«Malheur, s'écrie Larrey, à l'homme engourdi par le froid et

BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE M. ÉDOUARD CHARTON

LES GRANDS FROIDS

PAR ÉMILE BOUANT

ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 31 VIGNETTES

PAR TH. WEBER

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET C^ie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1880

Droits de propriété et de traduction réservés

INTRODUCTION

Nous estimons d'habitude l'état calorifique d'un corps par l'impression

qu'il produit sur la main. Le corps nous semble chaud ou froid suivant

qu'il donne de la chaleur à la main ou qu'il lui en enlève. Mais le

jugement que nous portons ainsi est incomplet et sujet à bien des

erreurs. Il nous suffira de le montrer par quelques exemples.

Plongeons la main droite dans un vase rempli d'eau très froide, la

gauche dans un second vase rempli d'eau très chaude. Après quelques

instants d'attente, sortons les mains du liquide et plongeons-les toutes

les deux à la fois dans de l'eau tiède: nous la trouverons chaude à la

main droite, froide à la gauche.

Voici, rapprochées l'une de l'autre, une plaque de cuivre et une de

bois: la main, étendue de façon à s'appuyer sur les deux plaques, trouve

la première beaucoup plus froide que la seconde, quoiqu'elles soient

certainement toutes les deux dans le même état calorifique. C'est que le

cuivre, qui conduit bien la chaleur, refroidit la main beaucoup plus

rapidement que ne le fait le bois.

Je suis dans la campagne, exposé au froid le plus vif, je retire mon

gant et j'applique ma main sur mon visage. Mon visage est glacé, la main

me semble chaude; je la pose sur ma poitrine, qui est chaude, la main me

semble glacée.

Lorsqu'il s'agit d'apprécier le degré de chaleur ou de froid de l'air,

que nous ne pouvons toucher directement, les erreurs sont encore plus

faciles. L'impression produite sur l'organisme entier dépend alors de

mille circonstances: de notre état de santé ou de maladie, des vêtements

qui nous couvrent, de l'endroit d'où nous sortons... De plus, la

sensation ne laissant aucune trace, il est absolument impossible de

comparer le froid éprouvé à deux époques différentes, si peu éloignées

qu'elles soient.

Aussi, dès le dix-septième siècle, les savants ont-ils senti le besoin

d'imaginer un instrument précis, susceptible de nous renseigner

exactement sur le froid et le chaud, susceptible en même temps de

traduire par des nombres l'état calorifique des divers corps avec

lesquels on le met en contact: cet instrument se nomme le thermomètre.

Après maintes transformations, il est arrivé à la disposition que nous

allons indiquer.

[Illustration: _a_]

Dans une petite boule de verre munie d'un col très long et extrêmement

étroit, _a_, on introduit un liquide, alcool ou mercure; puis on ferme

le col à la lampe.

Si nous plongeons le petit appareil ainsi construit dans de l'eau

chauffée, nous remarquerons que le liquide s'élève de plus en plus dans

le col à mesure que l'eau devient de plus en plus chaude. C'est qu'il se

produit une augmentation de volume sous l'action de la chaleur: cet

effet se nomme dilatation.

Qu'on enlève le feu, nous verrons le niveau baisser peu à peu, pour

revenir à la hauteur primitive quand le refroidissement sera complet.

De là il faut conclure: d'abord, que le liquide augmente de volume en

s'échauffant, diminue de volume en se refroidissant; ensuite, qu'à

chaque état calorifique du liquide correspond un volume déterminé, de

telle sorte que le niveau dans la tige reviendra le même chaque fois que

l'appareil sera placé dans les mêmes conditions de chaleur.

Nous pouvons donc, en marquant une graduation sur la tige, définir les

divers états calorifiques par les numéros en face desquels s'arrêtera le

liquide dans chaque cas.

[Illustration]

Pour que les indications ainsi obtenues soient comparables entre elles,

il suffit de faire des conventions auxquelles chacun se conformera.

Les conventions universellement adoptées aujourd'hui sont fondées sur

les faits suivants: 1º Le thermomètre, plongé dans la glace fondante,

c'est-à-dire dans la glace placée depuis plusieurs heures dans une pièce

chauffée, s'arrête à un niveau fixe qui ne dépend ni de l'origine de la

glace, ni du froid extérieur, ni de la chaleur de l'appartement. En ce

point, on place l'origine de la graduation, le degré zéro. 2º Le même

appareil, placé dans la vapeur d'eau bouillante, monte beaucoup plus

haut par suite de la dilatation, et finit par s'arrêter à un nouveau

point fixe, indépendant de l'eau choisie et du feu qui la fait bouillir.

Ce second point fixe détermine le centième degré de la graduation.

L'espace compris entre les deux points fixes est divisé en cent parties

égales, et l'on a le thermomètre dit centigrade. La division est

prolongée au-dessus de 100 degrés pour les chaleurs plus fortes que

celle de l'eau bouillante, au-dessous de zéro pour les froids plus

grands que celui de la glace fondante.

Un thermomètre gradué d'après ces principes étant placé dans un lieu

déterminé, le liquide qu'il renferme s'élèvera jusqu'à une certaine

division: le numéro de cette division est ce que l'on nomme la

température du lieu.

Exemples: Dans une chambre, le mercure du thermomètre s'arrête en face

de la division 12; on dit que la température de la chambre est de 12

degrés centigrades au-dessus de zéro, et cette température s'écrit +12°.

Dehors, au contraire, le mercure s'arrête en face de la division 8

au-dessous du zéro; on dit que la température est de 8 degrés

centigrades au-dessous de zéro, et cette température s'écrit -8°.

Bien d'autres conventions avaient été successivement adoptées avant

celle que nous venons d'indiquer. Maintenant encore on se sert en

certains pays de graduations nommées graduation Fahrenheit, graduation

Réaumur. Nous n'en exposerons point les principes, parce qu'elles sont

actuellement presque complètement abandonnées. Du reste, pour éviter

toute confusion, nous rapporterons, dans le courant de cet ouvrage,

toutes les températures à la graduation centigrade.

