D'autre part, dès que la végétation est commencée, et que les jeunes

feuilles se développent, que les nouveaux bourgeons s'entr'ouvrent, la

plante devient beaucoup plus sensible, et souvent les faibles gelées du

printemps viennent faire plus de mal que les rigueurs de l'hiver. Lisons

ce que disent à ce sujet Buffon et Duhamel: «La gelée est quelquefois si

forte pendant l'hiver, qu'elle détruit presque tous les végétaux, et la

disette de 1709 est une époque de ses cruels effets. Les graines

périrent entièrement; quelques espèces d'arbres, comme les noyers,

périrent aussi sans ressource; d'autres, comme les oliviers et presque

tous les arbres fruitiers, furent moins maltraités; ils repoussèrent de

dessus leur souche, leurs racines n'ayant pas été endommagées. Enfin,

plusieurs grands arbres plus vigoureux poussèrent au printemps presque

sur toutes les branches, et ne parurent pas en avoir beaucoup souffert.

Cependant cette gelée a produit, dans les arbres qu'elle n'a pas

entièrement détruits, des défauts qui ne s'effaceront jamais. Une gelée

qui nous prive des choses les plus nécessaires à la vie, qui fait périr

entièrement plusieurs espèces d'arbres utiles, et n'en laisse presque

aucun qui ne se ressente de sa rigueur, est certainement des plus

redoutables. Ainsi, nous avons tout à craindre des grandes gelées qui

viennent pendant l'hiver, et qui nous réduiraient aux dernières

extrémités si nous en ressentions plus souvent les effets; mais

heureusement on ne peut citer que deux ou trois hivers qui, comme celui

de l'année 1709, aient produit une calamité redoutable.

»Les plus grands désordres que causent jamais les gelées du printemps ne

portent pas, à beaucoup près, sur des choses aussi essentielles,

quoiqu'elles endommagent les graines; on n'a jamais vu que cela ait

produit de grandes disettes; elles n'affectent pas les parties les plus

solides des arbres, leur tronc ni leurs branches; mais elles détruisent

totalement leurs productions, et nous privent de récoltes de vins et de

fruits, et par la suppression des nouveaux bourgeons elles causent un

dommage considérable aux forêts.»

Nos plantes les plus sensibles, cultivées seulement dans le midi, sont

le palmier, le dattier, le myrte, le grenadier. Ces arbustes sont

souvent détruits par les hivers un peu rigoureux. Les orangers et les

oliviers ne résistent pas beaucoup plus. Puis viennent les vignes et les

récoltes en terre, blés, avoines, qui sont bien souvent victimes du

froid. Parmi les arbres plus vigoureux, qui résistent plus longtemps, le

pin d'Alep, le chêne vert, le platane, sont ceux qui ont le plus à

craindre. Puis, successivement, le hêtre, le chêne, le sapin, le pin, le

bouleau, qui est l'arbre le plus résistant de nos régions.

Les arbres fruitiers doivent être placés, comme résistance, entre le

chêne vert et le hêtre; ils sont quelquefois détruits jusqu'aux racines

dans nos hivers les plus rigoureux.

Est-il possible de donner sur ce sujet des indications plus précises?

Non. Il n'y a pas pour chaque arbre une température à laquelle il meurt,

et le mal produit par les gelées intenses dépend de bien des

circonstances. Il en est des végétaux comme des hommes et des animaux.

M. de Gasparin, dans son Cours d'agriculture, insiste sur ce point: «Il

ne suffirait pas de connaître l'abaissement de température que peut

supporter chaque arbre, pour expliquer sa mort; il faudrait encore

connaître la durée de cette température extrême. Un moment suffit pour

détruire le bourgeon baigné de rosée; il faut plus longtemps pour le

rameau; le tronc ne périt qu'après une longue succession de froids, la

racine résiste presque toujours. Mais ce qui rend plus difficile la

détermination de ce degré extrême, c'est que nous voyons les ravages du

froid dépendre souvent beaucoup plus des circonstances du dégel que de

l'intensité même du froid et de l'état des cultures.»

