feuilles se développent, que les nouveaux bourgeons s'entr'ouvrent, la
plante devient beaucoup plus sensible, et souvent les faibles gelées du
printemps viennent faire plus de mal que les rigueurs de l'hiver. Lisons
ce que disent à ce sujet Buffon et Duhamel: «La gelée est quelquefois si
forte pendant l'hiver, qu'elle détruit presque tous les végétaux, et la
disette de 1709 est une époque de ses cruels effets. Les graines
périrent entièrement; quelques espèces d'arbres, comme les noyers,
périrent aussi sans ressource; d'autres, comme les oliviers et presque
tous les arbres fruitiers, furent moins maltraités; ils repoussèrent de
dessus leur souche, leurs racines n'ayant pas été endommagées. Enfin,
plusieurs grands arbres plus vigoureux poussèrent au printemps presque
sur toutes les branches, et ne parurent pas en avoir beaucoup souffert.
Cependant cette gelée a produit, dans les arbres qu'elle n'a pas
entièrement détruits, des défauts qui ne s'effaceront jamais. Une gelée
qui nous prive des choses les plus nécessaires à la vie, qui fait périr
entièrement plusieurs espèces d'arbres utiles, et n'en laisse presque
aucun qui ne se ressente de sa rigueur, est certainement des plus
redoutables. Ainsi, nous avons tout à craindre des grandes gelées qui
viennent pendant l'hiver, et qui nous réduiraient aux dernières
extrémités si nous en ressentions plus souvent les effets; mais
heureusement on ne peut citer que deux ou trois hivers qui, comme celui
de l'année 1709, aient produit une calamité redoutable.
»Les plus grands désordres que causent jamais les gelées du printemps ne
portent pas, à beaucoup près, sur des choses aussi essentielles,
quoiqu'elles endommagent les graines; on n'a jamais vu que cela ait
produit de grandes disettes; elles n'affectent pas les parties les plus
solides des arbres, leur tronc ni leurs branches; mais elles détruisent
totalement leurs productions, et nous privent de récoltes de vins et de
fruits, et par la suppression des nouveaux bourgeons elles causent un
dommage considérable aux forêts.»
Nos plantes les plus sensibles, cultivées seulement dans le midi, sont
le palmier, le dattier, le myrte, le grenadier. Ces arbustes sont
souvent détruits par les hivers un peu rigoureux. Les orangers et les
oliviers ne résistent pas beaucoup plus. Puis viennent les vignes et les
récoltes en terre, blés, avoines, qui sont bien souvent victimes du
froid. Parmi les arbres plus vigoureux, qui résistent plus longtemps, le
pin d'Alep, le chêne vert, le platane, sont ceux qui ont le plus à
craindre. Puis, successivement, le hêtre, le chêne, le sapin, le pin, le
bouleau, qui est l'arbre le plus résistant de nos régions.
Les arbres fruitiers doivent être placés, comme résistance, entre le
chêne vert et le hêtre; ils sont quelquefois détruits jusqu'aux racines
dans nos hivers les plus rigoureux.
Est-il possible de donner sur ce sujet des indications plus précises?
Non. Il n'y a pas pour chaque arbre une température à laquelle il meurt,
et le mal produit par les gelées intenses dépend de bien des
circonstances. Il en est des végétaux comme des hommes et des animaux.
M. de Gasparin, dans son Cours d'agriculture, insiste sur ce point: «Il
ne suffirait pas de connaître l'abaissement de température que peut
supporter chaque arbre, pour expliquer sa mort; il faudrait encore
connaître la durée de cette température extrême. Un moment suffit pour
détruire le bourgeon baigné de rosée; il faut plus longtemps pour le
rameau; le tronc ne périt qu'après une longue succession de froids, la
racine résiste presque toujours. Mais ce qui rend plus difficile la
détermination de ce degré extrême, c'est que nous voyons les ravages du
froid dépendre souvent beaucoup plus des circonstances du dégel que de
l'intensité même du froid et de l'état des cultures.»