Le liquide contenu dans le thermomètre est tantôt du mercure, tantôt de

l'alcool; mais, les bases de la graduation étant toujours les mêmes, la

température indiquée dans chaque cas est la même, quel que soit le

liquide choisi. Le mercure est le plus souvent employé pour mesurer les

hautes températures; mais comme il a l'inconvénient de se solidifier à

la température de -40 degrés, on le remplace par de l'alcool quand on

veut étudier les froids excessifs.

LES GRANDS FROIDS

LIVRE PREMIER

LES EFFETS DU FROID

CHAPITRE PREMIER

ACTION DU FROID SUR L'HOMME.

Quand il se transporte du pôle à l'équateur, l'homme observe des

températures bien diverses. Pendant ce long parcours, tout change autour

de lui. A l'équateur il voit, accompagnant la chaleur extrême, des jours

égaux aux nuits, une végétation luxuriante, une flore et une faune

nombreuses, des orages effroyables, des pluies torrentielles, des

cyclones dévastateurs. Dans les régions froides, ce sont des jours de

plusieurs mois, des nuits presque sans fin, à peine quelques animaux et

quelques plantes; au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles, les

pluies remplacées par des neiges, les orages par des aurores boréales.

[Illustration: Au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles...]

Pour ne citer que les points extrêmes de l'échelle thermométrique, M.

Duveyrier a observé dans le pays des Touaregs une chaleur de +67°.7 à

l'ombre, tandis qu'à Nijni-Kdinsk, en Sibérie, on a eu à supporter un

froid de -62°.5. Ce qui donne un écart total de 130 degrés. A ces deux

températures si éloignées l'une de l'autre l'homme peut vivre, et la

chaleur de son corps est sensiblement la même dans l'un et l'autre pays.

Ce n'est qu'à cette condition, du reste, qu'il résiste à des climats si

dissemblables, car la mort arrive très rapidement dès que la chaleur du

corps s'écarte de quelques degrés en plus ou en moins de sa température

normale, qui est de +38 degrés.

Comment cette température de notre corps peut-elle ainsi demeurer

stationnaire? Comment l'homme ne s'échauffe-t-il pas, de même que les

substances inanimées, quand il est dans un milieu chaud? Comment ne se

refroidit-il pas quand il est plongé dans une atmosphère glaciale?

Il semble d'autant plus difficile de s'expliquer la résistance à la

chaleur que, nous le savons, notre corps est le siège d'une combustion

incessante, la respiration, produisant à chaque instant une quantité de

chaleur considérable. Comment dès lors concevoir que, chauffés

intérieurement, plongés à l'extérieur dans un milieu à température

élevée, nous ne nous échauffions pas très rapidement?

Il n'en est rien pourtant. C'est que l'homme, pour se défendre, a

plusieurs moyens à sa disposition.

D'abord, l'habitant des pays chauds mange peu, et par suite respire peu.

L'ennemi intérieur, foyer qui ne peut s'éteindre complètement, ne

produit que la quantité de chaleur strictement nécessaire à l'entretien

de la vie. Nous n'avons à lutter que contre le réchauffement extérieur.

Pour nous protéger, nous avons d'abord les vêtements, tout aussi propres

à arrêter le chaud que le froid. Ces mêmes étoffes qui, pendant l'hiver,

empêchent la chaleur de sortir des corps, empêchent aussi dans les

régions chaudes, et de la même manière, la chaleur extérieure de

pénétrer jusqu'à nous.

Outre les vêtements, cuirasse passive qui se laisserait traverser à la

longue, nous avons l'évaporation, source active de froid répandue sur

toute la surface de la peau, défense bien autrement efficace.

Chacun sait que l'évaporation d'un liquide produit du froid, et un froid

souvent considérable. Qui n'a vérifié, en effet, que si on se mouille en

été les mains et le visage, on éprouve bientôt une sensation de

fraîcheur délicieuse due à l'évaporation de l'eau. Quelques gouttes

d'éther, liquide très volatil, versées sur la main déterminent par leur

évaporation un froid quelquefois assez intense pour amener

l'insensibilité.

C'est au moyen du froid produit par l'évaporation du gaz ammoniac

liquéfié qu'on arrive actuellement, dans l'appareil Carré, à obtenir la

glace industriellement à très bas prix pendant l'été.

Eh bien, la surface de la peau est constamment, mais surtout pendant

l'été, le siège d'une évaporation considérable. C'est elle qui garantit

notre corps d'une élévation de température qui ne tarderait pas à lui

être funeste. Quand le danger devient plus grand, les glandes

sudoripares produisent abondamment un liquide qui ruisselle sur le

corps. Cette sueur, par son évaporation rapide, maintient l'équilibre de

température nécessaire à notre existence.

L'action combinée des vêtements et de l'évaporation de la sueur est

telle, que nous pouvons supporter non seulement des températures de 62

degrés, mais des températures de 120 degrés, 130 degrés, de beaucoup

supérieures à celle de l'eau bouillante. Pour n'en citer qu'un exemple,

en 1874, neuf observateurs pénétrèrent dans une chambre chauffée à 128

degrés et y demeurèrent huit minutes. Dans cette chambre on avait placé,

à côté des observateurs, des oeufs qui ne tardèrent pas à bouillir, un

bifteck qui fut rapidement cuit, de l'eau qui entra presque

immédiatement en ébullition.

Cependant ces défenses ne sont efficaces que si la grande chaleur ne se

maintient pas trop longtemps; et elles deviennent insuffisantes pour

toute température un peu supérieure à 38 degrés qui serait longtemps

prolongée. Ainsi, l'abbé Gaubil rapporte que, du 14 au 23 juillet 1743,

par une température soutenue de 40 degrés, 11400 personnes moururent de

chaud dans les rues de Pékin.

Quand il s'agit de se garantir du refroidissement, le problème semble

plus facile; et, en effet, la protection peut être plus efficace.

C'est que le foyer intérieur de la respiration compense en partie les

pertes causées par le rayonnement de notre corps dans un air trop froid.

