assaillie par une furieuse tempête de vent et de pluie dans laquelle
elle faillit périr. «Bientôt l'eau élevée par le vent, s'étant gelée sur
le sommet glacé des montagnes, retomba en neige si forte et si pressée
que, renonçant à tout, les hommes se couchaient ensevelis plutôt
qu'abrités sous leurs vêtements. A cette neige succéda un froid d'une
telle âpreté que de tous ces misérables, hommes et chevaux, étendus par
terre, quand chacun voulut se relever et se redresser, de longtemps
aucun ne le put... Ils passèrent deux jours en cet endroit, comme
assiégés; il y périt beaucoup d'hommes, de chevaux, et sept éléphants.»
Plutarque raconte une tempête de neige analogue, qui se produisit en
Grèce au premier siècle de notre ère: «Vous avez entendu dire, à
Delphes, écrit-il, que ceux qui allèrent au secours des bacchantes que
la neige et un vent violent avaient surprises sur le sommet du Parnasse,
eurent leurs manteaux tellement gelés par la rigueur du froid, qu'ils
devinrent raides comme du bois, et qu'ils se déchiraient quand on
voulait les étendre.»
Au moment où Annibal souffrait de la neige en Italie, les armées
d'Espagne n'étaient pas plus heureuses. Scipion assiégeait la ville des
Ausétans, voisins de l'Ebre: «Les assiégés n'avaient d'autre défense que
l'hiver qui contrariait les assiégeants. Le siège dura trente jours,
durant lesquels il y eut rarement moins de quatre pieds de neige; elle
avait tellement recouvert les montagnes et les gabions des Romains,
qu'elle suffit pour les protéger contre les feux quelquefois lancés par
l'ennemi.»
Pour la France, les exemples de neige exceptionnelle ne manquent pas non
plus; et s'il fallait prendre à la lettre les récits que nous allons en
donner, il semblerait que les neiges aient été beaucoup plus abondantes
anciennement qu'elles ne le sont aujourd'hui.
En l'année 763 de notre ère, il tomba, en certaines contrées de la
Gaule, jusqu'à dix mètres de neige, à en croire les historiens.
De même, l'an 874, la terre demeura ensevelie sous la neige pendant cinq
mois. Il en tomba de telles quantités que les chemins étaient devenus
impraticables, les forêts inaccessibles, et que le peuple ne pouvait se
procurer du bois.
Quelquefois même les neiges tombent en abondance à des époques où on est
accoutumé de les voir disparaître tout à fait: ainsi, en 893, il tombe
beaucoup de neige au mois de mars, et en 975, au mois de mai.
Quelques siècles plus tard, en 1359, il y eut une quantité si
prodigieuse de neige, que jamais il n'y en avait eu autant au dire des
contemporains. A les entendre, il y en eut à Bologne jusqu'à dix brasses
de hauteur, ce qui fait plus de dix-sept mètres. Les jeunes gens de la
ville pratiquèrent, sous cet immense amoncellement, des galeries et des
salles de bal, dans lesquelles ils se plaisaient à donner des fêtes en
mémoire d'un événement aussi extraordinaire.
Le midi de la France, qui voit actuellement assez peu de neige, semble
en avoir eu pendant quelques siècles des chutes extraordinaires qui ne
se sont pas reproduites depuis cette époque. On trouve en un vieux
registre de Carcassonne, écrit en langue du pays, «que, l'an 1442, la
reine de France, Marie d'Anjou, épouse du roi Charles VII, étant en
cette ville, y fut assiégée par les neiges, hautes de plus de six pieds
par les rues, et fallut que s'y tînt l'espace de trois mois, et jusqu'à
ce que monsieur le Dauphin son fils la vînt quérir, et la conduisît à
Montauban, où étoit le roi son père.»