Si l'on ne connaît pas exactement le degré de froid nécessaire pour

faire périr chaque arbre, on ne connaît pas davantage à la suite de

quelle action les plantes sont tuées par le froid. Peut-être la gelée,

en diminuant le volume des cellules des vaisseaux et des canaux dans

lesquels circule la sève, affaiblit-elle ou arrête-t-elle tout à fait le

mouvement de cette sève. Et le dommage causé serait d'autant plus grand

que ce ralentissement aurait été poussé plus loin. Ainsi, les jeunes

pousses de chêne ne sont pas affectées sensiblement quand la température

est à zéro, tandis que celles du mûrier et du figuier, ne pouvant

résister à cette température, meurent.

Une explication qui se présente naturellement à l'esprit pour l'action

du froid sur les plantes est la suivante. Les sucs de la plante,

contenant beaucoup d'eau, augmentent de volume comme celle-ci par la

congélation. Cette dilatation déchire les cellules, rompt les vaisseaux

qui deviennent impropres à la circulation de la sève, le végétal meurt.

Tant que la congélation persiste, la plante ne semble pas atteinte; mais

vienne l'action du soleil, la glace fond, les canaux brisés

s'affaissent, les désastres apparaissent.

S'il est incontestable que les choses se passent ainsi quelquefois, la

mort des plantes est due le plus souvent à une autre cause. Nous voyons,

en effet, différentes plantes de nos pays devenir raides, n'être à peu

près qu'un glaçon après une forte gelée, et reprendre ensuite, pourvu

qu'elles soient dégelées lentement. On peut considérer la rapidité du

dégel comme une des causes principales du mal produit par le froid. Il

est impossible de ne pas voir là une analogie frappante entre l'action

du froid sur les plantes et cette action sur les animaux. Enfin, la

plupart des espèces propres aux pays chauds succombent à une température

de quelques degrés au-dessus de zéro, et qui ne peut dès lors congeler

leurs sucs.

Il est certain cependant que des froids rigoureux amènent mécaniquement

des déchirures considérables dans les végétaux. Sous l'action des fortes

gelées de l'hiver, les arbres les plus vigoureux éclatent avec fracas,

et les habitants des campagnes entendent avec effroi pendant la nuit des

détonations comparables au bruit du tonnerre. Ces détonations se

produisent très fréquemment, et sans aller dans les pays froids, le nord

de la France les entend se produire presque à chaque hiver. Pour ces

cas-là l'explication précédente est la seule admissible. La congélation

de l'eau qui se trouve dans l'arbre, déterminant une augmentation de

volume, amène la rupture de l'arbre. Aussi ces accidents se

produisent-ils surtout dans les régions humides.

Dans la majorité des cas, elles font plus de bruit que de mal. L'arbre

d'où vient de partir un bruit formidable ne semble pas endommagé; mais

si on le considère de près, on voit, partant du bas et s'élevant à une

hauteur de deux ou trois mètres, une fissure étroite, verticale, qui

s'étend jusqu'au centre de l'arbre; sa largeur est de quelques

millimètres, rarement de quelques centimètres. Dans les cas

exceptionnels, la fente traverse l'arbre de part en part, et alors

l'écartement peut atteindre jusqu'à dix centimètres. Cette blessure ne

cause pas le plus souvent grand dommage; quand la glace qui est à

l'intérieur s'est fondue, la fente disparaît, les parties se

rapprochent, et l'arbre continue à végéter. Mais si, longtemps après

l'accident, le tronc est scié horizontalement, on voit, sous les couches

continues déposées pendant les dernières années, la fente nettement

tracée, et l'on peut, en comptant les couches intactes, trouver la date

de la rupture.

Chez les historiens on voit souvent citer ces détonations produites par

les arbres que fend la gelée. Elles sont données comme une des preuves

les plus remarquables de la violence extraordinaire du froid. La preuve

n'est pas convaincante, car on entend souvent ces détonations par des

températures ne dépassant pas 10 degrés au-dessous de zéro, températures

qui se produisent presque chaque année dans le nord de la France.

Si la rupture des gros arbres ne cause que de faibles dommages, la perte

des récoltes, des vignes et des arbres à fruits, est au contraire d'une

importance immense. C'est la principale calamité des grands hivers,

calamité bien plus grande que toutes celles dont nous avons parlé

jusqu'ici.