Si l'on ne connaît pas exactement le degré de froid nécessaire pour
faire périr chaque arbre, on ne connaît pas davantage à la suite de
quelle action les plantes sont tuées par le froid. Peut-être la gelée,
en diminuant le volume des cellules des vaisseaux et des canaux dans
lesquels circule la sève, affaiblit-elle ou arrête-t-elle tout à fait le
mouvement de cette sève. Et le dommage causé serait d'autant plus grand
que ce ralentissement aurait été poussé plus loin. Ainsi, les jeunes
pousses de chêne ne sont pas affectées sensiblement quand la température
est à zéro, tandis que celles du mûrier et du figuier, ne pouvant
résister à cette température, meurent.
Une explication qui se présente naturellement à l'esprit pour l'action
du froid sur les plantes est la suivante. Les sucs de la plante,
contenant beaucoup d'eau, augmentent de volume comme celle-ci par la
congélation. Cette dilatation déchire les cellules, rompt les vaisseaux
qui deviennent impropres à la circulation de la sève, le végétal meurt.
Tant que la congélation persiste, la plante ne semble pas atteinte; mais
vienne l'action du soleil, la glace fond, les canaux brisés
s'affaissent, les désastres apparaissent.
S'il est incontestable que les choses se passent ainsi quelquefois, la
mort des plantes est due le plus souvent à une autre cause. Nous voyons,
en effet, différentes plantes de nos pays devenir raides, n'être à peu
près qu'un glaçon après une forte gelée, et reprendre ensuite, pourvu
qu'elles soient dégelées lentement. On peut considérer la rapidité du
dégel comme une des causes principales du mal produit par le froid. Il
est impossible de ne pas voir là une analogie frappante entre l'action
du froid sur les plantes et cette action sur les animaux. Enfin, la
plupart des espèces propres aux pays chauds succombent à une température
de quelques degrés au-dessus de zéro, et qui ne peut dès lors congeler
leurs sucs.
Il est certain cependant que des froids rigoureux amènent mécaniquement
des déchirures considérables dans les végétaux. Sous l'action des fortes
gelées de l'hiver, les arbres les plus vigoureux éclatent avec fracas,
et les habitants des campagnes entendent avec effroi pendant la nuit des
détonations comparables au bruit du tonnerre. Ces détonations se
produisent très fréquemment, et sans aller dans les pays froids, le nord
de la France les entend se produire presque à chaque hiver. Pour ces
cas-là l'explication précédente est la seule admissible. La congélation
de l'eau qui se trouve dans l'arbre, déterminant une augmentation de
volume, amène la rupture de l'arbre. Aussi ces accidents se
produisent-ils surtout dans les régions humides.
Dans la majorité des cas, elles font plus de bruit que de mal. L'arbre
d'où vient de partir un bruit formidable ne semble pas endommagé; mais
si on le considère de près, on voit, partant du bas et s'élevant à une
hauteur de deux ou trois mètres, une fissure étroite, verticale, qui
s'étend jusqu'au centre de l'arbre; sa largeur est de quelques
millimètres, rarement de quelques centimètres. Dans les cas
exceptionnels, la fente traverse l'arbre de part en part, et alors
l'écartement peut atteindre jusqu'à dix centimètres. Cette blessure ne
cause pas le plus souvent grand dommage; quand la glace qui est à
l'intérieur s'est fondue, la fente disparaît, les parties se
rapprochent, et l'arbre continue à végéter. Mais si, longtemps après
l'accident, le tronc est scié horizontalement, on voit, sous les couches
continues déposées pendant les dernières années, la fente nettement
tracée, et l'on peut, en comptant les couches intactes, trouver la date
de la rupture.
Chez les historiens on voit souvent citer ces détonations produites par
les arbres que fend la gelée. Elles sont données comme une des preuves
les plus remarquables de la violence extraordinaire du froid. La preuve
n'est pas convaincante, car on entend souvent ces détonations par des
températures ne dépassant pas 10 degrés au-dessous de zéro, températures
qui se produisent presque chaque année dans le nord de la France.
Si la rupture des gros arbres ne cause que de faibles dommages, la perte
des récoltes, des vignes et des arbres à fruits, est au contraire d'une
importance immense. C'est la principale calamité des grands hivers,
calamité bien plus grande que toutes celles dont nous avons parlé
jusqu'ici.