Dans le siècle suivant, nous voyons dans cette même ville de Carcassonne
des neiges tout aussi hautes. Ainsi, nous lisons dans l'_Histoire
générale du Languedoc_, par un religieux bénédictin: «Le roi Charles
arriva à Carcassonne le 12 janvier 1565. Il descendit à la Cité, et il
devoit, le lendemain, faire son entrée solennelle dans la ville basse,
dont les habitants avoient fait de grands préparatifs; mais, comme
l'hiver étoit fort rude, il tomba, la nuit, une si grande quantité de
neige, que les arcs de triomphe qu'on avoit préparés furent tous
renversés, et que le roi demeura comme assiégé dans la Cité pendant
plusieurs jours. Le froid fut d'ailleurs si vif cette année, que
plusieurs voyageurs moururent dans les chemins, que le Rhône fut glacé
par trois fois du côté d'Arles, et que les orangers, les citronniers et
tous les blés périrent.»
Et plus tard, toujours à Carcassonne, on vit une chute de neige
extraordinaire. «En 1571, la neige couvrit la terre en Languedoc, en
Dauphiné et en Provence pendant soixante jours de suite: on n'avoit rien
vu de pareil depuis soixante-dix-sept ans. Il tomba une si grande
quantité de neige à Carcassonne, qu'elle fit crouler plusieurs maisons
par sa pesanteur, et que plusieurs habitants y périrent sans pouvoir
recevoir de secours. Les autres furent obligés d'étayer leurs maisons.»
En 1755, on eut deux pieds de neige dans le midi. En 1757, l'hiver fut
rude en Languedoc et en Provence. Ces contrées étaient encore couvertes
de neige dans les premiers jours de février: elles avaient, au
témoignage de la Condamine, l'aspect du sommet des Cordillères du Pérou.
Un Lapon, suivant les expressions du célèbre naturaliste, ne s'y serait
pas cru dépaysé.
Remarquons que, dans ces deux dernières années 1755 et 1757, on ne
compte plus les neiges par brasses, mais seulement par pieds. Est-ce
qu'elles étaient en réalité devenues moins abondantes? Ne serait-ce pas
plutôt que les historiens, plus consciencieux et mieux renseignés,
étaient devenus plus véridiques? Il y a peut-être l'un et l'autre.
Carcassonne, dans le midi, n'avait pas, pendant cette période, le
privilège des grandes neiges, comme les récits précédents pourraient le
faire croire.
Ainsi, en 1507, le jour des Rois, il tomba trois pieds de neige à
Marseille. Cette grande quantité de neige est, au dire des historiens,
un phénomène peut-être unique dans cette ville. On n'eut qu'à se louer
de cette abondance, car, au milieu d'un hiver des plus rigoureux, un
grand nombre d'arbres et les récoltes en terre furent protégés très
efficacement de la gelée. Il résulte de tout ceci, d'une manière
évidente, que tout le seizième siècle fut remarquable par l'énorme
quantité de neige qu'on y vit dans le midi.
Il y en avait aussi beaucoup dans le nord au quinzième et au seizième
siècle. Jacques du Clercq, dans ses _Mémoires_, dit que: «An
cinquante-sept (1457), il fut si fort et si grand hiver, et long, que,
depuis la Saint-Martin d'hiver jusqu'au dix-huitième de février, il gela
si fort que on passoit la rivière d'Oise et plusieurs autres rivières à
chariot et à cheval; et ce fut en la fin très grande neige, et si grande
quantité en tomba, que quand il dégella il fit si grande lavasse qu'il
n'étoit point mémoire d'homme que on les eut vu si grandes, et firent si
grands dommages.»
Quittons un instant la France, pour rapporter un fait curieux. On lit
dans les _Mémoires de l'Académie des sciences_ pour l'année 1762, dans
une communication de M. Guettard: «Un ambassadeur de la Porte à la cour
de Varsovie, s'en retournant l'hiver à Constantinople, fut pris par la
nuit dans un endroit éloigné de toute auberge; effrayé de passer la nuit
à l'air, ses gens lui bâtirent une espèce d'appartement sous des
monceaux de neige qu'ils amassèrent à cet effet; ils y formèrent
plusieurs chambres et y établirent une cuisine et des chambres à
coucher, dans une desquelles l'ambassadeur passa la nuit aussi
commodément qu'il aurait pu le faire dans la meilleure auberge.»
