climat plus froid encore. Au delà du cercle polaire austral, les glaces
s'opposent presque complètement au passage des navigateurs, tandis que,
dans le Nord, les baleiniers vont souvent jusqu'au Spitzberg, bien plus
rapproché du pôle. Cook, en 1773 et 1774, fit le tour de la terre dans
le voisinage du cercle polaire antarctique. Des glaces continues ne lui
permirent guère de dépasser le parallèle de 71 degrés. «L'horreur des
solitudes australes jusque-là si inconnues, la rigueur excessive du
climat, les montagnes de glaces aux formes et aux dimensions colossales,
les hautes et longues falaises recouvertes d'un épais manteau de neige,
la mer semée de débris qui s'agitent et se heurtent sans repos,
frappèrent fortement la vive imagination de Cook.» Les îles ou
continents de ces régions presque complètement inconnues, et pour sûr
sans habitants, ne peuvent guère nous fournir de données pour notre
étude; revenons donc au pôle boréal.--Il a été assez exploré et assez
décrit pour que nous puissions en donner un tableau.
Là, tout est sous la glace, tout est sous la neige. Sur les côtes de la
Sibérie, de la Laponie, de la Nouvelle-Bretagne, de l'Amérique russe
jusqu'au Kamtschatka, tout est solide pendant la plus grande partie de
l'année. Sur terre comme sur mer, on ne voit que de l'eau solidifiée.
Des froids terribles semblent rendre le séjour de ces contrées
absolument impossible. Et pourtant que de voyageurs y ont passé de longs
hivers! Sir John Ross n'a pas pu les quitter pendant quatre ans. Entre
le 70e et le 74e degré de latitude, il a observé une température moyenne
de -14 degrés. En toute saison il a eu des gelées: la température la
plus basse a été de -49 degrés, la plus élevée de +10 degrés. Le mois le
plus froid, celui de janvier, avait une température moyenne de -34
degrés.
Dans de si froides contrées, il y a même des habitants qui n'émigrent
jamais. «On peut juger, dit Reclus, du climat de la Laponie par la
langue des Lapons, qui contient 20 noms pour désigner la glace, 11 pour
le froid, 41 pour la neige et ses composés, 26 verbes pour indiquer les
phénomènes du gel et du dégel.»
On ne connaît pas la température du pôle, puisque jamais on n'y a
pénétré; mais on a noté, dans les régions voisines, des froids plus
intenses encore que ceux rapportés par Ross. «Le temps est, de plus,
d'une inconstance remarquable dans les régions polaires: on voit
succéder à un calme plat des coups de vent aussi brusques que violents.
Tous les navigateurs parlent de ces bourrasques qui disloquent les
montagnes de glace et menacent d'engloutir les navires sous leurs
débris. En quelques heures, le ciel jusque-là serein se couvre de
nuages, et quand la température s'élève, l'atmosphère est obscurcie par
des brumes tellement épaisses qu'on ne distingue pas les objets à
quelques pas devant soi.»
Les caractères de ce rude climat ne s'arrêtent pas brusquement au cercle
polaire, et bien des régions plus proches de l'équateur ne sont pas
beaucoup mieux partagées. Les grands fleuves de la Sibérie, comme la
Léna, ne peuvent servir à la navigation dans leur partie basse, car ils
sont congelés pendant la moitié de l'année, et ils baignent des contrées
incultes, presque désertes, périodiquement désolées par de terribles
inondations.
Ces tristes régions ne sont pas cependant complètement privées d'un été
relatif. Quand il arrive, les glaces commencent à fondre, se disloquent;
c'est la débâcle, débâcle formidable comme les glaces qui la produisent.
Les champs de glace du pôle arctique se brisent, et leurs débris s'en
vont à la dérive. Des montagnes de glace, provenant de la chute des
glaciers du Spitzberg dans l'Océan, se détachent de la masse avec le
bruit du tonnerre et deviennent errantes. On les nomme des icebergs:
leurs dimensions sont colossales. Élisée Reclus nous en donne une
saisissante description: «Au large des côtes rocheuses du Groenland, du
Labrador, du Spitzberg, les glaçons s'unissent pour former les
banquises. Elles ont parfois une superficie de centaines de milliers de
kilomètres carrés, ou même constituent de véritables continents. Que de
fois les explorateurs des mers arctiques ont en vain tenté de trouver un
passage à travers ces barrières, et sont restés emprisonnés dans la
masse solide, après s'être aventurés dans quelque baie trompeuse de la
banquise! Les montagnes de glace détachées des glaciers ont aussi des
dimensions colossales, 120 mètres au-dessus de l'eau, 1000 au-dessous.
