glace de fond, elle était connue des meuniers, des pêcheurs, des
bateliers. «Ils faisaient remarquer, pour appuyer leur opinion, écrit
Arago, que la surface inférieure des gros glaçons est imprégnée de
fange, qu'elle est incrustée de gravier, qu'elle porte, en un mot, les
vestiges les moins équivoques du terrain sur lequel ils reposaient. En
Allemagne, les mariniers ont même un nom spécial et caractéristique pour
désigner les glaces flottantes; ils les appellent _grundeis_,
c'est-à-dire glaces de fond. Les pêcheurs affirmaient que dans les
journées froides, longtemps avant l'apparition de la glace à la surface
du fleuve, leurs filets, situés au fond de l'eau, se couvraient d'une
telle quantité de _grundeis_ qu'il leur était très difficile de les
retirer; que les corbeilles dont on se sert pour prendre des anguilles
revenaient souvent d'elles-mêmes à la surface, incrustées extérieurement
de glace...» Il ne fallut rien moins que les nombreuses expériences et
observations de bien des savants, Hales, Desmarest, Braun, Knight,
Mérian, Hugi, Fargeau, Duhamel..., pour faire admettre comme vraie cette
formation. Elle est maintenant établie d'une façon indubitable, et
chacun sait que les glaçons qui se forment au fond, lorsqu'ils ont
acquis une force ascensionnelle suffisante pour se détacher des cailloux
qui les retiennent, montent et deviennent flottants. L'explication que
l'on donne actuellement de cette formation des glaces de fond n'est pas
absolument satisfaisante. Le courant de la rivière est moins rapide au
fond qu'à la surface à cause du frottement, et comme la température y
est aussi basse, la congélation y sera plus facile. De plus, les
aspérités présentées par les pierres permettent aux premiers cristaux de
se fixer, de s'enchevêtrer, puis de s'accroître jusqu'à former un bloc
de glace. Mais cette explication ne rend pas compte de certaines
particularités que présente parfois le phénomène. Quoi qu'il en soit de
l'explication, le fait demeure acquis.
Les glaces de fond, tout aussi bien que les glaces de surface, se
forment principalement dans le cours supérieur du fleuve et dans les
affluents, à cause du moindre courant et de la moindre profondeur des
eaux. Mais, arrivés dans le cours inférieur du fleuve, ces glaçons
peuvent l'obstruer en s'arrêtant dans les coudes, dans les passages à
moindre courant, dans les endroits surtout où des obstacles s'opposent à
leur passage. Pressés les uns contre les autres, ils se soudent par
suite du phénomène de dégel et de regel que nous avons étudié. Tous ceux
qui arrivent se trouvent arrêtés à leur tour, et à partir de ce point la
rivière se prend dans tout le cours supérieur. Si l'arrêt se fait près
de l'embouchure, la totalité du fleuve pourra être couverte de glace;
si, par suite de la soudaineté du froid, les glaçons charriés deviennent
subitement fort nombreux, il leur arrivera souvent de se souder dans les
affluents eux-mêmes, et le fleuve restera libre dans une partie de son
cours, comme cela eut lieu en 1709 pour la Seine à Paris, et pour le
Rhône à Viviers.
Dans la mer, il se forme aussi des glaces de fond. Lisons dans Elisée
Reclus la saisissante description du phénomène: «Dans les mers polaires,
l'abaissement de température a pour conséquence la formation des glaces.
Pendant les longs hivers de ces froides régions, l'eau tranquille des
baies et des golfes se congèle sur le pourtour des côtes; et la masse
cristalline, gagnant incessamment sur les mers, finit par s'étendre au
large jusqu'à de très grandes distances. C'est la «glace de terre.» Mais
dans les mers qui n'ont pas une grande profondeur, c'est généralement
sur le lit même que la masse liquide se congèle. Lorsque la masse n'est
pas agitée, elle reste liquide; puis, sous un ébranlement quelconque,
elle se prend subitement. Parfois, au commencement de l'hiver, les
marins et les pêcheurs de la Baltique et des côtes occidentales de la
Norvège sont tout à coup environnés de glaçons qui s'élèvent du lit de
la mer, et dont les plaques contiennent encore des fragments de fucus.
