partit avec des provisions pour sept années. Le 26 juin, il rencontra un
baleinier, et depuis on ne reçut plus de ses nouvelles. En 1848 on
commença à s'inquiéter de son absence, et pendant les années qui
suivirent de nombreuses expéditions partirent successivement à sa
recherche. Ce ne fut que plusieurs années après que des peuplades
d'Esquimaux donnèrent quelques renseignements. Ils avaient vu, en 1850,
une troupe de soixante hommes blancs, fort amaigris, voyageant dans un
canot. Ces malheureux firent comprendre que leurs vaisseaux avaient été
détruits par les glaces et qu'ils chassaient. Plus tard les Esquimaux
trouvèrent un campement où il y avait trente cadavres. L'état de ces
corps montrait que ces infortunés avaient été réduits à l'horrible
ressource du cannibalisme.
En 1852, le docteur Kane partit pour les régions polaires. Il hiverna au
78e degré de latitude: excepté au Spitzberg, qui jouit d'un climat
tempéré par des courants marins, aucun navigateur n'avait encore hiverné
à une aussi haute latitude. Pendant une longue nuit de presque cinq mois
on éprouva des températures de -56 degrés, ce qui n'empêcha pas de faire
constamment des observations.
Le commandant américain avait l'intention de profiter des glaces de
l'hiver pour faire vers le nord une expédition en traîneau; il avait
dans cette intention amené un magnifique attelage de neuf chiens de
Terre-Neuve, et de trente-quatre chiens esquimaux; mais la froidure
extrême les fit presque tous périr, et il ne lui en resta que six pour
ses courses. Il montra l'existence dans le Groenland de glaciers
immenses, auprès desquels les glaciers des Alpes ne sont rien. Il
parvint jusqu'au 83e degré de latitude.
[Illustration: Attelage de chiens.]
Forcés de séjourner au milieu des glaces un hiver encore, le docteur
Kane et ses compagnons eurent cruellement à souffrir malgré leur
alliance avec les Esquimaux. «Enfermés dans une étroite cabine entourée
de mousse, dit M. Laugel, à peine défendus contre le froid, obligés de
brûler chaque jour quelque partie du navire, atteints du scorbut, osant
à peine interroger l'avenir dans leurs sinistres réflexions, le docteur
Kane et ses compagnons atteignirent sans doute la limite des souffrances
que la nature humaine peut endurer.» Enfin, au printemps, ils prirent le
parti désespéré d'abandonner leur navire, et ils arrivèrent heureusement
à Uppernavik. Quelques mois après Kane mourait, à trente-quatre ans, des
suites de ses souffrances.
L'une des dernières explorations au pôle Nord est l'exploration
allemande des navires _la Germania_ et _la Hansa_, en 1869 et 1870. Fait
assez singulier, sur la côte orientale du Groenland, les voyageurs
n'eurent à supporter que des températures relativement élevées, ne
dépassant pas -30 degrés. C'est que le Gulf-Stream envoie encore par là
quelques dérivations. Le sort de l'équipage de la _Hansa_ ne fut pas
cependant pour cela moins à plaindre. Forcé d'abandonner le vaisseau qui
avait été écrasé par les glaces, il resta pendant 237 jours sur un
glaçon qui le portait à la dérive vers le sud. Sur cette île flottante
de sept milles de circonférence on ne manqua d'abord de rien. Une grande
partie du chargement avait pu être embarquée. Mais à la fin, le
combustible venant à manquer, on en fut réduit à tout brûler pour se
chauffer, pétrole, eau-de-vie, le tabac même. Enfin, le 13 juillet,
après une course en canot de deux mois, on parvint à Friedrichsthal.
Ces quelques extraits de quelques-unes des expéditions au pôle Nord nous
suffisent pour connaître quelles sont les températures les plus basses
observées, et quels effets elles produisent. Résumons ces températures
et ces effets.
Des températures de -40 degrés ont été observées en Amérique à la même
latitude que Marseille, à Newport, Franconvay, Bangor. Plus au nord on a
subi des températures bien plus basses: à l'île Melville, -48 degrés; au
fort Entreprise, -49 degrés; au fort Reliance, -56°.7; c'est
vraisemblablement le froid le plus grand qui ait jamais été observé en
Amérique. L'Europe, dans des terres beaucoup moins boréales, a vu des
températures presque aussi basses: à Moscou, -43 degrés; à Calix
(Suède), -55 degrés. Le Spitzberg est beaucoup moins froid.