Hayes compare au colosse de Rhodes un des blocs qu'il rencontra; un
large détroit coulait entre ses deux piliers. John Ross a rencontré dans
la baie de Baffin plusieurs blocs échoués à une profondeur de 475
mètres. Quant aux fragments de banquises, on en a rencontré qui
n'avaient pas moins de 100 à 150 kilomètres dans tous les sens, et qui
devaient peser jusqu'à 18 milliards de tonnes.»
Malheur au vaisseau qui est pris entre ces blocs énormes, il est broyé
et disparaît. Le _Tegetthoff_, emprisonné dans les glaces polaires en
1873, fut le témoin de ces luttes grandioses des éléments au moment de
la débâcle. Son équipage n'échappa que par miracle à une mort qu'il
croyait certaine. Nous empruntons la description du phénomène à la
relation du _Tour du monde_: «Ce n'est qu'au moyen de l'ouïe qu'on peut
se rendre compte de l'épouvantable conflit des éléments autour de soi,
car on est dans une nuit profonde que nulle lanterne ne saurait
éclairer. Les fracas de la glace comprimée, dont les blocs se heurtent
et se brisent les uns contre les autres, ont augmenté sensiblement de
sonorité à mesure que le froid s'est accru. A l'automne, alors que les
plaines du _Pack_ ne formaient pas encore des entablements aussi énormes
et aussi puissamment soudés, les convulsions étaient accompagnées de
bruits graves et sourds; à présent, ce sont de véritables hurlements de
rage; oui, aucun mot ne saurait rendre la nature de ce vacarme.
L'horrible grondement se rapproche de plus en plus; on dirait des
centaines de chariots qui roulent sur un sol très raviné. En même temps,
l'intensité de la pression s'accroît; déjà la glace commence à trembler
immédiatement au-dessous de nous, et à gémir sur tous les modes
imaginables. C'est d'abord comme le sifflement de mille flèches; c'est
ensuite un espèce de concert furieux où les voix les plus aiguës
glapissent mêlées aux plus graves; le mugissement devient de plus en
plus sauvage; la glace, tout autour du navire, se rompt en fêlures
concentriques, et ses fragments fracassés roulent les uns sur les
autres,
»Un rythme particulier, marqué d'effrayantes saccades, indique le point
culminant de la pression. L'oreille épie avec angoisse cette modulation
bien connue. Ensuite survient un craquement; quelques raies noires
strient la neige au hasard; ce sont de nouvelles crevasses qui ouvrent,
un instant après, tout à côté de nous, des abîmes béants. C'est souvent
aussi le dernier effort du phénomène. Les hautes agglomérations
s'agitent en grondant et s'écroulent, pareilles à une ville qui tombe en
ruine. On entend encore, par intervalles, quelques murmures, puis tout
semble rentré dans le repos. Hélas! ce n'est que le commencement.»
L'immense couronne de glace que l'on rencontre à chaque extrémité de la
terre se continue-t-elle jusqu'au pôle? Presque tous les navigateurs
répondent que non. Ils croient à l'existence d'une mer libre, à
température relativement élevée, séparée de notre océan par des glaces,
des îles, des continents, que personne encore n'est parvenu à franchir.
Cependant, le savant explorateur suédois Nordenskiold, qui vient de
traverser si glorieusement tout l'océan Glacial, de Sibérie jusqu'au
détroit de Behring, ne partage pas l'opinion générale. Après s'être
approché du pôle jusqu'à une distance de 800 kilomètres, plus près que
tout autre navigateur, il déclare que l'existence d'une mer libre
arctique est une chimère.
Les terres enveloppées de glace, qui se joignent à l'Océan solidifié
pour arrêter les explorateurs les plus intrépides, présentent un
spectacle plus triste encore que celui des icebergs et des banquises.