Les morts d'hommes et d'animaux sous l'action du froid, les épidémies

elles-mêmes qui, par suite du froid, augmentent dans de larges

proportions la mortalité pendant les saisons rigoureuses, ne sont rien à

côté des terribles famines qui, jusqu'à notre siècle, suivent presque

tous les grands hivers. Les récoltes étant perdues, la vie devient

impossible: le pays se trouve dans une situation analogue à celle des

peuplades des régions polaires, mais avec une population

proportionnellement deux ou trois cents fois plus considérable. Les

hommes sont alors réduits à brouter l'herbe, à manger les aliments qui,

d'habitude, servent de nourriture aux animaux immondes. En même temps

que les céréales, le gibier, le bétail, font défaut, tués qu'ils sont

les premiers par le manque de nourriture. De sorte que le mal s'accroît

de lui-même, les ressources diminuant à mesure que les besoins

augmentent. Et la misère publique prend d'horribles proportions.

Nous donnerons plus tard quelques développements sur l'une des plus

terribles famines qui aient ravagé notre pays, celle de 1709; citons-en

dès maintenant quelques autres.

La liste complète, si nous voulions la dresser, serait presque la même

que celle des grands hivers, tant autrefois ces deux calamités se

suivaient fatalement, une famine après un hiver rigoureux.

La famine et l'épidémie qui suivirent l'hiver de 874 firent périr,

suivant l'annaliste de Fulde, le tiers de la population de la Gaule.

En 1044, la famine qui succéda à un hiver rigoureux fut telle, que

beaucoup de pauvres gens furent réduits à manger des animaux immondes;

en 1068, on mangea même de la chair humaine. En 1133, la disette fut

affreuse à ce point que des populations entières furent réduites à se

nourrir d'herbes, et qu'il se trouva des gens assez pressés par la faim

pour exhumer les cadavres et se nourrir de leur chair.

L'hiver de 1316 fut très rigoureux en France, en Allemagne et en

Angleterre. Dans ces contrées, la famine fut générale et amena à sa

suite les plus terribles maladies. Lisons, dans l'Histoire d'Angleterre

de Rapin de Thoyras, l'émouvant récit des souffrances qu'endurèrent les

populations: «Cependant la famine ravageait la misérable Angleterre

d'une si terrible manière, qu'on ne peut presque ajouter foi à ce que

les historiens en rapportent. Ils ne se sont pas contentés de dire que

les animaux pour lesquels on a le plus d'horreur servaient de nourriture

aux hommes; mais, ce qui est bien plus horrible, qu'on était obligé de

cacher les enfants avec un soin extrême, si l'on ne voulait les exposer

à être dérobés pour servir d'aliments aux larrons. Ils assurent que les

hommes mêmes prenaient des précautions pour s'empêcher d'être assommés

dans les lieux secrets, sachant qu'il n'y avait que trop d'exemples que

quelques-uns en avaient été ainsi traités, pour repaître ceux qui ne

pouvaient trouver la nourriture par d'autres moyens. On voit encore,

dans les histoires de ce temps-là, que ceux qui étaient renfermés dans

les prisons se dévoraient impitoyablement les uns les autres, l'extrême

disette de vivres ne permettant pas qu'on leur fournît les aliments

nécessaires. Une dyssenterie, qui provenait de la mauvaise nourriture,

acheva de mettre le comble à la misère des Anglais. Il en mourut tous

les jours un si grand nombre, qu'à peine les vivants pouvaient-ils

suffire à enterrer les morts. Le seul remède qu'on put trouver contre la

famine, mais qui ne fut pas capable d'apporter tout le changement

nécessaire, fut de défendre, sous peine de la vie, de brasser aucune

sorte de bière. C'était afin que le grain qu'on employait ordinairement

à faire ce breuvage servît à faire du pain.»

Du reste, il semble qu'on se soit assez souvent résolu à manger de la

chair humaine dans les siècles qui ont précédé le nôtre. Du moins, on

trouve dans les historiens de nombreuses affirmations de ce fait

monstrueux. Pour n'en citer qu'un de plus, pendant le siège de Paris par

Henri IV, en 1590, alors que les habitants en étaient réduits à manger

des animaux immondes, des bouillies d'herbe, et le cuir des souliers,

une mère aurait tenté de manger ses deux enfants. Elle en mourut, et ses

héritiers, car elle était riche, trouvèrent encore quelques membres des

malheureux, qu'elle avait fait saler pour les conserver plus longtemps.