Mais c'est à l'Asie, avec ses masses profondes de terre, que reviennent
les températures les plus basses qui aient jamais été observées. A
Iakoutsk, le 25 janvier 1829, on observa -58 degrés. La température
beaucoup plus basse encore de -60 degrés aurait été constatée en ce même
lieu le 21 janvier 1873, par un marchand russe nommé Severow. Enfin, un
médecin-major, Middendorf, a affirmé y avoir noté un froid de -63
degrés. «Alors, dit-il, le mercure devenu métal se travaille au marteau
comme le plomb, le fer devient cassant, les haches se brisent comme du
verre quand on veut s'en servir, le bois refuse de se laisser couper; il
semble que le feu lui-même gèle, car les gaz qui l'alimentent perdent de
leur chaleur.» Le fait de la congélation du mercure se produit à partir
de la température de -40 degrés dans toutes les contrées que nous venons
de décrire; il faut alors nécessairement remplacer le thermomètre à
mercure par le thermomètre à alcool. C'est pour n'avoir pas pris cette
précaution que Gmelin, le 16 janvier 1735, à six heures du matin, crut
avoir noté une température de -70 degrés à Ieniseisk, puis une
température de -84 degrés à Kiring. Le mercure s'était congelé dans son
thermomètre, et, par la contraction produite au moment de la
solidification, avait marqué une température beaucoup plus basse que la
température réelle.
Mais Gmelin ne s'aperçut pas de ce qui était arrivé; Delisle, en 1736,
reconnut le premier que le mercure peut se solidifier par le froid.
Cependant, jusqu'en 1760, le fait resta ignoré du plus grand nombre, et
fut même révoqué en doute par ceux auxquels il était raconté. C'est
seulement à cette époque que divers physiciens, utilisant le froid
rigoureux qu'il faisait à Saint-Pétersbourg pour obtenir à l'aide de
mélanges réfrigérants des températures plus basses encore, purent
solidifier artificiellement le mercure, et étudier ses nouvelles
propriétés. Les savants étaient si peu préparés à cette solidification,
ils la croyaient si impossible, qu'on lit dans l'_Histoire de l'Académie
des sciences pour 1760_: «Quand les premiers navigateurs qui passèrent
dans l'Inde dirent aux Indiens que cette liqueur qui leur paraissait si
mobile, si fluide, que l'eau enfin devenait en hiver, dans les climats
septentrionaux, dure et solide comme la pierre, ils les prirent pour des
imposteurs; ils ne se rendirent que lorsqu'on eut trouvé le moyen de
leur montrer cette eau durcie, de la glace en un mot, et de leur faire
voir que rien n'était plus vrai que ce qu'ils n'avaient jamais voulu
croire. Nous aurions peut-être été aussi étonnés et aussi incrédules
qu'eux autrefois, si l'on nous eût dit que le mercure peut acquérir la
solidité des corps durs, des métaux.»
Dans l'hiver de 1808-1809, le mercure se congela naturellement dans
l'air à Moscou.
La solidification du mercure, ainsi constatée d'une manière indiscutable
en 1760, fut un événement considérable, et causa une certaine déception
aux savants. C'est que, à cette époque, on n'avait pas encore perdu
l'espérance de changer les métaux communs en métaux précieux, et qu'on
comptait sur le mercure pour opérer la transmutation. Les savants
croyaient à la possibilité de solidifier le mercure d'une manière
permanente, et, suivant le degré plus ou moins parfait de sa
solidification, d'en faire du plomb, de l'étain ou de l'argent. Il n'y
aurait plus eu alors qu'à ajouter à ce mercure solide une nouvelle
qualité, la couleur, au moyen d'une teinture convenable, pour en faire
de l'or.
Aussi, lorsque l'on eut constaté que le mercure une fois solidifié
redevenait liquide quand le froid disparaissait, les alchimistes
sentirent crouler leurs dernières espérances.
Sur l'homme, les effets de froids si excessifs sont rapides. Toutes les
parties du corps qui ne sont pas assez garanties sont vite congelées.
