Mais dans son troisième voyage, en 1845, Franklin fut moins heureux. Il

partit avec des provisions pour sept années. Le 26 juin, il rencontra un

baleinier, et depuis on ne reçut plus de ses nouvelles. En 1848 on

commença à s'inquiéter de son absence, et pendant les années qui

suivirent de nombreuses expéditions partirent successivement à sa

recherche. Ce ne fut que plusieurs années après que des peuplades

d'Esquimaux donnèrent quelques renseignements. Ils avaient vu, en 1850,

une troupe de soixante hommes blancs, fort amaigris, voyageant dans un

canot. Ces malheureux firent comprendre que leurs vaisseaux avaient été

détruits par les glaces et qu'ils chassaient. Plus tard les Esquimaux

trouvèrent un campement où il y avait trente cadavres. L'état de ces

corps montrait que ces infortunés avaient été réduits à l'horrible

ressource du cannibalisme.

En 1852, le docteur Kane partit pour les régions polaires. Il hiverna au

78e degré de latitude: excepté au Spitzberg, qui jouit d'un climat

tempéré par des courants marins, aucun navigateur n'avait encore hiverné

à une aussi haute latitude. Pendant une longue nuit de presque cinq mois

on éprouva des températures de -56 degrés, ce qui n'empêcha pas de faire

constamment des observations.

Le commandant américain avait l'intention de profiter des glaces de

l'hiver pour faire vers le nord une expédition en traîneau; il avait

dans cette intention amené un magnifique attelage de neuf chiens de

Terre-Neuve, et de trente-quatre chiens esquimaux; mais la froidure

extrême les fit presque tous périr, et il ne lui en resta que six pour

ses courses. Il montra l'existence dans le Groenland de glaciers

immenses, auprès desquels les glaciers des Alpes ne sont rien. Il

parvint jusqu'au 83e degré de latitude.

[Illustration: Attelage de chiens.]

Forcés de séjourner au milieu des glaces un hiver encore, le docteur

Kane et ses compagnons eurent cruellement à souffrir malgré leur

alliance avec les Esquimaux. «Enfermés dans une étroite cabine entourée

de mousse, dit M. Laugel, à peine défendus contre le froid, obligés de

brûler chaque jour quelque partie du navire, atteints du scorbut, osant

à peine interroger l'avenir dans leurs sinistres réflexions, le docteur

Kane et ses compagnons atteignirent sans doute la limite des souffrances

que la nature humaine peut endurer.» Enfin, au printemps, ils prirent le

parti désespéré d'abandonner leur navire, et ils arrivèrent heureusement

à Uppernavik. Quelques mois après Kane mourait, à trente-quatre ans, des

suites de ses souffrances.

L'une des dernières explorations au pôle Nord est l'exploration

allemande des navires _la Germania_ et _la Hansa_, en 1869 et 1870. Fait

assez singulier, sur la côte orientale du Groenland, les voyageurs

n'eurent à supporter que des températures relativement élevées, ne

dépassant pas -30 degrés. C'est que le Gulf-Stream envoie encore par là

quelques dérivations. Le sort de l'équipage de la _Hansa_ ne fut pas

cependant pour cela moins à plaindre. Forcé d'abandonner le vaisseau qui

avait été écrasé par les glaces, il resta pendant 237 jours sur un

glaçon qui le portait à la dérive vers le sud. Sur cette île flottante

de sept milles de circonférence on ne manqua d'abord de rien. Une grande

partie du chargement avait pu être embarquée. Mais à la fin, le

combustible venant à manquer, on en fut réduit à tout brûler pour se

chauffer, pétrole, eau-de-vie, le tabac même. Enfin, le 13 juillet,

après une course en canot de deux mois, on parvint à Friedrichsthal.

Ces quelques extraits de quelques-unes des expéditions au pôle Nord nous

suffisent pour connaître quelles sont les températures les plus basses

observées, et quels effets elles produisent. Résumons ces températures

et ces effets.

Des températures de -40 degrés ont été observées en Amérique à la même

latitude que Marseille, à Newport, Franconvay, Bangor. Plus au nord on a

subi des températures bien plus basses: à l'île Melville, -48 degrés; au

fort Entreprise, -49 degrés; au fort Reliance, -56°.7; c'est

vraisemblablement le froid le plus grand qui ait jamais été observé en

Amérique. L'Europe, dans des terres beaucoup moins boréales, a vu des

températures presque aussi basses: à Moscou, -43 degrés; à Calix

(Suède), -55 degrés. Le Spitzberg est beaucoup moins froid.