Donnons, pour terminer cette série d'exemples des grandes neiges
historiques, un récit du général Canrobert, relatif à un incident de la
guerre de Crimée, en 1855: «L'armée, dit-il, conservera longtemps le
souvenir de la journée du 16 janvier. Pendant vingt-quatre heures la
nuit n'a cessé de régner sur nos bivouacs. D'épais nuages, inondant
l'atmosphère d'une poussière de neige chassée par un vent glacé du
nord-est, s'abaissaient jusqu'au sol. Dans les terrains les plus
favorisés, la neige avait atteint une épaisseur de dix-huit pouces;
toute voie avait disparu; toute direction faisait défaut aux mouvements
des troupes, à ceux des convois commandés la veille pour assurer la
subsistance des divers corps. On ne saurait imaginer de situation plus
violente.»
Les tempêtes de neige; qui se produisent rarement dans les plaines de la
France, et n'y sont guère dangereuses, sont, au contraire, fréquentes et
terribles dans les montagnes et dans les plaines désolées des régions
polaires. Des masses énormes de neige, poussées par le vent, arrivent
semblables à des avalanches. En un instant, des précipices immenses sont
comblés, des gorges sont obstruées, et le voyageur, s'il n'a pas été
enseveli dans la tourmente, cherche en vain sa route dans cette plaine
d'apparence si douce, qui cache les bas-fonds les plus dangereux, et ne
tarde pas à être englouti dans un gouffre qui subitement s'ouvre sous
ses pas. D'autres fois, aveuglé par la neige qui lui fouette le visage,
il est forcé de s'arrêter dans sa route et d'attendre sans espoir un
secours qui ne lui vient pas. Le chemin qui traverse le grand
Saint-Bernard est assez fréquenté par les voyageurs qui ont à franchir
les Alpes; dans cette région élevée, les tempêtes de neige se produisent
souvent. Mais là, au moins, ceux qui sont surpris par la tourmente
peuvent conserver l'espérance: les religieux de l'hospice, secondés par
les chiens les plus intelligents, arrivent souvent à temps pour les
arracher à la mort.
[Illustration: Les chiens du Grand Saint-Bernard.]
La gelée blanche, le givre, qui couvrent quelquefois la terre et les
arbres en hiver, et donnent souvent au paysage un aspect si pittoresque,
ne sont autre chose que de la neige. L'humidité de l'air, au contact
avec les objets que le rayonnement nocturne a fortement refroidis
jusqu'à une température très basse, se dépose sous forme d'une rosée
solide et cristalline. Ces aiguilles de givre atteignent parfois des
dimensions étonnantes. Pendant l'hiver, toutes les parties saillantes de
l'Observatoire du Puy de Dôme s'entourent d'une masse énorme de givre,
semblable à celui qui recouvre d'ordinaire les arbres des forêts: il
présente seulement un développement plus considérable. Les pointes ont
jusqu'à un mètre de longueur. Ceux qui en hiver, ou même au printemps,
gravissent la montagne, en sont absolument couverts. M. Faye raconte son
ascension, en mai 1879: «J'ai trouvé les neiges non encore fondues au
sommet du Puy de Dôme, et c'est au sein d'un nuage épais et froid qu'il
m'a fallu gravir les dernières pentes. J'ai fait ainsi connaissance avec
un milieu où ne pénètre guère le commun des mortels, si ce n'est les
aéronautes. Et encore ceux-ci marchent avec les nuages qu'ils traversent
verticalement; ils ne les reçoivent pas en pleine figure avec une
vitesse de 85 mètres par seconde ou de 20 lieues à l'heure, ce qui
produit des sensations toutes particulières. Pendant que je me
raidissais sur mon bâton pour résister, M. Alluard me dit: «Regardez
donc votre poitrine du côté du vent.» Elle était toute hérissée de fines
aiguilles de glace de un à deux centimètres de longueur. Ces aiguilles
se reformaient dès qu'on les détachait en se brossant avec la manche.
Sans doute elles étaient formées par une poussière absolument impalpable
d'eau congelée ou à l'état de surfusion; cette poussière prenait une
disposition cristalline dès que son mouvement était arrêté par un corps
quelconque. Ce mode de cristallisation régulière, toute géométrique, à
la rencontre violente avec un obstacle, est assurément un phénomène
intéressant; s'il se prolonge, il ne devient pas pour cela confus; les
aiguilles se renforcent, elles s'allongent, elles prennent jusqu'à un
mètre et plus de longueur.»