Aussi notre premier moyen de lutter contre le froid est dans l'activité

plus grande que prend la respiration. Cette activité sera encore exaltée

par le mouvement, l'exercice continuel, qui est comme le courant d'air

qui avive la combustion.

L'exercice, en effet, a pour action de déterminer une circulation plus

active du sang, un renouvellement plus rapide de l'air qu'il renferme,

et de doubler dans certains cas la somme de chaleur qui se produit au

dedans de nous. Mais, de même qu'un courant d'air violent n'activera le

feu que si le combustible ne manque pas, de même l'exercice n'activera

la respiration d'une manière permanente que si nous fournissons au sang

des matériaux susceptibles d'être brûlés. De là la nécessité d'une

alimentation abondante quand on a à lutter contre le froid, et tout

aussi bien d'une alimentation convenablement choisie. Les viandes, les

substances grasses surtout, devront être mangées en abondance.

Les habitants des régions polaires sont doués d'un appétit féroce; ils

mangent, ou plutôt ils dévorent une quantité prodigieuse d'aliments,

parmi lesquels les huiles et les graisses, éminemment propres à produire

de la chaleur, sont prépondérantes.

Des vêtements appropriés sont tout aussi indispensables. Les matières

d'origine animale, soie, laine, poils, ont la propriété de conduire mal

la chaleur, c'est-à-dire de s'opposer au passage de la chaleur à travers

elles. Un vêtement de laine ou de fourrure empêchera donc la chaleur du

corps de se perdre à l'extérieur. Les vêtements, à eux seuls, lorsqu'ils

sont assez abondants et assez fourrés, joints à une bonne alimentation,

suffiront à défendre du froid.

Les habitants des climats tempérés peuvent se contenter d'étoffes de

laine; ceux des régions polaires doivent y joindre les peaux d'animaux.

Tous les voyageurs au pôle Nord se sont préoccupés des vêtements chauds

à donner aux gens de leur équipage, et il est curieux de voir quels

soins ont présidé à la confection des objets d'habillement des équipages

de la _Germania_ et de la _Hansa_, qui ont exploré les côtes du

Groenland en 1869 et 1870.

Pendant les froids de l'hiver, l'évaporation cutanée se produit encore,

quoique bien faiblement, et tendrait à nous refroidir. Dans les climats

rigoureux, on peut empêcher cette évaporation en répandant sur le corps

une substance grasse, qui met en même temps la peau à l'abri de

l'impression du froid. «Le Lapon et le Samoyède, dit Virey, graissés

d'huile rance de poisson, se promènent sans inconvénient, la poitrine

débraillée, par des froids de -40 à -50 degrés. En Sibérie, les soldats

russes s'enveloppent les oreilles et le nez dans des papillotes de

parchemin enduites de graisse d'oie, qui reste fluide et ne se gerce pas

comme le suif. Ils bravent ainsi les froids les plus violents.»

Enfin, pour se défendre du froid, l'homme a les moyens extérieurs: il se

réfugie dans les habitations; il emploie le feu, qui s'ajoute à la

chaleur produite dans la respiration.

Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent sous terre,

dans des huttes creusées sous le sol, munies d'un toit formé de peaux de

bêtes. Ils sont là un peu comme des animaux hibernants, à l'abri de tout

courant d'air extérieur, à l'abri aussi du rayonnement qui tendrait à

refroidir leur demeure.

[Illustration: Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent

sous terre.]

Mais dans les pays civilisés, une semblable habitation ne peut être

employée, et il faut construire des maisons plus commodes. Elles doivent

avoir des murs épais, faits autant que possible de substances peu

conductrices de la chaleur. Le bois et la brique sont, pour ces

constructions, très préférables à la pierre. Bien plus, dans certains

pays froids, les murs sont doubles, en briques ou en planches, de mince

épaisseur, et l'intervalle qui les sépare est garni de sciure de bois ou

de paille hachée, qui constituent une couche parfaitement isolante. De

doubles fenêtres augmentent aussi beaucoup l'efficacité de la

préservation.

Dans nos maisons françaises, surtout celles du midi et du centre, on ne

cherche à réaliser aucune de ces conditions. Les murs sont en pierre,

simples et légers; les fenêtres sont uniques et le plus souvent mal

jointes. Aussi, dès que l'hiver est rigoureux, nous avons plus à

souffrir que les habitants des pays froids.

En 1870, l'équipage de la _Hansa_, forcé d'abandonner son bateau, se

réfugie sur un immense glaçon flottant et y demeure plus de huit mois.

Eh bien, par une température extérieure de 18 et 20 degrés au-dessous de

zéro, on obtenait, dans la hutte construite sur ce glaçon avec une

partie de la provision de charbon, une température de 18 degrés

au-dessus de zéro. C'est que les murs étaient faits d'une substance

conduisant mal la chaleur, et que toutes les ouvertures inutiles étaient

bien rigoureusement bouchées. Combien peu de personnes, même dans nos

hivers ordinaires, atteignent une température aussi élevée! encore

faut-il un feu constamment soutenu.

[Illustration: L'équipage sut y maintenir une température supérieure à

+20 degrés.]

C'est qu'aussi notre moyen de chauffage n'est pas mieux organisé que nos

maisons pour lutter contre le froid. La cheminée, pleine de gaieté,

excellent système de ventilation, est un moyen de chauffage détestable.

L'air chaud, au lieu de rester dans l'appartement, monte constamment

dans le tuyau et est renouvelé par de l'air froid venant du dehors:

l'échauffement ne se fait que par rayonnement, et la chaleur rayonnée

n'est qu'une bien faible portion de la chaleur produite.

Combien sont supérieurs les poêles, au moins au point de vue de

l'élévation de la température! Les poêles de fonte de nos pays ont

l'inconvénient de s'échauffer trop fort, jusqu'au rouge, ce qui n'est

pas sans danger pour l'hygiène de l'appartement; mais les poêles des

pays froids, et notamment ceux de la Russie, ont une tout autre

disposition.