Mais c'est à l'Asie, avec ses masses profondes de terre, que reviennent

les températures les plus basses qui aient jamais été observées. A

Iakoutsk, le 25 janvier 1829, on observa -58 degrés. La température

beaucoup plus basse encore de -60 degrés aurait été constatée en ce même

lieu le 21 janvier 1873, par un marchand russe nommé Severow. Enfin, un

médecin-major, Middendorf, a affirmé y avoir noté un froid de -63

degrés. «Alors, dit-il, le mercure devenu métal se travaille au marteau

comme le plomb, le fer devient cassant, les haches se brisent comme du

verre quand on veut s'en servir, le bois refuse de se laisser couper; il

semble que le feu lui-même gèle, car les gaz qui l'alimentent perdent de

leur chaleur.» Le fait de la congélation du mercure se produit à partir

de la température de -40 degrés dans toutes les contrées que nous venons

de décrire; il faut alors nécessairement remplacer le thermomètre à

mercure par le thermomètre à alcool. C'est pour n'avoir pas pris cette

précaution que Gmelin, le 16 janvier 1735, à six heures du matin, crut

avoir noté une température de -70 degrés à Ieniseisk, puis une

température de -84 degrés à Kiring. Le mercure s'était congelé dans son

thermomètre, et, par la contraction produite au moment de la

solidification, avait marqué une température beaucoup plus basse que la

température réelle.

Mais Gmelin ne s'aperçut pas de ce qui était arrivé; Delisle, en 1736,

reconnut le premier que le mercure peut se solidifier par le froid.

Cependant, jusqu'en 1760, le fait resta ignoré du plus grand nombre, et

fut même révoqué en doute par ceux auxquels il était raconté. C'est

seulement à cette époque que divers physiciens, utilisant le froid

rigoureux qu'il faisait à Saint-Pétersbourg pour obtenir à l'aide de

mélanges réfrigérants des températures plus basses encore, purent

solidifier artificiellement le mercure, et étudier ses nouvelles

propriétés. Les savants étaient si peu préparés à cette solidification,

ils la croyaient si impossible, qu'on lit dans l'_Histoire de l'Académie

des sciences pour 1760_: «Quand les premiers navigateurs qui passèrent

dans l'Inde dirent aux Indiens que cette liqueur qui leur paraissait si

mobile, si fluide, que l'eau enfin devenait en hiver, dans les climats

septentrionaux, dure et solide comme la pierre, ils les prirent pour des

imposteurs; ils ne se rendirent que lorsqu'on eut trouvé le moyen de

leur montrer cette eau durcie, de la glace en un mot, et de leur faire

voir que rien n'était plus vrai que ce qu'ils n'avaient jamais voulu

croire. Nous aurions peut-être été aussi étonnés et aussi incrédules

qu'eux autrefois, si l'on nous eût dit que le mercure peut acquérir la

solidité des corps durs, des métaux.»

Dans l'hiver de 1808-1809, le mercure se congela naturellement dans

l'air à Moscou.

La solidification du mercure, ainsi constatée d'une manière indiscutable

en 1760, fut un événement considérable, et causa une certaine déception

aux savants. C'est que, à cette époque, on n'avait pas encore perdu

l'espérance de changer les métaux communs en métaux précieux, et qu'on

comptait sur le mercure pour opérer la transmutation. Les savants

croyaient à la possibilité de solidifier le mercure d'une manière

permanente, et, suivant le degré plus ou moins parfait de sa

solidification, d'en faire du plomb, de l'étain ou de l'argent. Il n'y

aurait plus eu alors qu'à ajouter à ce mercure solide une nouvelle

qualité, la couleur, au moyen d'une teinture convenable, pour en faire

de l'or.

Aussi, lorsque l'on eut constaté que le mercure une fois solidifié

redevenait liquide quand le froid disparaissait, les alchimistes

sentirent crouler leurs dernières espérances.

Sur l'homme, les effets de froids si excessifs sont rapides. Toutes les

parties du corps qui ne sont pas assez garanties sont vite congelées.