En 1420, la famine fut grande à Paris, et pendant que les malheureux

allaient à la recherche des plus vils aliments, les loups arrivaient

jusque dans la ville, qui était devenue comme une vaste solitude.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que toutes les famines aient été

causées par la rigueur des hivers. Beaucoup l'ont été aussi par leur

trop grande douceur, qui déterminait une végétation trop hâtive,

détruite ensuite par les gelées de mars et d'avril. C'est ce que les

historiens nomment le renversement des saisons. D'autres enfin, et non

les moins terribles, étaient la suite des guerres étrangères et des

discordes civiles, qui détournaient si souvent les hommes de la culture

de la terre.

Ainsi le douzième siècle fut affligé de deux épouvantables famines, dues

justement au dérèglement des saisons. L'une, la plus longue et la plus

désastreuse, arriva en 1108. Elle dura trois ans et dépeupla presque

tout notre hémisphère, au rapport de Mézeray. «Les loups venaient manger

les hommes jusque dans les villes; et les hommes mêmes, devenus loups à

l'endroit de leurs semblables, les assommaient pour les dévorer. La

seconde arriva sous le règne de Philippe-Auguste et fut un peu moins

cruelle. Mais, pendant cette seconde famine, il se produisit de si

grands et si fréquents prodiges, que tout le monde attendait à toute

heure le jugement dernier.»

[Illustration: Hiver de l'année 1108.]

Puis vient une longue et complaisante énumération de ces prodiges. Ici

ce sont des éclipses qui frappent l'imagination populaire; là on voit

dans les airs deux armées de flammes qui s'entre-choquent avec un bruit

étrange; ailleurs c'est un pain qui, en sortant du four, laisse écouler

une grande quantité de sang; enfin, dans un autre endroit, une mère

porte son enfant pendant deux ans, et cet enfant parle en naissant. Et

l'historien, dont la crédulité dépasse toute imagination, ajoute

naïvement: «J'obmets plusieurs autres prodiges, parce qu'ils ne

paroîtroient pas vray-semblables, quoique peut-être ils fussent vrais.»

Et voilà pourtant sur quelles autorités nous devons nous appuyer pour

tracer l'histoire des grandes intempéries anciennes! Dans les

témoignages que nous rapporterons, nous devons donc faire une large part

à la fable et à l'invention.

On pense bien que de si terribles calamités n'étaient pas sans porter

une rude atteinte à la santé publique. Outre les gens qui mouraient de

faim, et ils étaient souvent en fort grand nombre, il y avait ceux qui

étaient victimes des épidémies causées par la misère et la mauvaise

nourriture. Ces victimes-là étaient encore les plus nombreuses. La cause

première de la mort était la même pour tous, c'est seulement le mode qui

différait.

Mézeray décrit une de ces épidémies. C'était sous François Ier;

plusieurs années s'étant écoulées successivement presque sans hiver, il

en résulta une perturbation profonde dans la végétation, et une horrible

famine. La misère était générale: «La nécessité, mère de toutes les

inventions, fit enfin trouver le moyen aux indigents de faire du pain de

gland et de racines de fougères, les fruits et les herbes n'étant pas

capables de les sustenter. Mais de cette mauvaise nourriture s'engendra

une nouvelle maladie, inconnue aux médecins, qui était si contagieuse

qu'elle saisissait incontinent quiconque approchait de ceux qui en

étaient frappés. Elle portait avec soi une grosse fièvre continue qui

faisait mourir son homme en peu d'heures, d'où elle fut dite

_trousse-galant_.»

Quels moyens employait-on à cette époque pour mettre fin à de telles

calamités? D'abord les aumônes, la charité publique; mais le remède

était mince et ne servait qu'à un bien petit nombre. Du reste, que peut

faire la charité dans de semblables circonstances? La famine se déclare

quand un pays n'a pas, par suite d'événements malheureux, produit de

quoi suffire à son alimentation. La charité publique a beau se

multiplier, elle ne peut créer des subsistances, elle ne peut rien

contre la famine. Mieux vaudraient quelques sacs de blé amenés dans un

pays affamé, que tout l'or du monde.

Le second moyen, à peine plus efficace, était la perquisition à

domicile, la réquisition des grains. Dans toutes ces famines nous voyons

intervenir des arrêts ordonnant un recensement général de tous les

grains en magasin, interdisant aux détenteurs d'en faire le commerce en

gros, les obligeant, sous les peines les plus sévères, à les conduire au

marché pour y être vendus en détail aux pauvres gens. Mesure excellente,

mais absolument insuffisante.