Dans l'intérieur de ces îles souvent immenses, où n'arrive plus aucune
dérivation du Gulf-Stream, la température est plus basse encore que sur
les glaces flottantes; il gèle en toute saison, et presque aucune
végétation ne vient annoncer le retour d'un été sans chaleur. Aucune
peuplade ne peut habiter à ces latitudes extrêmes, car l'homme n'y
trouverait ni bois pour se chauffer, ni plantes pour aider à sa
subsistance, et les animaux trop rares ne lui fourniraient qu'une
existence bien précaire.
Chose surprenante pourtant, ces horribles climats, avec leurs rigueurs
et leurs variations continuelles, leurs glaces, leurs brouillards et
leurs tempêtes, sont des plus sains, et l'homme qui y porterait de quoi
vivre jouirait d'une parfaite santé. Le Spitzberg, une des terres les
plus proches du pôle, complètement inhabité, est cependant d'une grande
salubrité. Écoutons Élisée Reclus: «L'archipel du Spitzberg, attiédi par
les courants maritimes, participe à l'adoucissement du climat de toute
l'Europe occidentale. En été, le climat du Spitzberg est, sinon l'un des
plus agréables de la terre, du moins l'un des plus salubres.» Les divers
explorateurs ont constaté que, pendant la belle saison, rhumes,
catarrhes, toux, affections de poitrine, sont inconnus des équipages qui
y séjournent. «Le Spitzberg devrait être recommandé par les médecins
comme un excellent séjour d'été à un grand nombre de malades. Peut-être
que, dans un avenir prochain, des hôtels pareils à ceux des sommets
alpins seront érigés au bord des criques du Spitzberg, pour
l'accommodation des chasseurs et des malades venus de l'Angleterre et du
continent. Toutefois, ce climat salubre reste froid, inégal, changeant.
Jamais le ciel n'est serein pendant une journée entière.»
Le Spitzberg, presque en son entier, est recouvert de glaciers et de
neiges; la neige y tombe à toutes les époques de l'année. Souvent le
froid est tel que le mercure se congèle à l'air. C'est surtout pendant
l'immense jour de quatre mois, par un temps relativement calme, que se
produisent les températures les plus basses. L'inégalité du climat est
telle que, pendant le mois de janvier, qui est le plus froid, la
température s'élève quelquefois au-dessus du point de glace. Un été très
court, de quelques semaines, pendant lequel la neige tombe souvent,
présente une température moyenne plus basse que celle du mois de janvier
de nos climats.
Les récits des voyageurs vont nous éclairer davantage sur les grands
froids de ces tristes régions.
CHAPITRE II
VOYAGES DANS LES RÉGIONS POLAIRES.
Dès le commencement du dix-huitième siècle, les voyageurs constatèrent
et mesurèrent les froids intenses de la Sibérie, le plus froid des pays
du monde. Quoique sous la même latitude que la Norvège et que la
Laponie, elle a à supporter des hivers bien plus rigoureux encore, plus
rigoureux même que ceux du Spitzberg et du Groenland. Ils y durent de
neuf à dix mois, et la neige, qui apparaît d'habitude en septembre,
tombe encore fréquemment en mai. Ce pays, cependant, n'est pas dépourvu
de végétation, grâce aux chaleurs d'un été très court mais très chaud.
Telles sont, en effet, les variations de ce climat, qu'à Iaktusk, le
pays le plus froid du monde en hiver, les Tunguses peuvent aller nus en
été.
En 1749, Delisle, étant à Saint-Pétersbourg, envoya en Sibérie un
certain nombre de thermomètres, pour que la température y fût observée
exactement. Lui-même avait supporté à Saint-Pétersbourg une température
de -34 degrés centigrades. «Il était impossible, dit-il, de rester
exposé à ce froid le visage découvert pendant une demi-minute; la
respiration y aurait pu manquer si l'on y fût resté plus longtemps; ce
n'était qu'au travers des vitres de la fenêtre d'une chambre chauffée
que l'on pouvait regarder mes thermomètres; personne ne pouvait
impunément s'exposer à sortir des maisons, quelque couvert qu'il fût de
bonnes fourrures.» La souffrance que faisait endurer le froid devait
être due probablement à un vent d'est assez fort qui soufflait ce
jour-là.
