LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, ce vendredi 7 juin 1832.

»Mon cher prince,

»Je sais que le général Sébastiani vous a instruit en détail des

événements dont Paris vient d'être le théâtre.--Vous partagerez ma

douleur que le sang français ait coulé; mais vous partagerez aussi la

juste satisfaction que j'éprouve de pouvoir me glorifier de n'avoir

pas plus provoqué cette lutte que de n'avoir rien omis de ce qui

pouvait la terminer heureusement et honorablement pour la France et

pour moi. Ceux qui avaient tant répété au dedans et au dehors que le

trône de Juillet tomberait, devant l'union des carlistes et des

républicains, comme les murailles de Jéricho devant les trompettes de

Gédéon, doivent maintenant reconnaître qu'une nationalité franche et

complète, un respect religieux pour la foi jurée et pour les

institutions, les lois et les libertés de son pays, sont de meilleurs

boulevards pour le trône que le pouvoir absolu, avec sa tourbe de

courtisans et tous ses satellites.

»Mais après avoir remporté cette grande victoire, il faut la

consolider en profitant de la force qu'elle nous donne pour faire

cesser au dehors toutes les incertitudes et toutes les tergiversations

qui pourraient encore compromettre notre sûreté extérieure et troubler

la paix générale.

»Je vous ai félicité bien sincèrement, mon cher prince, du grand

succès que vous avez obtenu en faisant ratifier le traité du 15

novembre par les cinq grandes puissances réunies; mais il est autant

de leur dignité que d'une nécessité absolue pour la France et pour

l'Angleterre que l'_exécution du traité_ ratifié suive immédiatement

l'_échange déjà effectué des cinq ratifications_. Je vous avoue que le

soixante-troisième protocole me paraît, sur ce point, d'une pâleur et

d'une faiblesse qui m'ont étonné[376]. Mais, quoi qu'il en soit, à

présent que cette marque d'égard a été encore donnée au roi de

Hollande, la manière dont elle a été accueillie par lui est une raison

de plus pour adopter un autre langage et lui fixer un terme précis

pour remettre la citadelle d'Anvers au roi des Belges. Je crois que le

gouvernement anglais est disposé, comme nous, à faire cette

déclaration catégorique au roi de Hollande, et qu'il n'ignore pas plus

que nous que ce n'est qu'en contraignant Sa Majesté néerlandaise à

évacuer cette citadelle qu'on l'amènera à reconnaître l'indépendance

de la Belgique et à signer le traité avec le roi Léopold.

[376] Ce protocole avait été dressé le 31 mai en réponse à une

note adressée à la conférence par les plénipotentiaires

hollandais, qui contenait de nouvelles propositions.

La conférence déclarait dans ce protocole «que les propositions de

cette note ne différaient en rien de celles qui, adressées il y

avait plus de deux mois au comte Orloff à la Haye, avaient motivé

de sa part la déclaration du 27 mars dernier»;

Qu'en conséquence, il n'y avait pas lieu pour la conférence de

tenir compte de ladite note «et qu'il lui restait à s'occuper des

résolutions que la gravité des circonstances réclamait de sa

part.»

»Je suis persuadé que les trois puissances, la Prusse, l'Autriche et

même la Russie, s'attendent à ce que la France et l'Angleterre se

réunissent pour faire cette déclaration au roi de Hollande et qu'elles

ne chercheront pas à y mettre obstacle, parce qu'elles n'ignorent pas

plus que nous que cette déclaration est le seul moyen de faire cesser

la résistance du roi de Hollande, et de lui arracher la triste

espérance qu'il conserve toujours de devenir le perturbateur de la

paix de l'Europe. Je crois d'ailleurs qu'il est facile défaire

comprendre à ceux qui désirent que nous n'attaquions pas le roi de

Hollande, que le seul moyen de l'empêcher est de ne lui laisser aucun

doute qu'il sera attaqué, s'il n'évacue pas la citadelle d'Anvers au

jour fixé par nous. De notre côté, vous pouvez bien assurer le

gouvernement anglais et la conférence que nous désirons vivement être

dispensés d'envoyer nos troupes assiéger cette citadelle, mais que

nous sommes décidés à le faire s'il ne nous reste pas d'autre moyen de

le contraindre à effectuer cette évacuation au jour nommé, et je le

croirais très bien fixé au 1er de juillet prochain.

»Si, comme je n'en doute guère, le gouvernement anglais s'accorde avec

le mien pour adopter cette marche, alors je crois qu'il serait

convenable que vous lissiez, de concert avec lord Palmerston, une

déclaration aux plénipotentiaires hollandais, que vous ne recevrez

plus aucune communication de leur part, jusqu'à ce que leur souverain

ait donné un gage de sa disposition à accéder aux vues des cinq

puissances en évacuant la citadelle d'Anvers, et que, si cette

évacuation n'est pas effectuée le 1er juillet, les ports de la

Hollande seront bloqués par nos escadres combinées.

»Je crois savoir que ce mode conviendra à l'Angleterre, et quant à

nous, nous le préférons infiniment à celui beaucoup plus dispendieux

de faire rentrer nos troupes en Belgique, ce qui d'ailleurs nous

exposerait à des complications que nous cherchons de toutes manières à

éviter, mais dont nous sommes pourtant décidés à courir la chance, si

on persistait dans le système de la tergiversation que nous ne devons

ni ne pouvons tolérer plus longtemps.

»Vous voyez, mon cher prince, que selon l'expression vulgaire, j'ai

voulu vous _vider mon sac_ parce que je sais bien que vous n'en ferez

qu'un bon usage, et que j'aime toujours à m'ouvrir à vous, en toute

confiance, selon la vieille habitude que je désire conserver toujours

avec vous. J'en étais d'autant plus pressé que la circonstance est

grave après la crise dont nous venons de triompher, et qu'il est bien

désirable que vous profitiez du peu de temps que vous serez encore à

Londres pour donner à cette affaire la direction que vous avez plus de

moyens que tout autre de lui imprimer.

»Je n'ai plus le temps de vous parler de mon entrevue à Compiègne avec

le roi Léopold. Je vous dirai seulement que nous y avons arrêté son

mariage avec ma fille aînée, et que, d'ailleurs, je l'ai trouvé dans

de si bonnes dispositions que j'ai facilement obtenu de lui tout ce

que je vous avais annoncé que je lui demanderais. Il m'a promis en

outre, de renvoyer M. Van de Weyer à Londres immédiatement.

»Bonsoir, mon cher prince, vous connaissez toute mon amitié pour

vous.»

»LOUIS-PHILIPPE.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 4 · 第 179 / 211 题