Par un temps absolument calme, nous l'avons vu, on peut résister quelque

temps, et le visage, même à découvert, peut rester exposé à l'air. C'est

que dans ce cas la chaleur du sang qui réchauffe le visage n'a à lutter

que contre le rayonnement; l'air froid qui le touche, ne se renouvelant

que lentement, n'emporte guère de chaleur. Quand il y a du vent, il en

est tout autrement, et la rapidité du refroidissement est bien plus

grande. Aussi, en Sibérie, fait-on quelquefois usage de masques pour se

couvrir le visage, pour préserver le nez et les oreilles.

Quand on se livre à un exercice violent, à une marche rapide, la

souffrance au visage n'est pas moindre, mais il vient s'en ajouter une

autre. La respiration s'accélère, la quantité d'air qui pénètre dans la

poitrine augmente, et comme cet air est glacé, la chaleur du sang ne

suffit plus à réchauffer les poumons; de là la souffrance intérieure.

Nous pouvons donc affirmer que par des froids de -40 degrés la vie

extérieure n'est plus possible; c'est à peine si l'on peut séjourner

quelques instants dehors, et encore à la condition qu'on ne s'y livre à

aucun exercice un peu violent. Ce n'est pas seulement le contact de

l'air qui est à craindre dans ces cas, mais encore, mais surtout le

contact des métaux; nous en avons rapporté plusieurs exemples.

L'explication de ce fait est aisée.

Les métaux sont des corps bon conducteurs de la chaleur; si un corps

chaud est placé sur une barre métallique, la chaleur se propage

rapidement à partir du point de contact pour se répandre dans toute la

barre; de telle sorte qu'au bout de quelques instants le corps chaud

sera entièrement refroidi. La barre métallique lui aura soutiré toute sa

chaleur par le point de contact pour s'échauffer elle-même. Que le corps

chaud soit au contraire placé sur du bois, sur une étoffe de laine, la

chaleur qui passera dans l'étoffe, ne pouvant s'y propager rapidement,

car l'étoffe conduit mal la chaleur, restera au point de contact; le

corps chaud se refroidira lentement.

Notre main, c'est le corps chaud. Qu'elle saisisse un morceau de bois,

elle l'échauffe seulement à l'endroit touché, et ne perd elle-même que

peu de chaleur. Mais si nous prenons une barre de fer, la chaleur qui

sort de la main est à chaque instant disséminée dans la totalité de la

masse de métal, les points de contact ne s'échauffent pas sensiblement.

De là une soustraction rapide de chaleur qui occasionne une

désorganisation des tissus analogue à celle que cause une brûlure. C'est

ce qui nous explique aussi pourquoi, en hiver, un métal nous semble à la

main beaucoup plus froid que le bois placé à côté de lui, quoique, en

réalité, les deux corps soient à la même température.

CHAPITRE III

FAUNE ET FLORE DES RÉGIONS POLAIRES.

Les froides régions qui entourent les pôles ne peuvent pas être bien

riches en espèces végétales et animales. Un hiver presque perpétuel, une

nuit de plusieurs mois, ne permettent pas à la végétation de se

développer librement; les animaux, d'autre part, plus ou moins sensibles

au froid et ne trouvant pas à se nourrir, fuient ces lieux

inhospitaliers.

Chaque végétal a besoin, pour commencer son développement, d'une

température déterminée, et, pour l'achever, d'une certaine quantité de

chaleur comptée à partir de cette température. Bien peu de plantes

peuvent se contenter de la petite somme qu'offrent les régions polaires.

Aussi voit-on une richesse croissante de la flore en allant des pôles à

l'équateur. L'île du Spitzberg, parfaitement explorée, ne possède que

quatre-vingt-dix espèces de plantes; tandis que la Sicile, d'une étendue

moins considérable, en possède deux mille six cent cinquante.

Les rares plantes de la zone glaciale doivent avoir le temps, dans

l'espace de quelques journées de l'été polaire, de germer, d'ouvrir

leurs feuilles et de mûrir leurs fruits. Une somme de 50 à 100 degrés

leur suffit.