Ce sont d'immenses constructions de briques, recouvertes de porcelaine

ou de faïence. L'air, aspiré de l'extérieur par un conduit spécial,

vient se chauffer dans le poêle pour se répandre ensuite dans

l'appartement. La masse s'échauffe lentement; puis, quand il ne reste

plus dans l'intérieur qu'un brasier, on ferme toutes les ouvertures, et

la chaleur se conserve pendant de longues heures. Les paysans russes

produisent ainsi dans leurs misérables réduits des températures

effroyables, de 40 à 50 degrés, qui font ressembler leurs habitations à

des fours. La chaleur accablante de cette atmosphère, l'odeur

repoussante et l'effroyable saleté qui l'accompagnent, rendent le séjour

dans ces demeures impossible à quiconque n'y est pas né.

Enfin nous devons compter aussi l'habitude de résister au froid,

l'endurcissement qui en résulte, comme un préservatif souvent efficace

contre le refroidissement. Les hommes robustes peuvent, en effet, par un

endurcissement progressif, arriver à avoir une grande force de

résistance contre le froid. Nos mains et notre visage possèdent à un

degré élevé cette insensibilité relative, parce qu'ils sont constamment

exposés aux intempéries. Les mains, qui ont une si grande surface de

refroidissement pour un volume très faible, seraient à chaque instant

les victimes du froid sans cet endurcissement.

Aristide demandait un jour à un Scythe comment il pouvait, presque nu,

résister au froid de l'hiver: «Je suis tout visage», lui répond le

barbare, indiquant ainsi ce que peut l'endurcissement sur toutes les

parties du corps.

Ces moyens de préservation: endurcissement, vêtements convenables,

nourriture appropriée, habitations bien closes, chauffage bien entendu,

suffisent pour empêcher tout accident; mais, dans bien des cas,

quelques-uns de ces moyens de défense font défaut. Il n'y a que trop de

gens exposés aux rigueurs de l'hiver sans habitation et sans feu, sans

vêtements suffisants, sans nourriture. Alors, si le froid est assez vif,

si son action est assez prolongée, l'endurcissement n'est plus que d'un

faible secours, et il survient les accidents les plus graves, sur

lesquels nous devons nous arrêter.

Dans quelques cas, lorsque l'individu exposé au froid est peu robuste,

l'action peut être foudroyante. Celui qui est atteint par cette soudaine

invasion du refroidissement s'agite comme saisi de frayeur, son regard

devient fixe et sombre, il pousse un cri, puis tombe rigide et glacé. On

a vu de jeunes militaires qui, exposés à un froid violent pendant une

heure seulement, ont été trouvés morts dans un état de rigidité

complète; mais ces cas foudroyants sont rares.

D'habitude, l'action d'un froid excessif est plus lente. Elle est locale

ou générale.

L'action locale, qui commence par une douleur assez vive, est bientôt

suivie de fourmillements, d'engourdissement, d'un ralentissement

progressif de la circulation. Si l'arrêt a été total, la circulation

souvent ne peut plus être rétablie et l'ablation du membre devient

nécessaire. Les pieds, les oreilles, les mains, le nez, sont les parties

le plus souvent atteintes par la congélation. Nous verrons que les

voyageurs des régions polaires ont souvent à éprouver ces accidents. Ils

se produisent bien plus fréquemment encore dans les armées en campagne.

Nous en trouvons des exemples dès l'antiquité. L'armée romaine, en 177

avant notre ère, était campée en Arménie. L'hiver fut des plus rudes, au

rapport de Tacite: «La terre était si durcie par la glace, qu'il fallait

la creuser avec le fer pour y enfoncer les pieux. Beaucoup de soldats

eurent les membres gelés, et plusieurs moururent en sentinelle. On en

remarqua un qui, en portant une fascine, eut les mains tellement raidies

par le froid, qu'elles s'attachèrent à ce fardeau et tombèrent de ses

bras mutilés.»

En 1341, l'hiver fut des plus rudes en Livonie, et beaucoup de soldats

de l'armée des croisés eurent le nez, les doigts et les membres gelés.

En 1524, le froid fut tel en Angleterre que beaucoup de personnes

perdirent les orteils.

En 1552 et 1553, au siège de Metz par Charles-Quint, les soldats eurent

fort à souffrir du froid; beaucoup restaient raides et transis dans les

tranchées. «Trouvions, dit Vieilleville, des soldats assis sur de

grosses pierres, ayant les jambes dans les fanges gelées jusqu'aux

genoux... A la plupart il falloit couper les jambes, car elles étoient

mortes et gelées.»

L'insensibilité qui accompagne l'arrêt de la circulation est quelquefois

absolue. Nous avons vu, au mois de décembre 1870, un garde mobile du

département de Saône-et-Loire, qui se chauffait au feu du bivouac, se

brûler presque entièrement un pied sans éprouver aucune douleur. Il

fallut le lui couper.

Ces accidents sont si fréquents que le plus souvent les historiens ne

prennent pas la peine de les mentionner. Bien près de nous, ils ont été

terribles pendant les funestes guerres de 1811-1812 et de 1870-1871, sur

lesquelles nous aurons l'occasion de revenir. Des cas de congélation

partielle peuvent se produire et se produisent en réalité presque chaque

année, même dans les hivers les moins rigoureux, surtout aux pieds; il

est important d'en connaître le traitement.

Il faut d'abord faire de douces frictions avec de la neige sur la partie

malade; dès que la sensibilité est revenue, on pratique des lotions avec

de l'eau très froide dont on élève graduellement la température.

L'exposition à la chaleur doit être évitée avec le plus grand soin,

comme le montrent les récits suivants, empruntés à la campagne de

Russie.