Par un temps absolument calme, nous l'avons vu, on peut résister quelque
temps, et le visage, même à découvert, peut rester exposé à l'air. C'est
que dans ce cas la chaleur du sang qui réchauffe le visage n'a à lutter
que contre le rayonnement; l'air froid qui le touche, ne se renouvelant
que lentement, n'emporte guère de chaleur. Quand il y a du vent, il en
est tout autrement, et la rapidité du refroidissement est bien plus
grande. Aussi, en Sibérie, fait-on quelquefois usage de masques pour se
couvrir le visage, pour préserver le nez et les oreilles.
Quand on se livre à un exercice violent, à une marche rapide, la
souffrance au visage n'est pas moindre, mais il vient s'en ajouter une
autre. La respiration s'accélère, la quantité d'air qui pénètre dans la
poitrine augmente, et comme cet air est glacé, la chaleur du sang ne
suffit plus à réchauffer les poumons; de là la souffrance intérieure.
Nous pouvons donc affirmer que par des froids de -40 degrés la vie
extérieure n'est plus possible; c'est à peine si l'on peut séjourner
quelques instants dehors, et encore à la condition qu'on ne s'y livre à
aucun exercice un peu violent. Ce n'est pas seulement le contact de
l'air qui est à craindre dans ces cas, mais encore, mais surtout le
contact des métaux; nous en avons rapporté plusieurs exemples.
L'explication de ce fait est aisée.
Les métaux sont des corps bon conducteurs de la chaleur; si un corps
chaud est placé sur une barre métallique, la chaleur se propage
rapidement à partir du point de contact pour se répandre dans toute la
barre; de telle sorte qu'au bout de quelques instants le corps chaud
sera entièrement refroidi. La barre métallique lui aura soutiré toute sa
chaleur par le point de contact pour s'échauffer elle-même. Que le corps
chaud soit au contraire placé sur du bois, sur une étoffe de laine, la
chaleur qui passera dans l'étoffe, ne pouvant s'y propager rapidement,
car l'étoffe conduit mal la chaleur, restera au point de contact; le
corps chaud se refroidira lentement.
Notre main, c'est le corps chaud. Qu'elle saisisse un morceau de bois,
elle l'échauffe seulement à l'endroit touché, et ne perd elle-même que
peu de chaleur. Mais si nous prenons une barre de fer, la chaleur qui
sort de la main est à chaque instant disséminée dans la totalité de la
masse de métal, les points de contact ne s'échauffent pas sensiblement.
De là une soustraction rapide de chaleur qui occasionne une
désorganisation des tissus analogue à celle que cause une brûlure. C'est
ce qui nous explique aussi pourquoi, en hiver, un métal nous semble à la
main beaucoup plus froid que le bois placé à côté de lui, quoique, en
réalité, les deux corps soient à la même température.
CHAPITRE III
FAUNE ET FLORE DES RÉGIONS POLAIRES.
Les froides régions qui entourent les pôles ne peuvent pas être bien
riches en espèces végétales et animales. Un hiver presque perpétuel, une
nuit de plusieurs mois, ne permettent pas à la végétation de se
développer librement; les animaux, d'autre part, plus ou moins sensibles
au froid et ne trouvant pas à se nourrir, fuient ces lieux
inhospitaliers.
Chaque végétal a besoin, pour commencer son développement, d'une
température déterminée, et, pour l'achever, d'une certaine quantité de
chaleur comptée à partir de cette température. Bien peu de plantes
peuvent se contenter de la petite somme qu'offrent les régions polaires.
Aussi voit-on une richesse croissante de la flore en allant des pôles à
l'équateur. L'île du Spitzberg, parfaitement explorée, ne possède que
quatre-vingt-dix espèces de plantes; tandis que la Sicile, d'une étendue
moins considérable, en possède deux mille six cent cinquante.
Les rares plantes de la zone glaciale doivent avoir le temps, dans
l'espace de quelques journées de l'été polaire, de germer, d'ouvrir
leurs feuilles et de mûrir leurs fruits. Une somme de 50 à 100 degrés
leur suffit.