Mais cette température n'est rien en comparaison de celles observées
vers la même époque en Suède par M. de Maupertuis, et en Sibérie par des
voyageurs antérieurs. M. de Maupertuis eut, en effet, à Lubin, en Suède,
un froid de -46 degrés. Il affirme que, lorsqu'on sortait par cette
température, l'air semblait déchirer la poitrine. Il rapporte un effet
curieux de ce froid: lorsqu'on ouvrait la porte d'une chambre chaude,
l'air du dehors convertissait sur-le-champ en neige la vapeur qui s'y
trouvait et formait de gros tourbillons blancs.
Des observations plus anciennes montrent que, dès le seizième siècle, on
connaissait en Europe le froid intense de la Sibérie. Nous avons vu que
le capitaine Hugues Willoughby, étant allé chercher, vers 1553, le
chemin de la Chine par la mer septentrionale, fut arrêté par les glaces
dans un port de la Laponie nommé Arzina, où il fut trouvé mort avec tout
son monde l'année suivante. «Les Hollandais qui, étant allés de même
chercher le chemin de la Chine par la mer Glaciale, furent obligés
d'hiverner à la côte orientale de la Nouvelle-Zemble, l'an 1596, sous la
latitude de 76 degrés, ne purent se garantir du froid qui les aurait
tous fait mourir, qu'en s'enfermant dans une cabane qu'ils avaient
construite avec des bois que les glaces avaient par bonheur entraînés,
et par le moyen d'un feu continuel qu'ils entretenaient, tant avec ce
bois qu'avec de la houille qu'ils avaient apportée de Hollande; même
avec ce secours, ils eurent bien de la peine à s'empêcher d'avoir les
pieds gelés auprès du feu: leur cabane, quoique presque ensevelie sous
la neige, et sans aucune issue pour la fumée afin de mieux conserver la
chaleur du feu, était cependant en dedans couverte de glace de
l'épaisseur d'un doigt; leurs habits et fourrures étaient aussi couverts
de glace; le vin sec de Xérès était devenu par la gelée, dans la même
cabane, aussi dur que le marbre et se distribuait par morceaux. Ils ne
parlent point d'eau-de-vie, ni d'autres liqueurs plus fortes, n'en ayant
peut-être pas alors.»
[Illustration: Pris dans les glaces.]
Le capitaine Middleton, dans l'habitation des Anglais à la baie
d'Hudson, fut placé à peu près dans les mêmes conditions, quoique à une
latitude de moins de 58 degrés. «Quoique, dit-il, les maisons dans
lesquelles on est obligé de s'enfermer pendant cinq à six mois de
l'année soient de pierre, dont les murs ont deux pieds d'épaisseur;
quoique les fenêtres soient fort étroites et garnies de planches fort
épaisses, et que l'on ferme pendant dix-huit heures tous les jours;
quoique l'on fasse dans ces chambres un très grand feu quatre fois par
jour dans de grands poêles faits exprès, et que l'on ferme bien les
cheminées lorsque le bois est consommé, et qu'il ne reste plus que de la
braise ardente afin de mieux conserver la chaleur; cependant tout
l'intérieur des chambres et les lits se couvrent de glace de l'épaisseur
de trois pouces, que l'on est obligé d'ôter tous les jours. L'on ne
s'éclaire dans ces longues nuits qu'avec des boulets de fer de
vingt-quatre, rougis au feu et suspendus devant les fenêtres; toutes les
liqueurs gèlent dans ces appartements, et même l'eau-de-vie dans les
plus petites chambres, quoique l'on y fasse continuellement un grand
feu. Ceux qui se hasardent à l'air extérieur, quoique couverts de
doubles et triples habillements et fourrures, non seulement autour du
corps mais encore autour de la tête, du cou, des pieds et des mains, se
trouvent d'abord engourdis par le froid et ne peuvent rentrer dans les
lieux chauds, que la peau de leur visage et de leurs mains ne s'enlève
et qu'ils n'aient quelquefois les doigts des pieds gelés.»
Hansteen a rapporté de son séjour en Sibérie des observations pleines
d'intérêt sur le froid qui y règne. Le ciel y est presque toujours pur,
et l'absence complète de vent permet de sortir par des températures
extrêmement basses. Le calme de l'air est le plus souvent tel que la
chandelle avec laquelle ils allaient faire dehors leurs observations ne
vacillait même pas. Voyons les expressions mêmes du voyageur: «Dans
cette région l'air est toujours tranquille, et sa sécheresse fait que
l'on y souffre moins à -37 degrés qu'en Norvège à -19 degrés. Le nez et
les oreilles sont les parties les plus exposées à l'effet du froid, et
il arrivait souvent que pendant mes observations mon domestique me
prévenait que mon nez était déjà tout blanc et requérait une prompte
friction.»