Cette neige, compagne obligée de nos hivers, d'où vient-elle? Comment se
forme-t-elle? C'est ce qui nous reste à examiner. D'où elle vient, il
est facile de le dire. L'air, même le plus transparent, contient
toujours beaucoup de vapeur: c'est le soleil qui, pompant pour ainsi
dire l'eau de la surface des mers, des fleuves, du sol, entretient cette
humidité constante de l'atmosphère. C'est là le réservoir immense où est
puisée la neige. Cette vapeur, suffisamment refroidie dans les hautes
régions, passe d'abord à l'état liquide pour former les nuages. Si le
froid est assez intense, les gouttelettes aqueuses provenant de la
condensation se solidifient séparément. Les microscopiques fragments de
glace ainsi formés s'unissent les uns aux autres, et bientôt la masse
est assez compacte pour constituer des flocons qui descendent lentement
jusqu'à nous.
La disposition de ces flocons est remarquable. Le capitaine Scoresby en
a le premier étudié scientifiquement la forme dans ses voyages dans les
régions polaires. Leur disposition, d'une régularité parfaite, est d'une
beauté merveilleuse. Lisons leur description, écrite par Tyndall: «Les
cristaux de neige, formés dans une atmosphère calme, sont tous
construits sur le même type; les molécules s'arrangent pour former des
étoiles hexagonales. D'un noyau central sortent six aiguilles formant
deux à deux des angles de 60 degrés. De ces aiguilles centrales sortent
à droite et à gauche d'autres aiguilles plus petites, traçant à leur
tour, avec une infaillible fidélité, leur angle de 60 degrés; sur cette
seconde série d'aiguillettes, d'autres encore plus petites s'embranchent
de nouveau, toujours sous le même angle de 60 degrés. Les fleurs à six
pétales prennent les formes les plus variées et les plus merveilleuses;
elles sont dessinées par la plus fine des gazes, et tout autour de leurs
angles on voit quelquefois se fixer des rosettes de dimensions encore
plus microscopiques. La beauté se superpose à la beauté, comme si la
nature, une fois à la tâche, prenait plaisir à montrer, même dans la
plus étroite des sphères, la toute-puissance de ses ressources.»
Mais la neige n'a pas seulement l'avantage d'être belle, elle est aussi
bienfaisante. Son rôle sans contredit le plus important, c'est la
régularisation du régime des eaux. Accumulée sur le sommet des
montagnes, elle ne fond que peu à peu. Sur les montagnes assez élevées,
elle ne disparaît jamais complètement, ne fond qu'à peine, et se
transforme progressivement en glace. Le glacier ainsi formé coule le
long de la montagne pour aller se fondre dans la plaine. C'est cette
fonte progressive des neiges d'abord, du glacier ensuite, qui alimente
nos rivières et nos fleuves pendant la saison sèche. Grâce à elle, nous
avons encore en automne des cours d'eau qui coulent à pleins bords, et
la source qui les alimente n'arrive jamais à se tarir. Sans la neige,
nous n'aurions que des torrents, dévastateurs en hiver, sans eau en été.
Il faut bien dire pourtant que la neige manque de temps en temps à sa
mission. Il lui arrive d'oublier son rôle modérateur et de devenir la
source de calamités épouvantables. Quand arrive un dégel rapide et que
les plaines basses sont couvertes de neige, la fonte se fait quelquefois
plus vite qu'il ne faudrait, et il en résulte les inondations les plus
désastreuses.
Les années où la neige est tombée en grande abondance ont presque toutes
été marquées par des inondations. Celles de ces inondations qui sont
uniquement dues à la fonte trop rapide nous occuperont seules pour le
moment; nous parlerons plus tard des débâcles qui rendent souvent le mal
plus grand encore.
En 1003, l'hiver fut suivi d'inondations désastreuses.
«En 1296, le 20 décembre, raconte Félibien, la Seine crut à un tel
point, qu'elle causa dans Paris la plus grande inondation dont l'on eût
encore entendu parler. Non-seulement toute la ville se trouva entourée
d'eau, mais les rues en furent si remplies qu'on ne pouvait aller dans
aucun quartier sans bateau. La crue de la rivière et l'impétuosité des
flots firent tomber les deux ponts de pierre avec les maisons qui
étaient dessus, et leur chute écrasa les moulins qui étoient dessous. Le
petit pont du Châtelet fut aussi renversé. Cette inondation dura huit
jours entiers, pendant lesquels il fallut remplir des bateaux de vivres
et les porter aux habitants, pour les empescher de mourir de faim.»