La terre a été divisée en zones de végétation se succédant du pôle à
l'équateur. La zone polaire boréale, à laquelle correspondrait une zone
australe encore inconnue, comprend l'archipel Glacial de l'Amérique, le
Groenland, le Spitzberg, la Sibérie du nord. Dans cette zone, pas de
forêts; suivant l'expression de Linné, «les lichens, les derniers des
végétaux, y couvrent la dernière des terres.» En Islande, on ne
rencontre plus de froment, les arbustes n'y sont plus que des
broussailles; un mûrier solitaire, qui pousse à l'abri d'une muraille, à
Akreyri, est nommé avec orgueil par les insulaires «l'arbre.» Au sud de
cette zone polaire s'étend une autre zone, dite _arctique_, où se
montrent les premiers arbres et les premières cultures.
Comment les animaux vivraient-ils dans un semblable milieu? Les
obstacles apportés à la végétation par la rigueur et la prolongation du
froid ne nuisent pas moins aux animaux. «Certains animaux, comme l'homme
et le chien, peuvent supporter des températures extrêmes sans qu'il y
ait danger pour leur vie, et ceux-là, nous les voyons habiter les
régions polaires et les régions équatoriales; mais il en est d'autres,
comme les singes, qui ne peuvent vivre dans un état parfaitement normal
que sous les tropiques, et comme les rennes, qui ne trouvent que dans
les régions septentrionales les conditions nécessaires à leur existence.
Certaines espèces meurent quand on les arrache aux terres boréales,
couvertes de glaces pendant la plus grande partie de l'année. Le
campagnol que M. Martins a vu sur le Fanthorn, et certains animalcules,
tels que le _Desoria nivalis_ et le _Podura hiemalis_, ont les neiges ou
le sol qu'elles recouvrent pour aire d'habitation. Dans les mers, la
baleine franche et divers animaux de la famille des cétacés sont arrêtés
par les eaux chaudes des latitudes tropicales comme par une barrière de
flamme.»
Mais encore faut-il que ces animaux trouvent à se nourrir dans les
régions qu'ils habitent. Dans le voisinage immédiat du pôle, sans
végétation, on ne trouve sur terre que des insectes, et dans les mers
couvertes de glaces qu'un très petit nombre de poissons, de mollusques
et de crustacés. A ces animaux se joignent quelques carnassiers
ichtyophages, ours et morses. La population marine est plus nombreuse.
M. Nordenskiold, dans son dernier voyage de 1878-1879, a trouvé dans
l'océan Sibérien une abondance surprenante de la vie. Il y a découvert
une faune aussi riche en individus que celle des mers tropicales,
quoique la température du fond soit constamment au-dessous de zéro. Sur
terre, dans les parties où la moindre rigueur des hivers permet la
croissance de quelques rares végétaux, apparaissent les herbivores et
les carnivores.
La Sibérie, la plus froide des régions du globe pendant l'hiver, n'est
pas cependant la moins bien pourvue en végétaux, et non seulement la
végétation mais même l'agriculture y sont encore possibles.
C'est que, à des hivers de neuf et dix mois, pendant lesquels la
température descend à -60 degrés, succèdent des étés courts mais
brûlants, plus chauds que les nôtres, avec des chaleurs de +35 degrés.
Aussi les blés et les autres végétaux croissent, pour ainsi dire, à vue
d'oeil. Les plantes auxquelles la rigueur de la saison ne laisse que
quelques jours d'existence ont cependant le temps de fleurir et de
porter des graines. Dans le pays des Yakoutes, la végétation ne commence
qu'en mai, après la fonte des neiges; mais elle se produit alors avec
une telle rapidité, que trente jours après, les feuilles ont acquis leur
entier développement. Dans les prairies, le foin s'élève à la hauteur
d'un homme à cheval. C'est que la chaleur de l'été est aussi grande
qu'est excessif le froid de l'hiver. Au Kamtschatka, le blé ne peut plus
arriver à maturité, mais l'orge peut encore mûrir.
Outre les plantes annuelles, qui n'ont pas à supporter les rigueurs de
l'hiver, on rencontre des plantes vivaces, mais seulement les plus
robustes. Le chêne, le noisetier, le sapin de Norvège lui-même, ne
tardent pas à disparaître lorsqu'on s'avance assez vers le nord. Mais, à
la place de ces arbres, on rencontre d'épaisses forêts de bouleaux,
d'aunes, de tilleuls, d'érables, de peupliers et d'arbres verts.