L'apparition se produit d'une manière tellement rapide que souvent les
bateaux courent le risque d'être écrasés entre les masses solides qui
s'entassent autour d'eux, et l'équipage se trouve en danger. Dans les
régions polaires, ces glaces de fond soulèvent fréquemment de grosses
pierres arrachées des écueils. Ce sont ces glaçons qui s'unissent pour
former les banquises.»
[Illustration: Au milieu des glaçons.]
Mais les glaces ne peuvent durer toujours dans nos climats tempérés. Le
froid n'immobilise pas longtemps les flots de la mer, pas plus qu'il
n'arrête le courant des rivières. Le dégel arrive, la neige fond, la
rivière monte et soulève l'immense masse de glace. Des craquements
épouvantables se font entendre; les fragments qu'avait soudés la gelée
se séparent et reprennent leur course un moment interrompue: c'est la
débâcle. Le fleuve devenu torrent précipite sa course, les glaçons
arrêtés par les obstacles s'amoncellent et renversent tout sur leur
passage. Les ponts sont emportés, les chaussées détruites, les plaines
submergées. Nulle puissance ne peut arrêter le fléau, et l'homme
assiste, impuissant, à la ruine de tous ses travaux.
Toutes les chroniques sont remplies des désastreux effets produits par
les débâcles. Nous en examinerons plusieurs par la suite; commençons dès
maintenant à en citer quelques-unes.
En 822, la débâcle produisit de grands dégâts dans les métairies situées
sur les bords du Rhin. En 1234, la débâcle des fleuves amena en
Allemagne la rupture des ponts et la chute de nombre de maisons, de
murailles et d'arbres. En 1236, les ponts de Saumur et de Tours furent
rompus par la débâcle des glaces. En 1307, lors de la débâcle,
l'impétuosité des glaces fut telle que les ponts, les moulins et les
maisons voisines des rivières s'écroulèrent. A Paris, au port de la
Grève, un grand nombre de bateaux marchands s'abîmèrent avec les
personnes et les approvisionnements qu'ils contenaient.
Lisons le récit de la débâcle de la Seine en 1408, par Félibien: «Des
glaçons d'une grandeur énorme, se détachant tout à coup, le 30 du mois
de janvier, allèrent heurter avec impétuosité les deux petits ponts,
l'un de bois, joignant le petit Chastelet, l'autre de pierre, appelé le
pont Neuf, aujourd'hui Saint-Michel, qui avoit été fait depuis quelques
années. Tous les deux furent abattus par les glaçons le 31, et renversés
dans la rivière avec les maisons qui étoient dessus, où logeoient
quantité de marchands et d'ouvriers de toutes sortes, comme teinturiers,
écrivains, barbiers, cousturiers, éperonniers, fourbisseurs, frippiers,
tapissiers, brodeurs, luttiers, libraires, chausseliers. Mais il n'y
périt personne, parce que l'accident arriva de jour, depuis sept à huit
heures du matin jusqu'à une ou deux heures après midi..... Au-dessus du
grand pont il y avoit des moulins qui appartenoient à l'évesque de
Paris; ils furent brisés et abîmés par les glaçons; et le grand pont
même fut si ébranlé qu'on vit trébucher quelques maisons de changeurs
qui étoient dessus.» En 1616, ce pont Saint-Michel fut encore renversé;
il y eut des accidents palpitants. C'est encore à Félibien que nous
emprunterons ce récit: «Le roi étoit en marche de Bordeaux à Paris dans
le fort de l'hiver. Une partie de sa suite périt de froid et de fatigue
par les chemins. On compta que du seul régiment des gardes, qui étoit de
trois mille hommes, il en mourut plus de mille. A Paris, le dégel qui
survint après une gelée extrême emporta, par la violence des glaces, le
côté du pont Saint-Michel qui regardoit le petit pont, avec perte de
quantité de richesses, la nuit du 29 au 30 janvier. Mais il n'y eut
qu'une seule personne noyée. Le pont au Change reçut aussi une telle
secousse que plusieurs maisons du côté du pont Notre-Dame en furent
renversées dans l'eau. Un enfant qui se trouva enseveli dans les ruines
fut préservé d'une manière tout à fait singulière. Deux poutres se
croisèrent comme pour le garder. Un chien, qui se trouva enfermé avec
lui, jappoit si fort, qu'on décombra le lieu pour le délivrer. Le chien
sortit, mais, voyant qu'on laissoit l'enfant, il rentra sous les masures
et ne cessa de japper jusqu'à ce qu'on vînt délivrer l'enfant, que l'on
trouva sain et entier.»