«Peu de monde, écrit M. René Bourgeois, chirurgien-major de la grande

armée, échappa à la congélation, et chacun en fut frappé dans quelques

parties du corps. Heureux ceux à qui elle n'atteignit que le bout du

nez, les oreilles et une partie des doigts! Ce qui rendait les ravages

encore plus funestes, c'est qu'en arrivant près des feux, on y plongeait

imprudemment les parties refroidies, qui, ayant perdu toute sensibilité,

n'étaient plus susceptibles de ressentir l'impression de la chaleur qui

les consumait. Bien loin d'éprouver le soulagement que l'on recherchait,

l'action subite du feu donnait lieu à de vives douleurs, et déterminait

promptement la gangrène.»

«Malheur, s'écrie Larrey, à l'homme engourdi par le froid et chez qui la

sensibilité extérieure était éteinte! s'il entrait subitement dans une

chambre trop chaude, ou s'il s'approchait de trop près d'un grand feu de

bivouac, les parties engourdies ou gelées étaient frappées de gangrène,

qui se montrait à l'instant même avec une telle rapidité que ses progrès

étaient sensibles à l'oeil.»

On a vu des soldats tomber raides morts devant les feux des bivouacs.

Mais ces congélations partielles, souvent faciles à guérir, quelquefois

nécessitant des amputations, rarement suivies de mort, ne sont rien

auprès de l'action générale du froid sur les individus affaiblis ou mal

garantis.

Cette action générale se porte surtout sur le cerveau et sur le système

nerveux. L'action sur le cerveau se traduit assez fréquemment par un

délire furieux, bientôt suivi d'une méningite rapidement mortelle. Mais

le plus souvent les accidents se produisent d'une manière toute

différente. A la pâleur de la face succède une congestion accompagnée

d'un assoupissement qui augmente graduellement; les muscles

s'affaiblissent de plus en plus; il en résulte une grande difficulté

d'agir, de parler même, une faiblesse de la vue qui va, dans quelques

cas, jusqu'à la cécité absolue, enfin un hébétement qui semble de

l'idiotisme. Puis, l'assoupissement augmentant, le besoin de repos et de

sommeil devient irrésistible. Le malheureux se couche avec délice sur la

neige ou la terre glacée, il s'endort pour ne plus se réveiller.

«Sous l'excès du froid, écrit Paul Bert, la soif que l'on éprouve est

atroce; le goût et l'odorat diminuent, les yeux se ferment

involontairement; les mouvements deviennent incertains, toute force

s'enfuit; la langue bégaye, et les pensées sont lentes et indistinctes.»

Les anciens connaissaient parfaitement tous ces symptômes de l'action

progressive du froid. D'après Plutarque, «un froid excessif engourdit

les nerfs et les prive de mouvement; il suspend l'usage de la langue,

et, par sa dureté, il glace les parties molles et humides du corps.»

Le froid sec est bien moins à craindre que le froid accompagné

d'humidité. M. Lacassagne rappelle que dans la retraite de Constantine,

en novembre 1836, par une température minima de -1 degré, il y eut des

accidents graves de congélation.

Les effets de l'humidité et des vents se montrèrent d'une manière

beaucoup plus effrayante dans l'expédition de Sétif au Bou-Thaleb, en

1846. En trois jours, sur une colonne de 2800 hommes, 208 périrent par

l'action immédiate du froid, et plus de 500 furent atteints de

congélation. Et pourtant le thermomètre ne descendit pas jusqu'à -2

degrés.

Que de fois des hommes ont été gelés et sont morts de froid!

Naturellement, les pauvres gens, obligés de coucher dehors, mal nourris

et mal vêtus, sont les premiers, le plus souvent les seuls atteints;

mais ce sont toujours les armées en campagne qui présentent le plus

triste spectacle. Il faut lire dans Xénophon le récit des souffrances

des Dix mille surpris par le froid dans les montagnes de l'Arménie. Il

faut voir comment Charles XII, après la bataille de Pultava, en 1709,

perdit la moitié de son armée dans les forêts de l'Ukraine.

Il faut cependant, dans les récits des historiens, bien se garder de

confondre les cas de mort par le froid avec les mortalités causées par

les maladies consécutives du froid, ou par les famines survenues à la

suite des grands hivers. Voyons d'abord, dans l'histoire, les accidents

causés par la seule action du froid. Ces accidents, qui se produisent

presque constamment, ne sont jamais bien nombreux, sauf pendant les

guerres, et ne peuvent prendre le caractère de calamités publiques.

En 823, des hommes meurent de froid en grand nombre; il en fut de même

en 874. En 1124, beaucoup de femmes et d'enfants moururent de froid. En

1523, il y eut en Angleterre un hiver si rigoureux que plusieurs

personnes périrent par la rigueur du froid; d'autres perdirent les

orteils.

Peignot rapporte les tristes effets d'un voyage dans les régions

polaires, entrepris en 1552: «Le capitaine Willoughby cherchait le

chemin de la mer de la Chine par la mer septentrionale; les glaces

l'arrêtèrent à Arzina, port de la Laponie, à la latitude de 69 degrés.

L'année suivante, on le trouva mort, ainsi que tous les gens de son

équipage.»

Sous Henri III, le duc d'Épernon, faisant le siège de la ville de

Chorges, en Dauphiné, que défendaient les protestants, perdit par le

froid une grande partie de son armée. Mézeray raconte en ces termes les

souffrances des soldats: «Survint un hiver qui fut plus cruel cette

année-là qu'il ne l'avoit été depuis cinquante ans. On raconte des

choses étranges du grand excès de cette froidure: on trouvoit les

sentinelles tout roides morts, quelques-uns plantés debout, que le

verglas avoit attachés par les pieds à terre, comme s'ils eussent pris

racine; d'autres fixés sur les chevaux comme des statues. La violence du

froid engourdissoit les plus vigoureux, et leur geloit la voix jusques

dans les entrailles: on vit des soldats qu'elle avoit rendus si

insensibles qu'ils s'étoient à demi rostis dans le feu avant que de

pouvoir être échauffés. Ils mouroient par centaines; les vivants ne

pouvoient suffire à enterrer les morts, et les jetoient par monceaux

dans de grandes fosses: tellement que cette armée, qui étoit de plus de

dix mille hommes, se trouva réduite, au partir de là, à trois ou quatre

mille.»

Mais il nous faut nous arrêter dans cette énumération, qui serait trop

longue et bien monotone. Arrivons donc de suite aux temps qui sont plus

proches de nous.

Un invincible besoin de sommeil saisit ceux que le froid va terrasser.

Cet engourdissement nous sera montré d'une manière bien frappante par

l'exemple suivant. Le docteur Solander, l'un des compagnons du capitaine

Cook, surpris par le froid sur les côtes de Terre-Neuve avec plusieurs

matelots, usait de toute son influence pour les empêcher de s'abandonner

au sommeil. «Quiconque s'assiéra s'endormira, s'écriait-il, et quiconque

s'endormira ne se réveillera plus.» Et lui-même, vaincu à son tour,

oublie son expérience et ses conseils; il se couche sur la terre

couverte de neige, en suppliant son ami Banks de le laisser dormir. Il

fallut employer la violence pour le réveiller.

Mais c'est encore le tableau de la retraite de Russie qui nous montrera

le mieux l'influence générale du froid. Nous y verrons à quel point les

hommes, démoralisés par la défaite, usés par la fatigue et les

privations antérieures, sont rapidement atteints. Reprenons le récit de

René Bourgeois: «Toutes les facultés étaient anéanties chez la plupart

des soldats; la certitude de la mort les empêchait de faire aucun effort

pour s'y soustraire: se croyant hors d'état de supporter la moindre

fatigue, ils refusaient de continuer leur route, et se couchaient à

terre pour y attendre la fin de leur déplorable existence. Un grand

nombre étaient dans un véritable état de démence, le regard fixe, l'oeil

hagard; ils marchaient comme des automates, dans le plus profond

silence. Les outrages, les coups même, étaient incapables de les

rappeler à eux-mêmes. Le froid excessif, auquel il était impossible de

résister, acheva de nous détruire. Chaque jour il moissonnait un grand

nombre de victimes, les nuits surtout étaient très meurtrières; la route

et les bivouacs que nous quittions étaient jonchés de cadavres. Pour ne

pas succomber, il ne fallait rien moins qu'un exercice continuel qui

tînt constamment le corps dans un état d'effervescence et répartît la

chaleur naturelle dans toutes les parties. Si, abattu par la fatigue,

vous aviez le malheur de vous abandonner au sommeil, les forces vitales

n'opposant plus qu'une faible résistance, l'équilibre s'établissait

bientôt entre vous et les corps environnants, et il fallait bien peu de

temps pour que, d'après l'acception rigoureuse du langage physique,

votre sang se glaçât dans vos veines. Quand, affaissé sous le poids des

privations antérieures, on ne pouvait surmonter le besoin de sommeil,

alors la congélation faisait de rapides progrès, s'étendait à tous les

liquides, et l'on passait, sans s'en apercevoir, de cet engourdissement

léthargique à la mort. Heureux ceux dont le réveil était assez prompt

pour prévenir cette extinction totale de la vie! Les jeunes soldats qui

venaient rejoindre la grande armée, frappés tout à coup par l'action

subite d'un froid auquel ils n'avaient point encore été exposés,

succombèrent bientôt à l'excès des souffrances auxquelles ils étaient

livrés. Ceux-ci ne périssaient ni d'épuisement, ni d'inaction, et le

froid seul les frappait de mort. On les voyait d'abord chanceler comme

des hommes ivres. Il semblait que tout leur sang fût refoulé vers leur

tête, tant ils avaient la figure rouge et gonflée. Bientôt ils étaient

entièrement saisis et perdaient toutes leurs forces. Leurs membres

étaient comme paralysés; ne pouvant plus soutenir leurs bras, ils les

abandonnaient à leur propre poids et les laissaient aller passivement;

leurs fusils s'échappaient alors de leurs mains, leurs jambes

fléchissaient sous eux, et ils tombaient enfin, après s'être épuisés en

efforts impuissants. Au moment où ils se sentaient défaillir, des larmes

mouillaient leurs paupières, et quand ils étaient abattus, ils se

relevaient à diverses reprises pour regarder fixement ce qui les

environnait; ils paraissaient avoir perdu entièrement le sens, et ils

avaient un air étonné et hagard; mais l'ensemble de leur physionomie, la

contraction forcée des muscles de la face, offraient des traces non

équivoques des cruelles douleurs qu'ils ressentaient. Les yeux étaient

extrêmement rouges, et très souvent le sang transsudait à travers les

pores et s'écoulait par gouttes au dehors de la membrane qui recouvre le

dedans des paupières.»

[Illustration: La route et les bivouacs étaient jonchés de cadavres.]

Larrey, de son côté, trace un tableau tout aussi triste: «Après le

passage de la Bérésina, le 25 décembre, le thermomètre ne fit que

baisser, et, dans la nuit du 25 au 26, il tomba à -26 degrés. Le bivouac

fut terrible. On pouvait à peine se tenir debout, et celui qui perdait

l'équilibre tombait frappé d'une stupeur glaciale et mortelle. Malheur à

celui qui se laissait gagner par le sommeil! quelques minutes

suffisaient pour le geler entièrement, et il restait mort à la place où

il s'était endormi.»

Le découragement, l'affaiblissement, étaient tels que rien ne pouvait

sauver ces malheureux. «Sourds à tous les conseils, ne raisonnant plus,

entièrement dominés par la sensation actuelle, officiers, soldats, tous

se précipitaient auprès des granges incendiées; mais bientôt, frappés

d'une apoplexie foudroyante, ils tombaient dans ce même feu auprès

duquel ils croyaient trouver leur salut; d'autres, agités de mouvements

convulsifs, devenus tout à coup furieux, s'y précipitaient eux-mêmes. De

tels exemples ne servaient à rien; ces malheureux étaient bientôt

remplacés par d'autres; leur sort était même envié! A l'aspect de ces

cadavres brûlés, à l'insensibilité, au peu d'étonnement que causaient de

pareilles scènes, on aurait cru voir des barbares accoutumés à des

sacrifices humains.» (Jauffret.)

L'immersion dans l'eau glacée, surtout pour les hommes affaiblis, est

une cause de mort encore plus prompte que l'action de la température la

plus basse. Nombre de soldats périrent de la sorte au passage de la

Bérésina. Ceux qui ne trouvaient pas à passer sur les ponts, ou qui y

étaient bousculés trop fort, se jetaient à l'eau, dans l'espoir de

gagner à la nage l'autre rive. Mais leurs membres étaient immédiatement

envahis par une raideur cadavérique, tout mouvement devenait impossible,

et les malheureux trouvaient une mort prompte, suspendus entre les

glaçons. Les héroïques pontonniers qui, sous la conduite de l'admirable

général Éblé, se plongèrent dans la Bérésina pour rétablir les ponts

effondrés, moururent presque tous: quelques-uns à peine furent sauvés.

Le général qui leur avait donné l'exemple ne tarda pas à les suivre dans

la tombe.

La mort par le froid, si souvent constatée, est une véritable asphyxie:

elle a pour cause principale l'arrêt de la respiration par suite de la

rigidité des muscles.

Les asphyxies par le froid sont si fréquentes que chacun peut se trouver

en présence d'un de ces accidents, et doit connaître les soins à donner.

Nous ne pouvons mieux faire que de copier ici la méthode de traitement

publiée au milieu de ce siècle par le conseil de salubrité de la Seine.

Cette instruction, parfaitement conçue, est relative à toutes les sortes

d'asphyxies: elle devrait être connue de tous. Nous n'en transcrirons

que les passages relatifs à l'asphyxie par le froid:

1º On portera l'asphyxié, le plus promptement possible, de l'endroit où

il aura été trouvé au lieu où il devra recevoir des secours. Pendant ce

transport, on enveloppera le corps avec des couvertures, ou, à défaut de

couvertures, avec de la paille ou du foin; on laissera la face libre. On

évitera aussi d'imprimer au corps, surtout aux membres, des mouvements

brusques.

2º Dans l'asphyxie par le froid, il est de la plus haute importance de

ne rétablir la chaleur que lentement et par degrés. Un asphyxié par le

froid qu'on approcherait du feu, ou que, dès le commencement, on ferait

séjourner dans un lieu échauffé, même médiocrement, serait

irrévocablement perdu. Il faut, en conséquence, le porter dans une

chambre sans feu, et là lui administrer les premiers secours que réclame

sa position.

3º Si l'asphyxie a eu lieu par un froid de plusieurs degrés au-dessous

de zéro, et que le malade conserve de la souplesse, on le déshabillera

et l'on couvrira tout le corps, y compris les membres, de linges trempés

dans l'eau froide, qu'on rafraîchira encore en y ajoutant des glaçons

concassés.

4º Si le corps était tellement frappé par le froid qu'il fût dans un

état de rigidité prononcée, il y aurait avantage à le plonger dans une

baignoire contenant assez d'eau pour que le tronc et les membres en

fussent couverts. Cette eau devra être aussi froide que possible, et

l'on en élèverait la température par degrés de dix en dix minutes.

5º Lorsque les membres auront repris leur souplesse, on fera exécuter à

la poitrine et au ventre des mouvements dans le but de provoquer la

respiration. On continuera en même temps des frictions sur le corps et

les membres, soit avec de la neige, si l'on a pu s'en procurer, soit

avec des linges trempés dans de l'eau froide.

6º Lorsque l'asphyxié commence à se réchauffer, ou qu'il se manifeste

quelques signes de vie, on doit l'essuyer avec soin et le placer dans un

lit qui ne soit pas plus chaud que le corps lui-même. Il ne faut pas non

plus allumer du feu dans la pièce avant que le corps ait recouvré

entièrement sa chaleur naturelle.

7º Aussitôt que le malade peut avaler, on peut lui faire prendre un

demi-verre d'eau froide dans laquelle on ajoute une cuillerée à café

d'eau de mélisse, d'eau de Cologne ou de tout autre spiritueux.

8º Si, au contraire, l'asphyxié avait de la propension à

l'engourdissement, on lui ferait boire de l'eau vinaigrée, et si cet

engourdissement était profond, on administrerait des lavements irritants

avec de l'eau salée ou avec de l'eau de savon. Il est utile de faire

remarquer que, de toutes les asphyxies, l'asphyxie par le froid est

celle qui laisse, selon l'expérience des pays septentrionaux, le plus de

chances de succès, même après douze à quinze heures de mort apparente;

mais, d'un autre côté, cette asphyxie exige aussi, plus que toute autre,

une grande précision dans l'emploi des moyens destinés à la combattre,

notamment dans le réchauffement du malade.

* * * * *

Remarquons en terminant cette étude que le froid, sans agir

immédiatement sur l'homme, peut occasionner des maladies graves, causes

d'une mortalité souvent énorme. Cette mortalité sévit surtout sur la

classe pauvre, qui n'a pour résister ni la ressource d'une bonne

alimentation, ni celle d'une bonne hygiène.

C'est aux épidémies, bien plus qu'aux asphyxies causées par le froid,

qu'il faut attribuer les grandes mortalités des hivers rigoureux cités

par les historiens. Faisons quelques emprunts à l'importante notice

d'Arago, qui nous a déjà servi et qui nous servira encore longtemps de

guide.

670 de notre ère.--L'hiver fut très véhément et très prolongé du côté de

Constantinople, et fit périr un grand nombre d'hommes et d'animaux.

717.--L'hiver fut si rigoureux à Constantinople, que les chevaux et les

chameaux de l'armée des Sarrasins qui l'assiégeaient périrent pour la

plupart.

823.--Beaucoup d'animaux et même des hommes succombent sous l'excès du

froid. Une épidémie consécutive emporte une multitude de personnes des

deux sexes et de tout âge.

Dans l'étude particulière que nous ferons d'un grand nombre d'hivers,

nous aurons l'occasion de revenir sur ces mortalités.

Mais toutes ces tristes conséquences des froids violents de nos régions

ne sont rien auprès des désastres produits dans la végétation, et des

terribles famines qui en ont été si souvent la conséquence. Nous allons

bientôt les étudier.

CHAPITRE II

ACTION DU FROID SUR LES ANIMAUX ET SUR LES PLANTES.

Les animaux aussi sont sensibles au froid; beaucoup même y sont plus

sensibles que l'homme. L'homme a, comme nous l'avons vu, la propriété de

vivre dans des climats bien divers; il peut, presque sans inconvénient,

passer des pays chauds aux régions froides, pourvu qu'il prenne des

précautions convenables.

Bien plus, il peut supporter, sans en souffrir, des variations de

température extrêmement considérables et fort rapides. Quelques exemples

de ces variations extraordinaires doivent être cités. Dans le voyage du

vapeur _le Tegetthoff_ à la Nouvelle-Zemble, en 1872, 1873 et 1874, on a

observé des températures de 50 degrés au-dessous de zéro. L'équipage,

enfermé dans la grande chambre du navire, sut y maintenir constamment

une température supérieure à +20 degrés; la différence entre la

température du dehors et celle du dedans dépassait donc quelquefois 70

degrés, et cependant les matelots entraient et sortaient, subissant

plusieurs fois par jour ces variations énormes sans aucun danger.

Chappe, dans le récit de son voyage en Sibérie, effectué au siècle

dernier, raconte que les Russes, à la sortie de bains de vapeur dans

lesquels ils sont restés plusieurs heures à une température de +70

degrés, vont, absolument nus, se sécher dehors avec de la neige, alors

que le froid est de 30 degrés.

De tous les animaux, le chien est le seul qui, sous ce rapport, soit

comparable à l'homme. La plupart des animaux ne peuvent supporter sans

périr que des variations bien plus faibles, et chacun reste dans le

climat qui l'a vu naître. Même certains d'entre eux ne peuvent pas

supporter toutes les variations de température du milieu dans lequel ils

habitent. «Pour éviter les extrêmes de température, dit Elisée Reclus,

soit les froids de l'hiver, soit les trop grandes chaleurs de l'été,

certaines espèces animales ont la ressource des migrations, ou celle de

s'enfouir dans le sol. La plupart des insectes passent leur existence de

larve sous l'écorce des arbres, sous les tas de feuilles ou sous les

couches superficielles de la terre. Des espèces de mollusques, des

poissons, plusieurs reptiles et quelques mammifères se couchent aussi

dans le limon des lacs et des marais, ou dans des terriers creusés à

l'avance. Ainsi protégés contre le climat du dehors, les animaux tombent

dans un état d'engourdissement ou de sommeil, pendant lequel leur vie

reste partiellement suspendue: la température de leur corps s'abaisse

parfois jusqu'au point de glace, et l'on a même vu des poissons se geler

complètement, sans que la mort apparente les ait empêchés de ressusciter

plus tard; la respiration et la circulation du sang sont graduellement

ralenties, la digestion cesse tout à fait; les organes, devenus

temporairement inutiles, se rétrécissent; les parasites intestinaux

s'engourdissent eux-mêmes avec les animaux aux dépens desquels ils

vivent.» Les animaux de nos climats, surtout nos animaux domestiques,

ont une assez grande résistance au froid et à la chaleur; cependant,

dans les grands hivers, il n'est pas rare de les voir mourir de froid,

de voir des épidémies régner, qui dépeuplent les étables. A ces

souffrances il faut ajouter les difficultés de la subsistance. Les

animaux non domestiques ne peuvent aller chercher, sous la neige épaisse

qui couvre le sol, la nourriture qui leur est nécessaire; ils meurent de

faim. La difficulté n'est pas beaucoup moindre pour ceux que nous

élevons; car leurs propriétaires ne peuvent plus les nourrir, privés

qu'ils sont de la végétation qui, d'habitude, dure presque tout l'hiver.

En 544, l'hiver fut si rigoureux dans les Gaules, par l'abondance de la

glace et de la neige, que les oiseaux et autres bêtes sauvages se

laissèrent prendre à la main.

En 566, en 670, en 791, en 843, en 860, en 874... un grand nombre

d'animaux périrent soit de froid, soit de faim, soit d'une épidémie

consécutive du froid.

En 887, l'hiver fut accompagné d'une épidémie si violente sur les boeufs

et les moutons, qu'il ne resta plus guère en France d'animaux de cette

espèce.

En 1276, les troupeaux périrent presque totalement dans le diocèse de

Parme. Les exemples semblables ne nous manqueraient pas, aussi nombreux

que nous puissions les désirer.

Mais c'est surtout sur les plantes que nous devons nous arrêter. Les

plantes sont comme les animaux hibernants: arrivée la saison froide,

elles cessent pour ainsi dire de végéter, s'engourdissent de manière à

résister à toutes les intempéries, et attendent des temps meilleurs.

Pendant cet engourdissement, elles ne sont guère sensibles au froid.

Reclus, après avoir parlé des animaux, arrive aux plantes: «La plupart

des plantes de la zone tempérée, dit-il, peuvent supporter des froids de

10, 15, 20 degrés, sans que la force vitale soit supprimée chez elles,

mais aucune ne peut croître à une température inférieure au point de

glace. Dans les montagnes, les saxifrages et les soldanelles fleurissent

jusque dans la neige, mais l'eau qui arrose leurs racines, et l'air qui

entoure leurs feuilles, ont déjà une température supérieure à zéro.»

Cependant, quand le froid se prolonge, les plantes les plus robustes de

nos climats finissent par succomber. La continuité du froid, qui permet

à l'abaissement de température de pénétrer peu à peu même les plus

grosses branches, est plus nuisible que quelques froids isolés, aussi

grands qu'ils soient.

Le degré de froid qui arrête la végétation, et celui qui cause la mort

de la plante, varient considérablement avec les différentes espèces

végétales. Mais on peut dire d'une manière générale que c'est vers zéro

que cesse la végétation, tandis qu'il faut des températures de plusieurs

degrés au-dessous de zéro pour amener la congélation des plantes de nos

régions tempérées.

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