Quelques belles plantes même, cachées sous les neiges pendant l'hiver,
le lis des vallées, l'ellébore, l'iris et l'anémone, forment des
prairies éblouissantes de couleurs et d'une odeur suave.
Avec une pareille végétation, les animaux trouvent facilement à vivre
pendant l'été: en hiver, leur vie est très difficile. Cependant les
espèces animales qui y vivent à l'état sauvage sont nombreuses, et la
Sibérie est une source presque inépuisable à laquelle on demande en
abondance le gibier et la fourrure. Cependant plusieurs cris d'alarme
ont déjà été poussés, et si les procédés employés pour la chasse ne sont
pas un peu modifiés, on verra, en Sibérie comme partout, se produire la
dépopulation. Là se rencontrent les martes zibelines, les renards noirs,
les renards blancs, les hermines, les marmottes, l'écureuil, l'ours, et
tant d'autres animaux à fourrure. L'élan est aussi très répandu. C'est
au mois de mars qu'on se livre à sa chasse; à cette époque, la neige à
moitié fondue permet encore au chasseur de glisser sur de grands patins
de bois; mais l'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce.
[Illustration: L'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce.]
Le pays a aussi un nombre considérable d'oiseaux, qui sont un excellent
gibier.
Les mers de la Sibérie et ses fleuves abondent en poissons, et nombre de
peuplades ne vivent que de la pêche.
Dans la Nouvelle-Sibérie, la faune et la flore sont bien plus rares.
Les régions polaires de l'Europe, moins froides en hiver mais aussi
moins chaudes en été, ne sont pas aussi favorisées au point de vue des
plantes et des animaux.
La Laponie a cependant un climat comparable à celui de la Sibérie.
Aussi, à Zyngen, près du cap Nord, à la latitude de 70 degrés, on
récolte encore du blé dans les lieux abrités des vents de la mer. Les
neiges ne disparaissent qu'en juin; mais alors, par un jour sans nuit
qui dure plus d'un mois, la végétation avance avec une prodigieuse
rapidité, et à la fin d'août, après 72 jours de croissance, les blés
sont mûrs. A cette latitude il n'y a plus d'arbres.
Tous les points de la Laponie sont bien loin de pouvoir produire du blé:
«La Laponie, écrit William Hepworth Dixon, n'est autre chose qu'un
fouillis de rocs énormes, de marécages profonds et sombres; çà et là se
déroule, entre ces obstacles, une vallée sinueuse sur les pentes de
laquelle poussent ces lichens chétifs dont les rennes font leur
nourriture. Des bouquets de pins et de bouleaux donnent à ce paysage
austère un peu de variété; mais aucune céréale ne croît sous ces froides
zones, et les indigènes n'ont d'autres ressources que le gibier et le
poisson. Le pain de seigle, leur seul luxe, doit être expédié par eau
des villes d'Onéga et d'Arkhangel, qui elles-mêmes le tirent des
provinces méridionales.»
C'est déjà presque le tableau désolé du Spitzberg. Là, les rigueurs de
l'hiver ne sont pas excessives, et la température moyenne du mois le
plus froid n'est que de -18°.2, mais il n'y a pas d'été. Sous ce ciel
gris et sans lumière, même pendant le long jour de l'été, les plantes ne
peuvent s'accroître. Pendant les rapides semaines de soleil, quelques
phanérogames fleurissent, semblables à celles des Alpes, et viennent
égayer de leurs vives couleurs ces froides solitudes. En dehors de là,
des mousses et des lichens: en tout 90 plantes. La faune n'est guère
plus riche. M. Charles Martins n'y a rencontré, en comptant les cétacés,
que l6 mammifères, dont quatre seulement terrestres: l'ours, qui vit
principalement de poissons; le renne, un campagnol et un renard bleu.
Là, aucun reptile, mais plusieurs insectes. Les poissons non plus ne
sont guère nombreux.
Les cétacés, au contraire, pullulent. De 1669 à 1778, les baleiniers
hollandais tuèrent sur les côtes du Spitzberg 57 000 baleines; leur
nombre aujourd'hui diminue singulièrement. Il en est de même des morses.