En 1658, il se produisit des faits analogues à Paris; plusieurs
personnes périrent. En 1768, il y eut encore à Paris une débâcle très
pénible dont le récit nous a été conservé par Déparcieux, qui avait été
chargé par l'Académie des sciences de l'étudier de près. Il examine
scientifiquement cette débâcle dans ses moindres détails. Il montre que
les désastres causés dans les villes par la rupture des glaces sont dus
presque entièrement aux ponts et aux établissements flottants qui
s'opposent à leur écoulement. En 1768, l'accumulation fut telle que le
courant en fut presque intercepté, et qu'il en résulta dans le cours
supérieur de la Seine une inondation considérable. «Les glaçons arrivant
en foule, et plus vite qu'ils ne pouvoient passer par les ponts, les
derniers poussoient les premiers de côté et d'autre en avançant
toujours; ils cassoient les câbles, entraînoient les bateaux, grands et
petits, et les poussoient contre les maisons ou contre les quais, les
faisoient entrer les uns dans les autres, les flancs des plus foibles
cédant aux plus forts. La Samaritaine fut garantie, comme la pompe du
pont Notre-Dame, par trois bateaux de blanchisseuses et autant de
moulins que les glaçons poussèrent sur les bateaux devant l'arche de
cette machine; trois bateaux et deux moulins y ont péri; on ne les a
enlevés que pièce à pièce.»
Puis il raconte des épisodes de la débâcle, épisodes dont il a été le
témoin: «Il y eut en cet endroit, peu après le commencement de la
débâcle, un spectacle bien triste et bien effrayant; je ne puis me le
rappeler sans frémir. Deux filles se trouvèrent entraînées dans un
bateau de blanchisseuses tout fracassé, qui, heureusement pour elles,
vint se loger dans l'arche de la Samaritaine, non loin d'un moulin qui
venoit d'être coulé à fond; et leur bateau étoit prêt à en faire autant.
Les glaçons entassés, les moulins et les bateaux brisés en cet endroit,
ne leur permettoient aucun passage; elles croyoient être à leur dernier
moment, lorsque quelques personnes secourables leur descendirent une
corde de dessus le parapet; l'une des deux, celle à qui j'ai parlé, s'en
saisit, la passe sous ses aisselles, la noue elle-même, et on l'enlève;
mais telle fut sa frayeur que, le noeud se resserrant lui fit croire que
la corde cassoit, elle arriva évanouie en haut; on secourut ensuite
l'autre. Un charbonnier, au même endroit, ne fut pas aussi heureux; il
tomba entre un bateau et des glaçons, et disparut. Il y eut à déplorer
bien d'autres malheurs. La rivière étoit si haute qu'elle porta un train
de grosses pièces de charpente destinées pour la marine dans un jardin
de Bercy, en faisant marcher le parapet devant le train de bois. Cette
eau porta et répandit une quantité prodigieuse de glaçons dans les
plaines d'Ivry, de Maisons, de Choisy, de Villeneuve-Saint-Georges, qui
ont été autant de moins pour le passage dans Paris. L'eau entra dans le
faubourg Saint-Antoine par la rue Traversière, qui fut remplie de
glaçons jusqu'au delà de la rue de Charenton.»
La plupart des malheurs des débâcles sont dus à l'embarras des glaces.
Il est fort probable que presque tous les dégâts dont parle l'histoire
de Paris ont été causés par des accumulations semblables à celle que
nous venons de décrire.
Déparcieux se demande, dans la seconde partie de son mémoire, s'il n'y
aurait pas moyen d'empêcher les désastres. D'après lui, il n'y a qu'à
mettre obstacle à la congélation de la rivière dans la ville, et il
propose des procédés qu'il croit efficaces pour arriver à ce résultat.