Les morts d'hommes et d'animaux sous l'action du froid, les épidémies
elles-mêmes qui, par suite du froid, augmentent dans de larges
proportions la mortalité pendant les saisons rigoureuses, ne sont rien à
côté des terribles famines qui, jusqu'à notre siècle, suivent presque
tous les grands hivers. Les récoltes étant perdues, la vie devient
impossible: le pays se trouve dans une situation analogue à celle des
peuplades des régions polaires, mais avec une population
proportionnellement deux ou trois cents fois plus considérable. Les
hommes sont alors réduits à brouter l'herbe, à manger les aliments qui,
d'habitude, servent de nourriture aux animaux immondes. En même temps
que les céréales, le gibier, le bétail, font défaut, tués qu'ils sont
les premiers par le manque de nourriture. De sorte que le mal s'accroît
de lui-même, les ressources diminuant à mesure que les besoins
augmentent. Et la misère publique prend d'horribles proportions.
Nous donnerons plus tard quelques développements sur l'une des plus
terribles famines qui aient ravagé notre pays, celle de 1709; citons-en
dès maintenant quelques autres.
La liste complète, si nous voulions la dresser, serait presque la même
que celle des grands hivers, tant autrefois ces deux calamités se
suivaient fatalement, une famine après un hiver rigoureux.
La famine et l'épidémie qui suivirent l'hiver de 874 firent périr,
suivant l'annaliste de Fulde, le tiers de la population de la Gaule.
En 1044, la famine qui succéda à un hiver rigoureux fut telle, que
beaucoup de pauvres gens furent réduits à manger des animaux immondes;
en 1068, on mangea même de la chair humaine. En 1133, la disette fut
affreuse à ce point que des populations entières furent réduites à se
nourrir d'herbes, et qu'il se trouva des gens assez pressés par la faim
pour exhumer les cadavres et se nourrir de leur chair.
L'hiver de 1316 fut très rigoureux en France, en Allemagne et en
Angleterre. Dans ces contrées, la famine fut générale et amena à sa
suite les plus terribles maladies. Lisons, dans l'Histoire d'Angleterre
de Rapin de Thoyras, l'émouvant récit des souffrances qu'endurèrent les
populations: «Cependant la famine ravageait la misérable Angleterre
d'une si terrible manière, qu'on ne peut presque ajouter foi à ce que
les historiens en rapportent. Ils ne se sont pas contentés de dire que
les animaux pour lesquels on a le plus d'horreur servaient de nourriture
aux hommes; mais, ce qui est bien plus horrible, qu'on était obligé de
cacher les enfants avec un soin extrême, si l'on ne voulait les exposer
à être dérobés pour servir d'aliments aux larrons. Ils assurent que les
hommes mêmes prenaient des précautions pour s'empêcher d'être assommés
dans les lieux secrets, sachant qu'il n'y avait que trop d'exemples que
quelques-uns en avaient été ainsi traités, pour repaître ceux qui ne
pouvaient trouver la nourriture par d'autres moyens. On voit encore,
dans les histoires de ce temps-là, que ceux qui étaient renfermés dans
les prisons se dévoraient impitoyablement les uns les autres, l'extrême
disette de vivres ne permettant pas qu'on leur fournît les aliments
nécessaires. Une dyssenterie, qui provenait de la mauvaise nourriture,
acheva de mettre le comble à la misère des Anglais. Il en mourut tous
les jours un si grand nombre, qu'à peine les vivants pouvaient-ils
suffire à enterrer les morts. Le seul remède qu'on put trouver contre la
famine, mais qui ne fut pas capable d'apporter tout le changement
nécessaire, fut de défendre, sous peine de la vie, de brasser aucune
sorte de bière. C'était afin que le grain qu'on employait ordinairement
à faire ce breuvage servît à faire du pain.»
Du reste, il semble qu'on se soit assez souvent résolu à manger de la
chair humaine dans les siècles qui ont précédé le nôtre. Du moins, on
trouve dans les historiens de nombreuses affirmations de ce fait
monstrueux. Pour n'en citer qu'un de plus, pendant le siège de Paris par
Henri IV, en 1590, alors que les habitants en étaient réduits à manger
des animaux immondes, des bouillies d'herbe, et le cuir des souliers,
une mère aurait tenté de manger ses deux enfants. Elle en mourut, et ses
héritiers, car elle était riche, trouvèrent encore quelques membres des
malheureux, qu'elle avait fait saler pour les conserver plus longtemps.