Ainsi, à l'île des Ours, à 450 kilomètres au nord-ouest des côtes du
Finmarken, on rencontrait anciennement un nombre énorme de morses. En
1608, un équipage en tua plus de mille en une seule journée. Maintenant
on n'en voit presque plus.
Malgré la pauvreté des espèces au Spitzberg, on a rencontré des régions
plus pauvres. La terre François-Joseph, plus au nord, avec sa
température moyenne de -15 degrés, ne renferme presque plus rien. «La
végétation de ce pays, dit M. Reclus, où les chaleurs de l'été ne
peuvent ouvrir que d'étroites clairières dans le couvercle continu des
neiges et des glaces, est naturellement d'une extrême pauvreté; en
comparaison des _prairies_ de François-Joseph, celles du Spitzberg
semblent d'une exubérante richesse. Quelques herbes, des saxifrages, un
pavot, des mousses et des lichens, telle est la flore de la contrée.
Payen n'a point vu de renne: cet animal ne trouverait sans doute point à
se nourrir dans ces îles désolées; mais dans les régions septentrionales
de l'archipel, près de la _mer libre_, se voyaient partout les traces de
l'ours, du lièvre et du renard, et des veaux marins étaient en foule
étendus sur la glace. De même que sur les côtes des Feroërs, de
l'Islande, du Spitzberg, les rocs isolés sont habités par des myriades
de pingouins et d'autres oiseaux, et, à l'approche des voyageurs, les
mâles s'élèvent en vols immenses, avec un bruit d'ailes assourdissant.
»C'est que, si les terres rapprochées des pôles sont pauvres en espèces,
ces espèces elles-mêmes ont, pour la plupart, des représentants en
nombre immense. Quelques îlots des Lofodens sont tellement peuplés de
volatiles qu'on leur a donné le nom de Hyken, ou montagnes d'oiseaux. De
même sur les promontoires et dans les fiords des Hébrides, des
Shettlands, des Feroërs, de la Norvège, du Spitzberg, de la
Nouvelle-Zemble, les assises des rochers sont occupées, à perte de vue,
par des rangées d'oiseaux pressées comme les soldats d'une armée. Quand
ces foules de volatiles s'élancent contre le vent et la mer pour aller
chercher leur proie, ou tourbillonnent au-dessus des chasseurs, elles
s'élèvent en nuages, et l'homme, ivre de destruction, n'a qu'à tirer au
hasard pour abattre ses victimes, à moins qu'armé d'un bâton il ne
préfère assommer les femelles qui, tout en glapissant avec rage, restent
noblement accroupies sur leur couvée.»
L'Islande, comme le Spitzberg, quoique beaucoup moins au nord, profite
du Gulf-Stream. Les hivers y sont, dans leurs écarts extrêmes, moins
froids que ceux de France, et les étés moins chauds. Le pays emprunte de
plus aux singularités de son sol une originalité toute spéciale. Neiges
éternelles, volcans, sources jaillissantes d'eau bouillante, on y
rencontre les plus étranges contrastes. Les chaleurs de l'été, bien
modérées cependant, permettent d'y récolter quelques grains et des
pommes de terre. Les prairies permettent d'y élever des boeufs, des
moutons, des rennes, des chevaux. On y fait la chasse des oiseaux et de
quelques animaux à fourrure. La pêche y est abondante. C'est à peine si
l'île de Terre-Neuve, à la latitude de 48 degrés, est plus favorisée.
La Nouvelle-Bretagne, un immense continent comme la Sibérie, présente
presque les mêmes caractères. Cependant les eaux de l'Océan qui le
pénètrent de toutes parts, qui séparent les nombreuses îles de son
archipel, ont un peu adouci son climat; mais l'adoucissement est petit.
Mêmes hivers horribles, mêmes étés étouffants, même répartition des
animaux et des plantes. Nous n'y insisterons pas.
CHAPITRE IV
LES HABITANTS DES RÉGIONS POLAIRES.
Dans les régions si froides dont nous venons de parler ne peuvent vivre
que de rares et peu nombreuses peuplades. La rigueur du climat, en les
attaquant directement, rend leur vie bien pénible; mais ce sont surtout
les difficultés de la subsistance qui arrêtent leur développement.
Faisons sur ce sujet un nouvel emprunt à Elisée Reclus.