Il montre très nettement les causes qui déterminent la prise si
fréquente de la rivière dans Paris. Les glaces flottantes, qui arrivent
librement, rencontrent sur leur passage à travers la ville de nombreux
obstacles qu'on ne peut songer à supprimer. Elles s'accumulent, se
soudent, s'arrêtent complètement. On n'a d'autre moyen d'empêcher la
prise des eaux de la ville que celui d'arrêter les glaces avant leur
arrivée, en déterminant au-dessus une congélation complète. Cette
congélation lui semble facile à produire.
Il propose de tendre, au-dessus du confluent de la Seine et de la Marne,
dans chacune des deux rivières, immédiatement au-dessus du niveau de
l'eau, une chaîne flottante faite avec de forts madriers de sapin. Cette
chaîne, tendue quand la température fait prévoir que la Seine va
charrier, arrêtera les glaçons. Ils se souderont les uns aux autres
au-dessus du barrage et détermineront la prise totale de la rivière à
partir de la chaîne. Il établit que cette chaîne n'aura pas à supporter
une poussée bien considérable, et qu'il sera facile de la faire assez
résistante. De cette manière, les glaçons flottants n'arriveront pas
dans la ville, et, pour empêcher la rivière de s'y arrêter, il suffira
de casser une fois par jour la glace sur les bords et autour des
bateaux. On maintiendra ainsi toujours libre la rivière dans Paris, et
il en résultera beaucoup d'avantages.
D'abord, on pourra mettre les bateaux à l'abri, de manière à ce que, au
moment de la débâcle, ils ne soient pas ruinés et ne nuisent pas à
l'écoulement des glaces. De plus, au dégel, les glaces de la Seine
arrivant en grand nombre n'éprouveront aucun obstacle à leur écoulement,
la traversée de Paris se trouvant libre, et elles passeront sans causer
de dommage. On n'en peut douter quand on remarque que la débâcle de la
Marne, qui se produit toujours alors que la Seine est libre dans Paris,
n'y cause jamais aucun accident.
Ce moyen indiqué par Déparcieux ne semble pas avoir été essayé; car,
dans les grands hivers qui suivent celui de 1768, nous voyons la rivière
se congeler dans Paris comme par le passé. Il méritait cependant un
meilleur sort et aurait sans doute donné de bons résultats.
Le moyen employé de nos jours, dont nous parlerons à propos de l'hiver
de 1879-1880, est beaucoup moins rationnel, et ne donne que de bien
petits résultats.
CHAPITRE V
EFFETS DIVERS DU FROID.
Quelques effets de la gelée nous ont échappé dans les chapitres
précédents: nous allons les énumérer rapidement, en quelques mots. Il
s'agit encore de la congélation de l'eau et de divers liquides, mais
produite dans des conditions toutes spéciales.
L'eau des puits est le plus ordinairement préservée de la gelée.
Enfoncée de plusieurs mètres au-dessous du sol, ne communiquant avec
l'extérieur que par une étroite ouverture, elle ne peut guère se
refroidir. Elle y arrive cependant quelquefois, et peut-être la
congélation dans les puits un peu profonds est-elle un des signes les
plus caractéristiques de la rigueur du froid, un des effets les plus
rares. Arago, dans sa notice, cite avec soin les rares cas de
congélation de l'eau des puits.
Déparcieux, dans le mémoire dont nous avons déjà donné de longs
extraits, cite plusieurs exemples dignes d'intérêt. Il remarque que, en
l'hiver 1767-1768, beaucoup de puits se gelèrent, qui étaient restés
entièrement liquides en 1709, terrible hiver cependant, et bien plus
froid que celui de 1768. Il rapporte d'abord l'observation de Duhamel:
dans un puits situé à Ascou, près de Denainvilliers, ayant 50 pieds de
profondeur, 6 pieds de diamètre à la margelle, et 11 pieds dans le bas,
il gela à un demi-centimètre d'épaisseur. Beaucoup d'autres puits du
voisinage, moins profonds, avaient gelé beaucoup plus fortement.