Mais si, par des froids qui souvent dépassaient -40 degrés, on pouvait
sortir, il n'était guère possible de faire de grandes courses. Si, aussi
couvert de fourrures que l'on fût, on voulait essayer de marcher vite,
la respiration s'accélérait et l'on éprouvait aussitôt une grande
angoisse dans les poumons. Les chevaux, pressés par le postillon,
saignaient souvent par les narines: cet accident, qui se produit là-bas
assez fréquemment, n'a aucune gravité et l'on n'y prend pas garde.--On
était obligé de prendre des précautions constantes pour empêcher le
mercure du baromètre de se congeler. Pour faire les observations, il
était indispensable de ne pas toucher directement le métal avec la main
nue; on avait été obligé de garnir de peau tous les boutons des
instruments: «Si l'on touche le métal avec la main nue, dit Hansteen, on
sent au contact une douleur poignante, comme si c'était un charbon
ardent, et il s'élève sur la peau une cloche blanche, comme au contact
du fer rouge.» L'histoire rapporte des exemples d'accidents arrivés par
le contact de la main et du métal par un froid trop intense. Nous en
verrons un bien frappant en parlant du capitaine Parry.
La précaution recommandée par Hansteen (1829), de se frotter de temps en
temps le visage et les mains avec de la neige, ne doit pas être oubliée.
A Saint-Pétersbourg, par des températures de -30 degrés, les passants
s'avertissent mutuellement des dangers de congélation qu'ils courent. La
tragédienne Rachel, un jour qu'elle se promenait à Saint-Pétersbourg,
fut surprise d'une agression des plus vives d'un passant: il se
précipita dans sa voiture, et, sans lui rien dire, car le cas était
pressant, il se mit à lui frictionner vivement le nez.
Depuis Hudson (1690), les voyages de découverte au pôle Nord ont été
nombreux, et tous les explorateurs eurent à lutter contre les glaces, à
se préserver de froids véritablement terribles. Combien d'entre eux
payèrent de leur vie leur courageux dévouement à la science! Combien
n'ont pu sortir de ces régions polaires, trop froides pour avoir des
habitants! «Quoique situées en dehors du monde habité, ces terres
inhospitalières rappellent néanmoins quelques-unes des gloires les plus
pures de l'humanité. Ces mers dangereuses ont été parcourues dans tous
les sens par des hommes sans peur, qui ne cherchaient ni les batailles,
ni la fortune, mais seulement la joie d'être utiles.»
Après Hudson, qui mourut, avec son fils, victime d'une révolte de
l'équipage, arrive Behring (1741). Celui-ci, après d'importantes
découvertes, périt dans une île déserte, de fatigue et de froid. Les
neiges et les glaces furent son tombeau.
En 1813, les expéditions recommencent avec Ross, Parry,
Franklin...--Nous tirerons des récits de ces voyages ce qui peut nous
montrer le froid prodigieux des contrées parcourues.
En 1829, Ross retrouva dans le canal du Prince-Régent le vaisseau
_Fury_, qui avait été abandonné par Parry en 1825. Pendant ces quatre
années, toutes les provisions avaient été parfaitement conservées par le
froid. Le rôle de conservation du froid, et surtout des glaces, se
retrouve souvent dans les récits, et a acquis de nos jours une
importance considérable.
Dans cette Sibérie, dont nous avons déjà décrit les froids rigoureux, un
pêcheur tunguse trouva, en 1770, au milieu des glaces, à l'embouchure de
la Léna, un mammouth (_Elephas primigenius_) en parfait état de
conservation. Cet animal était enseveli là et conservé par les glaces
depuis bien des milliers d'années. Le pêcheur en prit les défenses, et
les tribus voisines le dépecèrent pour nourrir leurs chiens de sa chair.
On rapporte même qu'ils ne se firent pas faute d'en manger eux-mêmes.
Lorsque Adam, naturaliste russe, arriva pour constater la découverte, il
ne restait plus que des os auxquels adhéraient encore quelques lambeaux
de peau. En 1804, un autre mammouth fut découvert dans le golfe d'Obi.