En 1420, la famine fut grande à Paris, et pendant que les malheureux
allaient à la recherche des plus vils aliments, les loups arrivaient
jusque dans la ville, qui était devenue comme une vaste solitude.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que toutes les famines aient été
causées par la rigueur des hivers. Beaucoup l'ont été aussi par leur
trop grande douceur, qui déterminait une végétation trop hâtive,
détruite ensuite par les gelées de mars et d'avril. C'est ce que les
historiens nomment le renversement des saisons. D'autres enfin, et non
les moins terribles, étaient la suite des guerres étrangères et des
discordes civiles, qui détournaient si souvent les hommes de la culture
de la terre.
Ainsi le douzième siècle fut affligé de deux épouvantables famines, dues
justement au dérèglement des saisons. L'une, la plus longue et la plus
désastreuse, arriva en 1108. Elle dura trois ans et dépeupla presque
tout notre hémisphère, au rapport de Mézeray. «Les loups venaient manger
les hommes jusque dans les villes; et les hommes mêmes, devenus loups à
l'endroit de leurs semblables, les assommaient pour les dévorer. La
seconde arriva sous le règne de Philippe-Auguste et fut un peu moins
cruelle. Mais, pendant cette seconde famine, il se produisit de si
grands et si fréquents prodiges, que tout le monde attendait à toute
heure le jugement dernier.»
[Illustration: Hiver de l'année 1108.]
Puis vient une longue et complaisante énumération de ces prodiges. Ici
ce sont des éclipses qui frappent l'imagination populaire; là on voit
dans les airs deux armées de flammes qui s'entre-choquent avec un bruit
étrange; ailleurs c'est un pain qui, en sortant du four, laisse écouler
une grande quantité de sang; enfin, dans un autre endroit, une mère
porte son enfant pendant deux ans, et cet enfant parle en naissant. Et
l'historien, dont la crédulité dépasse toute imagination, ajoute
naïvement: «J'obmets plusieurs autres prodiges, parce qu'ils ne
paroîtroient pas vray-semblables, quoique peut-être ils fussent vrais.»
Et voilà pourtant sur quelles autorités nous devons nous appuyer pour
tracer l'histoire des grandes intempéries anciennes! Dans les
témoignages que nous rapporterons, nous devons donc faire une large part
à la fable et à l'invention.
On pense bien que de si terribles calamités n'étaient pas sans porter
une rude atteinte à la santé publique. Outre les gens qui mouraient de
faim, et ils étaient souvent en fort grand nombre, il y avait ceux qui
étaient victimes des épidémies causées par la misère et la mauvaise
nourriture. Ces victimes-là étaient encore les plus nombreuses. La cause
première de la mort était la même pour tous, c'est seulement le mode qui
différait.
Mézeray décrit une de ces épidémies. C'était sous François Ier;
plusieurs années s'étant écoulées successivement presque sans hiver, il
en résulta une perturbation profonde dans la végétation, et une horrible
famine. La misère était générale: «La nécessité, mère de toutes les
inventions, fit enfin trouver le moyen aux indigents de faire du pain de
gland et de racines de fougères, les fruits et les herbes n'étant pas
capables de les sustenter. Mais de cette mauvaise nourriture s'engendra
une nouvelle maladie, inconnue aux médecins, qui était si contagieuse
qu'elle saisissait incontinent quiconque approchait de ceux qui en
étaient frappés. Elle portait avec soi une grosse fièvre continue qui
faisait mourir son homme en peu d'heures, d'où elle fut dite
_trousse-galant_.»
Quels moyens employait-on à cette époque pour mettre fin à de telles
calamités? D'abord les aumônes, la charité publique; mais le remède
était mince et ne servait qu'à un bien petit nombre. Du reste, que peut
faire la charité dans de semblables circonstances? La famine se déclare
quand un pays n'a pas, par suite d'événements malheureux, produit de
quoi suffire à son alimentation. La charité publique a beau se
multiplier, elle ne peut créer des subsistances, elle ne peut rien
contre la famine. Mieux vaudraient quelques sacs de blé amenés dans un
pays affamé, que tout l'or du monde.
Le second moyen, à peine plus efficace, était la perquisition à
domicile, la réquisition des grains. Dans toutes ces famines nous voyons
intervenir des arrêts ordonnant un recensement général de tous les
grains en magasin, interdisant aux détenteurs d'en faire le commerce en
gros, les obligeant, sous les peines les plus sévères, à les conduire au
marché pour y être vendus en détail aux pauvres gens. Mesure excellente,
mais absolument insuffisante.