La terre a été divisée en zones de végétation se succédant du pôle à

l'équateur. La zone polaire boréale, à laquelle correspondrait une zone

australe encore inconnue, comprend l'archipel Glacial de l'Amérique, le

Groenland, le Spitzberg, la Sibérie du nord. Dans cette zone, pas de

forêts; suivant l'expression de Linné, «les lichens, les derniers des

végétaux, y couvrent la dernière des terres.» En Islande, on ne

rencontre plus de froment, les arbustes n'y sont plus que des

broussailles; un mûrier solitaire, qui pousse à l'abri d'une muraille, à

Akreyri, est nommé avec orgueil par les insulaires «l'arbre.» Au sud de

cette zone polaire s'étend une autre zone, dite _arctique_, où se

montrent les premiers arbres et les premières cultures.

Comment les animaux vivraient-ils dans un semblable milieu? Les

obstacles apportés à la végétation par la rigueur et la prolongation du

froid ne nuisent pas moins aux animaux. «Certains animaux, comme l'homme

et le chien, peuvent supporter des températures extrêmes sans qu'il y

ait danger pour leur vie, et ceux-là, nous les voyons habiter les

régions polaires et les régions équatoriales; mais il en est d'autres,

comme les singes, qui ne peuvent vivre dans un état parfaitement normal

que sous les tropiques, et comme les rennes, qui ne trouvent que dans

les régions septentrionales les conditions nécessaires à leur existence.

Certaines espèces meurent quand on les arrache aux terres boréales,

couvertes de glaces pendant la plus grande partie de l'année. Le

campagnol que M. Martins a vu sur le Fanthorn, et certains animalcules,

tels que le _Desoria nivalis_ et le _Podura hiemalis_, ont les neiges ou

le sol qu'elles recouvrent pour aire d'habitation. Dans les mers, la

baleine franche et divers animaux de la famille des cétacés sont arrêtés

par les eaux chaudes des latitudes tropicales comme par une barrière de

flamme.»

Mais encore faut-il que ces animaux trouvent à se nourrir dans les

régions qu'ils habitent. Dans le voisinage immédiat du pôle, sans

végétation, on ne trouve sur terre que des insectes, et dans les mers

couvertes de glaces qu'un très petit nombre de poissons, de mollusques

et de crustacés. A ces animaux se joignent quelques carnassiers

ichtyophages, ours et morses. La population marine est plus nombreuse.

M. Nordenskiold, dans son dernier voyage de 1878-1879, a trouvé dans

l'océan Sibérien une abondance surprenante de la vie. Il y a découvert

une faune aussi riche en individus que celle des mers tropicales,

quoique la température du fond soit constamment au-dessous de zéro. Sur

terre, dans les parties où la moindre rigueur des hivers permet la

croissance de quelques rares végétaux, apparaissent les herbivores et

les carnivores.

La Sibérie, la plus froide des régions du globe pendant l'hiver, n'est

pas cependant la moins bien pourvue en végétaux, et non seulement la

végétation mais même l'agriculture y sont encore possibles.

C'est que, à des hivers de neuf et dix mois, pendant lesquels la

température descend à -60 degrés, succèdent des étés courts mais

brûlants, plus chauds que les nôtres, avec des chaleurs de +35 degrés.

Aussi les blés et les autres végétaux croissent, pour ainsi dire, à vue

d'oeil. Les plantes auxquelles la rigueur de la saison ne laisse que

quelques jours d'existence ont cependant le temps de fleurir et de

porter des graines. Dans le pays des Yakoutes, la végétation ne commence

qu'en mai, après la fonte des neiges; mais elle se produit alors avec

une telle rapidité, que trente jours après, les feuilles ont acquis leur

entier développement. Dans les prairies, le foin s'élève à la hauteur

d'un homme à cheval. C'est que la chaleur de l'été est aussi grande

qu'est excessif le froid de l'hiver. Au Kamtschatka, le blé ne peut plus

arriver à maturité, mais l'orge peut encore mûrir.

Outre les plantes annuelles, qui n'ont pas à supporter les rigueurs de

l'hiver, on rencontre des plantes vivaces, mais seulement les plus

robustes. Le chêne, le noisetier, le sapin de Norvège lui-même, ne

tardent pas à disparaître lorsqu'on s'avance assez vers le nord. Mais, à

la place de ces arbres, on rencontre d'épaisses forêts de bouleaux,

d'aunes, de tilleuls, d'érables, de peupliers et d'arbres verts.