En 1480, une autre grande inondation fit de grands ravages à Paris.
«L'hiver 1493-1494 ne fut pas d'une grande rigueur, mais il se fit
remarquer par de terribles inondations. La rivière envahit la place de
Grève, la place Maubert, la rue Saint-André-des-Arts. Le 12 janvier on
promena solennellement les châsses de saint Marcel, de saint André, de
saint Proxent, de saint Blancard, de sainte Anne et de sainte Geneviève
pour conjurer le fléau. On érigea, au coin de la _Vallée de misère_, un
pilier portant une image de la Vierge avec cette inscription:
«Mil quatre cens quatre-vingt-treize,
Le septième jour de janvier,
Seyne fut ici à son aise,
Battant le siège du pillier.»
Mais ce n'est pas seulement en hiver qu'on a à craindre les inondations
résultant de la fonte des neiges. Au printemps, à l'été, celles des
montagnes fondent quelquefois avec une telle rapidité que les mêmes
faits se reproduisent.
Du 21 au 24 juin 1875, des pluies torrentielles tombèrent, sans
discontinuer, dans tout le bassin de la Garonne; ces pluies, à elles
seules, eurent suffi pour déterminer une crue assez forte, mais non pour
amener la terrible inondation dont personne n'a perdu le souvenir.
Poussés par un vent tiède qui les échauffait, les nuages rencontrèrent
les Pyrénées, alors couvertes d'une prodigieuse quantité de neige: il
n'en fallut pas davantage pour déterminer une fonte générale, qui
s'opéra avec une rapidité qui allait devenir fatale. Les eaux provenant
de la pluie, et celles plus abondantes encore que produisait la fusion,
arrivèrent en même temps dans les affluents de la Garonne et dans le
fleuve lui-même, et la crue prit dès le début des proportions
inquiétantes.
L'intrépide général Nansouty, installé depuis quelques jours à son
observatoire météorologique du pic du Midi, avait vu le danger: la
vallée de la Garonne était menacée d'une dévastation complète. Il
fallait porter dans la plaine un avertissement qui, s'il arrivait à
temps, pouvait sauver bien des existences. Les deux braves qui
constituaient tout le personnel de l'observatoire n'hésitèrent pas.
Pendant que le général demeurait seul, au sommet du pic, à continuer les
observations, se demandant s'il n'allait pas y périr emporté par
l'ouragan, son compagnon, M. Baylac, ne consultant que son courage,
entreprenait une descente impossible. Perdu dans une effroyable
tourmente, disparaissant presque à chaque pas dans une immense couche de
neige fondante, il parvenait enfin au but de son voyage.
Mais tant de dévouement devait être inutile. Sur ces pentes rapides
l'eau descendait plus vite que M. Baylac: elle était arrivée avant lui.
Depuis cette époque, le pic du Midi possède une station télégraphique;
installée quelques mois plus tôt, elle eût empêché la mort de nombreuses
victimes.
[Illustration: 1875. Toulouse.--L'eau montant toujours, le spectacle
devint plus lugubre.]
On n'avait encore eu le temps de prendre aucune mesure, que déjà une
partie de Toulouse était envahie. Le 23 juin, le faubourg Saint-Cyprien
s'abîmait presque soudainement sous les eaux. Ses 30000 habitants, dont
un petit nombre seulement avaient songé à fuir, se trouvaient entourés
par les flots, isolés du reste du monde. Puis, l'eau montant toujours,
le spectacle devint plus lugubre. Les maisons, s'écroulant avec un
fracas sinistre, entraînaient dans leur ruine leurs malheureux
habitants. De sinistres épaves, meubles, poutres, tonneaux, lits,
berceaux, cadavres même, étaient charriées par un courant auquel rien ne
pouvait résister. En vain les habitants de la ville et les soldats de la
garnison firent des prodiges, en vain les dévouements furent nombreux et
sublimes, les malheurs ne purent être évités. Tous les ponts emportés,
un immense faubourg d'une grande ville détruit, plusieurs villages
absolument rasés, toutes les récoltes perdues, plus de quatre cents
victimes, voilà ce qu'avait fait cette fonte des neiges.