Il faut dire, pour rendre hommage à la vérité, qu'on voyait vaguement le
véritable remède, mais sans avoir le moyen ni peut-être la ferme volonté
de l'employer. On faisait venir du blé des pays voisins; mais, à cause
de l'insuffisance des moyens de transport, et du retard apporté à la
prise de ces mesures, on ne ressentait qu'un bien faible soulagement.
De plus, les famines étant dues beaucoup plus souvent à la guerre civile
ou étrangère qu'aux intempéries des saisons, la cause même qui l'avait
fait naître empêchait qu'on pût même songer à y porter remède.
La dernière ressource, comme les autres inefficace, mais qui donnait au
moins aux malheureux quelque espérance, était celle des prières
publiques.
Félibien, dans l'Histoire de Paris, fait le récit d'une procession qui
eut lieu dans la capitale en 1587, dans le but de faire cesser la famine
et la contagion qui décimaient la population. Nous allons voir avec
quelle pompe ces cérémonies étaient faites:
«Après avoir employé tous les secours humains, on eut recours aux
prières publiques pour fléchir le ciel sur tant de misères. On fit, le 9
de juillet, une procession générale, où fut portée la châsse de
Sainte-Geneviève, avec toutes les cérémonies accoutumées. Cette
procession fut bientôt suivie d'une autre plus particulière et aussi
solennelle. Le mardi 21 du même mois, le cardinal de Bourbon, abbé de
Saint-Germain des Prés, qui avoit commencé l'année précédente à bâtir
son palais abbatial, fit faire la procession en cet ordre. A la tête de
la procession paroissoient les enfants du faubourg, garçons et filles,
la plus part vêtus de blanc et pieds nuds, et tant les uns que les
autres avec un cierge à la main. Venoient ensuite les Capucins, les
Augustins, les Cordeliers, les Pénitents blancs, et le clergé de
Saint-Sulpice. Tout cela précédoit les religieux de l'abbaye qui
marchoient les derniers. Plusieurs d'entre eux tenoient en leurs mains
des reliques. Les autres reliquaires, au nombre de sept châsses, étaient
portés par des hommes nuds en chemise et couronnés de fleurs. La châsse
de S. Germain faisoit la huitième. Elle étoit précédée de douze autres
hommes aussi couronnés de fleurs, et portée de même que les sept
premières. Le choeur étoit secondé d'une musique très harmonieuse. Le
roi assistoit à la procession et étoit mêlé avec ceux de sa confrérie.
Les deux cardinaux de Bourbon et de Vendôme y étoient aussi dans leurs
habits rouges, suivis d'un grand concours de toute la ville.»
L'historien oublie de nous rapporter si cette imposante cérémonie eut
l'effet qu'on en attendait et si elle fit cesser les souffrances du
peuple. Mais il remarque que tout s'y passa avec tant d'ordre que le roi
en parla le même jour à son dîner, et dit que le cardinal de Bourbon son
cousin en avait tout l'honneur. Il ne manque pas ensuite de parler de
l'achèvement du palais abbatial de Saint-Germain des Prés, qui lui tient
plus au coeur que les famines, dont il n'est plus question.
CHAPITRE III
LA NEIGE.
La neige est la pluie de l'hiver. Presque chaque fois que la température
de l'air s'abaisse au-dessous de zéro, l'eau des nuages, ne pouvant
demeurer à l'état liquide, cristallise sous les formes les plus variées.
Sa chute, arrêtée en partie par la résistance de l'air, qui trouve à
s'exercer sur ces cristaux si ramifiés, devient plus lente. Cette pluie
nouvelle, au lieu de suivre les pentes pour aller de suite grossir la
rivière, s'arrête où elle tombe; au lieu de s'infiltrer dans le sol,
elle reste à la surface, constituant un blanc manteau dont l'épaisseur
va en augmentant à mesure que se prolonge la chute.
Dans les régions de la zone glaciale, où la température reste pendant
plusieurs mois constamment inférieure à zéro, la pluie liquide est
inconnue; pendant les longues nuits d'un hiver presque sans fin il ne
tombe que de la neige. Quand arrivent les chaleurs, les couches
accumulées forment une épaisseur considérable.