Il faut dire, pour rendre hommage à la vérité, qu'on voyait vaguement le

véritable remède, mais sans avoir le moyen ni peut-être la ferme volonté

de l'employer. On faisait venir du blé des pays voisins; mais, à cause

de l'insuffisance des moyens de transport, et du retard apporté à la

prise de ces mesures, on ne ressentait qu'un bien faible soulagement.

De plus, les famines étant dues beaucoup plus souvent à la guerre civile

ou étrangère qu'aux intempéries des saisons, la cause même qui l'avait

fait naître empêchait qu'on pût même songer à y porter remède.

La dernière ressource, comme les autres inefficace, mais qui donnait au

moins aux malheureux quelque espérance, était celle des prières

publiques.

Félibien, dans l'Histoire de Paris, fait le récit d'une procession qui

eut lieu dans la capitale en 1587, dans le but de faire cesser la famine

et la contagion qui décimaient la population. Nous allons voir avec

quelle pompe ces cérémonies étaient faites:

«Après avoir employé tous les secours humains, on eut recours aux

prières publiques pour fléchir le ciel sur tant de misères. On fit, le 9

de juillet, une procession générale, où fut portée la châsse de

Sainte-Geneviève, avec toutes les cérémonies accoutumées. Cette

procession fut bientôt suivie d'une autre plus particulière et aussi

solennelle. Le mardi 21 du même mois, le cardinal de Bourbon, abbé de

Saint-Germain des Prés, qui avoit commencé l'année précédente à bâtir

son palais abbatial, fit faire la procession en cet ordre. A la tête de

la procession paroissoient les enfants du faubourg, garçons et filles,

la plus part vêtus de blanc et pieds nuds, et tant les uns que les

autres avec un cierge à la main. Venoient ensuite les Capucins, les

Augustins, les Cordeliers, les Pénitents blancs, et le clergé de

Saint-Sulpice. Tout cela précédoit les religieux de l'abbaye qui

marchoient les derniers. Plusieurs d'entre eux tenoient en leurs mains

des reliques. Les autres reliquaires, au nombre de sept châsses, étaient

portés par des hommes nuds en chemise et couronnés de fleurs. La châsse

de S. Germain faisoit la huitième. Elle étoit précédée de douze autres

hommes aussi couronnés de fleurs, et portée de même que les sept

premières. Le choeur étoit secondé d'une musique très harmonieuse. Le

roi assistoit à la procession et étoit mêlé avec ceux de sa confrérie.

Les deux cardinaux de Bourbon et de Vendôme y étoient aussi dans leurs

habits rouges, suivis d'un grand concours de toute la ville.»

L'historien oublie de nous rapporter si cette imposante cérémonie eut

l'effet qu'on en attendait et si elle fit cesser les souffrances du

peuple. Mais il remarque que tout s'y passa avec tant d'ordre que le roi

en parla le même jour à son dîner, et dit que le cardinal de Bourbon son

cousin en avait tout l'honneur. Il ne manque pas ensuite de parler de

l'achèvement du palais abbatial de Saint-Germain des Prés, qui lui tient

plus au coeur que les famines, dont il n'est plus question.

CHAPITRE III

LA NEIGE.

La neige est la pluie de l'hiver. Presque chaque fois que la température

de l'air s'abaisse au-dessous de zéro, l'eau des nuages, ne pouvant

demeurer à l'état liquide, cristallise sous les formes les plus variées.

Sa chute, arrêtée en partie par la résistance de l'air, qui trouve à

s'exercer sur ces cristaux si ramifiés, devient plus lente. Cette pluie

nouvelle, au lieu de suivre les pentes pour aller de suite grossir la

rivière, s'arrête où elle tombe; au lieu de s'infiltrer dans le sol,

elle reste à la surface, constituant un blanc manteau dont l'épaisseur

va en augmentant à mesure que se prolonge la chute.

Dans les régions de la zone glaciale, où la température reste pendant

plusieurs mois constamment inférieure à zéro, la pluie liquide est

inconnue; pendant les longues nuits d'un hiver presque sans fin il ne

tombe que de la neige. Quand arrivent les chaleurs, les couches

accumulées forment une épaisseur considérable.

