«Londres, le 10 juin 1832.
»A présent, tout le monde est convaincu ici que c'est le peuple à
Paris, qui a attaqué; aussi, tout le monde approuve la conduite du
gouvernement. Il faut qu'il tire de cette circonstance, assez de force
pour que jamais pareille crise ne puisse arriver. Le roi doit se
souvenir que dans toutes les crises où le pouvoir a eu le dessus, les
élections ont été bonnes; et que dans toutes celles où il a eu le
dessous, les élections ont été mauvaises.--Il faut de plus renvoyer
tous les réfugiés sans exception; ils ne sont bons à rien à Paris. Il
faut les diviser dans les départements, par petites portions; les
réfugiés du Midi dans les villes du Nord, et les réfugiés du Nord dans
celles du Midi. La Loire fait la démarcation. Espagnols et Portugais,
en Normandie et en Picardie; Piémontais en Flandre; Polonais à Alger;
ils s'y battront ou coloniseront...»
«Le 11 juin 1832.
»Si l'on a distribué de l'argent et beaucoup d'argent aux émeutiers de
Paris, il me paraît impossible que l'on ne découvre pas d'où cet
argent-là est sorti. La discrétion n'est pas commune chez des gens qui
reçoivent cinq, dix, vingt francs.--Je suis, relativement à la
Hollande, disposé à presser une décision, mais je ne pense pas qu'il
faille rien précipiter. Avant tout, dans notre position, plus que
jamais, il ne faut pas nous séparer d'action d'avec les quatre
puissances. C'est là la force du roi et de sa dynastie. Il ne faut pas
perdre un moment cette idée de vue. Je suppose et je crois que
l'Angleterre irait aujourd'hui avec nous; mais bientôt tous les
cabinets feraient des efforts pour la séparer. Est-on sûr qu'elle
résiste? qu'elle résiste longtemps? S'il y avait un changement de
ministère ici, qu'arriverait-il? Il ne faut pas croire qu'ici il n'y
ait pas un parti puissant contre nous. Tout cela donne à penser. Une
décision prompte peut nous mener bien loin. Nous faisons encore une
démarche; celle-là faite, tous les moyens de conciliation sont
épuisés[377]; et alors il faudra se faire dire par les puissances
qui n'agissent pas, que nous sommes libres et que nous pouvons agir.
Voilà, ma manière de voir. Croyez bien qu'au dehors, les troubles,
même les troubles les mieux réprimés, font croire qu'il peut y avoir
d'autres troubles plus tard, dans un autre moment, et cela ne donne
pas une confiance entière. Ainsi, ne nous séparons pas des quatre
puissances, ou, que ce soit de leur avis...»
[377] La conférence avait, en effet, renoué des négociations avec
le roi des Pays-Bas par le protocole nº 65 du 11 juin. Il
renfermait les concessions que la conférence croyait pouvoir
accorder aux Pays-Bas. Le 30 juin, les plénipotentiaires
hollandais répondirent, mais leur réponse ne terminait pas encore
le différend. Toutes ces pièces se trouvent dans le
vingt-troisième volume de la collection de Martens, pages 415 et
suivantes.
«Le 12 juin 1832.
»J'attends Durant, je lui remettrai dans les mains une position que je
crois être excellente: l'union des cinq grandes puissances établie, et
cette union formée sur le maintien des principes et de la propriété.
Cela seul peut arrêter les efforts que l'esprit du temps fait pour
détruire la civilisation actuelle et arriver à une civilisation
chimérique. Dites-moi quand le roi m'attend. Je ne quitterai que quand
je ne serai plus essentiel ici; cela est sûr, mais je voudrais savoir
quand on m'attend. Comme je ne veux être rien en France, j'aime autant
n'arriver que quand les choses seront complètement rentrées dans
l'ordre, et quand toutes les places et situations seront fixées. Je ne
suis bon qu'ici; il faut faire ce à quoi on est appelé; aussi j'y
reviendrai quoi qu'on en dise. Je partirai d'ici au plus tard le 21,
et je serai le 24 à Paris...»
«Londres, 15 juin 1832.
»J'attends donc Durant dimanche 17. Je lui donnerai pour les
présentations le 18 et 19. Cela fait, et quelques directions données,
je m'acheminerai doucement vers Paris. J'arrange les choses de manière
qu'après avoir épuisé tous les égards, l'Angleterre et nous soyons les
maîtres d'agir comme cela nous conviendra et sans qu'il en
résulte de froid, avec les autres puissances. J'ai pris sur moi le
délai, jusqu'au 30 juin, parce que je regarde, comme affaire
principale, l'union des trois puissances, et que je suis sûr qu'après
avoir consenti à ce retard qu'elles désiraient, elles trouveront toute
simple une action maritime combinée de la France et de l'Angleterre.
Le cabinet français voulait aller plus vite, mais je crois qu'il
cédait un peu à la précipitation belge, qui pousse notre ministère par
M. Lehon. Le général Goblet qui est à Londres, et M. Van de Weyer qui
est à Bruxelles, pensent de même. Ainsi je persiste, et, en vérité,
quinze jours de retard ne sont pas grand chose, quand on est sûr
d'avoir par cette complaisance, l'assentiment des grandes puissances
qui sont engagées vis-à-vis de nous. Et puis, c'est fait, et je suis
sûr que c'est bien fait. Je vous écris dans un intervalle de la
conférence de ce matin où nous allons décider du sort de M.
Thorn[378]. Nous engageons la Confédération germanique à ordonner
qu'il soit mis en liberté, et de passer outre malgré les obstacles
qu'y met le roi de Hollande. Il ne restera à Durant que de suivre ma
ligne: union avec l'Angleterre, accord entre les cinq puissances,
armement de concert avec l'Angleterre, pour forcer le roi de Hollande
à rendre à la Belgique son territoire, et surtout pour le forcer à
évacuer Anvers. Il me semble que c'est avoir mis et laissé les
affaires de France de ce côté, en bonne position.»
[378] M. Thorn, sujet belge, avait été arrêté par les autorités
hollandaises dans la place de Luxembourg, dont le territoire
était au roi des Hollandais mais qui était une forteresse de la
Confédération. (_Note de M. de Bacourt._)
Je partis en effet, de Londres le 20 juin, et quelques heures avant
mon départ, je reçus le billet suivant de lord Palmerston: