«Tuileries, vendredi 8 juin 1832.
»Je m'empresse, mon cher prince, aussitôt que j'en ai l'instant, de
venir vous donner de nos nouvelles, étant bien sûre que vous en
désirez vivement, après les événements aussi importants que ceux qui
viennent de se passer. Il y a eu une soirée, une nuit et une journée
bien pénibles et bien douloureuses par le sang qui a été versé. Cela
était préparé de longue main par les deux factions qui n'en font
qu'une maintenant, les carlistes et les républicains, et sans nul
doute, cette conspiration se lie avec celle du Midi et de la Vendée.
Notre cher bien-aimé roi, comme toujours, a décidé et enlevé la
victoire par sa présence ici, sa détermination, son courage et son
énergie. Aussitôt qu'il sut à Saint-Cloud, le mardi soir, ce qui se
passait à Paris, il commanda ses chevaux et nous montâmes en voiture
avec lui, la reine, Nemours, le maréchal Gérard et moi, et sur toute
la route, toutes les personnes qui s'y trouvaient, toutes les
charrettes, toutes les voitures publiques retentissaient de cris de:
«Vive le roi!» de même en arrivant à Paris. Et rien ne peut vous
donner une idée de l'enthousiasme de la troupe et de la garde
nationale qui se trouvaient sur la place du Carrousel. Lorsqu'il alla
les passer en revue, en les quittant, il leur dit: _A demain, mes
chers camarades, je compte sur vous_. Ce mot fut répété avec
transport: _Oui, oui, à demain, demain!_ Et en effet ils ont tous été
admirables, et notre cher roi a été les animer de nouveau, en se
montrant dans tout Paris et allant bien contre l'avis du maréchal
Lobau qui voulait l'en empêcher, dans les lieux où les balles
sifflaient encore; grâce au ciel, elles l'ont respecté. Le maréchal
Gérard, qui était avec lui m'a dit qu'il n'avait jamais vu un
enthousiasme comparable à celui de toute la population qui se portait
en foule sur ses pas, et qui criait: _Vive le roi, à bas les
carlistes, à bas les républicains!_ Ils disaient aussi : _Mettez Paris
en état de siège_; et beaucoup se rapprochaient le plus possible du
roi, en lui disant: _Surtout pas de grâce aux carlistes!_ Jamais notre
cher roi n'a reçu plus de témoignages d'affection, de dévouement, que
dans ce moment. Sur-le-champ, toutes les gardes nationales de la
banlieue sont arrivées, et elles ont fait des merveilles; ils se sont
battus comme des lions. Hier, toutes celles du département de
Seine-et-Oise sont arrivées et celle du Havre, en apprenant les
événements, voulait marcher. Ah! notre cher Louis-Philippe est bien
fort et bien identifié avec notre bonne et chère nation. Ceci est une
bonne réponse pour tous ceux qui doutaient qu'il pût se maintenir et
qu'il eût la force de lutter contre les factions. J'espère que
maintenant les puissances de l'Europe seront rassurées à cet égard et
persuadées que Louis-Philippe sait être fort et énergique quand cela
est nécessaire au salut de son pays.
»Cette coupable et indigne conspiration a fait verser le sang; nous en
gémissons; mais les résultats sont immenses. Je crois que c'est un bon
moment pour obtenir de la conférence, d'en finir avec le roi de
Hollande et de le mettre à la raison, de faire exécuter le traité
signé par les cinq puissances. En vérité, l'on ne peut plus donner ni
un motif ni une excuse pour prolonger davantage cet état d'incertitude
si nuisible et si contraire aux intérêts de la France et de la
Belgique. Votre zèle et votre habileté doivent emporter celte décision
et j'espère que vous nous apporterez cette bonne nouvelle, mon
cher prince.
»Notre cher roi veut vous écrire et compte le faire, aussitôt qu'il en
trouvera l'instant, parce qu'il est bien pressé de l'évacuation de la
citadelle d'Anvers; et qu'à cet égard, la conférence ne tarde plus à
prendre les moyens de le faire faire au roi de Hollande, par force, si
l'on ne peut l'obtenir de bonne volonté.
»Nous avons de très bonnes nouvelles de Chartres; il est très content
de son voyage. Nous savons par dépêche télégraphique qu'il est arrivé
à Marseille le 7 juin à trois heures, au milieu d'un concours immense
de peuple, et des acclamations les plus vives. Toutes nos santés sont
bonnes; je désire que vous puissiez m'en dire autant de la vôtre.
Voilà donc le bill de réforme passé.
»Recevez, mon cher prince...»