Il cite encore un grand nombre de puits qui, au dire des vieillards,
n'avaient pas été gelés en 1709 et qui le furent alors. A Montmorency
chez le père Cotte, à Alais en Languedoc, à Ménars chez M. le marquis de
Marigny, on eut des glaces fort épaisses au fond des puits.
Fréquemment les liquides qui ne se gèlent pas d'ordinaire, encre,
vinaigre, verjus, vin, ont été gelés dans les grands hivers. En 860, le
vin gela dans les vases qui le contenaient; de même en 1133. En 1216, le
vin, dans les caves, faisait en se solidifiant éclater les tonneaux.
Nous verrons qu'en 1408 l'encre se gelait dans l'encrier du greffier du
Parlement, qu'en 1422 le vinaigre et le verjus gelaient dans les caves.
En 1468, le vin exposé au dehors fut entièrement solidifié. On lit, en
effet, dans Philippe de Comynes: «Par trois fois fut départy le vin
qu'on donnoit chez le duc de Bourgogne, pour les gens qui en
demandoient, à coups de coignée, car il étoit gelé dedans les pipes, et
falloit rompre le glaçon qui étoit entier, et en faire des pièces que
les gens mettoient en un chapeau ou un panier, ainsi qu'ils vouloient.»
Et il ajoute: «J'en dirois assez d'étranges choses, longues à écrire;
mais la faim nous fit fuir à grande hâte après avoir séjourné huit
jours.»
En 1544, «la froidure étoit si extrême qu'elle glaçoit le vin dans les
muids; il le falloit couper à coups de hache, et les pièces s'en
vendoient à la livre.» En 1776, les vins qui se trouvaient sur les quais
de la Seine, à Paris, firent en se solidifiant éclater les tonneaux.
Remarquons que dans ces trois derniers exemples, il s'agit de vin exposé
en plein air, sans abri; les congélations dans les caves, assez
fréquentes, ne sont jamais aussi complètes. Les caves mal construites,
trop librement exposées aux courants d'air, sont les seules qui laissent
entrer le froid.
Les pierres elles-mêmes ne sont pas à l'abri de la gelée. Celles qui,
plus particulièrement poreuses, se laissent pénétrer par l'eau, sont
surtout exposées. La congélation de l'eau qu'elles renferment, et son
augmentation de volume, déterminent la rupture de la pierre. Si l'hiver
est rigoureux, si de plus la pierre est humide dans tout son volume,
elle peut être brisée entièrement, quelquefois même avec bruit. Mais le
plus souvent, dans les hivers ordinaires, c'est seulement la surface qui
est gelée, et il s'en sépare de petites lamelles qui tombent, et la
pierre s'en va à la longue en petits fragments. Les pierres qui sont
sujettes à ce morcellement par le froid sont dites gélives. L'action du
froid sur les pierres, et en général sur presque toutes les roches qui
constituent l'écorce terrestre, a une grande importance, car elle est
une des causes principales de la formation de la terre végétale.
Nous voici maintenant arrivés au terme de la première partie de cette
étude. Nous connaissons tous les phénomènes qui se produisent dans les
hivers rigoureux, et qui peuvent servir à les caractériser. Il est bon
de les réunir en quelques lignes.
Ces phénomènes peuvent se diviser en trois catégories:
1º Action sur les hommes et les animaux. Le froid détermine les
congélations partielles ou totales, la mort par asphyxie, des épidémies
consécutives si désastreuses qu'elles ont quelquefois privé des régions
entières de la presque totalité de leurs bestiaux et d'une très notable
partie de leurs habitants;
2º L'action destructive sur les plantes, la plus triste des conséquences
du froid, parce qu'à la perte de la récolte succèdent les plus
épouvantables famines, à la nourriture insuffisante les plus terribles
épidémies;
3º L'action sur la nature minérale: congélation des divers liquides, et
notamment de l'eau, des mers, des fleuves, suivie de débâcles violentes.
Le spectacle des débâcles, spectacle grandiose et terrible, est bien
fait pour frapper l'imagination et remplir les âmes de terreur; mais les
conséquences qui en résultent sont infiniment moins graves que les
précédentes.