Quelques belles plantes même, cachées sous les neiges pendant l'hiver,

le lis des vallées, l'ellébore, l'iris et l'anémone, forment des

prairies éblouissantes de couleurs et d'une odeur suave.

Avec une pareille végétation, les animaux trouvent facilement à vivre

pendant l'été: en hiver, leur vie est très difficile. Cependant les

espèces animales qui y vivent à l'état sauvage sont nombreuses, et la

Sibérie est une source presque inépuisable à laquelle on demande en

abondance le gibier et la fourrure. Cependant plusieurs cris d'alarme

ont déjà été poussés, et si les procédés employés pour la chasse ne sont

pas un peu modifiés, on verra, en Sibérie comme partout, se produire la

dépopulation. Là se rencontrent les martes zibelines, les renards noirs,

les renards blancs, les hermines, les marmottes, l'écureuil, l'ours, et

tant d'autres animaux à fourrure. L'élan est aussi très répandu. C'est

au mois de mars qu'on se livre à sa chasse; à cette époque, la neige à

moitié fondue permet encore au chasseur de glisser sur de grands patins

de bois; mais l'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce.

[Illustration: L'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce.]

Le pays a aussi un nombre considérable d'oiseaux, qui sont un excellent

gibier.

Les mers de la Sibérie et ses fleuves abondent en poissons, et nombre de

peuplades ne vivent que de la pêche.

Dans la Nouvelle-Sibérie, la faune et la flore sont bien plus rares.

Les régions polaires de l'Europe, moins froides en hiver mais aussi

moins chaudes en été, ne sont pas aussi favorisées au point de vue des

plantes et des animaux.

La Laponie a cependant un climat comparable à celui de la Sibérie.

Aussi, à Zyngen, près du cap Nord, à la latitude de 70 degrés, on

récolte encore du blé dans les lieux abrités des vents de la mer. Les

neiges ne disparaissent qu'en juin; mais alors, par un jour sans nuit

qui dure plus d'un mois, la végétation avance avec une prodigieuse

rapidité, et à la fin d'août, après 72 jours de croissance, les blés

sont mûrs. A cette latitude il n'y a plus d'arbres.

Tous les points de la Laponie sont bien loin de pouvoir produire du blé:

«La Laponie, écrit William Hepworth Dixon, n'est autre chose qu'un

fouillis de rocs énormes, de marécages profonds et sombres; çà et là se

déroule, entre ces obstacles, une vallée sinueuse sur les pentes de

laquelle poussent ces lichens chétifs dont les rennes font leur

nourriture. Des bouquets de pins et de bouleaux donnent à ce paysage

austère un peu de variété; mais aucune céréale ne croît sous ces froides

zones, et les indigènes n'ont d'autres ressources que le gibier et le

poisson. Le pain de seigle, leur seul luxe, doit être expédié par eau

des villes d'Onéga et d'Arkhangel, qui elles-mêmes le tirent des

provinces méridionales.»

C'est déjà presque le tableau désolé du Spitzberg. Là, les rigueurs de

l'hiver ne sont pas excessives, et la température moyenne du mois le

plus froid n'est que de -18°.2, mais il n'y a pas d'été. Sous ce ciel

gris et sans lumière, même pendant le long jour de l'été, les plantes ne

peuvent s'accroître. Pendant les rapides semaines de soleil, quelques

phanérogames fleurissent, semblables à celles des Alpes, et viennent

égayer de leurs vives couleurs ces froides solitudes. En dehors de là,

des mousses et des lichens: en tout 90 plantes. La faune n'est guère

plus riche. M. Charles Martins n'y a rencontré, en comptant les cétacés,

que l6 mammifères, dont quatre seulement terrestres: l'ours, qui vit

principalement de poissons; le renne, un campagnol et un renard bleu.

Là, aucun reptile, mais plusieurs insectes. Les poissons non plus ne

sont guère nombreux.

Les cétacés, au contraire, pullulent. De 1669 à 1778, les baleiniers

hollandais tuèrent sur les côtes du Spitzberg 57 000 baleines; leur

nombre aujourd'hui diminue singulièrement. Il en est de même des morses.