Sur les montagnes assez élevées de la zone tempérée, et même de la zone

torride, l'accumulation des neiges est tout aussi grande.

Pour n'en donner qu'un exemple, disons qu'Agassiz, étant à l'hospice du

Grimsel, dans les Alpes, à une hauteur de 1874 mètres au-dessus du

niveau de la mer, a vu tomber pendant six mois d'hiver l'énorme couche

de 17 mètres de neige. Cette neige, fondue, aurait donné une épaisseur

d'eau de 1m.50; c'est deux fois et demie la masse d'eau qui tombe à

Paris en une année entière.

Dans nos plaines il s'en faut de beaucoup que l'épaisseur approche

jamais de celle que nous venons de citer. Le nombre des jours où il

neige est fort restreint en tous les points de la France; dans le midi,

la neige est rare; dans le centre, des hivers entiers se passent

quelquefois sans qu'elle ait fait son apparition. De plus, la neige ne

reste chez nous que peu de temps sur le sol, et chaque nouvelle chute

qui se produit trouve le plus souvent le sol absolument découvert. Ce

sont des hivers rares, et tout à fait exceptionnels, ceux où la neige

demeure plusieurs semaines sur le sol dans les plaines, ceux où elle

atteint une épaisseur dépassant 20 centimètres.

M. de Gasparin divise l'Europe en trois régions au point de vue de la

neige. La région du midi, où la neige fond en tombant; la région du

centre, où elle reste un certain temps sur le sol. Le nord de la France

est dans la seconde de ces régions, le midi dans la première. Enfin la

région du nord, qui conserve la neige pendant tout l'hiver.

Cette division n'a rien d'absolu, et il arrive quelquefois que, dans le

midi de la France, la neige demeure plusieurs semaines.

Même en Italie, dans les plaines et sur les montagnes peu élevées,

l'histoire a enregistré des chutes de neiges abondantes qui se sont

conservées sans fondre pendant une grande partie de l'hiver.

C'est ainsi qu'en 271 avant Jésus-Christ, il y eut tant de neiges en

Italie que le Forum, à Rome, en resta couvert pendant quarante jours

jusqu'à une hauteur prodigieuse.

Nous serions en droit de nous demander ce que signifie pour l'historien

«une hauteur prodigieuse», mais nous n'en ferons rien. Il faudra, en

effet, nous contenter, dans les nombreux renseignements que nous

emprunterons aux chroniqueurs, comme dans ceux que nous leur avons déjà

empruntés, de termes vagues ou d'affirmations sans preuves. Ce qu'ils

nous racontent, ils l'ont rarement vu; ils sont les échos, plus ou moins

fidèles, des bruits qui parviennent jusqu'à eux. Nous les prendrons si

souvent en flagrant délit d'exagération ou de crédulité naïve, qu'il

sera prudent de ne les croire qu'à moitié. Mais, dans l'impossibilité où

nous serons de contrôler leurs affirmations, nous devrons nous contenter

de citer leurs textes sans y ajouter de commentaires.--Ceci dit,

reprenons nos citations.

La seconde guerre punique, en 210 avant notre ère, nous montre de

nouveaux exemples de l'abondance et de la persistance des neiges dans

l'Italie et l'Espagne. Nous allons en emprunter le récit à Tite-Live. Il

est vrai qu'il s'agit ici de régions montagneuses; mais les neiges dont

on nous parle sont bien réellement des neiges exceptionnelles même pour

ces régions. Annibal, franchissant les Alpes avec son armée pour passer

en Italie, est presque arrêté dans les montagnes par d'énormes neiges.

Il a les plus grandes peines à rendre à ses soldats la confiance et le

courage. «Quoique les soldats fussent déjà prévenus par la renommée, qui

exagère ordinairement les choses inconnues, quand ils virent de près la

hauteur des montagnes, des neiges qui semblaient se confondre avec le

ciel, de misérables cabanes suspendues aux pointes des rochers, le

bétail et les chevaux rabougris par le froid, des hommes aux longs

cheveux et presque sauvages, les êtres animés et inanimés paralysés par

la glace, toute cette désolation de l'hiver, plus affreuse encore qu'on

ne peut le décrire, renouvela la terreur de l'armée.»

Les grands froids · 第 2 / 19 段