant de repos,
plus à plaindre cent fois, dans cette terrible lutte pour l'existence,
que les plus tristes animaux de nos pays. Combien, après ces peintures,
vont nous sembler doux nos hivers les plus rigoureux, douces aussi les
misères qu'ils traînent après eux!
CHAPITRE V
LE FROID DANS LES MONTAGNES.
A mesure que l'on s'élève au-dessus du niveau de la mer, la température
s'abaisse. Ce fait a été constaté de toute antiquité. On le remarque,
soit que l'on monte en ballon à une certaine hauteur, soit qu'on
gravisse péniblement les montagnes. On éprouve alors la même succession
de température que si on allait de l'équateur au pôle, et on rencontre
sur sa route, à mesure que l'on s'élève, des animaux et des plantes qui
habitent d'ordinaire des pays de plus en plus froids. Le froid qui règne
au sommet des montagnes un peu élevées suffit pour y maintenir des
neiges éternelles, et alors elles deviennent complètement inhabitables
pour l'homme, et souvent même inaccessibles. Aussi la plus grande
altitude atteinte l'a-t-elle été en ballon. Glaisher et Coxvell seraient
arrivés, le 5 septembre 1862, à la hauteur de 11000 mètres.
Sur le flanc des montagnes on n'est pas allé si haut; le pic le plus
élevé dont on ait visité le sommet est l'Ibi-Gamin, montagne du Thibet,
qui a 6730 mètres au-dessus du niveau de la mer. Mais les habitations
permanentes sont loin d'aller à de telles hauteurs. Le village de
Saint-Yéran, le plus élevé de l'Europe, est à 2009 mètres. L'hospice du
Saint-Bernard est à 2472 mètres. La maison la plus élevée de la terre,
la station de poste de Humiliuasi, entre Cuzco et Puno, dans le Pérou,
presque sous l'équateur, est à 4934 mètres. Voyons l'aspect de ces
régions élevées. Nous y trouverons un hiver perpétuel, ou, plus
exactement, une région polaire égarée en pays chaud.
Sur les flancs des montagnes la neige tombée pendant l'hiver fond au
printemps; mais à partir d'une certaine hauteur, la chaleur de
l'atmosphère diminuant, la neige demeure toute l'année. La limite des
neiges persistantes n'est pas la même partout. La ligne de séparation
entre la zone des pluies et celle des neiges est d'autant plus élevée
qu'on est plus près du pôle. Cette ligne ne s'abaisse probablement nulle
part jusqu'au niveau de la mer. Toutes les terres connues, même le nord
du Groenland et la terre François-Joseph, n'ont plus de neige au niveau
de la mer pendant les quelques jours du milieu de l'été. Dans le Thibet,
la limite des neiges persistantes ne commence qu'entre 5000 et 6000
mètres d'altitude. Dans les Alpes et les Pyrénées, elle commence vers
2800 mètres.