Ainsi, à l'île des Ours, à 450 kilomètres au nord-ouest des côtes du

Finmarken, on rencontrait anciennement un nombre énorme de morses. En

1608, un équipage en tua plus de mille en une seule journée. Maintenant

on n'en voit presque plus.

Malgré la pauvreté des espèces au Spitzberg, on a rencontré des régions

plus pauvres. La terre François-Joseph, plus au nord, avec sa

température moyenne de -15 degrés, ne renferme presque plus rien. «La

végétation de ce pays, dit M. Reclus, où les chaleurs de l'été ne

peuvent ouvrir que d'étroites clairières dans le couvercle continu des

neiges et des glaces, est naturellement d'une extrême pauvreté; en

comparaison des _prairies_ de François-Joseph, celles du Spitzberg

semblent d'une exubérante richesse. Quelques herbes, des saxifrages, un

pavot, des mousses et des lichens, telle est la flore de la contrée.

Payen n'a point vu de renne: cet animal ne trouverait sans doute point à

se nourrir dans ces îles désolées; mais dans les régions septentrionales

de l'archipel, près de la _mer libre_, se voyaient partout les traces de

l'ours, du lièvre et du renard, et des veaux marins étaient en foule

étendus sur la glace. De même que sur les côtes des Feroërs, de

l'Islande, du Spitzberg, les rocs isolés sont habités par des myriades

de pingouins et d'autres oiseaux, et, à l'approche des voyageurs, les

mâles s'élèvent en vols immenses, avec un bruit d'ailes assourdissant.

»C'est que, si les terres rapprochées des pôles sont pauvres en espèces,

ces espèces elles-mêmes ont, pour la plupart, des représentants en

nombre immense. Quelques îlots des Lofodens sont tellement peuplés de

volatiles qu'on leur a donné le nom de Hyken, ou montagnes d'oiseaux. De

même sur les promontoires et dans les fiords des Hébrides, des

Shettlands, des Feroërs, de la Norvège, du Spitzberg, de la

Nouvelle-Zemble, les assises des rochers sont occupées, à perte de vue,

par des rangées d'oiseaux pressées comme les soldats d'une armée. Quand

ces foules de volatiles s'élancent contre le vent et la mer pour aller

chercher leur proie, ou tourbillonnent au-dessus des chasseurs, elles

s'élèvent en nuages, et l'homme, ivre de destruction, n'a qu'à tirer au

hasard pour abattre ses victimes, à moins qu'armé d'un bâton il ne

préfère assommer les femelles qui, tout en glapissant avec rage, restent

noblement accroupies sur leur couvée.»

L'Islande, comme le Spitzberg, quoique beaucoup moins au nord, profite

du Gulf-Stream. Les hivers y sont, dans leurs écarts extrêmes, moins

froids que ceux de France, et les étés moins chauds. Le pays emprunte de

plus aux singularités de son sol une originalité toute spéciale. Neiges

éternelles, volcans, sources jaillissantes d'eau bouillante, on y

rencontre les plus étranges contrastes. Les chaleurs de l'été, bien

modérées cependant, permettent d'y récolter quelques grains et des

pommes de terre. Les prairies permettent d'y élever des boeufs, des

moutons, des rennes, des chevaux. On y fait la chasse des oiseaux et de

quelques animaux à fourrure. La pêche y est abondante. C'est à peine si

l'île de Terre-Neuve, à la latitude de 48 degrés, est plus favorisée.

La Nouvelle-Bretagne, un immense continent comme la Sibérie, présente

presque les mêmes caractères. Cependant les eaux de l'Océan qui le

pénètrent de toutes parts, qui séparent les nombreuses îles de son

archipel, ont un peu adouci son climat; mais l'adoucissement est petit.

Mêmes hivers horribles, mêmes étés étouffants, même répartition des

animaux et des plantes. Nous n'y insisterons pas.

CHAPITRE IV

LES HABITANTS DES RÉGIONS POLAIRES.

Dans les régions si froides dont nous venons de parler ne peuvent vivre

que de rares et peu nombreuses peuplades. La rigueur du climat, en les

attaquant directement, rend leur vie bien pénible; mais ce sont surtout

les difficultés de la subsistance qui arrêtent leur développement.

Faisons sur ce sujet un nouvel emprunt à Elisée Reclus.

Les grands froids · 第 7 / 19 段