Nous allons maintenant voir ces phénomènes en action. Nous les
considérerons d'abord en permanence dans les régions voisines des pôles,
là où règne un hiver plus remarquable encore par sa durée que par sa
rigueur; puis dans l'Europe centrale, notamment dans la France, pendant
les hivers les plus rigoureux dont l'histoire nous ait conservé le
souvenir.
LIVRE II
LES RÉGIONS DES GRANDS FROIDS.
CHAPITRE PREMIER
DESCRIPTION DES RÉGIONS POLAIRES.
Sur presque toute la surface de la terre on voit les étés succéder aux
hivers. Après les froids, dont les effets sont parfois si terribles,
arrive le dégel, et la terre semble faire une provision de chaleur qui
lui permettra de lutter contre la rigueur de la mauvaise saison
suivante.
Mais il est des régions tristement partagées qui n'ont pas ce temps de
repos. L'été n'y dure que quelques semaines, quelques jours même, et
quel été! Ce sont ces hivers perpétuels, aussi tristes par leur
prolongation que par leur extrême froidure, dont nous allons donner
d'abord un rapide tableau.
A mesure que l'on s'éloigne de l'équateur pour marcher vers le pôle, on
sent la chaleur diminuer rapidement. Les rayons du soleil, plus
obliques, ne font que raser la terre et ne l'échauffent plus. De plus, à
mesure qu'il s'élève moins, le soleil devient plus irrégulier dans sa
course, les jours d'hiver deviennent plus courts, les nuits plus
longues. Dans le voisinage du pôle, à l'époque du solstice d'hiver, le
soleil reste vingt-quatre heures sans se montrer à l'horizon. Le
parallèle sur lequel on voit ce premier jour sans soleil est le cercle
polaire. Pour tous les points situés au delà du cercle polaire on a, au
solstice d'hiver une nuit de plus de vingt-quatre heures, au solstice
d'été un jour de plus de vingt-quatre heures. Et la durée de cette
sombre nuit augmente à mesure qu'on marche vers le pôle. Au cap Nord, le
soleil reste pendant deux grands mois au-dessous de l'horizon; au
Spitzberg, la nuit est de cent jours; au pôle, enfin, un jour de six
mois succède à une nuit de même durée.
Cette étrange succession des nuits et des jours n'est pas une des
moindres curiosités de ces si rudes climat; et le voyageur qui y arrive
en souffre cruellement. D'après les navigateurs, l'absence prolongée du
soleil, que vient remplacer presque constamment la lueur fantastique des
aurores boréales, est moins pénible à supporter que l'effroyable
monotonie d'un jour sans fin.
[Illustration: Les déserts glacés du pôle.]
C'est dans ces régions que nous allons rencontrer un hiver presque
perpétuel. «Là, nous sommes arrivés aux limites de la terre habitée, à
ces déserts glacés que les pêcheurs de phoques et de morses fréquentent
seuls, et qui ne sont peuplés que par quelques tribus d'Esquimaux.
Groupées autour des pôles, ces régions représentent deux calottes
sphériques dont la septentrionale seule a été explorée. Elle comprend le
Spitzberg, la Nouvelle-Zemble, le nord de la Sibérie, la partie de la
Nouvelle-Bretagne qui confine à l'océan Glacial, la terre de Baffin, le
nord du Groenland et les îles de la mer Polaire comprises sous la
dénomination de _terres arctiques_. Rien ne peut peindre l'aspect
sinistre de ces solitudes. L'oeil n'y rencontre que des mers immobiles,
que des glaciers surplombant d'immenses champs de neige à la surface
desquels se dressent des rochers nus et dépouillés où se dessine de loin
en loin la silhouette d'un renne ou d'un ours blanc. Les rayons d'un
soleil oblique, traversant avec peine un épais rideau de brume, viennent
se réfléchir sur ces grandes surfaces d'un blanc uniforme et les
éclairent d'un jour douteux. Cette lueur monotone remplit le ciel
pendant le cours d'un long été sans nuits, et disparaît ensuite pour
faire place pendant plusieurs mois à la clarté blafarde de la lune, à
l'éclat des aurores boréales.»