Cet éléphant avait la peau couverte de longs poils rouges brunâtres. Sa
tête et son cou portaient une longue crinière qui tombait jusqu'aux
genoux. Sa taille était plus grande, ses défenses plus longues, que
celles de nos éléphants actuels.
Mais revenons au capitaine Ross. Son navire ayant été pris dans les
glaces, il dut passer six hivers de suite dans ces affreuses régions,
sans en pouvoir sortir. Il en profita pour faire de nombreuses
observations. Ecoutons-le lui-même: «Dans les contrées polaires, la
glace est si froide qu'on ne peut la tenir dans la main ni la fondre
dans sa bouche; on souffre beaucoup de la soif; la neige, à une si basse
température, l'augmente avec excès: aussi les Esquimaux aiment mieux
l'endurer que de manger de la neige. En janvier nous ne pouvions faire
aucune observation avec les instruments dont il était aussi impossible
de toucher le métal que si c'eût été un fer rouge, tant ils glaçaient
rapidement la main au contact, comme le mercure congelé. Un renard
perdit la langue pour avoir mordu les barres de fer de la trappe où il
fut pris. Le mercure en se congelant et se cristallisant dans la boule
du thermomètre ne la brisa pas. On a chargé un fusil d'une balle de
mercure gelé, et on a percé une planche de 1 pouce d'épaisseur; une
balle d'huile d'amandes douces, congelée à -40 degrés, tirée contre une
planche, la fendit et rebondit à terre sans être cassée.»
On conçoit que les matelots conduits dans ces aventureuses expéditions
devaient être choisis parmi les plus robustes. Sir John Ross a raconté à
M. Ch. Martins qu'il éprouvait la résistance au froid des matelots en
leur faisant poser un pied nu sur la glace: ceux qui ne tremblaient ni
ne pâlissaient étaient choisis par lui, les autres refusés.
A la même époque, Parry explorait les mêmes régions. Il atteignit le
quatre-vingt-deuxième degré de latitude. Il acquit la conviction qu'il
existe une grande mer polaire libre, ouverte et sans glaces. Il eut à
supporter, à l'île Melville, pendant le long séjour qu'il y fit, une
température de -48 degrés. Alexandre Fischer, chirurgien en second de
l'expédition, affirme, comme Hansteen, qu'un homme bien vêtu pouvait se
promener sans inconvénient à l'air libre par une température de -46
degrés centigrades, pourvu que l'atmosphère fût parfaitement tranquille;
mais il n'en était pas de même dès qu'il soufflait le plus petit vent,
car alors on éprouvait sur la face une douleur cuisante, suivie bientôt
d'un mal de tête insupportable. En février 1819, le mercure s'étant
entièrement congelé à l'air, le capitaine Parry et ses compagnons
reconnurent que le mercure solide est peu malléable; il se brise sous le
choc du marteau. Un jour, par un froid terrible, il fit verser du haut
du mât de l'eau tiède à travers une passoire: l'eau arriva sur le pont à
l'état de grêle.
Il rapporte un curieux et malheureux exemple de l'action du métal nu sur
les mains par ces températures si froides. Un incendie s'étant déclaré
dans la petite hutte construite sur le rivage, qui servait
d'observatoire, on procéda au sauvetage des instruments. Un matelot ne
prit pas le temps de mettre ses gants et transporta à bord du vaisseau
un instrument de métal. En arrivant, ses mains étaient si froides que
l'eau dans laquelle il les plongea fut congelée à leur contact. Il
fallut lui couper les doigts.
Presque tous les compagnons de Parry perdirent quelques doigts ou les
ongles.
Ross et Parry revinrent de leurs voyages, Franklin devait avoir le même
sort que Behring. Perdu au milieu des glaces avec deux canots, il
souffrit d'abord de la faim la plus atroce, au milieu d'une contrée
déserte, couverte de neige. Il fallut vivre d'une mousse nommée tripe de
roche: deux Canadiens étant morts de froid, on se partagea la semelle de
leurs souliers. Lorsqu'il arriva au fort Entreprise, Franklin n'y
trouva, pour toutes provisions, que des os abandonnés dans un tas
d'ordures, et on en fit la soupe. Enfin arrivèrent des secours et des
provisions. Les malheureux étaient sauvés.