Sur les montagnes assez élevées de la zone tempérée, et même de la zone
torride, l'accumulation des neiges est tout aussi grande.
Pour n'en donner qu'un exemple, disons qu'Agassiz, étant à l'hospice du
Grimsel, dans les Alpes, à une hauteur de 1874 mètres au-dessus du
niveau de la mer, a vu tomber pendant six mois d'hiver l'énorme couche
de 17 mètres de neige. Cette neige, fondue, aurait donné une épaisseur
d'eau de 1m.50; c'est deux fois et demie la masse d'eau qui tombe à
Paris en une année entière.
Dans nos plaines il s'en faut de beaucoup que l'épaisseur approche
jamais de celle que nous venons de citer. Le nombre des jours où il
neige est fort restreint en tous les points de la France; dans le midi,
la neige est rare; dans le centre, des hivers entiers se passent
quelquefois sans qu'elle ait fait son apparition. De plus, la neige ne
reste chez nous que peu de temps sur le sol, et chaque nouvelle chute
qui se produit trouve le plus souvent le sol absolument découvert. Ce
sont des hivers rares, et tout à fait exceptionnels, ceux où la neige
demeure plusieurs semaines sur le sol dans les plaines, ceux où elle
atteint une épaisseur dépassant 20 centimètres.
M. de Gasparin divise l'Europe en trois régions au point de vue de la
neige. La région du midi, où la neige fond en tombant; la région du
centre, où elle reste un certain temps sur le sol. Le nord de la France
est dans la seconde de ces régions, le midi dans la première. Enfin la
région du nord, qui conserve la neige pendant tout l'hiver.
Cette division n'a rien d'absolu, et il arrive quelquefois que, dans le
midi de la France, la neige demeure plusieurs semaines.
Même en Italie, dans les plaines et sur les montagnes peu élevées,
l'histoire a enregistré des chutes de neiges abondantes qui se sont
conservées sans fondre pendant une grande partie de l'hiver.
C'est ainsi qu'en 271 avant Jésus-Christ, il y eut tant de neiges en
Italie que le Forum, à Rome, en resta couvert pendant quarante jours
jusqu'à une hauteur prodigieuse.
Nous serions en droit de nous demander ce que signifie pour l'historien
«une hauteur prodigieuse», mais nous n'en ferons rien. Il faudra, en
effet, nous contenter, dans les nombreux renseignements que nous
emprunterons aux chroniqueurs, comme dans ceux que nous leur avons déjà
empruntés, de termes vagues ou d'affirmations sans preuves. Ce qu'ils
nous racontent, ils l'ont rarement vu; ils sont les échos, plus ou moins
fidèles, des bruits qui parviennent jusqu'à eux. Nous les prendrons si
souvent en flagrant délit d'exagération ou de crédulité naïve, qu'il
sera prudent de ne les croire qu'à moitié. Mais, dans l'impossibilité où
nous serons de contrôler leurs affirmations, nous devrons nous contenter
de citer leurs textes sans y ajouter de commentaires.--Ceci dit,
reprenons nos citations.
La seconde guerre punique, en 210 avant notre ère, nous montre de
nouveaux exemples de l'abondance et de la persistance des neiges dans
l'Italie et l'Espagne. Nous allons en emprunter le récit à Tite-Live. Il
est vrai qu'il s'agit ici de régions montagneuses; mais les neiges dont
on nous parle sont bien réellement des neiges exceptionnelles même pour
ces régions. Annibal, franchissant les Alpes avec son armée pour passer
en Italie, est presque arrêté dans les montagnes par d'énormes neiges.
Il a les plus grandes peines à rendre à ses soldats la confiance et le
courage. «Quoique les soldats fussent déjà prévenus par la renommée, qui
exagère ordinairement les choses inconnues, quand ils virent de près la
hauteur des montagnes, des neiges qui semblaient se confondre avec le
ciel, de misérables cabanes suspendues aux pointes des rochers, le
bétail et les chevaux rabougris par le froid, des hommes aux longs
cheveux et presque sauvages, les êtres animés et inanimés paralysés par
la glace, toute cette désolation de l'hiver, plus affreuse encore qu'on
ne peut le décrire, renouvela la terreur de l'armée.»