L'année suivante, en février 1876, l'importante inondation de la Seine a
été, au moins en grande partie, déterminée par la fonte des neiges,
arrivée en même temps sur tout le bassin.
Quelques années plus tard, une catastrophe bien autrement terrible que
celle de Toulouse devait encore avoir la même cause. A la suite de la
température printanière du mois de février 1879, les neiges des hauts
plateaux de la Hongrie fondirent prématurément. La Theiss, subitement
grossie, vint détruire presque complètement la grande ville de Szegedin.
Pour ne pas rester sur d'aussi tristes tableaux, et nous réconcilier
avec cette belle neige qui, malgré ses effroyables emportements, nous
fait beaucoup plus de bien que de mal, indiquons son rôle protecteur
pour la végétation. La neige, en effet, conduit très mal la chaleur,
c'est-à-dire qu'elle empêche le sol qu'elle recouvre de se refroidir par
l'effet du rayonnement nocturne. Elle agit comme un manteau de fourrure
qui recouvrirait la surface de la terre.
Le thermomètre nous montrera nettement combien cette préservation est
efficace. Un thermomètre suspendu à un mètre au-dessus du sol, abrité
par un toit métallique qui laisse librement circuler l'air, nous donne
la température vraie de l'atmosphère. Étendons horizontalement sur la
neige, en dehors de l'abri, un second thermomètre: il indiquera pendant
la nuit, et surtout le matin, une température plus basse que le premier;
c'est l'effet du rayonnement. Mais ce refroidissement est tout
superficiel. Un troisième thermomètre, placé à quelques centimètres sous
la neige, marquera au contraire une température plus élevée que celle de
l'air. Bien plus, si l'épaisseur de neige est assez grande, le froid de
l'extérieur ne pénétrera dans la couche qu'avec une extrême lenteur, et
le sol conservera toujours une température à peine inférieure à zéro.
Sous une couche de neige de dix centimètres d'épaisseur, la température
du sol s'abaisse bien rarement plus bas que -3°, et toutes les plantes
de nos pays peuvent supporter, sans périr, cette température.
C'est pour cette raison que les grands hivers sans neige sont les plus
désastreux pour la végétation. Chaque fois que, à la suite d'un hiver
rigoureux, la récolte est relativement bonne, c'est à l'abondance des
neiges qu'il faut l'attribuer.
CHAPITRE IV
LA GLACE.
Sous l'action du froid, l'eau se change beaucoup plus souvent en glace
qu'en neige. Il nous faut dire deux mots des propriétés de cette eau
solide, car elles jouent dans la nature un rôle capital.
Exposons à une basse température d'hiver un vase plein d'eau. Nous
verrons bientôt la partie supérieure du liquide se solidifier, et,
l'action du froid se prolongeant, la couche solide augmentera
d'épaisseur jusqu'à ce que toute l'eau soit convertie en une masse
transparente, dure, mais fragile. Cette masse transparente, cette eau
solide, c'est la glace.
La transparence de la glace est telle que les Lapons en construisent des
vitres à travers lesquelles le jour pénètre dans leurs cabanes
souterraines. Transparente pour la lumière du soleil, elle l'est un peu
aussi pour sa chaleur, absolument comme le verre. Aussi de nombreux
voyageurs dans les régions polaires ont-ils pu allumer du feu par la
concentration des rayons solaires au moyen d'une lentille de glace. Mais
cette transparence pour la lumière et la chaleur n'ayant qu'une faible
importance, arrivons rapidement à l'énumération de quelques autres
propriétés.
La glace flotte à la surface des mers, des lacs, des rivières; elle est
donc plus légère que l'eau. Sous ce rapport, comme sous beaucoup
d'autres, l'eau présente une exception, car presque tous les liquides
produisent en se solidifiant une masse plus lourde qui va au fond. C'est
que l'eau, en se congelant, au lieu de diminuer de volume, subit au
contraire une expansion très notable.